‹ Récits de la plaine et de la montagneChapitre 5 sur 7 · AIGUES-MORTES ET NIMES · texte numérisé non relu

AIGUES-MORTES ET NIMES

Mercredi 17 septembre.

A onze heures, nous prenons le train qui descend de Nîmes à Aigues-Mortes. La ligne traverse des vignes. C'est le temps de la vendange et c'est l'heure du repos. Et, dans tous les clos, à droite, à gauche, en arrière déjà, les vendangeurs, hommes, femmes, enfants, serrés comme des pépins, dorment ou mangent à l'abri des charrettes dételées. Car on ne voit, au-dessus des terres plates, ni murs, ni haies, ni arbres. Il n'y a d'ombre que très bas, sous les ceps, pour les cailles.

A onze heures quinze, les tamaris font leur apparition dans le paysage. Je les connais. Je sais qu'ils annoncent la mer, et qu'elle est toute proche, bien que je ne l'aperçoive pas encore. Ils ont la permission de vivre dans le grand vent, eux les souples, les esclaves faciles, qui n'ont pas de feuilles pour siffler, et qui se couchent, et se tordent, et semblent toujours, par leurs pointes, se dissoudre dans l'air,

comme des famées. Ils entourent d'abord les derniers espaces plantés de vigne, puis de maigres prés coupés de canaux.

A onze heures trente, la terre a comme disparu. Elle ne compte plus, dans la lumière, devenue la souveraine maîtresse des yeux et de l'esprit. Elle n'a plus de couleur, el la place lui est mesurée étroitement par des eaux dormantes, ardentes, innombrables, dont on devine la présence, tantôt à un éclair parti de leurs bords, entre les herbes, et plus souvent aux gerbes de rayons, aux éclaboussures lumineuses qui rejaillissent de leur surface invisible, et qui font flamboyer l'air, au ras du sol, comme il flamboie là-haut, près du soleil. Et du côté où cette lueur est la plus vive, au sud, une ville se lève, sans faubourgs, sans approches, posée sur la boue plate et déserte, une ville enclose dans des remparts crénelés, qui sont tout gris dans les lignes droites, et qui sont tout dorés au renflement des tours.

Pour bien voir Aigues-Mortes, il faut monter dans la plus haute de ces tours, et de là, de quelque côté que vous regardiez, c'est la même impression de splendeur désolée qui vous assaillira. Je suis resté longtemps penché dans les ouvertures pratiquées aux quatre points cardinaux, et voici ce que j'ai vu : à mes pieds, au sud et à l'est, une enceinte de

murailles à peu près carrée, enfermant des maisons pressées, banales, pierrailles sans valeur dans la monture féodale, et, droit au milieu, la cathédrale trapue, au portail flanqué de deux tourelles basses, et où, deux fois dans le même siècle, les chevaliers du roi saint Louis vinrent s'agenouiller avant de s'embarquer pour la croisade ; au delà des remparts, une étroite bande de terres vagues, tailladées sur leur bord extrême et coupées en lanières par la luisance des eaux, puis les étangs qui dorment, écrasés de lumière et chauds à regarder : étang de la Ville, étang du Roi, étang du Repos, enfin, la mer vivante, la mer qui secoue le soleil, et le brise, et le jette en étincelles. Ah ! comme on l'aime, celle-là, et comme on part avec elle! C'est le côté que j'ai le mieux regardé. Mais je puis ajouter, cependant, que de longues pentes de vignes descendent du nord, où la terre est toute feutrée de pampre et d'herbe sèche, et qu'on découvre aussi des vignes à l'ouest, avec un bois de pins lointain, sombre parmi elles comme une incrustation de marbre vert, et, tout à l'horizon, une chaîne de montagnes transparentes, au contraire, hautes comme la main, et d'un bleu si léger, si humide et si jeune qu'on est tenté de leur sourire, comme à des yeux d'enfants qui vous sourient euxmêmes et vous envoient leur âme.

Il faut quitter la tour de Constance, avec le regret

de n'y pouvoir monter, ce soir, au clair de lune. Nous traversons la petite ville, qui est sale, et qui sent le vin furieusement, aujourd'hui. On presse le raisin en pleine rue, dans la rue Victor-Hugo, dans la rue Louis-Blanc, dans la rue du 4-Septembre, — ô Aigues-Mortes, vous aussi ! — et les pavés sont tachés de lie. Rien n'arrête le passant ; rien, ni personne ne semble se souvenir. Mais, à peine avonsnous franchi la porte du sud, que nous nous trouvons dans ce terrain vague, frangé d'eau saumâtre, que nous apercevions de là-haut. Et l'enchantement recommence. Il se rajeunit même, car cette longue muraille, toute droite, qui fait face au midi, ces deux tours d'angle, ces autres du milieu, sont la façade la plus travaillée par le grand artiste de l'endroit, et le seul, la lumière. Toutes les vieilles pierres sont jaunes d'or, elles sont innombrables ; elles composent le plus éclatant décor de forteresse que j'aie encore vu. Le plus éclatant et le plus triste : il lui manque la vie.

Mon compagnon, dont la pensée est toujours si voisine de la mienne, s'approche et me dit :

— Mélancolie des forces qui ne servent plus à rienl

Cinq heures.

Nous revenons vers Nîmes. De tous côtés, les vendangeurs quittent les vignes, et les grives s'en rapprochent. Le ciel est partout très pâle, et vert à l'Occident. C'est un écran merveilleux sur lequel, en ce pays très plat, se détachent les plus humbles vols d'oiseaux et jusqu'au fouet qu'un gamin agile audessus de sa tête. Aux passages à niveau, des attelages sont arrêtés, portant la troupe des travailleurs: les hommes à l'arrière de la charrette et sur les paniers de raisin, les femmes sur les brancards, les enfants à califourchon sur les chevaux, derrière la corne des colliers,

Nîmes.

Ma première visite est pour la statue de Daudet, qui se trouve tout près de mon hôtel. Hélas ! Falguière l'a bien mal traité, ce grand et cher écrivain ; il l'a fait dolent, pesant, alïaissé plutôt qu'assis sur un rocher, tenant un livre pour qu'on ne se méprît pas sur la profession du modèle, afïublé d'un manteau qui tombe jusqu'à terre. Et sans doute il a voulu représenter le Daudet des dernières années, malade et frileux même dans son Midi. Mais

quelle tout autre image ont gardé dans leur mémoire ceux-là mêmes qui n'ont connu Alphonse Daudet qu'à la fin de sa vie ! Comme il avait plus de race dans le visage et dans le geste ; comme il était plus touchant, plus séduisant, plus conscient du don de sympathie qu'il possédait à un degré bien rare, quand il appelait un visiteur près de son fauteuil d'infirme, et lui disait, de sa voix oîi passaient vingt ans de Provence et trente ans de Paris : « Mon bon ami, mettez-vous tout près ;... quelle bonne chance I... Il y a si longtemps !... Parlez-moi de vous !... »

Je ne suis pas revenu sans désillusion, non plus, de ma visite à la Maison Carrée. C'était quelqu'un que j'aimais sur sa réputation. Mais que ses voisins sont pénibles à voir, ces maisons, ces grilles, cette cabane du décrotteur, ces tramways, ce monument auquel ses auteurs voulaient assurément donner « la ligne grecque », et qui n'a que des lignes droites! Il est impossible, devant la Maison Carrée, de ne pas songer, par contraste, à ces ruines magnifiquement encadrées : Taormina, Poestum, Ségeste, et de ne pas lui souhaiter, — les vœux les moins sensés ont une valeur d'amour, — une colline pour piédestal, toute semée de fougères, et deux forêts au-dessus, la première d'oliviers, pour faire valoir la beauté des marbres, la seconde de pins, pour la chanter.

— Vous verrez ce soir, à la lune, le jardin de la Fontaine, m'a soufflé mon compagnon de route.

Et j'ai vu, le soir, à la lune, le jardin de la Fontaine, et j'ai été émerveillé. Je ne dis pas que ce soit la plus belle chose de Nîmes, je n'en sais rien, mais c'est celle qui m'a donné la plus parfaite émotion d'art, sans un regret. Il n'y avait personne dans ce grand parc, et le temps était doux, et la lune était dans ses jours bleus. Vous vous souvenez de cette émotion que tout le monde a connue, et qui vous fait marcher sans bruit, au carrefour des bois, quand le silence donne aux choses un air d'apparitions. Je l'éprouvais parmi ces avenues de grands arbres, ces bosquets tournants, ces statues et ces vases noblement mêlés au dessin des lumières et des ombres, ces balustrades, ces larges bassins de marbre, où l'eau coule, abondante et fraîche, ces escaliers qui montent et portent les terrasses aux flancs de la colline, et ces verdures qui se penchent au-dessus, d'un mouvement fastueux et lourd, comme dans les tableaux de l'ancienne école. Le vent soufflait de là-haut et rabattait vers nous l'odeur des résines encore chaudes. Une hulotte se mit à crier. Je ne pensais plus à la ville. J'errais, dans un décor admirable, trop magnifique pour ne pas recevoir d'autres visites que celles des hommes. Je cherchais qui .illait venir. J'avais le sentiment de l'attente des

marbres, des buis, des eaux qui reflètent un regard et s'en vont plus vivantes. Quand j'arrivai devant le temple de Diane, la ruine dormait. Mais, à l'intérieur, sur le tympan d'une arcade, des ombres remuaient, légères, mêlées, projetées je ne sais d'où. Elles s'agitaient, elles allaient s'enlever. Je distinguai une roue, de fins museaux de bêtes, un torse qui se pencha, une ceinture flottante, et je dis rapidement :

— Elle part, vous voyez, c'est elle !

Mon compagnon l'avait-il vue avant moi ? Il n'eut pas l'air étonné, et répondit :

— Je vous mènerai, demain matin, à la tour Maene.

Jeudi 18 septembre.

Je suis donc retourné au jardin de la Fontaine, et tout en haut, dans le bois d'arbres verts, j'ai vu pointer la tour Magne, une de ces ruines qui ne diraient plus rien à cent lieues dans le nord, mais qui restent belles ici, étant des pierres levées dans le grand soleil et dans le grand vent. J'ai fait visite aussi à des marchands de melons de Cavaillon, établis dans les rues, et je sais reconnaître à présent un muscat d'avec une sucrine ou un melon d'Espagne. J'ai rôdé par toute la ville, et même un peu dans la

campagne. Du sommet d'un mur, qui entourait une olivette, j'ai aperçu un champ de sorgiio, et des collines pelées, avec un îlot vert auprès de chaque toit rouge. Tout ce pays m'enchante. Je le déclare à un jeune ouvrier, brun comme un Arabe, qui m'a montré la brèche dans le mur de l'olivette. Mais les hommes sont iugrats. Il me répond, avec l'accent de la sincérité, et l'autre aussi :

— C'est un joli pays, pour y naître i

UrsE EXCURSION DE CHASSE EiN HOLLANDE

Le 14 juillet dernier, une dizaine de personnes étaient groupées sur le perron du château de L..., au bas duquel venaient de stopper deux automobiles, qui devaient nous mener dans la province hollandaise de Brabant-Nord , à l'embouchure de l'Escaut. C'était l'heure où la lumière est étale et va se retirer. Autour de nous, au delà des pelouses et des massifs de haute futaie du parc, nous regardions, en causant, le paysage de la banlieue d'Anvers. Ceux qui l'ont vu ne l'ont pas oublié : dans les trouées des arbres, la plaine verte continuant les el ouses, avec un village tout au bout, un village rosp

qu'on aperçoit à travers un voile de brume bleue ; des choses qui ont l'air d'avoir été vernies ; une impression de pluie récente, d'eau voisine de l'herbe, de racines baignées, de ciel lavé, de nuages simplement entr'ouverts et qui se fermeront quand le soleil descendra. Nous causions, pendant que les domestiques entassaient, dans les voitures, les couvertures, provisions, cartouches et bidons de pétrole nécessaires pour l'expédition. Mon hôte me remettait un permis de chasse, sur papier vert, muni de cachets et signatures, et portant comme titre : « Grand permis pour toute espèce de chasse licite, à l'exception de la chasse à courre et au faucon. » Et, comme je faisais un geste de dénégation, M. de F..., que la maladie retient à' la maison, mais qui parle de ses chasses d'autrefois avec cette passion, cette précision de souvenirs, cette notation du temps et du lieu, qui prouvent qu'il y a, chez beaucoup de chasseurs un artiste ignoré, m'arrêta et me dit :

— Ne vous étonnez pas. La chasse au faucon n'est pas inconnue dans les plaines de Hollande, ni surtout l'art de la fauconnerie. J'y ai même vu un village, Valkensw^aert, où la capture et l'éducation du faucon sauvage sont de tradition , comme le nom l'indiqué. On a creusé une cabane, dans un tertre qui domine la plaine et d'où l'on voit venir le pèleriu l'oiseau qui vaut trois cents francs non dressé, l'oi

seau rare. Il faut le prendre. En avant de la cabane, on met un pigeon blanc, comme appeau; une pie grièche, bête d'une extrême vigilance, qui annonce le faucon, et un filet. C'est amusant de rencontrer les chasseurs du pays. Vous savez qu'un fauconnier ne se sépare pas de son oiseau. Il le porte partout avec lui, même à l'église... Mais, qu'est-ce que je vous raconte? Vous n'irez pas dans le Limbourg hollandais. Vous partez pour notre polder des Trois-Frères, au bord de l'Escaut.

— Et nous allons chasser les oiseaux d'eau.

— Peu de chose, en ce moment. Les passages ne sont pas commencés. Vous aurez le gibier de plage, les courlis, les vanneaux, — prenez garde aux vanneaux, la loi hollandaise défend de les tirer...

— Pourquoi?

— Parce qu'elle permet de les dénicher. On loue, dans les immenses prairies, la récolte des œufs, comme on loue ailleurs le droit de chasse à tir... Vous aurez le chevalier gambette, des pies de mer, >[uelques hérons. Mais surtout regardez nos cultures, nos digues, nos granges qui sont le monument principal des fermes. Interrogez Geluk, le fermier...

— Son nom veut dire « bonheur », interrompit quelqu'un.

— C'est un homme entendu, bien posé dans la contrée, et auquel vous pouvez vous fier. Mes fils,

qui parlent le hollandais, vous serviront d'interprètes. Vous ai-je dit comment nous avions baptisé le polder?

— Non.

— Comme nous le possédons en commun, mes frères et moi, le nom des Trois-Frères nous était naturellement venu à l'esprit. Mais nous hésitions, nous ne nous hâtions pas, lorsque la mer elle-même se chargea de désigner la terre que nous avions conquis sur elle. Un jour d'hiver, la tempête jeta à la côte, sur la digue, le gouvernail et un morceau de la poupe d'un bateau. Geluk nous l'écrivit. Et croiriez- vous que l'épave portait une inscription : « Les Trois-Frères. » L'hésitation n'était plus possible... Allez là-bas... J'espère pour vous le beau temps...

L'arrimage des paquets, dans les coffres des automobiles, était terminé. Nous n'avions plus qu'à descendre les marches du perron. Je le vis à l'expression fugitive de regret qui passa dans les yeux du chasseur qui parlait, au lever simultané de toute une compagnie de souvenirs, oiseaux qui dorment ensemble et qui ont l'aile si vive Un instant, il revécut toutes ces heures de jeunesse, passées « làbas», les affûts, les poursuites, les fatigues, les surprises, l'émotion qui change d'objet, mais qui ne cesse pas, et qui fait battre un cœur de chasseur,

comme un cœur d'amoureux, toujours plus vite qu'un autre.

Mais, s'il y eut un regret, il fallut le deviner. M. de F... était trop vaillant chrétien pour s'y arrêter, d'une courtoisie trop parfaite pour diminuer, d'un mot, le plaisir ou la paix des autres. Pas une seconde son bon sourire ami ne quitta sa barbe grise.

— Au revoir les chasseurs ! bonne chance I Ne manquez pas de revenir par la Zélande I Voyez Middel bourg ! Voyez Zierikzee ! Voyez Veere ! Voyez tout, et au revoir !

Il y eut des bras qui se levèrent, des mouchoirs qui s'agitèrent comme au départ d'un paquebot. Nous avions déjà pris le détour à gauche, en sortant du parc, et nous roulions dans la campagne.

J'ai tort de dire la campagne. Cette Belgique est si habitée, que la route traverse une série à peine interrompue de villages qui s'enflent aux deux côtés, puis s'efïilent, puis laissent quelques champs «'approcher des pavés, puis reparaissent. Et c'est presque le même village, murs de briques, toits de tuiles, clocher pointu, enfants innombrables, ouvriers qui s'écartent à peine devant l'automobile, bicyclistes fervents et sérieux, lancés à toute vitesse dans les fondrières des pistes, près du fossé. De loin en loin, une grille, un grand jai'din anglais, des pelousee très vertes, une villa ou un château.

Nous allons à une allure raisonnable, c'est du moins ce qu'affirment nos quatre compagnons de voyage. J'avoue qu'elle me fait peur, que je m'imagine, à chaque carrefour, à chaque place publique, à chaque détour, qu'un de ces petits va se jeter sous la machine en essayant de jouer aux barres devant elle; qu'il va être roulé ; que je vais le voir, en arrière, éventré, aplati, comme un poulet mort. J'apprends, avec une vraie joie, que nous arrivons à la frontière, et que le pays sera presque désert ensuite.

La nuit est toute venue. On allume les « phares » des automobiles. Mais il reste assez de jour, dans ces courtes nuits de juillet, pour qu'il y ait encore un plaisir des yeux. Nous nous arrêtons au bourg frontière, le temps nécessaire pour qu'un vieux petit employé hollandais, finaud et paperassier, vérifie les plombs, lise les pièces, interroge les chauffeurs, médite sur leurs réponses, les juge acceptables, et, ayant épuisé son autorité, nous laisse enfin repartir.

Mon ami Gaston de F. . . ne m'a pas trompé. Nous sommes en pays absolument différent. D'abord le pavé belge a disparu. La route hollandaise est une bonne route de terre, où les roues des voitures ont moins de chocs à subir. Les maisons cessent de faire la haie aux deux bords des chemins. Les cultures deviennent rares. Nous sommes bientôt enveloppés de landes, de prairies, de bois parmi lesquels, dans

le gris terne de la nuit, le gris luisant et soyeux d'un champ de seigle coule parfois au passage de la voiture. L'air est très vif. La poitrine s'emplit d'une odeur de résine. Nous traversons des sapinières. Puis, tout à coup, des lumières ; des rues tournantes et propres ; des façades claires ; des trottoirs barrés de chaînes, ou de grilles, ou de barres de bois peint, et qui ne sont pas destinés à la circulation du public, mais à l'exclusive satisfaction du propriétaire, dont ils étendent le domaine; et là, dans ces loges ouvertes, inégales, une foule de dames ou de ménagères, sévères quand elles sont vieilles, placidement rieuses quand elles sont jeunes, des teints d'une fraîcheur invraisemblable, qu'on dirait peints à l'aquarelle sur papier lisse, des coiffes de dentelles emboîtant les joues, des spirales de fils d'or tombant le long des bandeaux blonds ; sur la chaussée, beaucoup d'hommes jeunes, larges de visage et de hanches, et contents de vivre, — on va loin, à présent, pour trouver cet air-là : — c'est une ville, c'est Berg-op-Zoom.

Quelques instants après, nous retombons dans la nuit, dans les bois et le désert. Le pays, autant qu'il m'est possible d'en juger, se fait plus âpre et plus ras. Le vent souffle violent et salé. A ma gauche, j'aperçois des ténèbres plates qui vont, sans un pli, jusqu'à la ligne d'horizon, et là, une lumière. Ce doit être la mer.

— Plus que des digues ! soufile un de mes compagnons.

Bientôt nous nous engageons sous les ormes, plantés à double ou triple rang, des vieilles dignes qui se croisent, s'enchevêtrent, fdent dans tous les sens. Le feu de nos lanternes blondit la voûte des arbres, en avant, et ce petit halo nous précède, tandis qu'à travers la colonnade des branches et des troncs, nous voyons fuir en arrière les moissons abritées, des fermes vagues, des canaux, de larges nappes de brume dont il y a tant d'aunes en Hollande, et que le parfum du blé mûr, de l'orge, des herbes vertes, monte de ces- greniers pleins que sont tous les polders endormis au-dessous de nous. A chaque instant, comme un éclair, nous apercevons, sur le flanc de la levée, l'amorce terreuse d'un chemin qui descend vers les habitations. Au nord, très loin, les points Imnineux se multiplient. Phares, navires, fermes qui veillent? Nous mêmes, nous devons être une étincelle pour ceux qui guettent dans la nuit.

Presque sans ralentir, nous inclinons à gauche ; nous glissons sur la pente de la digue ; nous entrons dans l'ombre plus épaisse et dans la brume plus froide d'une terre basse ; toute idée de lointain s'efïace : nous sommes au creux d'une de ces fosses innombrables, défendues par les digues contre la

colère du vent et celle de la marée ; la voilure continue de rouler quelques centaines de mètres, puis s'arrête devant deux poiriers, dont le tronc est blanchi à la chaux, dont les branches, disposées en éventail, sont attachées à un treillage que supportent des perches fichées en terre. A deux mètres, en arrière des poiriers, il y une porte. Nous sommes arrivés.

15 juillet, huit heures du matin.

Je visite le polder. Juste en face de la maison où habile la famille du fermier, — et où nous venons de coucher, dans des chambres réservées aux chasseurs, — s'étend la grange couverte en chaume. Elle forme un T avec la maison. Elle est si haute, si longue, si large, si bien protégée contre le froid, qu'on sent qu'elle garde le trésor de la ferme : les fourrages, les gerbes, les semences sous son aile gauche; les vaches, les bœufs, les chevaux sous son aile droite. Au milieu, un couloir, parfaitement propre, qui sert d'aire à battre pendant l'hiver. Je dois tout voir. On me montre, parmi les juments qui sont d'une espèce lourde et couleur fleur de pêcher, les deux juments de labour du fils aîné, plus belles que les autres, et dont le harnais est orné de houppes de laine rouge ; les deux carrioles de luxe, couvertes, un peu comme

celles des boulangers dans nos campagnes ; le traîneau, les chariots, très curieux, peints de couleurs très vives, et qui ressemblent à des bateaux posés sur quatre roues, des bateaux dont la poupe s'élève comme celle des vaisseaux du temps de Louis XIV ; la bergerie, séparée de la grange ; les vagons et les traverses d'un chemin de fer Decauville, qu'on établit en quatre jours au temps de la récolte. Dehors, à quelques pas des bâtiments , commencent des planches d'avoines, où les poules disparaissent dès que le poulailler est ouvert ; des champs de cumin à présent coupé et enjavelé ; d'autres de petits pois ; d'autres de betteraves. La richesse du sol apparaît dans la vigueur du moindre épi d'herbe. Tout est plein de lumière. Il semble que les digues la retiennent et la rabattent sur les moissons, les digues qui nous enveloppent, nues du côté de la mer, plantées d'ormes du côté de la terre, et si longues que l'une et l'autre se réunissent et finissent dans le bleu. Je m'attarde à les suivre du regard.

— Il est grand temps de partir pour l'affût, dit Ludovic de F».., le plus intrépide chasseur de nous tous, observateur comme un naturaliste.

Dix heures du matin.

Nous avons franchi la digue du côté de la mer,

traversé des terres vagues, moitié vase et moitié pâture, où la marée monte encore et descend dans d'innombrables canaux, et qui seront un nouveau polder dans une trentaine d'années. Sur l'extrême lisière de ce relai de la mer, dans la dernière banquette vêtue d'herbe, contre laquelle le flot vient se briser deux fois par jour, le garde a creusé un trou capable d'abriter deux hommes. Nous sommes invisibles et nous voyons tout. L'Escaut s'est retiré d'une centaine de mètres. Sur les boues molles, des oiseaux sont posés, et nous les distinguons si bien, avec une lunette, que pas un de leurs mouvements ne nous échappe. Ils passeront à portée, plus tard, ipeut-être, quand l'eau les chassera. L'eau est grise, clapotante et frisée par le vent. L'île de Flakkee, au large, très loin en avant, émerge à peine. Elle a des lignes d'arbres découpés, légers, mais bien ternes aussi. Décidément l'heure est mauvaise pour le paysage et pour la chasse, La haute mer a peu de bateaux. Ils passent vite, devant nous, dans ce courant agité où ils ne font pas d'ombre. Le vent détruit les reflets.

Cinq heures du soir.

Quelle métamorphose. La brise est tombée. La mer est presque haute. Non seulement les oiseaux

passent, vanneaux, pies de mer au bec rouge, courlis, lierons, chevaliers, mais j'aperçois le vrai gibier que je suis venu chercher : une grande traînée d'argent qui traverse l'Escaut, et se prolonge à la surtace vivante aussi et mouvante des herbes de rivage; un ciel immense, comme un champ qu'on aurait ensemencé avec des épis blancs ; des îles devenues d'un mauve transparent, où les arbres en lignes ont l'air d'avoir grandi. Je regarde en arrière de la cabane, etje vois mieux, et plus fines sur l'horizon, et plushautes, les cimes des ormes qui sont les princes du soir.

Une demi-heure plus tard la marée est pleine ;^ l'horizon, d'un violet ardent ; les îles semblent inondées; les arbres sont plantés dans l'eau; un apaisement s'est fait ; la respiration fraiche de la mer souffle vers nous une odeur de sel, et le bruit d'une ancre qui tombe dans un anse invisible, et le halètement régulier d'un gros navire charbonnier, qui double l'île i plus lointaine, à plus de deux lieuesau large.

Un quart d'heure encore, et presque tout le paysage a sombré dans la brume. Sur le fleuve, encore clair, sept voiles brunes ont paru ; elles avaient du soleil sur leurs vergues et à la pointe du mât; l'une après l'autre, sans un frisson, sans un balancement, elles ont glissé vers la mer qui les a gardées.

Quand nous revenons de l'affût, nous rencontrons, sur les terres vagues, l'un des bergers du domaine, le vieux tout rasé, qui a les yeux si bleus et les lèvres gercées. Gaston de F..., qui nous a rejoints, lui demande à quoi il pense, en conduisant ses moutons,, d'un bout de l'année à l'autre.

— Je pense tant de choses, répond le vieux, que cela ferait un livre. Je cause avec moi-même, des fois avec mes moutons ou avec mon chien. Mais, en liiver, quand il gèle dur, je n'ai qu'une idée : c'est que le soir vienne.

L'homme se tait un instant, puis il ajoute :

— Il vient toujours.

Nous continuons notre chemin vers la ferme. Des alouettes se lèvent, et montent, et vont se poudrer dans les derniers petits nuages roux qu'éclaire un reste de jour. Elles chantent éperdument. Mon compagTion d'aiïût secoue la tête, et dit :

— Écoutez-les. Comme elles sont nées au bord de l'Escaut, elles ont pris quelque chose du cri des oiseaux de mer.

J'écoute. Il a raison. En même temps que les trilles et les vocalises des alouettes ordinaires, les alouettes de l'Escaut ont appris à imiter le cri des oiseaux de mer. Et, plusieurs fois, des hauteurs claires où elles sont seuies à planer, j'entends descendre la plainte des couilis et le sifflement de- ce petit chevalier tout

noir et blanc, qui suit les vagues sur le rivage et pique dans leur écume.

Neuf heures du soir.

Nous sommes réunis dans la salle à manger de la ferme, meublée de meubles modernes et qui n'ont rien de hollandais, si ce n'est l'armoire ventrue en acajou, près de la porte d'entrée. La pièce voisine est une chambre, où le lit est encore le lit traditionnel du pays, le placard de bois hermétiquement clos par des rideaux, tout à fait semblable à celui de la Bretagne. Madame Geluk, qui porte la coiffe et les deux spirales d'or battant les tempes, vient de se retirer, après avoir achevé de servir le souper. Son mari entre, pour fumer avec nous. C'est une habitude, au polder des Trois-Frères. Et je reconnais, à l'aisance courtoise et digne avec laquelle il entre, nous serre la main, s'assoit, allume sa pipe et répond aux bonjours jeunes de mes compagnons, la bonne façon des vieux paysans de France, de ceux qui ont des souvenirs dans la maison, l'estime de leurs voisins, des greniers souvent pleins, et qui savent si bien rester les chefs de la ferme, en recevant les maîtres de leur terre. Il est bien Hollandais pourtant, avec ses yeux pers, ses traits droits, son teint rouge, son menton rasé et son collier de barbe

rousse, qui le fait ressembler à un marin. Assis près du mur, non loin de la fenêtre entr'ouverte, — car la nuit est fort douce, — il répond, entre deux bouffées de tabac, aux questions que lui posent Gaston et Ludovic de F..., et un de leurs amis, habitués des chasses de l'Escaut. Il a le rire facile et silencieux. Quelqu'un traduit pour moi les demandes et les réponses.

— Geluk, qu'est-ce que crient les chauffeurs hollandais, quand vous croisez leurs automobiles sur vos routes? Ils ne crient pas gare comme nous?

— Non, ils crient : « Pensez-y I Denkt er opi »

— Et que disent les violoneux, dans les assemblées, au moment où ils attaquent une danse ?

— Ils disent : « Balancez la poupée 1 Waggelt de pop ! »

— Geluk, dites-nous comment se font les accordailles, dans les provinces que vous connaissez?

— Oh ! cela dépend I répond Geluk, — et il a ce sourire qui va très loin, très loin dans le passé, au-devant du souvenir, — oui, cela varie quelquefois d'un village à l'autre, et celui-là serait savant qui saurait toutes les manières de se dire oui en amour. Cependant, j'ai été jeune, n'est-ce pas? je me suis amusé, comme vous, à entendre parler les gens. Dans le pays de Goës, qui est en Zélande, les filles qui ne sont pas fiancées, pour danser aux kermesses,

mettent un bas noir et un bas l>ianc. Dans le sud du Brabant, c'est la maison qui indique s'il y a ou non, entre ses murs, une fille à marier. Si vous vous promenez autour d'une ferme, et que vous voyiez le sablon, répandu à l'intérieur, suivre bien nettement la ligne du seuil, vous pouvez être assuré qu'il n'y a point de chance pour un garçon de trouver femme dans la maison. Mais si le sablon a été répandu hors du seuil, s'il est soigneusement ratissé et forme un beau rond devant la porte d'entrée, vous pouvez être certain qu'une jeune fille habite là.

— Et dans le nord du Brabant, plus près d'ici ?

— Les choses se passent d'une manière que je connais bien. Quand un jeune homme a remarqué une jeune fille, — c'est, d'ordinaire, dans une ferme voisine de la sienne, — il ne parle pas aux parents ; il leur écrit une lettre où il dit : « Votre fille me plaît. Je voudrais en faire ma femme. J'ai tant d'arpents de terre à moi, tant de chevaux, tant de moutons. Je puis m'établir. » Il attend la réponse, qui se fait aussi par lettre. Alors, si la réponse est favorable, il se met en route. Et c'est le moment où le cœur est quelquefois inquiet. Car les parents ont dit oui, mais la fille peut dire non. Il se met donc en route, et il arrive près de la ferme où demeure la jeune fille. Il fait semblant d'être un passant qui n'a point d'allumette pour allumer sa pipe. Et, frappant à la porte.

il demande : « Voulez-vous me donner une allumette?» On l'a depuis longtemps aperçu, vous le devinez. Peut-être l'a-t-on guetté. Si l'accueil est empressé, si la jeune fille court elle-même chercher l'allumette, alors les fiançailles sont conclues et les chemins sont noués.

Nous interrogeons le fermier du polder sur ses récoltes, sur les travaux d'hiver, sur les chemineaux, qui sont encore plus nombreux qu'on ne le supposerait, en ce pays reculé : « Je leur donne deux sous, dit Geluk, parce qu'ils sont maîtres de moi, avec un coup de briquet» ; sur les cultures de pavots que j'ai cru apercevoir, ce matin, de l'autre côté d'une digue, et à propos desquelles il dit encore : « Je crois qu'ils font de la morphine avec la graine... Mais, même quand la plante est vivante et verte, il faut se défier d'elle ; les filles du polder Wilhelmina se sont endormies, l'autre jour, à l'ombre des fleurs de pavots: on ne pouvait plus les réveiller. »

L'heure s'avance. La pipe est finie. Le fermier va chercher, dans un placard, une fiole d'eau-de-vie, où il a fait macérer du cumin, nous en ofïre un petit verre, trinque avec nous, et nous quitte

Nous restons encore longtemps à causer, dans la salle, où pénètre quelquefois, par la fenêtre eutr'ouverte, le bruit long et montant en arpège, d'une vague qui déferle et s'étend sur une plage, La

pensée de la mer revient dans nos esprits. Je rappelle que j'ai vu passer, l'après-midi, au large de l'Escaut, un lourd navire tout noir, dont j'entendais le souffle, et Gaston de F... répond:

— Peut-être un charbonnier, comme vous dites ; peut-être un navire d'émigrants : il en part un si arand nombre d'Anvers 1 Nous assistons ou nous

pourrions assister à de bien tristes scènes, et quelquefois aussi à de bien beaux traits de courage ou de charité. Il y en a un qui est demeuré célèbre dans notre ville, et dont l'héroïne est morte, je crois, en 1896. Je l'ai entendu raconter vingt fois. Figurezvous un navire pareil à celui dont vous parlez. On l'apercevait des quais d'Anvers, loin dans la brume, et portant en berne le drapeau de quarantaine. Le choléra était à bord ; il y était terrible, et, on peut le dire, souverain maître. Personne n'osait plus approcher. Trois cents émigrants soufiraient, s'affolaient, mouraient sans aide dans cette cage de fer. On le savait. Mais on le savait de loin. Chacun regardait au large, rapidement, cette forme noire, et passait. Un matin, une jeune femme sortit de son hôtel, une petite valise à la main. Son père, sur le seuil, l'embrassa. Dans les rues, beaucoup de pauvres la saluaient. Cependant, ils ignoraient ce qu'elle allait faire. Elle descendit sur le quai du fleuve, et monta dans une barque. « Conduisez-moi au navire,

là-bas ! » dit-elle. Le marin hésita, mais comme elle n'hésitait pas, il finit par obéir. Elle allait au bateau de la mort, seule, pour soigner les malades.

— Vous parlez de mademoiselle Constance Teichmann, ajouta un autre de nos compagnons. C'était une sainte, en effet, dont le souvenir est toujours vivant. Mais le nom était déjà connu.

M. X... se tourna vers moi, et reprit:

— Le père avait été longtemps gouverneur d'Anvers, sous Léopold l". Et, bien qu'il eût conservé toute sa force de travail et sa finesse d'esprit, on pouvait le croire usé et bon pour la retraite, à cause de sa tête branlante et penchée sur l'épaule. Le roi, un jour qu'il était venu à Anvers, fut-il frappé, plus que de coutume, de l'aspect maladif de son gouverneur? Avait-il simplement le désir de lui donner un successeur? Il lui dit: «Ne vous semble-t-il pas, monsieur Teichmann, qu'après une carrière aussi bien remplie que la vôtre, on a droit à Votium cum dignitate? — Certes, Sire, le repos est une chose tentante. Mais seulement à un certain âge. Quand on a le bonheur de n'avoir que le corps fatigué ; que l'âme est jeune et ardente ; qu'on a le sentiment d'avoir fait un peu de bien et de pouvoir continuer, on n'a pas la moindre envie de se retirer. — Cependant, laissez-moi vous le dire, il est rare qu'à votre âge on ait encore l'ardeur au travail, la promptitude

de pensée... — Que Votre Majesté se détrompe ! J"ai toujours réussi à chasser de pareilles idées. J'ai toujours eu, pour rassurer ma conscience, un argument décisif ! — Lequel ? — J'ai six mois de moins que Votre Majesté ». Et M. Teichmann est mort gouverneur d'Anvers.

Nous nous attardons encore un peu, mes compagnons de chasse racontant des histoires, et moi les écoutant. Puis, l'un de nous pousse le contrevent. L'odeur de l'avoine mûre entre dans la pièce. Il entre aussi des rayons d'étoiles, et l'impression émouvante des nuits calmes. Nous nous taisons. Du bord lointain qui nous avait envoyé tout à l'heure le bruit d'une de ses vagues, des appels d'oiseaux nous arrivent, doux comme la nuit même.

— Allons dormir, dit Ludovic de F... H faudra se lever de bon matin. Ce sera le dernier affût, avant le départ pour la Zélande.

Une demi-heure plus tard, tout donnait au polder des Trois-Frères.

IG juillet, six heures du matin.

Notre place d'affût n'est plus la même qu'hier. Ludovic de F.,, a creusé lui-même, dans le sable, à deux kilomètres en aval, un nouvel abri dont il a garni d'herbe les bords. En une demi-heure, l'ouvrage a été fait et de main de maître. Il dépasse à peine le niveau de la lande salée. Quand nous descendons l'un et l'autre dans le trou, et que nous nous asseyons, invisibles désormais pour tous gibiers, douaniers, marins de l'Escaut ou promeneurs des digues lointaines, ayant devant nous nos fusils et nos munitions, je songe naturellement aux Boers, dont c'est ici la patrie d'origine. Je me représente les longues attentes des soldats-fermiers lorsque, le doigt sur la gâchette de l'arme, n'ayant qu'à remuer une phalangette pour commander à la mort, ils regardaient, dans la plaine rase, grandir la silhouette des ennemis. Je passe la revue, en imagination, de ces larges figures de paysans que j'ai observées depuis mon arrivée au polder, de ces physionomies calmes, qu'on dirait immobiles, et qui

sont simplement au cran d'arrêt. Je me rappelle le mot d'une sorte de marchand de blé ou de moutons, rencontré hier sur la digue, et qui nous disait, d'un air rêveur, en bourrant sa pipe : « Il a eu de la chance, le roi d'Angleterre, oui, vraiment de la chance ! Il a traversé la Hollande pour se rendre en Allemagne. Mais il a fallu nous le frauder ; on ne l'a pas su dans le pays. »

Malgré l'heure matinale, il fait chaud. Le temps est d'un calme mauvais ; des nuages violets montent de l'ouest en tournant sur eux-mêmes, ils se superposent et forment d'épaisses couches indépendantes, animées de vitesses différentes. Leurs bords sont tout dentelés, gonflés et nets, et c'est seulement quand ils se recouvrent les uns les autres, qu'on juge qu'ils sont transparents, aux lourdes fumées mouvantes qu'on devine au travers. Ils n'occupent encore qu'un coin de l'horizon, comme un amas de dunes. Tout le reste de l'immense ciel est clair. Leur ombre ne s'étend pas jusqu'au fleuve, qui n'a pas une ride, qui rayonne de la lumière comme une nacre polie, par larges champs aussi variés que les moissons de la terre. Beaucoup de voiles passent au milieu de l'Escaut, pendantes le long du mât. Elles vont vers le large, d'un même mouvement qui ne trouble rien. En face, sur toute la longueur des îles, en arrière, à l'extrémité des prairies, et plus loin

encore, aussi loin que la vue peut s'étendre, les digues plantées d'ormes s'avancent aussi vers le nord. Et tout est une avenue vers le château de la mer.

La mer est presque pleine. Nous tirons toutes sortes d'oiseaux. Beaucoup tombent dans le fleuve. Les passages se succèdent à de courts intervalles, et nos coups de fusil n'écartent pas les bandes de courlis, de chevaliers, de vanneaux, du chemin qu'elles ont coutume de suivre, en reconnaissant au vol chaque détour de la rive. Elles vont au sud, vers les bancs de sable ou de vase que l'eau n'a pas encore eu le temps de couvrir. Elles ont toutes une allure rapide : aucune flânerie dans le vol de ces oiseaux de grève. Ils sont chargés, avec certaines espèces de poissons, de détruire la vermine qui pullule. L'appétit les presse et les force à faire les mêmes tournées d'inspection deux fois par jour. Il n'y a d'exception, semble-t-il, que pour les mouettes et les goélands, oiseaux à large voilure et toujours à l'essor. Ils ont un vol d'où la fatigue et l'effort semblent être absents, signe de maîtrise. En voici trois qui viennent, cinq, dix, toute une bande : becs en crochet et d'un jaune vert, ou tout droits et rouges, têtes plates, cou ramassé, pattes rentrées dans la plume, ailes en faux, ailes admirables, qui ne frappent pas l'air seulement, qui le sentent, qui

le pétrissent, le pressent, le serrent comme une main, le rejettent, et avant qu'il ait coulé, du bout des grandes pennes étendues, du bout de l'ongle, s'y appuient et se relèvent. Pourquoi ai-je tiré sur ces jolies hêtes qui ne sont même pas un gibier? J'ai l'horreur de la sensiblerie, des effusions de tendresse qui se trompent d'adresse, et du monsieur qui ne ferait pas de mal à une guêpe, mais qui n'a pas de pitié pour les pauvres, ou même pour les riches. C'est une des formes répugnantes et communes de l'hypocrisie sentimentale. Oej^endant, ces mouettes qui tombent dans l'Escaut l'une après l'autre; celle-ci couchée sur le dos ; celle-là nageant encore, mais incapable de remonter le courant et déjà devenue l'une des choses qu'il emporte; celte autre, dont l'aile se dresse au-dessus de l'eau, toute droite, et descend le fleuve, et rame encore dans l'air bien-aimé... Comme le blanc de ces plumes se voit de loin ! J'ai détruit inutilement un peu de la beauté que je suis venu goûter ici... Elles sont comme des regrets, elles ne finissent pas de disparaître.

Sept heures.

Je tire un héron, qui passait presque au-dessus de nos têtes. Il faisait de l'ombre, sur les herbes, comme un petit nuage. Je l'ai manqué, et pour me justifier

de l'avoir tiré, je me dis que le héron a toujours été considéré comme un oiseau de chasse ; et puis qu'il vole mal ; que ces longues pattes en arrière sont disgracieuses ; que, fût-on d'un autre avis, il est impossible que le héron, bête rare et fugace, ait une importance quelconque dans le paysage... Et je me trouve, au fond, d'une logique pitoyable... La mer s'est retirée assez loin. Deux douzaines de courlis viennent de se poser sur les vases molles, hors de portée. Ils ont tous la tête tournée de notre côté, non pour épier, — une sentinelle suffirait, — mais parce que, de notre côté, c'est la prairie d'où s'écoule, par mille rigoles, la nourriture facile à saisir : vers, crevettes, crabes, coquillages roulés pêle-mêle avec le sable. Les nuages d'orage montent à l'occident; partout ailleurs, la dorure de l'air s'avive ; il est chaud, tendu, nerveux au point que le bruit s'exalte en le traversant. Les mugissements d'un troupeau dans les îles, là-bas, remplissent l'estuaire du fleuve.

Nous prolongeons l'affût, Ludovic de F... et moi, jusqu'au moment où le vent se lève et brise les images, et, rassemblant tout ce qui s'éparpille en temps calme, les sons, la poussière, l'odeur du sol, la brume, reprend sa route, emmenant tout son monde et grognant on ne sait quoi.

Neuf heures.

Le polder des Trois-Frères est loin déjà, en arrière. Au trot de la jument de Geluk, ronde et rose comme une fleur de trèfle, dans la carriole couverte, nous trottons sur les digues. C'est un grand échiquier, ce rivage de la mer hollandaise. Nous suivons le bord des carrés, à sept ou huit mètres au-dessus des champs et des fermes, sous la voûte des ormes. Paysages uniformes diversement encadrés par les branches pendantes. Il y a, parmi les moissons ordinaires, des hectares de pavots blancs dont les fleurs sont si rapprochées qu'on n'aperçoit la feuille que sur les tranches. Une femme passe, ayant une coiffe à bavolet et une guirlande de roses artificielles comme on en voyait dans les distributions de prix, aux écoles de filles, chez les bonnes sœurs. Mon compagnon de route, Gaston de F... — les autres sont partis pour rentrer directement en Belgique, — m'apprend que le bavolet court, comme celui-ci, indique une protestante, tandis que le bavolet long, descendant jusqu'au milieu de la taille, indiquerait une catholique. Le chapeau de feutre des hommes sert également de signe distinctif : les bords, relevés tout autour, veulent dire protestant. Nous croisons des chariots-bateaux comme ceux du polder.

Les chevaux, deux ou trois par voiture, ont le poil luisant. Toute la campagne est grasse. Le village de Steenbergen, où nous allons prendre le tramway, apparaît au loin, derrière quatre digues. Quel peintre que la brume I quel coloriste I à quoi elle réduit le rose des toits I

Dix heures.

Dans le village peint, propre, aux trottoirs barrés de chaînes, et oiî la paix habite, si elle a quelque part un logement à long bail, nous avons quitté notre ami Geluk, et nous voici en route vers la Zélande. Le tramway tourne parmi les cultures, et s'arrête de temps à autre, au bord d'une anse où la vase est ponctuée de moules crevées et de plaques d'herbe. A l'extrémité d'un éperon de terre recourbé, étroit, et qui émerge à peine, trois maisons, un moulin, deux arbres, font un petit port, et augmentent un peu l'abri dont profitent cinq bateaux de pêche, échoués dans la crique et dont les mâts ont une importance, dans ce pays à peine solide. Quand nous avons gagné ainsi l'extrémité du Brabant, au nord, le tramway s'arrête à Anna Jacoba Polder, devant un bras de mer d'un bleu profond qui m'étonne. Un bateau à vapeur attend les dix ou douze voyageurs que nou ■ sommes, et va nous transporter dans

l'île de Duiveland, le « pays des pigeons ». au bout duquel est Zierikzee.

Tandis que nous traversons le détroit, j'admire de nouveau la placidité de l'équipage, et sa ponctualité, et la lenteur sûre de la manœuvre.

— Eh ! dit mon ami, ils sont quelquefois pressés. Ce que je vais vous raconter ne s'est peut-être pas passé en Hollande; mais c'était un homme tout à fait calme, Dries, le porteur de pain, un philosophe, un garçon économe, qui par économie, ou peut-être parce qu'il n'avait pas encore trouvé le temps de raisonner l'affaire, à quarante ans sonnés, ne s'était pas encore marié. Il fut appelé, un matin, par sa patronne, une veuve. « Dries, dit-elle, tu es honnête, tu es rangé, tu peux taire honneur à une boulangerie, et je suis toute disposée à te vendre la mienne ; mais, il y a un mais, tu n es pas marié. Marie-toi au plus tôt, et tu deviens mon successeur. » Dries ne répondit rien. Seulement, un quart d'heure plus tard, comme il revenait de porter le pain chez un des notables du village, après avoir salué la cuisinière d'un simple petit grognement, comme il en avait l'habitude, il s'arrêta devant la fenêtre basse où cousait la femme de chambre, personne mûre, et qu'on disait pourvue. « Rosalie, fit-il, voulez-vous être ma femme? — Quelle question, répondit-elle en riant, et comme vous faites vite votre cour ! —

C'est très pressé. Je le répète, voulez-vous être ma femme ? » Le rire diminua de moitié. Le cœur commençait à s'en mêler. Rosalie demanda : « Donnezmoi deux jours de réflexion, deux petits jours. Ce n'est guère, Dries, pour une chose si importante ! » 11 ne répliqua rien, et s'en alla. Dans l'après-midi, il revint, cette fois pour apporter les petits pains, que les filles du notable aimaient à manger chauds, avec le thé. Il repassa donc devant la fenêtre basse. On l'avait vu s'approcher. On lui souriait. Mais lui, il était encore plus grave que de coutume. « Rosalie, commença-t-il, je vous annonce mon mariage. — Attendez un peu, mon ami, je n'ai pas donné ma réponse 1 — Je n'en ai pas besoin. — Vous ne pouvez cependant pas vous marier avec moi sans ma volonté? — C'est que, ce n'est pas vous que j'épouse, Rosalie. En vous quittant, j'ai rencontré Ké, la servante de M. le doyen (nous disons Ké pour Cornélie). Elle m'aime mieux que vous. Je lui ai dit : « Ké, voulez-vous être ma femme? » Elle m'a répondu : 0 Dries, est-ce sérieux? J'ai dit : « Oui, c'est sérieux. » Elle a répondu : « Alors, Dries, puisque c'est sérieux, ma réponse sera oui. »

Comme il finissait son histoire, nous touchions l'île de Duiveland.

Marie était rentrée la première, puis Jeanne, puis Cécile. Dans le petit appartement qu'elles occupaient, — une cuisine, une salle à manger, trois chambres reliées par un couloir, — on pouvait, à la même heure, chaque soir, entendre les mêmes baisers, donnés à plein cœur, et les mêmes mots, que les trois sœurs se disaient l'une à l'autre et que la mère répétait après elles : v< Bonjour, chérie I Tu n'es pas trop lasse? Tu n'as pas trop travaillé ? Bien sûr? Tu vas te reposer, n'est-ce pas? C'est si bon d'être ensemble 1 » La mère ajoutait quelquefois : « T'a-t-on payée ? »

Marie, l'aînée, était une grande jeune fille blonde, élégante et forte, très réservée et presque froide avec les étrangers, mais très tendre à la maison, lorsque

les sourires ne risquaient pas d'être mal interprétés, lorsque le rôle était fini, l'égalité retrouvée, la famille refaite. Comme elle avait ses diplômes, elle enseignait le français. Comme elle était robuste, elle courait toute la journée, d'un quartier à l'autre, sans que jamais la fatigue eût l'air d'entamer sa jeunesse épanouie. La seconde, Jeanne, plus frêle, plus rieuse, plus souple, plus sensible à la louange d'un regard ou d'un mot, donnait des leçons de piano. Elle avait de longues périodes d'anémie et des moments de surabondance de vie. Il avait fallu, l'an dernier, l'envoyer aux eaux, et les économies de toute la maison y avaient passé. C'était la seule qui se soignât. La plus jeune des trois sœurs, celle qu'on appelait justement « la petite », et qui n'avait ni beauté, ni teint, ni charme féminin, une enfant de dix-huit ans, qui venait de subir l'examen pour le brevet supérieur, ne se plaignait jamais, ne s'arrêtait jamais de travailler, ne semblait pas hantée ni seulement effleurée par le rêve d'une autre existence que celle qu'elle avait menée jusqu'ici. Et cela s'expliquait peut-être par cette raison que, née la dernière, toute jeune encore lorsque le père était mort et que la faillite avait été déclarée, elle avait ignoré la fortune, dont les autres, plus ou moins, se souvenaient, La nuit venait, une nuit tardive de fin de prin-

temps, où les fenêtres, ouvertes sur la rue, laissent entrer, jusqu'à une heure avancée, un peu de lumière du jour, un peu de poussière, un peu de chaleur molle. Cécile était à peine arrivée, elle enlevait son chapeau et le posait sur son lit, ayant soin de plier la voilette en quatre lorsque Marie, qui venait d'embrasser sa sœur et, dans l'ombre plus qu'à demi faite la regardait, s'écria :

— l'u as quelque chose !

J.a mère passa, au même instant, dans le corridor, portant la soupe et un plat qu'elle avait préparés.

— Oui, dit-elle sans s'arrêter, une nouvelle, grande. Venez, que je vous l'apprenne.

La mère, qui était, en réalité, la femme de chambre et la cuisinière du ménage, pauvre femme usée, parcheminée, aigrie par ce qu'elle appelait la malchance, malheurs d'argent d'autrefois, soucis du pain d'aujourd'hui, et incapable de ne plus rien voir au delà, continua, en s'asseyant devant la pile de quatre assiettes où elle devait verser le potage :

— J'ai à vous annoncer, mes enfants, que Cécile est demandée pour être institutrice dans un château.

Marie et Jeanne, qui corrigeaient les défauts de symétrie d'un couvert mis à la diable, et, sur la toile cirée, avec la lenteur d'un geste d'art où l'on se complaît, changeaient la place d'une bouteille, d'une salière et de deux assiettes de fruits, se pen-

cîièrent en avant. La lumière de la suspension éclata sur les tabliers rouges qu'elles avaient fixés à leurs corsages.

— Institutrice? La petite? Dans un château? demandèrent-elles.

— Et un grand. Elle aura une chambre et un cabinet de toilette dans une tour, séparés des chambres d'enfants, la permission de dîner dans la salle à manger, même quand il y aura des étrangers, deux heures par jour pour lire, la promesse d'être emmenée en excursion autant que cela se pourra, et le droit de me recevoir une fois par mois, le dimanche, la chère mignonne.

— C'est loin d'ici?

— Quinze lieues.

— Combien d'enfants à instruire?

— Une seule, de treize ans. Cécile en a dix-huit. Ça va très bien. Elle a couru les bureaux cet aprèsmidi, pour tâcher de retirer son diplôme. Qu'est-ce qu'on t'a répondu, petite?

— Pas avant six mois, et encore nous aurons de ',a chance.

— Nous n'en avons jamais eu, excepté aujourd'hui. Car je ne vous ai pas dit que j'avais obtenu quinze cents francs pour votre sœur, moi qui vous parle. Elle n'aurait pas osé demander un chiffre pareil J'ai osé. J'ai dit : « Madame, il y a institutrice et insti-

tutrice. Mais une jeune fille du monde, comme la mienne... »

Elle racontait l'histoire, amplement, tout en servant ses filles. Marie et Jeanne ne la regardaient pas. Elles considéraient, avec une attention passionnée, troublée, inquiète, la petite qui faisait signe, avec sa tête brune : « Oui, cela est vrai, cela encore », et qui, toute pâle, interrogeait le visage des aînées, pour savoir : « Dois-je me réjouir? Est-ce vraiment une bonne nouvelle? Est-ce le bonheur? »

Jeanne calculait que les honoraires promis représentaient sept cent cinquante demi-heures de leçons de piano, à deux francs la demi-heure ; elle songeait que Cécile n'aurait aucune dépense à faire, si ce n'est pour la toilette, et encore n'avaient- elles pas acheté, voilà quinze jours, leurs trois robes et leurs trois chapeaux d'été ?

— C'est superbe ! dit-elle.

— Moi, reprit Marie, qui était toujours la seconde à dire son avis, mais la plus écoutée, ce qui me séduirait, vois-tu, ce serait la pensée d'avoir à m'ocuper'd'une seule enfant, de pouvoir la connaître, me faire aimer d'elle, remplacer la mère... Avec des leçons, si fréquentes qu'elles soient, l'influence est toujours brisée. On touche à peine le cœur, on ne le prend pas. J'ai soulTert plus d'une fois, moralement de ces perpétuelles allées et venues...

— J'en ai soufïert physiquement, interrompit la cadette, j'en ai éprouvé des fatigues auxquelles Cécile ne résisterait pas. Car, en soi, le changement de décorme séduirait plutôt; Cécile aura le voyage... Quand doit-elle entrer en fonctions, maman, vous ne l'avez pas dit?

— Dans quatre jours, nous le saurons... Je recevrai une lettre... Il faut le temps de congédier l'ancienne institutrice, de préparer l'enfant à recevoir notre heureuse Cécile...

L'heureuse Cécile, avec ses yeux creusés et dolents de surmenée, ayant interrogé le regard de ses trois juges, comprit qu'elle devait se réjouir, en effet. Elle s'anima; elle fit des projets; elle eut de l'esprit. Entre elle et Jeanne surtout, les deux plus jeunes, la conversation était si vivante et si gaie qu'on ne reconnaissait plus l'étudiante d'hier, toute passive, dont le sourire, rapidement éteint, annonçait seulement qu'une idée d'autrui, un geste, une couleur, un document de plus, s'était enregistré dans la mémoire indifférente et lasse.

Même après que le dîner fut achevé, la bonne nouvelle continua d'exercer son influence sur ces âmes remuées par elle. La mère enlevait le couvert, et, passant d'une pièce dans l'autre, affairée, s'étonnait, chaque fois qu'elle revenait dans la salle à manger, de retrouver ses filles moins silencieuses que

de coutume. Marie, Jeanne, Cécile, qui n'avaient que cette heure-là pour raccommoder leurs vêtements, cousaient, rassemblées dans le cône de lumière de la lampe. Un peu d'air frais soufflait par intervalles et faisait le tour des murs. Les deux aînées parlaient des difficultés de leur métier, non pour s'en plaindre, ni amèrement, mais avec belle humeur, au contraire, et pour mieux établir dans l'espérance et dans la joie cette petite, qui ne donnerait pas de leçons au cachet.

Cependant, tout à la fin, lorsqu'elles se levèrent, dans le silence de la ville à peu près endormie, qui permettait d'entendre, malgré la fenêtre ouverte, le bruit des cassures d'étoffes qui se redressaient, Marie eut la vision, tout à coup, du départ imminent. Elle vit, se détournant pour emjjrasser la mère, sa jeune sœur, déjà effacée à demi par l'ombre. Elle songea : « Il faudra qu'elle parte. Dans quatre jours, elle s'en ira ainsi, pour des années. » Et cette pensée, voisine de son cœur, depuis le commencement de la soirée, combattue depuis des heures par la crainte de souff'rir et de faire souflfrir les autres, s'empara d'elle souverainement. Marie, au coin de ses yeux, essuya deux larmes, les premières.

Le lendemain, en s'éveillant, elle aperçut, elle lut en elle-même, comme une proposition formulée et devenue évidente pendant la nuit : « Cette bonne

nouvelle est «n malheur. Si l'une des trois s'en va, la maison est morte. » Elle garda pour elle son jugement. Mais, vers le soir, Cécile ayant voulu reprendre la conversation de la veille avec Jeanne, celle-ci laissa tomber les mots de château, de liberté, de promenades, d'attentions, et les autTes, comme si elle n'y croyait plus.

Le surlendemain, les trois sœurs se plaignirent d'être souffrantes, et se couchèrent sans avoir veillé ensemble.

Le troisième jour, Marie, qui s'était éveillée et levée de grand matin, afin de pouvoir entendre une messe avant de commencer les leçons, n'était pas agenouillée depuis deux minutes dans l'église voisine, qu'elle reconnut, en arrière, un pas qui glissait sur les dalles. « Oh ! pensa-t-elle, c'est Jeanne qui souffre comme moi ! » Et Jeanne passa, en effet. Et, bien peu de temps après, Cécile entra aussi. Elles évitèrent de se rencontrer et de s'expliquer.

Enfin, le quatrième jour arriva. Marie et Jeanne avaient retardé leur départ, pour être à la maison, quand la concierge monterait les lettres. Il était huit heures du matin. Un petit coup de sonnette retentit. La mère dit : « La voilà ! » Et aussi émue, et de la môme manière qu'au premier instant, lorsqu'elle avait entrevu pour sa fille un avenir et pour soimême une diminution de charges, elle alla ouvrir, et

prit la lettre. II faisait trop sombre pour qu'on pût lire dans le corridor. Elle se dirigea vers la fenêtre de la salle à manger, et, en marchant, avec un doigt, elle essayait de rompre l'enveloppe. Les enfants la suivaient, muettes, pâles, sans hâte. Aux premières lignes, la mère eut un sursaut :

— Jamais de chance, dit-elle. L'ancienne reste ! Elle allait se plaindre encore. Elle allait lire tout

haut la lettre. Mais ses trois filles, jusque-là séparées, s'étaient unies dans un embrassement fou. Elles sanglotaient, elles riaient, elles se serraient l'une contre l'autre, et leurs joues, redevenues roses, étaient mouillées de larmes et de baisers. Bientôt, Marie parla, et dit :

— Quelle joie infinie 1 Jeanne répondit :

— Si la petite était partie, j'en serais morte ! La petite dit à son tour :

— J'étais décidée à refuser I

Toutes trois, avec des mots différents, elles venaient de prononcer l'arrêt de leur vie : « Nous ne nous séparerons pas ! » Et, ce jour-là, elles pleurèrent de joie jusqu'au soir, parce que le secret de la pauvreté heureuse leur était apparu.

Je vais vous raconter, me dit mon ami, une histoire bien simple, mais dont je demeure ému.

La maison n'était rien ; l'enclos était peu de chose. Et, cependant, que de souvenirs sont nés là, les nôtres, ceux des générations précédentes I Et que ce serait curieux si les souvenirs avaient vraiment des ailes, comme les poètes l'ont ditl On verrait des troupes d'oiseaux venir du même lointain, chaque jour, au même lieu de pâture et de chanson, pauvre souvent et tel que personne ne comprendrait, eux exceptés, la raison qui les rend fidèles ; on verrait de beaux domaines où l'un d'eux, seulement, passerait de loin en loin ; on verrait leurs secrètes préférences pour l'habitation d'enfance et de Jeunesse,

pour les demeures espacées de la paix, et comment les âmes sont inégalement réparties par le monde, et presque toutes loin de chez elles et loin de l'heure présente.

La maison n'était rien : un gros toit mansart. couvrant trois chambres, une cuisine et une grande salle carrelée si parfaitement sèche, à cause du rocher qui était dessous, et du midi qui la regardait, que les lambris de bois y craquaient toute l'année et qu'on retrouvait, à la fin de l'hiver, momifiés et couchés sur le châssis des vitres, tous les papillons, bourdons et moucherons entrés dans cette serre chaude à la fin de l'été.

L'enclos était peu de chose : un rectangle allongé, dont la terre rocailleuse, formant une courhe rapide, descendait du pied du logis au bord de la rivière, jardiii brûlé par le soleil, raviné par les pluies, dur à bêcher,, où les arbres de haute venue ne trouvaient pas leur nourriture. L'ombre manquait. Les vignes seules en riaient, avec les lavandes, le thym, le mélilot et les autres herbes de senteur, tout en fleur& et en tiges, dont le parfum éclatait aux premières rayées d'avril, et ne s'apaisait plus, tant qu'il restait de la plante, au ras du sol, une pincée de cendre brune.

Mais il y avait, pour compenser l'étroitesse de l'enclos et son aridité, il y avait le paysage : du

sommet du coteau qui se prolongeait à droite et à gauche, tantôt découvert, tantôt boisé, toujours dentelé comme une falaise, nous dominions la rivière du Loir. Peut-être la connaissez- vous. Elle est de l'espèce lente, étroite et profonde, qui ne roule pas de sables, ne s'embarrasse pas d'îles, et coule le plus souvent entre des bords herbeux. A l'endroit où était bâti le Prieuré, elle n'avait guère plus de largeur qu'à sa source; un pêcheur de brochet la traversait en trois coups de rames ; mais elle était le centre et la vie de toute une vallée verte, et d'immenses prairies, qui sont le feuillage des eaux, s'épanouissaient et frémissaient autour de son tronc bleu. On eût dit un lac desséché ayant encore un fossé en son milieu et dont les arbres, à l'horizon, presque en couronne, marquaient la rive ancienne. Le vent ne passait point là en chantant, comme au sortir des forêts, mais par larges marées, sans déchirure et sans cri, cherchant les voiles. Il portait un autre parfum que celui des moissons ou des guérets ouverts. Par lui, du haut du rocher, des fenêtres de la grande salle, nous savions l'heure de l'année, mieux que par l'almanach. Il disait : « Enfants, les renoncules d'eau viennent d'éclore, les derniers roseaux pourrissent dans la vase, les saules ont leurs chatons, c'est le printemps... Enfants, voici les terres mouillées qui s'afiermissent, la pointe de l'herbe qui se dresse et qui

ne fait pas d'ombre encore aux pâquerettes... Voici les râles et les cailles qui appellent, invisibles, et glissent, et lustrent leur poitrail au fil de l'herbe drue ; voici les lis jaunes, les ombelles des carottes sauvages, les premiers faucheurs et, toute la nuit, la symphonie des insectes, monotone, triste et aiguë comme la musique d'Orient : c'est l'été... Ne doutez pas, regardez la grande bataille du vent, du jour et de la brume; la reconnaissez- vous, la brume du beau temps, fdeuse de toiles blanches, qu'elle étend sur les prés, et qu'elle attache à mi-hauteur des peupliers, et que, moi, je roule d'un souffle, et que j'emporte là-bas 1 »

Quand une fois on s'est mis à comprendre la chanson des choses, il n'y a plus de solitude, il n'y a plus qu'une douceur d'être seul avec elles.

Et puis, à côté du logis, la ferme était bâtie. Ils étaient si voisins l'un de l'autre, que, le matin, nos toits faisaient de l'ombre à la ferme qui, le soir, nous rendait la pareille. Nous ne cessions guère d'entendre le meuglement des vaches, le grognement des porcs, les gloussements éparpillés et graves des poules grattant le fumier, les trois notes perçantes que chantait le treuil du puits comnmn, ce gros tronc d'arbre sur lequel il fallait appuyer la paume de la main, pour qu'il ne tournât pas trop vite, emporté par le poids du seau descendant.

L'habitude de cette chanson du puits m'avait conduit à des comparaisons. D'après le bruit de la descente, celui de la montée, celui de la plongée dans l'eau toute ronde, luisante, sonore comme du métal, je devinais de quel côté du mur on puisait, et si c'était notre vieille domestique, ou maître Raguin, le fermier, ou sa femme, ou sa fille Joséphine, qui faisait tourner la machine. Je reconnaissais le style de chacun. Le plus énergique, le plus vif, était celui de Joséphine, cette belle grande fille, toute rousselée, très blonde, qui travaillait plus que personne à la ferme. Je me rappelle bien des jours passés près d'elle, soit dans la saison des foins, soit dans l'aire où, deux semaines durant, toute la ferme battait au fléau, soit au commencement de l'arrièresaison, lorsque, sur le coteau du Loir, les bœufs de maître Raguin labouraient une terre si compacte et si dure qu'on eût dit, au versoir de la charrue, des fragments de mur écroulés. Elle était de toutes les fatigues, sérieuse, méthodique, sans apparence de coquetterie, excepté le dimanche, quand elle mettait ses coiffes brodées, son tablier de soie, et qu'elle allait, avec son sourire grave et ses yeux demi fermés, parmi les filles moins belles et moins riches qui habitaient le bourg. J'entendais répéter, à son sujet : « Quelle solide race que celle des Raguin ( Elle n'est pas près de s'éteindre, ni de quitter le

110 RÉCITS Dli LA PLAINE

Prieuré. Les petits-enfants de cette Joséphine cultiveront encore la terre que le père laboure aujourd'hui. » Temps ancien, en vérité ! Mille choses disparues m'en avertissent. Le vanneur et le taupier recevaient leur payement en nature, vers la Saint- Martin ; les rouleaux de granit tournaient partout sur les gerbes, et n'étaient pas, comme à présent, relégués dans un coin de l'aire ; les ruches d'abeilles avaient toutes des toits de paille ; je revois en rêve des formes de grands chênes qui ont cessé de vivre, et des figures comme celle d'un vieil oncle des Raguin, qui mourait de consomption, et qui ne sortait de la maison que dans les soirs d'été, après le coucher du soleil, et que j'apercevais alors dans la cour de la ferme, très pâle, étendu sur trois chaises, la tête creusant l'oreiller, les mains pendantes jusqu'au sol, les yeux très doux, levés, errant déjà parmi les étoiles.

Ce fut la première période, pour moi, dans l'histoire de ce petit domaine.

La seconde ne fut qu'une longue absence, avec des retours très rares et qui ne duraient pas assez pour que le sentiment de l'habitude me ressaisît, et, avec lui, l'intime causerie du revoir, lorsque les derniers mots ne sont pas effacés. Peu importent les raisons qui nous retmrent au loin. Pendant dix

ans, le logis fut désert. Chaque année, aux vacances, ({uelqu'un demandait : « Si nous allions ? » Il avait tort chaque année. Au début de novembre, pour toucher le femiage ; quelquefois, en hiver, pour chasser la bécassine ou le canard sauvage dans les prairies du Loir, je traversais la maison et le jardin en pente. Vous vous souvenez de cette première émotion, celle qu'on ne dit pas, celle qu'on essaie de dissimuler, en retrouvant un ami : « A-t-il changé ! Comme la vie s'est amoindrie en lui ! » Je l'éprouvais, aussi cruelle, en parcourant ce domaine dont mon enfance avait tout aimé. L'ancienne joie n'avait pas le temps de renaître. Trop de ruines m'apparaissaient. La chaux, par larges plaques, tombait des murs ; le bois des fenêtres, les portes, les linteaux, desséchés par la chaleur, réduits et crevassés, prenaient l'aspect de choses sans consistance, et pliaient au doigt comme de la mousse ; le jardin, abandonné, n'avait plus d'allées, plus de fruits, et les vignes, arrachées aux espaliers par le vent, rejetées et ployées vers le sol, lançaient librement, à travers les herbes, leurs sarments prodigieux, bondissants et stériles.

L'inévitable arriva. Le Prieuré fut vendu. J'en eus du regret, comme si, depuis longtemps, la séparation n'avait pas été faite, car nous sommes ainsi, vulnérables jusque dans le passé. J'allai dire adieu aux

Raguin, qui avaient acheté leur ferme, — le logis et le jardin passaient aux mains d'un marchand de biens, — et je les trouvai dans le champ qui dévale vers la rivière. Ils labouraient. Les deux anciens cassaient les mottes ; mais la charrue était tenue par un homme tout jeune et de bonne mine, le vrai maître, à présent, le mari de Joséphine, qui ellemême était venue, lente, en me voyant tourner à l'angle de la ferme, et se tenait debout à l'extrémité haute de la jachère et nous regardait de loin, son premier enfant dans les bras. Je leur dis :

— C'est ma consolation de penser que vous garderez la terre qui a été à nous. Vous l'aimez. Vous ne la lâcherez pas. Quelle belle luzerne vous avez là-bas, et quels beaux bœufs ici ! Et puis, l'avenir est assuré, maintenant. Voilà un jeune ménage qui vous continuera. Est-ce un fils qu'a eu Joséphine ?

— Malheureusement non, répondit maîtresse Raguin ; ce n'est qu'une fille.

— Vous la marierez, dans vingt ans, avec le plus fin laboureur du pays, un second maître Raguin?

— Si nous vivons, vous pouvez en être sûr, repritelle, et aucun de nous n'a une autre idée.

Elle disait cela avec la secrète irritation de ceux qui ont vécu, et qui ont peur des démentis de la vie.

Depuis lors, dix-huit années nouvelles se sont écoulées.

Ces jours derniers, je montais la côte qui se lève, si abrupte, au sortir des prairies, et d'où mes yeux d'enfant s'étaient ouverts sur le monde.

La vivacité des anciens regrets s'était bien atténuée. J'éprouvais seulement une sorte de curiosité attendrie à contempler le paysage, que je n'avais plus revu depuis si longtemps. Au moment où j'arrivais au sommet de la côte, deux femmes en deuil traversèrent la route devant ma voilure, et ouvrirent la barrière goudronnée qui fermait le chemin du Prieuré. Je les saluai. La plus âgée me reconnut tout de suite. Elle était encore belle, bien qu'elle eût épaissi, et que les cheveux blonds fussent moins abondants sous la coiffe. Sa tille était presque aussi jolie que l'avait été Joséphine Raguin. Arrêtés sur la route, nous causâmes un grand quart d'heure, la mère et moi. Elle m'apprit qu'elle n'avait plus ses parents ; que le vieux logis, près de ]a ferme, n'était plus habité et plus habitable ; que les champs du Prieuré, habilement cultivés, donnaient de suffisantes récoltes ; qu'elle n'avait point à se plaindre de son sort; qu'enfin sa fille, sa fille unique était « promise » . Elle disait cela avec un demi-sourire triste.

Je déclarai :

— C'est un honnête homme, j'en suis sûr!

Elle fît signe que oui. En même temps, son visage devint triste tout à fait. Son sang de paysanne s'émut.

— Assurément, dit-elle, il est honnête homme. Mais nous aurions voulu un laboureur comme nous. Il est marchand de bestiaux ; il voyage tout le temps, et alors, après nous, la terre d'ici, vous comprenez, sera encore vendue ! . . .

Et je retrouvai, dans son accent, toute ma douleur d'autrefois. Et je pensai à la puissance d'amour cachée en cette terre, belle et nourricière, qui, à vingt ans d'intervalle, s'était fait aimer de même, et. en des âmes différentes, avait causé la même soull'rance.

On pourrait dire qu'il y a presque autant d'automnes que de jours d'automne. Aucune saison n'a plus de caprices, de retours, de hâte, de lenteur, de colères et de caresses également mortelles. Ceux qui l'ont vécue à la campagne le savent, et ils savent aussi qu'elle est plus parlante que le printemps et que l'été, plus proche de nous, plus émouvante. El le secret, c'est qu'elle est triste. Elle s'en va ; elle esl encore la vie et elle passe ; on la plaint ; on l'aime pour sa splendeur fragile, pour l'histoire, toute pareille à la nôtre, qu'elle raconte. Elle est nuancée comme la peine, ce qu'on ne peut pas dire de nos joies.

Tout au moins faut-il distinguer trois automnes :

l'automne du bouleau, celui de la vigne, celui du chêne.

Le premier, qu'on pourrait aussi appeler l'automne du peuplier, commence à l'heure où ces arbres toujours inquiets ont une première feuille jaune au bout d'une branche. Ils sont frappés tout à coup, sans qu'il ait gelé, sans qu'un brouillard ait voilé leur panache, quand les moissons peutêtre attendent encore dans les champs. Pour nous, c'est l'été qui se continue, et le calendrier leur donne tort. Ils ont cependant raison. Quelque chose meurt déjà. Très vite la tache d'or s'élargit. En cinq semaines, bouleaux et peupliers ont perdu tout leur vert. Depuis les basses branches jusqu'à la pointe, ils sont comme une fleur de genêt. Autour d'eux, pas un arbre et pas une herbe qui n'ait changé. Les saules se rouillent; les cerisiers ont des quenouilles ardentes et les pommiers des taches de pourpre violette ; les hampes des perches de châtaignier apparaissent nues aux bords des taillis ; une teinte de vieille pierre se répand sur les aulnes qui font la voûte par- dessus les ruisseaux.

C'est le second automne, et le plus beau, celui de la vigne. Car le pampre en est roi. Il réunit toutes les splendeurs qu'on trouve ailleurs divisées ; il est roux, doré, incarnat, rose, orange,

couleur de paille, couleur d'airain, couleur de la nuit qui tombe rapide, brumeuse et grise. Au bout des sarments pendent encore un grain rouge, un grain noir, un grain vert, qui ne mûriront jamais et dont les oiseaux ne veulent pas. Toutes les tiges qui ont porté leur fruit se brisent, se tordent ou fondent dans le brouillard du matin, et les paysans en font des tas énormes, qui brûlent lentement, et dont il reste une pincée de cendre.

Plus tard, bien plus tard, vient le troisième automne.

Il y à un arbre si commun dans nos forêts et dans nos champs qu'on ne peut guère voir ou imaginer un paysage de France où il n'ait sa place ; un arbre puissant, indulgent à la lumière qui court à travers son feuillage, en sorte que l'ombre en est douce et mêlée ; un arbre aux formes arrondies comme les houles et qui, multiplié, couvrant le creux des plaines et leurs pentes, rappelle encore la mer par la couleur, le mouvement et la voix ; un arbre vêtu d'une écorce dure et plissée, résistant à la chaleur comme à la gelée, très droit, très noble, très fécond et capable, on le dirait, comme le sol qui le porte, de printemps indéfinis. On cite des chênes de plus de mille ans. Le Midi a l'yeuse ; les deux tiers de la

France et les montagnes de l'autre tiers ont le rouvre.

C'est celui-ci qui mériterait de donner son nom à l'arrière-aulomne. Quand les autres arbres ont perdu leurs feuilles ; que les peupliers ont l'air de balais de sorgho ; que les platanes ne sont plus que des cassures noires sur le ciel ; que les ormes, encore élégants, mais devenus sans consistance, ressemblent, sur les collines, à des fumées captives ; que le pampre lui-même est tombé, les rouvres gardent leur frondaison. Olil non pas tous, ni de la mùme façon. Parmi les végétaux comme parmi les hommes, les traits individuels ne manquent pas, une humeur se manifeste, un accident, qui ajoute ou qui retranche, qui incline ou redresse, ou colore, et met un peu de caprice au front dur de l'espèce. Allez dans les bois et regardez. Un rameau part trop vite et se dessèche de môme ; un chêne de lisière a souffert d'un de ces courants inexpliqués cl certains qui tarissent la sève ou l'empoisonnent subitement; tel autre a une seconde pousse, rouge comme une floraison ; le chêne des terres pauvres, le chêne-brosse, comme disent les paysans, courbe ses feuilles, les roule et montre leur envers où survit un duvet qui luit et s'argente au soleil. Mais l'innombrable foule suit la loi du rouvre. Celle loi commande aux feuilles de ne point tomber, de

replier un peu les nervures en forme de carène, de devenir à demi sèches et toutes brunes, et d'attendre, pour quitter la branche, que les premières pousses des pervenches se soient montrées dans l'herbe. Lors donc que vous verrez les autres arbres dépouillés et les rouvres vêtus de brun, vous reconnaîtrez l'automne du chêne. C'en est le premier signe.

Le second signe auquel vous reconnaîtrez que ce temps est venu, c'est la couleur des lointains. En été,jDu même au début de l'automne, tant que la lumière est vive et l'air léger, les ombres éloignées sont bleues. Elles passent au mauve avec les premières brumes, celles qui tuent les végétations délicates, et que le matin dissipe sur les prés, ou brise en flocons et promène à la surface des étangs. Puis viennent les grands brouillards ; les ciels bas et qui appuient, pour l'étouffer, sur toute verdure encore jeune; les jours qui seraient sans joie pour les yeux, si les ombres violettes ne se posaient en plis aux flancs des montagnes, à l'entrée des gorges, au détroit d'un chemin que pressent deux collines, si elles ne s'étendaient en draperies régulières rehaussées d'or, tout le long des 1 ières de futaie qu couronne un reste de feuilles. Alors aussi l'horizon se rapproche ; il suffit d'un petit recul pour que l'air se colore, et tout ce violet n'est jamais

loin. De la barrière d'un champ, j'ai vu souvent, à l'autre bout, des têtes de rouvres émondés, bien en ligne, rondes, frisées, touchées à la cime par le dernier rayon de jour, plongeant leur lourde fleur dans la brume couleur de pensée qui monte au crépuscule. Et les jardins de l'empereur japonais n'ont point de chrysanthèmes d'une pareille splendeur.

Saison du rouvre brun, saison des brumes violettes, mais saison vivante encore. La vie s'est emparée des feuilles tombées. Les merles les retournent, comme des faneurs qu'ils sont, et les rouges-gorges, et les pinsons, et les roitelets. Le vent les secoue et les roule. Elles deviennent, attaquées par la pluie, m gelée, le soleil, des proies plus faciles pour les êtres qui les dévorent. Car une armée s'est levée du sol avec l'automne. Des organismes si nombreux qu'aucune intelligence humaine ne serait de force à porter leur nombre, primitifs, tenant le milieu entre le champignon, l'algue et l'animal, sont chargés de réduire en miettes et en fumier la couche épaisse de feuilles qui couvre la terre. J'imagine que des oreilles plus fines que les nôtres doivent entendre le bruit incessant des marteaux, des scies, des limes, des masses qui s'effondrent, des surfaces qui se brisent, des nervures qui éclatent comme des étraves de navires ou des

poutres maîtresses soutenant les étages de nos maisons ; je songe qu'il doit y avoir des témoins de ce prodigieux travail, que les insectes peut-être, rôdeurs nocturnes, — car la démolition ne s'arrête pas, — coureurs de mousse et grimpeurs de troncs d'arbres, aperçoivent dans l'ombre des phosphorescences qui nous échappent, les lampes de ces mineurs sans repos, et qu'il y a pour eux des constellations dans les halliers des herbes et les moisissures des bois. La vie est là, si intense qu'elle menacerait d'étreindre et d'absorber les êtres supérieurs, si de merveilleux artifices ne défendaient ceux-ci. Elle est dans les racines qui puisent assez de sucs au sein gonflé et moite de la terre pour suffire à l'épanouissement prochain, aux prodigalités de la sève nouvelle, aux longues sécheresses de l'été. Toutes les rivières souterraines sont en mouvement, et tous les fleuves d'air qui traversent le ciel. Les greniers invisibles s'emplissent, s'émeuvent et s'écoulent. Même aux sources qui ne durent pas, des provisions sont prises. Et, pendant les giboulées, sur la pente des toits, la joubarde aspire l'eau qu'elle gardera tout l'été dans les citernes épaisses et vernies de ses feuilles.

En vérité, pourquoi parle-t-on d'hiver? Entre les automnes successifs où les moissons diminuent d'abondance, où les champs passent de la gloire des

feuilles vertes et des blés mûrs à la pauvreté des baies d'églantiers et des graines de houx, comme le printemps s'est déjà glissé ! Où est l'intervalle? Toute branche qui donne un fruit a son bourgeon déjà formé. Quelle saison peut, sans calomnie, être dite épuisée et morte?

J'ai demandé au laboureur :

— Est-ce décembre ?

Il m'a répondu :

— Mon froment lève I

J'ai demandé au vigneron :

— Est-ce janvier?

Il m'a répondu :

— Le vin s'agite dans mes fûts, à cause du grand vent qui court au-dessus de nous. La sève aussi doit remuer dans les ceps. D'ailleurs, autour de mon clos, les saules ont leurs branches rouges comme des engelures.

J'ai demandé au berger :

— Est-ce février ?

Il a secoué la tête et m'a répondu :

— Ceux qui écoutent savent que, avant que janvier soit fini, le merle a déjà chanté son nid.

Comptez donc les automnes, celui du chêne rouvre étant le plus long des trois. Mais ne parlez pas d'hiver. Il n'y en a point. La loi de renaissance est la loi même du monde, renaissance par la graine qui

se délache, renaissance également par la sève qui demeure. Quand l'automne finit, le printemps est déjà né. Le reste n'est qu'apparence. Et ce qui nous semble mort veille encore ou s'éveille.

Dans le mois de novembre, si donc vous vous promenez sur les roules, vous verrez se lever et tourner au vent la fumée de ces brûlis que les gens des fermes, en diverses provinces, appellent des « chalibaudes ». Elles montent, le plus souvent, entre les lignes pressées des chênes qui entourent les champs, et qui n'ont encore perdu ni leurs feuilles, ni le vert de leurs feuilles. D'où sortent-elles exactement ? De quel endroit précis, de la vallée ou du plateau boisé? Les plus malins peuvent s'y tromper, et les plus expérimentés.

La preuve en est que, dimanche dernier, François Bedouet, un métayer à cheveux blancs, connu dans le Craonais à plus de deux lieues autour de sa

métairie pour un homme de bon conseil, suivait le chemin qui gravit la côte et mène au village. Il avait laissé derrière lui, à sa gauche, les bâtiments de la Brandonnaye, l'habitation et l'étable séparées l'une de l'autre par une cour. Il allait, selon son habitude, passer une heure à l'auberge, où se boit le vin des roches et des plaines de la Loire, où se raconte le journal de la semaine. L'après-midi ne faisait que commencer. François Bedouet, lent marcheur, qui roulait comme un cavalier, avait près de lui un métayer de moindre importance, son voisin, de trente ans plus jeune que lui, Henri Houdaille, les plus larges épaules et la plus petite tête de toute la commune, un grand diable qui riait toujours et qui travaillait toujours. Tous deux se rendant au bourg, ils causaient de la pluie qui était venue trop tard, et des nuages, gonflés et lourds d'aspect comme des poches pleines, qui traversaient le ciel du nord-ouest au sud-est. Du même air sentencieux, ils prédisaient que les bestiaux se vendraient mal au printemps, à cause de la rareté des fourrages.

— On les donnera à ceux qui voudront les nourrir, disait Houdaille.

— Heureusement, j'ai du foin dans mon aire, une jolie meule, répondait Bedouet.

Fut-ce le souvenir de ces trente charretées de foin, qu'on ne pouvait pas apercevoir, pas plus que les

toits bleus de la Brandonnaye, tant la campagne était touffue, ou bien était-ce une coutume d'aïcid parvenu en haut de la colline et cherchant sa maison, le vieux métayer se détourna et regarda derrière lui, en bas, dans le creux où les cimes rondes des chênes faisaient comme une forêt, et il vit une fumée.

— Voilà une chalibaude qui dure longtemps, dit-il ; allumée hier, elle brûle encore.

Son compagnon ne jugea pas que la chose eût assez d'intérêt pour mériter un mouvement de tête, et il continua d'aller, près de l'ancien, dont la compagnie était une sorte d'honneur dans le pays. Mais, à moins de dix pas plus loin, celui-ci se détourna de nouveau, et, cette fois, s'arrêta. La fumée lui paraissait bien trouble et bien pressée pour une fumée de chalibaude. Ces brûlis de choses légères et sans consistance, après la première flambée, donnent une vapeur transparente et nonchalante.

— Est-ce que tu as connaissance d'une chalibaude dans nos quartiers ? demanda Bedouet un peu surpris de ce qu'il voyait.

Du premier coup d'oeil, Henri Houdaille comprit

— Ce n'est pas ce que vous croyez, maître Bedouet.

— Quoi donc, alors

— C'est le feu chez vous

Dans l'esprit du vieux métayer, la vision passa des

trois enfants et de la bru qui dormaient en ce moment dans la ferme, des étables closes et pleines de bestiaux, du gendre absent qui faisait ses treize jours. Henri Houdaille n'aperçut pas aussi nettement le danger. Mais il était de ceux qui accueillent les besognes de hasard d'aussi bon cœur que le travail prévu et préparé.

Les deux hommes dévalèrent la côte en courant, le jeune en avant, l'autre tâchant de suivre, pâles tous deux, et muets. Dès que les chênes ne leur cachèrent plus la Brandonnaye, ils virent les meules de foin et de paille en feu. La fumée était devenue si épaisse qu'elle remplissait le chemin de traverse où ils s'étaient jetés, qu'elle couvrait les toits, cachait le jardin, l'aire, les haies voisines, et rendait la respiration difficile. Mais des langues de flammes, qui jaillissaient de cette lourde nuée écrasée contre terre, montraient où était le foyer. Il menaçait plus immédiatement la maison qui se trouvait sous le vent, à moins de quarante mètres, et déjà uu bourrelet de fumée, qui avait des bords relevés en volute et qui rampait sur le sol en s'échappant des.meules, un bourrelet d'une blancheur éclairée en dedans et qui faisait paraître le reste de la fumée comme du brouillard, s'avançait vers la porte, les fenêtres basses et les chevrons du toit.

— Métayère de la Brandonnaye, Jean, Jeanne et

Louis, levez-vous ! cria Houdaille, qui se jeta dans la maison.

Il n'y eut point de réponse. Des crépitements, des sifflements, des souffles, une arquebusade, une fanfare d'incendie victorieux qui a enfin établi sa domination et se déploie, répandirent la terreur dans les étables invisibles, de l'autre côté de la cour, et ce fut, pendant cinq minutes, une réponse de beuglements, de hennissements fous, de coups de pied ébranlant les palissades de bois, et de grands heurts de têtes contre les râteliers.

Le nuage de fumée monta et plana au-dessus de la Brandonnaye, appuyé sur une colonne de flammes trois fois haute comme la ferme. Les trente charretées de foin, les vingt charretées de paille ne formaient qu'un brasier énorme, élargi encore par les étincelles qui menaçaient la maison, l'étable, les arbres voisins, déjà roussis et craquant.

Une voix cria désespérément :

— Marie ? Marie ?

Du toit de la ferme, à l'extrémité la plus proche de l'incendie, une autre voix répondit :

— Apportez vite un drap, mouillez-le, dépêchezvous, le grenier flambe 1

— Les enfants ? Qu'as-tu fait des enfants ?

— Sauvés. Marie aussi. Ils pleurent dans le jardin. Apportez le drap !

C'était Henri Houdaille qui, grimpé dans la gouttière, éteignait, avec un seau d'eau et une couverture de lit, le feu qui venait de prendre à l'angle de la toiture. Il avait réveillé la mère et les enfants qui dormaient, et les avait mis en sûreté. A présent, il commençait à lutter contre le feu, tout seul, car le vieux François Bedouet courait, éperdu, dans l'atmo sphère de fournaise de la cour, entrait dans la maison, ne trouvait pas de draps, ne retrouvait plus le seau pour puiser l'eau, et, se tordant les mains, gémissant, inutile, ne semblait plus avoir de volonté que pour contempler, de ses yeux dilatés et pleins de souvenirs de moisson, les deux meules jumelles de foin et de paille, qui s'en allaient en flammes.

Quand il eut protégé le toit contre les étincelles qui pleuvaient, Henri Houdaille déménagea le mobilier de la ferme ; puis, quelques passants étant accourus, il traversa la cour et, à demi asphyxié par le long voisinage du brasier, ouvrit la porte de l'étable et tenta de sauver les chevaux, les bœufs, les vaches, qui refusaient de sortir quand ils apercevaient devant eux l'incendie. Il lui fallut deux heures pour y réussir. A plusieurs reprises, on vit ce géant soulever dans ses bras l'arrière-train d'une bête à cornes pour la pousser dehors, effarée. Avec les chevaux qui se cabraient et qui ruaient, — même la grosse

poulinière blanche, — il fut dix fois en péril do

mort. Au moment où il sortait enfin de l'étable, toute la charpente prenait feu.

Alors, je ne sais pourquoi, car il était en loques, il pensa à enlever sa veste.

— Viens boire, grand Henri ; tu l'as bien gagné 1

Il secoua la tête, chercha autour de lui le meilleur service à rendre, et se dirigea vers un groupe d'hommes qui manœuvraient une pompe.

L'incendie de la Brandonnaye, depuis une demiheure, était entré dans sa phase administrative : il ne restait presque plus rien à sauver. Une pompe était arrivée de la ville voisine, avec des pompiers, quelques hommes de bonne volonté qui venaient secourir le métayer, gens du bourg et des fermes pour la plupart, puis des curieux et des promeneuses attirés par le spectacle. On voyait des ombrelles et de petites voitures d'enfant dans un pré, où le vent n'apportait pas de fumée. Le garde champêtre accourait à bicyclette, galonné. Deux gendarmes descendaient d'une carriole dont le cheval fumait de sueur Un grand fourmillement d'êtres humains entourait les meules et l'étable en flammes. Mais tout ce qu'ils purent faire, ce fut de vider le puits et les deux mares du métayer. La maison seule fut préservée.

A cinq heures et demie, comme la nuit tombait et que le dîner appelait de lom les promeneurs, ils s'en illièrent, et, avec eux, plusieurs voisins, La nuée qui

roulait ses ondes au-dessus de la Brandonnaye était devenue toute rouge. La paille, presque entièrement consumée, formait sur le sol de la cour de petits (as de cendre noire que le vent frisait. Mais la meule de foin brûlait encore, affaissée, séparée en larges tranches par des fentes qui avaient été les routes de pénétration du feu. On eût dit un gros rocher de lave, brun à l'extérieur, avec des points et des cavernes couleur de braise. Éclairé par la lueur qui jaillissait de là, inégale, le dos de Henri Houdaille s'abaissait et se relevait en mesure. La pompe aspirait quelques litres d'eau, et les lançait sur les mines de l'étable. Le vieux métayer, tenant étroitement serrés contre lui-même les trois enfants qui auraient voulu jouer, regardait finir son bien, et répétait pour la centième fois:

— Qu'est-ce que mon fils va dire? Plus rien à donner aux bêtes I

A sept heures, les pompiers étant partis et tous les autres avec eux, Henri Houdaille pensa qu'il pouvait s'en aller, lui aussi. H remit sa veste, dont les manches étaient à moitié brûlées. Il serra la main de François Bedouet, qui, troublé, lui dit seulement :

— Au revoir, mon gars. Tu es plus heureux que moi.

— C'est vrai, répondit l'autre.

Puis il passa au tournant de la haie, près de la

barrière où je me trouvais. Il avait son allure nonchalante de tous les jours, pas plus lasse, pas moins tranquille que s'il revenait de faire ses semailles. Je le félicitai. Sa petite tête rasée eut un geste de dénégation, ses lourdes épaules de colosse se remuèrent pour exprimer le même sentiment, et il me dit, riant à moitié, ce mot qu'il crut tout simple : — Entre voisins, faut-il pas s'entr'aider ?

— Quelle princesse ! me dit-il.

Et, en parlant, il montrait, par la fenêtre, les coteaux d'en face, couverts de vigne. Il ajouta :

— Quelle gueuse aussi! En a-t-elle ruiné des gens, des grands et des petits! On reprend confiance en elle pourtant. Toute la France replante. Dans cette commune-ci, qui était réputée pour ses vins blancs depuis le xiv^ siècle, nommée dans Rabelais, peuplée de vignerons qui formaient une caste, abondante en pressoirs, en voleurs de raisin, en ivrognes et en grives, le phylloxéra fit bien plus de ravages que n'en avait fait la guerre, que n'en eussent fait deux ou trois invasions successives : une race d'hommes disparut presque complètement, et

le tiers au moins des terres demeura en friche. De mon salon où vous êtes, pendant plus de dix ans, j'ai vu le coteau tout couvert de fougères. Pas une charrue n'y passait, pas un coup de pioche n'envoyait son bruit de capsule frissonner dans mes vitres. Aujourd'hui, vous voyez les échalas, en lignes régulières comme des hachures, partout où la vigne était cultivée avant 1870. Je crois même qu'ils ont débordé les anciennes limites. Il en est ainsi dans toutes les communes voisines. Une race nouvelle de vignerons a surgi, plus savante que la précédente, mieux outillée, moins consciencieuse. On sucre, monsieur ! Mais le phénomène n'en est pas moins digne d'être noté et célébré dans les âges. Le vignoble de France est reconstitué. Un immense pari est engagé sur la vigne. Si vous voulez vous faire une idée des sommes que nous risquons, je vous dirai que chaque hectare replanté me revient à plus de trois mille francs. Je suis un des joueurs innombrables. Je vous avoue même que je mets, à suivre l'épreuve, tout ce qui me reste de passion.

L'homme qui m'accueillait de la sorte était un vieux docteur du pays saumurois, qui, ayant exercé longtemps sa profession à la ville, avait fait ce qu'on ne fait plus guère, et s'était retiré à la campagne. Il avait la rondeur, le teint éclatant, les yeux vifs du

vigneron classique ; un toupet blanc, ramené de droite à gauche, puis contourné en accroche-cœur au-dessus de l'oreille, disait simplement que le porteur avait connu le gouvernement de Juillet. Autour des murs tapissés d'un papier naïf qui prétendait imiter le marbre, des gravures de Calamatta, pâles et propres, reproduisaient les portraits au crayon, dessinés par Ingres, de trois femmes de la famille et du père de mon vieil ami.

— Oui, reprit-il, je me passionne pour cet essai de viticulture, où je vois engagée la fortune de la France. Et je crois que nous gagnerons. Un de nos grands ennemis est mort ; l'autre est malade.

— Vous les appelez ?

— Le premier, c'était la négligence où des siècles de profits faciles avaient fait tomber nos anciens vignerons. Quand il s'est agi de greffer la vigne américaine, personne ne savait. On s'est adressé, faute de spécialistes, à des jardiniers ordinaires, greff'eurs de poiriers et d'abricotiers. Mais, monsieur, quelle erreur! Quelles différences profondes dans des arts qui vous semblent si voisins ! Nous l'avons appris à nos dépens, nous qui prêchions d'exemple et replantions les premiers. Que de pieds de rupestris, que de pieds de riparia j'ai perdus, faute de connaître le sol qui convenait à chacun, faute de soins,

faute d'amour éclairé! Aujourd'hui, grâce aux écoles de greffage, grâce aux concours que les préfets établissent chaque année, dans une commune ou dans l'autre, il n'y a pas de canton qui n'ait sa douzaine de docteurs es vignes, simples gars du pays, qui montrent avec orgueil le diplôme de « maître greffeur » — ne trouvez-vous pas que l'appellation a un petit air ancien régime ? — qui savent également tailler la vigne nouvelle, la fumer, la sauver. Ajoutez à ce grand progrès le perfectionnement des pressoirs, des méthodes de vinification et de traitement du vin, et vous comprendrez ce que j'ai voulu dire en affirmant qu'un des ennemis de la viticulture française était mort. Le vigneron est armé. Mais il a d'autres ennemis, bien terribles.

— Lesquels?

Le vieux médecin vigneron eut un sourire qui allongea ses lèvres minces, et il me parut bien, en ce moment, le fils où le neveu des belles dames gravées par Calamatta.

— Ah ! monsieur, que d'ennemis elle a eus, que d'ennemis elle a encore, la vigne française, sans parler des ingrats qu'elle a faits ! Beaucoup de mes confrères se sont montrés injustes envers celle qui. la première, nous a donné l'alcool, mais qui peut seule nous en guérir. Ils ignorent quel a été son rôle prépondérant dans l'histoire de France. Ils ne veulent

pas voir que le sang français n'est ni latin, ni celte, ni germain, mais simplement à base de raisin vermeil, et que c'est pour cela qu'il est ardent. J'ai cru, autrefois, qu'ils l'emporteraient. Moi qui suis, malgré mon âge, si plein d'espérance aujourd'hui, j'ai cru, il y a une quinzaine d'années, que le vin blanc, notre vrai trésor, le plus inimitable, le plus vivant, le plus spirituel, le plus aimable de nos vins, celui dont la fumée se dissipe et s'oublie le plus vite, allait périr sous la calomnie des médecins. On ne nous achetait plus ces barriques merveilleuses, produites par les vieux ceps, aujourd'hui disparus et brûlés, ou, du moins, la clientèle bourgeoise se défiait et passait au large de nos coteaux. Si nous n'avions pas eu...

Le domestique ouvrit la porte du salon où nous causions, et dit :

— Monsieur, ce sont les commissaires de la « Société ».

— Bien ; j'y vais.

Il se leva, et, m'invitant du geste :

— Venez avec moi, dit-il, vous allez voir ceux qui ont sauvé le vin blanc.

Nous trouvâmes bientôt, sous les voûtes fraîches du cellier de mon hôte, trois paysans en jaquette du dimanche, rasés, sérieux et farauds, qui avaient le teint clair des paysans de la vallée de la Loire.

(délaient des notables, assurément, qui saluèrent d'un signe de tête protecteur.

— On vient pour acheter, fit le plus âgé, si vous avez quelque chose de bon.

La voix dont il disait cela prouvait que le cellier de mon ami n'était pas le premier que les commissaires visitaient depuis le matin.

— Goûtez, messieurs, voici des verres et vingtsept barriques de mon meilleur cru, parmi lesquelles vous saurez parfaitement distinguer les plus fines. Je m'en rapporte à vous.

L'ambassadeur accepta le compliment comme une chose méritée, prit, des mains du domestique, une canne creuse en fer-blanc, la plongea dans l'ouverture de la barrique qui se trouvait le long de la muraille, boucha l'orifice supérieur avec son large pouce et, retirant l'instrument, versa dans son verre, et dans ceux de ses compagnons, deux doigts de vin blanc puisés au cœur même du tonneau. Ils élevèrent alors, tous trois ensemble, leur verre à la hauteur de la lucarne par où le cellier recevait la lumière, et doucement, avec des inclinaisons et des mouvements savants, firent passer des rayons à travers la liqueur nouvelle, et jugèrentde l'humeur que le jour y prenait. Je ne connus pas, d'ailleurs, leur sentiment, car, avec la même gravité, ils approchèrent aussitôt le verre de leurs lèvres, promenèrent entre leurs

joues la gorgée de vin blanc, en avalèrent une partie, crachèrent le reste en se détournant, par politesse, se recueillirent et se regardèrent. Il y eut des moues, des hochements de tête, un petit soupir, mais pas un mot. Le prononcé du jugement était remis après l'audition du vingt-septième témoin.

Mon viel ami sortit, après avoir salué les trois personnages, laissant son domestique, par exception, leur faire les honneurs de la récolte.

— Vous voyez là, me dit-il en prenant une allée qui montait vers les vignes, les délégués, nommés au suffrage universel, par les membres de nos « Sociétés » de villages. Elles remontent à des siècles, nos u Sociétés », qui s'appellent le Coq, la Joie, l'Union, le Laurier; elles sont extrêmement nombreuses, dans tout le bassin de la Loire, et probablement ailleurs, mais je n'ai pas étudié ce dernier point. Le jeu de boules est le prétexte de ces réunions dominicales, où le paysan vient surtout causer et boire du vin dont il connaît la provenance, dont il sait le prix, et ne suspecte pas l'honnêteté. Oui, monsieur, elles sont demeurées fidèles à la tradition, nos Sociétés rurales. Quand les citadins commettaient des fautes de goût, presque des fautes d'histoire, elles continuaient de choisir le même vin, par la main des mêmes prud'hommes. Elles ont été les conservatoires du vin blanc. Elles en ont le culte. Ces commissaires que

nous venons de quitter ont été désignés, voilà quelques semaines, pour la mission qu'ils remplissent aujourd'hui. Chargés de choisir le vin de consommation courante, ils ont dû déjà faire leurs achats, et c'est le concierge de la Société qui mettra en bouteilles les sept ou huit barriques qui rafraîchiront le gosier des joueurs déboules. Ils ont droit à leurs frais de déplacement. Ces jours-là, si quelqu'un vient les demander au logis, la ménagère répond, avec un geste large : « Ils sont dans les celliers » . Leur coutume est de venir chez moi en dernier lieu, et de m'acheter deux ou trois de mes meilleures barriques, de celles qui fourniront le « vin bouché » c'est-à-dire cacheté, et que les plus riches dégusteront avec respect. Celles-là, les trois commissaires, dont l'un est paysan propriétaire, l'autre vétérinaire, le troisième vigneron, les mettront en bouteilles eux-mêmes, un jour de déclin de la lune, quand il n'y aura pas de vent, et qu'on pourra compter dix-sept clochers du haut de nos coteaux.

Nous montions, pendant qu'il continuait déparier, entre des rangées de ceps merveilleusement alignés, dont les rameaux, nouvellement taillés, avaient des perles de sève à chaque cicatrice.

— Ma vigne pleure, dit le docteur : le printemps est sous terre.

Et il leva son bonnet, jeunement, pour saluer la

vendange future, tandis que le domestique accourait et criait :

— Monsieur, j'ai vendu les trois meilleures, deux à cent quatre-vingts, et l'autre à deux cent dix I

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