‹ Récits de voyagesChapitre 18 sur 35 · CR OU D TP PEN REMOTE A · texte numérisé non relu

CR OU D TP PEN REMOTE A

avaient lieu les rendez-vous annuels des traiteurs, rendez-vous qu’on peut considérer comme Je point de départ de la Compagnie du Nord- Ouest, constituée en 1805 pour combattre les

prétentions exclusives de la Compagnie de la baie de Hudson.

En 1857, le gouvernement canadien organisa une expédition, sous le commandement du pror fesseur Hind et de M. S. J. Dawson, pour explorer tout le pays situé à l’ouest du lac Supérieur, À cette époque, la baie du Tonnerre ne renfer-

mait que quelques familles écossaises qui S'y

étaient réfugiées, à la suite de la guerre dans laquelle les colonies américaines avaient conquis leur indépendance ; maïs à Port Arthur même il ne s'élevait encore qu’une seule cabane en bois brut. Tout le pays qui s’étendait de là jusqu’à la rivière Rouge était extrêmement sauvage et difficile, en sorte que, pour y déterminer un courant d’émigration, le gouvernement canadien dut entreprendre la création d’une route qui relierait d’abord la baie du Tonnerre à la rivière à la Pluie et au lac des Bois, et se continuerait

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ensuite jusqu’à la rivière Rouge. Il confia à M, Dawson l'exécution de cette route, à laquelle on

a justement donné son nom et qui a été jusqu'à

1883 la seule voie de communication entre le lac Supérieur et le Manitoba. Ceci se passait en 1865-66. M. Dawson établit sa base d'opérations à Port Arthur, et, en 1868, les magasins d’approvisionnement des explorateurs y étaient installés.

Pendant que les travaux étaient poussés avec une rapidité et une vigueur étonnantes, le gouvernement canadien achetait l’imménse territoire de la Compagnie de la baie d'Hudson, et les quelques pionniers établis à la baie du Tonnerre se groupaient autour de la “Station,” comme.on appelait alors l'endroit où allait bien-

tôt s'élever la ville de Port Arthur. “ Ce n’était :

pas une mince affaire, dit M. de Lamothe, que ‘établir une voie de communication sûre et facile à travers plus de sept cents kilomètres d'un pays tourmenté, inhabité et presque entière-

ment inconnu. Telle est pourtant l’entreprise que

le gouvernement canadien avait courageusement abordée. En peu d'années, ses ingénieurs avaient exploré le réseau inextricable de lacs et de forêts qui s'étend entre le lac Supérieur et les Prairies ; ouvert des chemins carrossables à travers les bois,

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les rochers et les marécages: surélevé par des digues le niveau des nappes d’eau trop peu profondes, et diminué le nombre des-rapides et des portages.”

Eh bien ! Cette route, reconnue comme indispensable il y a quinze ans, et pour laquelle tant d'argent et de travail avait été dépensé, n’est même plus d'aucun usage aujourd’hui que le chemin de fer du Pacifique fonctionne régulièrement entre la baie du Tonnerre et les territoires de l'Ouest.

En 1868, un marchand s'était construit une log house, à Port Arthur, et, l’année suivante, plusieurs petits détaillants y avañent élevé des tentes. On commençait même à voir poindre quelques habitations en bois dégrossi, et l’exploitation des mines allait apporter son contingent d'activité au mouvement de la “Station,” lorsqu'éclata le soulèvement des Métis contre le gouvernement fédéral. Ceci eut pour effet de jeter un peu d’eau froide sur l’enthousiasme qui déjà semparaif des nouveaux-venus, mais Île.

courage ét l'espérance leur revinrent en voyant débarquer aù milieu d’eux le colonel Wolseley, chargé d'aller réprimer la “rébellion” de Riel et des siens. Le colonel n’attendit pas qu’il fût en présence des Métis pour faire une action d'éclat. En apprenant que l'endroit où il était débarqué s'appelait la “ Station : ” “ Nous allons, dit-il, l'appeler dorénavant Prince Arthurs Landing”. C'était en l'honneur du prince Arthur, fils de la reine Victoria, qui avait récemment fait partie d’un régiment anglais stationné au Canada ; puis, le colonel, promu plus tard général, et plus tard encore devenu lord par la grâce d’Arabi, partit avec ses volontaires pour le fort Garry, en suivant la route Dawson. Cette route n’était pas encore finie : aussi l'expédition du colonel mit-elle trois mois à se rendre, tandis que l’année Suivante, dans l'automne de 1881, le corps expéditionnaire, envoyé pour protéger le Manitoba contre l'éventualité d’une invasion fé-

nienne, accomplissait le même trajet en moins

de quatre semaines.

Pendant les années qui suivirent, Port Arthur

continua de croître et d'augmenter; même il Sy.

manifesta bientôt des velléités de luxe et les vénérables log-houses firent place à des maisons en bois équarri. Les citoyens de l'endroit ressentaient déjà cette fièvre de progrès et cette ambition capable de tout entreprendre sans rien calculer, qui est commune à tous les fondateurs des cités de l'Ouest. En 1875, le gouvernement fédéral faisait commencer la construction du Pacifique canadien, de la baie du Tonnerre à Winnipeg. {/enthousiasme des Port Arthuriens - était à son comble; mais ils durent en rabattre quand ils virent, pendant les années subsé-, quentes, avec quelle lenteur les travaux étaient poussés, grâce en grande partie à des difficultés de terrain presque insurmontables. Bientôt il devint manifeste que le gouvernement ne pouvait plus diriger ni contrôler, d’une manière efficace, une aussi gigantesque entreprise. Aussi fût-ce avec une explosion de contentement et de joie véritabe que l’on vit le gouvernement en confier l'exécution au Syndicat, durant l’année 1881, et lui en abandonner la direction absolue. L'année suivante, au ler septembre, l'œuvre était accomplie après des prodiges de travail et d'activité, et, dès le printemps de 1883, les entre- -preneurs remettaient aux mains du Syndicat la

voie ferrée, longue de quatre cent trente-cinq milles, qui s'étend de Port Arthur à Winnipeg.

Ce que sera un jour Port Arthur, on n’oserait le dire, même à la vue de l'esprit d'entreprise et

de l'ambition toujours croissante de ses habitants. À notre époque de bouleversements si fréquents,

où les centres.et les artères principales du commerce se déplacent avec une rapidité si inattendue, il est téméraire de s’en rapporter à $es prévisions et de faire: des calculs Jongtemps d'avance ; mais voici quelques-uns des avantages que Port Arthur possède dès aujourd’hui et que l’on peut considérer, si l’on veut, comme des promesses d'avenir... Par:sa situation d’abord, comme tête de ligne des steamers des lacs, Port Arthur sera certainement un grand port d’expédition pour les produits agricoles, Ja Compagnie du Pacifique y ayant déjà fait construire à cet effet, d'immenses élévateurs, d'une capacité de 270,000 boisseaux, et voulant y diriger exclusivement les grains de l'Ouest, afin d’être sure qu'ils ne prendront pas la voie des Etats-Unis.

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SUR LES GRANDS LACS To

En second lieu, Port Arthur deviendra de plus en plus un centre minier important, l'or, l'argent et le cuivre s’y trouvant à l’état natif, dans un rayon de cent milles de la baie du Tonnerre, et le plomb, le fer, le zinc et le bismuth même S'y montrant en quantités parfois considérables.

Mais l'avantage principal de Port Arthur, c’est que le Pacifique canadien constitue, par la baie

du Tonnerre, la voie la plus courte entre l'extrême Orient, (Chine,J apon, Archipel Indien)et Londres ou Liverpool, la distance par cette voie étant de neuf cent vingt-sept milles moins longue que celle qui conduit d'Orient en Occident, par New- York ou par San Francisco.

Vers la fin de 1844, un écrivain, qui porte un nom estimé dans la littérature française, grand chasseur devant Dieu et assez véridique devant les hommes,........ pour un chasseur, venait de parcourir tout le continent du Nord- Amérique, à la poursuite des fauves nombreux, plus ou moins féroces, plus ou moins originaires du sol, ou descendants dégénérés des terribles fauves d'Asie et d'Afrique. Ces hôtes barbares

des forêts sont le cuguar, le jaguar, le pouma, le

chat sauvage et la panthère, sans compter le “grizzlÿy bear” (ours gris) qui, lui, n’a pas d’ascendant connu dans les vieux continents, qui est l'habitant immémorial des montagnes Rocheuses, animal monstrueux, d’une force et d’une férocité effrayantes, la plus redoutable bête qu’un chasseur puisse rencontrer.

Le Nemrod lettré, que nous signalons au lecteur, s'était promené du Nord au Sud, la cara-

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bine et le bowie-knife à la main, sur ces vastes territoires alors à peu près inhabités, et qui sont devenus de nos jours des Etats de la grande République Américaine. Et maintenant, fatigué d'aventures, il arrivait à Québec, dans les premiers jours de 1844, sur l'invitation d’un eapitaine d'artillerie anglais qui lui avait promis, dans une chasse, à l’orignal, un sport rempli d'émotions et de périls, comme les seuls vrais chasseurs les aiment.

Cette dernière campagne terminée, notre écrivain avait voulu l’ajouter à un récit fort intéressant, fort instructif, qu’il venait d'écrire de toutes ses courses, et voici comment il s’exprimait à cette occasion :

‘Le Canada est le pays des grandes chasses ; les steppes incultes qui s’étendent au nord de Québec et de Montréal sont peuplées de Peaux-Rouges à moitié civilisés, vivant du produit de leurs chasses et de leurs pêches ; aussi, pour un Européen amateur de sport, cette contrée est-elle la plus belle entre toutes, malgré sa rudesse et son aspect sauvage qui empécheront à tout jamais la civilisation d'y pénétrer ei læ colonisation d'y Jaire des établissements durables. ....,.....,........ k

‘ Le capitaine avait, à l'avance, pris avec quelques Indiens de l'établissement de Sainte-Anne un arrangement grâce auquel quatre des plus habiles chasseurs de leur tribu devaient nous joindre à quarante milles de Québec, à un rendez-vous désigné par eux, sur l'extrême limite des provinces habitées. Jack, le

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guide de notre caravane, nous attendait de son côté à Lorette avec ses autres COMPASNONS. ..........

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‘ Le chemin qui conduisait à Lorette était large et bien tenu. Nous arrivâmes au rendez-vous après un trajet qui dura une heure.......

‘ Nous parvîinmes, à la tombée de la nuit, à un misérable hameau qui s’élevait sur les bords d’un petit lac, à une dizaine de milles de l'endroit où nous devions chasser les élans. La cabane de planches qui s’énorgueillissait du titre pompeux ‘“d’hôtel du Roi Georges,” était un misérable abri, Cette habitation fantastique se composait d’un immense hangar divisé en deux compartiments, l’un destiné au ‘ Bar-Room, ” le compartiment indispensable du débitant de liqueurs américain, et l’autre servant de chambre à coucher à la famille du landlord, qui, à vrai dire, était et devait être dans ce désert la seule consolation du tavernier, un Anglais fort bien élevé, qui, d’après ce que javais appris, avait été jadis dans une heureuse position. La seule distraction de cet exilé était de recevoir de temps à autre un numéro déparcillé du Journal de Québec, où il trouvait des nouvelles de son pays natal. Une particularité digne de remarque, c’est que cet honnête tavernier éprouvait un orgueil sans pareil à nous montrer, à travers les vitres gelées de l’unique croisée de son parloir, quelques centaines d’arpents de terre défrichés sur lesquels s’élevaient onze ou douze cabanes informes, auxquelles il donnait le nom de vil lage Royal. ‘ Douze ans avant cette époque, nous disait-il, ma colonie n'existait pas ! ”

‘4 I] était nuit noire lorsque nous quittâmes l’hôtel du Roi-

Georges, et l'obscurité de la route vint encore ajouter aux difficultés du chemin.

‘ Nous avancions avec précaution, car les ténèbres paraissaient s’épaissir de plus en plus, et nous craignions fort de

nous être égarés, d'autant plus que notre guide paraissait luimême partager cette opinion. Au moment où nous nous y attendions le moins, Jack se mit à crier d’une voix de stentor ; et à notre grande joie, après dix minutes d’un exercice digne dun ophicléide de Sax, nous aperçûmes devant nous, à quelques mètres de distance, éclairées comme par magie, les fenêtres d’une habitation que Jack nous annonça être l'étape où l’on nous attendait,

‘“ Le maître de la maison était un nommé M. Joassin, et certes sa demeure ne pouvait point passer pour un palais. Nous entrâmes dans une grande salle de trente pieds carrés, meublée à l’aide de deux lits placés dans le coin le plus éloigné, de six chaises dépareillées et d’un fauteuil à bascule. Au milieu de cet abri s'élevait un poële de. fonte rempli de bois jusqu’à la gorge et rouge incandescent. Aussi l’atmosphère qui régnait autour de nous était-elle suffocante.

‘Nous trouvâmes prêts à nous recevoir, et se pressant autour du foyer, le maître de la maison, sa femme, trois grandes filles maigres et disgraciées de la nature, quatre garçons aussi peu favorisés que leurs sœurs, cinq Indiens et une demi-douzaine de chiens.

‘‘ Avant de songer au repos, nous essayâmes de souper à l’aide d’une légère collation de thé et de gâteaux empruntée à notre provision. Nous cherchâmes ensuite deux coins isolés,

afin d’y pouvoir étendre nos pelisses de bisons et achever tant bien que mal notre nuit.

‘‘ Les chiens suivirent notre exemple, et comme la chaleur de nos fourrures leur paraissait préférable à l'humidité du sol, ils se glissèrent peu à peu à nos côtés, et malgré les menaces que nous leur adressâmes, ils se maintinrent près de nous sans vouloir écouter nos récriminations ; j'avais, pour ma part, un

A TRAVERS LES LAURENTIDES 139 énorme camarade de lit, au poil touffu et grisâtre; semblable, pour la forme et pour la mâchoire abondamment garnie, aux loups des pays boisés de la France. j

‘ Pour comble de bonheur, j'avais établi mon lit au pied d’une horloge de campagne, nouvellement réparée, dont le balancier marquait la mesure d’une façon désespérante. Ce métronome assourdissant, l’odeur nauséabonde qui s’exhalait de toutes parts, et la chaleur suffocante dé l’air raréfié me tinrent fort longtemps éveillé. Je finis pourtant par céder au sommeil, et je fis un rêve atroce, qui représentait à mes. sens abusés la chambre peuplée d’horloges, toutes fumant et crachant de leur mieux, tandis qu’un Peau-Rouge, d’une taille herculéenne, marquait la mesure du temps sur un timbre colossal.

‘* Le capitaine Mac-Lean n’avait point fait la petite mattresse comme moi ; il s'était endormi en vrai soldat et n’avait pas cessé de subir l'influence somnifère de la fatigue.

‘“ Dès que parurent les premiers rayons du jour, tout Je monde fut sur pied, et les Indiens se hâtèrent de placer dans leurs {obogins nos bouilloires et nos effets de voyage. Le tobogin des Canadiens est un petit traîneau fait à l’aide de planches presque aussi minces que l’écorce des arbres, et façonné sur le devant comme la proue d’un navire. Les voyageurs chargent modérément ces alléges terrestres, et, à l’aide d’une courroie passée à l’épaule, ils traînent ainsi sur la neige, sans trop se fatiguer, le véhicule et les paquets qu’il contient.”

Et bien ! nous voilà maintenant en 1890, quarante-six ans après ce récit d’une chasse à l’orignal dans les steppes incultes et sauvages qui s'étendent au nord de Québec, dans la direction de la rivière Sainte-Anne. La cabane enfumée et chassieuse de Joassin se trouvait à quelques milles plus loin que Saint-Raymond, et l'on allait alors faire la chasse à l'élan dans ces parages, à peu près comme on irait aujourd’hui faire la chasse à l'ours blanc dans les steppes septentrionales de la mer de Hudson. Que s’estil passé dans l'intervalle de ces quarante-six années qui nous séparent d’une époque devenue déjà presque légendaire, tant le contraste avec nos jours est étonnant, tant semblent lointains les souvenirs de l'enfance de beaucoup d’entre nous! Ah! “la civilisation ne devait jamais pénétrer dans ces steppes incultes ni la colonisation y faire d'établissements durables”... .eh bien! regardez maintenant. Des paroisses, pour ainsi dire éncore dans l’enfance, ont reçu comme une impulsion subite, depuis le jour où ont été

posés les premiers rails d'acier sur ce sol si voisin, et pourtant jusque là encore si éloigné de nous; et leur population réunie s'élève à près de vingt mille âmes, malgre la désertion de bien des foyers alors que ravageait, avec une fureur impossible à combattre, ce fléau de dépopulation qui a jeté tant de familles canadiennes dans les manufactures des Etats-Unis. Jusqu'à vingtcinq lieues dans l’intérieur, le long des rivières Jacques-Cartier, Sainte-Anne et Batiscan, sans compter leurs petits affluents, nombre de cantons nouveaux, qui hier encore avaient à peine un nom, s'étendent sous le regard dans tous les sens, et les fumées de vingt villages naissants s'élèvent dans le ciel éblouissant de l'hiver, pour attester qu'il y avait autre chose au nord de Québec que des steppes incultes ou des forêts impénétrables, que ne devaient jamais fouler d’autres pieds que ceux de l’élan, du caribou et de l’Indien s’élançant à leur poursuite. En maint endroit a cédé, sous les coups redoublés du colon, l’épaisse muraille, hérissée et flottante des forêts ; les solitudes farouches et ténébreuses ont reculé petit à petit à l’aspect de l’homme, armé de la terrible hache du défricheur ; et ces mêmes bois, et ces montagnes, et

ces vallées, et ces gorges profondes, tortueuses et roulées autour des monts comme des écharpes d'abîmes, naguère encore refuges presque inviolés des vaillants quadrupèdes à panaches. et des bêtes À chaude fourrure, retentissent aujourd’hui du roulement presque ininterrompu des trains, dont l'écho, vingt fois répété, roule, de massif en massif et de chaîne en chaîne, comme un tonnerre cadencé, Là où la voix de l’homme s'était encore à peine fait entendre, éclate tout à coup, dans le silence profond Le campagnes éparses et assoupies, le mugissement prolongé de. la locomotive, cette bête 4 feu, altérée d’ espace,

qui le traverse comme un météore, en lui abandonnant sa. flottante écharpe de fumée, qui pourrait broyer des armées sur son effroyable passage, et qui s'arrête en un instant, sous une simple pression de la main de l'homme, plus docile et plus passive qu'un cheval de cirque,

plus immobile que l'eau d’un lac sur ses rives.

Il y a Muirante-stx ans, le bassin du. lac.

Säint-Jean était absolument inconnu ; pas un.

colon n'y avait encore planté sa Ris ni semé

un seul grain de blé. Dans l’une seulement des nombreuses échancrures de la rivière Saguenay, à la baie des Ha! Ha! s'était établie une colonie, qui se développait péniblement dans la misère et les privations de toute nature ; aujourd’hui chacune des baies du Sagenay contient des établissements et le bassin du lac Saint-Jean, ce futur grenier de la province, la plus fertile de toutes nos régions agricoles, renferme plus de ving-cinq mille habitants qui n’attendaient que l'ouverture de la voie ferrée pour inonder la capitale de leurs produits, et pour prendre cet essor merveilleux que la nature de leur pays, que son sol et son admirable situation géographique lui permettent de prévoir et de calculer à coup sûr. 4

De la rive méridionale du grand Lac, de cette petite mer intérieure, qui, jadis, couvrait un espace trois à quatre fois plus grand qu’aujourd'hui, les établissements s‘échelonnent petit à petit le long de la rivière Ouiatchouane, jusqu'au lac des Commissaires, trente milles plus au sud. Il ne reste plus maintenant qu’un espace désert entre ce dernier lac et la rivière Batiscan, à 87 milles de nos murs, et encore ce désert est-il interrompu ca et là par des groupes

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isolés de maisons, par des stations de pêche ou de chasse, par les établissements des clubs, par des chantiers et des cabanes de défricheurs, qui ne tarderont pas à être converties en demeures permanentes ; et avant un quart de siècle, tout ce vaste territoire intérieur sera comme encerclé par une série non interrompue de colonies qui, po de la capitale, longeront le fleuve jusqu’au lac Saint-Jéan, et de là redescendront, en suivant la ligne du ou de fer, jusqu'à ce qu’elles soient revenues à leur point de départ.

Ceux qui verront ce noble spectacle ne sauront peut-être pas à quels labeurs pénibles, à quels sacrifices, à quels efforts multipliés ils le devront. Qu'importe! Ils moissonneront ce que : nous aurons semé. Ainsi les générations se succèdent les unes les autres, en recueillant le fruit . des sueurs de celles qui les ont précédées. Fai:. sons notre œuvre; nos neveux et nos fils feront la leur. Nos pères nous ont légué un pays à peine défriché; nous léguerons ‘à ceux qui nous suivront un pays agrandi, enrichi, sillonné par vingt chemins de fer là où il n’y avait jadis que de chétifs chemins de colonisation, bons tout au plus à casser le cou des téméraires qui s'y aventuraient: et nos descendants auront

encore longtemps un vaste champ d'activité à parcourir, car bien des générations passeront avant que chaque acre de terre de notre immense patrimoine ait été arraché au désert, aux savanes, aux landes sauvages et aux steppes incultes. -

I1 y a dix ans seulement, pour qui la vaste région comprise entre Saint-Raymond et le lac Saint-Jean n’était-elle pas un pays aussi inconnu que l’intérieur du Japon ? Et aujourd’hui encore, combien y en a-t-il qui la connaissent ? Moi-même, qui écris en ce moment sur ce sujet, moi qui avais étudié la région du Saguenay et du lac Saint-Jean au point d’en faire un livre tiré à 3,000 exemplaires et vendu avec acharnement, je n'avais aucune notion sur l’espace intermédiaire entre Saint-Raymond, situé à 36 milles de Québec, et le lac Saint-Jean proprement dit. Et où en aurais-pris, de ces notions ? I] n’y a sur l’intérieur du pays compris entre les dernières paroisses du nord de Québec et le Lac, d'autre document public que ie rapport

d’une exploration ordonnée par l’Assemblée Lé-

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pr 146 RÉCITS DE VOYAGES :

gislative en 1828 et faite simultanément par trois arpenteurs, partis de trois points différents ; pour aboutir au même endroit sur le Lac, rapport tellement insignifiant, tellement nul, tellement dépourvu de toute notion scientifique ou agricole quelconque, que je n’ai pu en extraire, pour mon utilité, que cinq lignes, et cela sur une vingtaine de colonnes de l'énorme volume des Appendices de la Chambre. Chacun de cs trois rapports ne contient qu'une narration de F voyage banale, toujours la même, sans autre différence que celle des lieux; et dans cette marche monotone, on ne distingue aueun point de repère ; aucun jalon n’est posé, aucun fait géographique ou géologique mis en relief, Pour les trois arpenteurs, c'est la même chose, jour par jour. Aujourd’hui, ils campent à tel endroit; ils allument du feu, fument leur pipe, jasent avec leurs guides, se couchent, dorment et se réveil- " lent le lendemain à 5 ou 6 heures (ils ont soin de nous le dire); si une corneille vient croasser près d'eux, il le notent ; un tel remarque que le vent souflle du côté est; le lendemain, il soufflera ouest, vite dans le rapport. S'ils mangent du jambon ou de la truite, ça y est ; et dans quel français, grands dieux ! Les traducteurs de dépêches de nos journaux d'aujourd'hui, qui réussissent admi-

rablement à démolir ce qui nous reste de langue nationale, sont des puristes, comparés à ces arpenteurs-là! L'un d'eux vous racontera que le pilote de son canot, un indien qui s'appelle Karibabnifigounfaurich, a donné À tel endroit un fier coup d’aviron, un autre qu'il a remarqué sur sa route des sapins, des épinettes et des bouleaux ; le troisième, lui, se contente de vous raconter que le vent étant ouest, ou nord-ouest, ou quart de nord-ouest, il s’est promené autour de sa tente et a remarqué un amoncellement de cailloux : étranges, à la décharge d'un lac dans une rivière quelconque. Hélas ! pourquoi l'abbé Laflimme m'était-il pas là pour leur expliquer la présence de ces cailloux par le dépôt silencieux et discret qu'en aurait fait quelque grand glacier, il ya 25,000,000 d'années! Mais à des arpenteurs provinciaux de 1828 c'eût été demander trop de science, et les rapports d'exploration de ce tempslà ne pouvaient guère être autre chose que des récits de piqueniques se prolongeant pendant plusieurs semaines, aux frais de cette éternelle vache à lait qu'on appelle le public.

Tout le nord, entre Saint-Raymond et le lac Saint-Jean était donc un pays inhabité, regardé comme inhabitable, réservé uniquement aux chasseurs du grand orignal, aux cornes longues comme des sapins et au muffle succulent, dont on peut fäire un potage bien autrement exquis que celui que l’on fabrique avec la tortue verte . des méf du Sud; aux chasseurs du noble caribou, ée roi de nos forêts, ce dandy des montagnes, svelte, élégant, gracieux, courant dans les claifières des bois, le long des lacs et des précipiéés, comme on danse un galop, avec des jambes pfésque aussi minces et beaucoup plus fines que délles de bien des danseurs, qui ne se laisse jémais prendre qu'avec des précautions infinies ét une astuce raffinée, qui se défend souvent avec fureur lorsqu'il est blessé, et dont l’ouïe est si délicate que les chasseurs sont obligés, pour arriver près de lui, d'ôter leurs raquettes et de marcher en quelque sorte à plat ventre dans la neige, en se dissimulant comme une motion de non-confiance ; aux chasseurs du castor, ce pré-

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cieux quadrupède qui nous donne des vêtements inusables, qui est le modèle vivant de l'industrie et de la sagacité, qui apprendrait aux hommes à faire des barrages et des écluses, si l’homme n'était pas un être si parfait et d’une science si consommée sans rien apprendre ! animal, enfin Précieux par dessus tous pour les trappeurs indiens, dans leurs longues courses d'hiver à travers les forêts, lorsqu'ils sont menacés de mourir d'inanition ; et, pour revenir À ce que je disais tout à l’heure de l'espace compris entre Saint-Raymond et le lac Saint-Jean, une contrée, en un mot, d’une physionomie si farouche, (croyat-on) et d’une charpente si osseuse, si rocailleuse et si montagneuse qu'elle excluait toute idée, non seulement de colonisation, mais même de campement tant soit peu prolongé! On savait bien qu’il y avait quelques postes, échelonnés le long d’un chemin imaginaire conduisant jusqu’au lac Saint-Jean ; mais on ne croyait pas à ce chemin, qui avait donné lieu à toute sorte d’histoires fabuleuses, ni aux postes, que l’on regardait comme des essais de leurre publie.

Du reste, on avait raison ; ce prétendu chemin . étaitabsolumentimpraticable, faute d'habitations sur son parcours et par suite d'hommes pour le

tenir en état; et quand on parla pour la première fois de construire un chemin de fer à travers un pays comme celui-là, un pays où les caribous, ses hôtes mêmes, ses familiers, avaient de la misère à courir, où les orignaux, les trois quarts du temps empêtrés dans la neige, ne pouvaient pas faire cent pas sans perdre haleine, où les pêcheurs à la truite, pourtant les plus hardis des hommes, n’osaient pas s’aventurer à une distance moins que respectueuse du dernier village connu, jugez un peu de la stupéfaction et de l’incrédulité qui accueillirent l’énonciation de ce projet ! Et comme nos excellents semblables, je parle surtout de nous, Canadiens, sont toujours prêts à supposer à leurs semblables toute espèce de motifs, excepté Les bons, à tout ce qu'ils essaient d'entreprendre, on supposa qu'il n’y avait là qu'une spéculation de capitalistes voulant exploiter aux dépens du public les bois qui s’étendaient au delà des paroisses habitées, et toute assistance, tout concours fut immédiatement refusé aux initiateurs de la ligne.

Ce n'était pas tout.- Que d'obstacles n’at-on pas suscités ? Que de méfiances n’a-t-on pas répandues, que de notions absurdes, je l’avouerai cependant, quelquefois inconscientes, na-t-on pas fait cireuler ! Que d’accusations pour flétrir et le projet et ses auteurs ! Que de démarches pour le faire avorter ! Quoi! L’histoire de la naissance et du développement de la voie ferrée de Québec au lac Saint-Jean serait une odyssée, je dirais presque douloureuse, s’il m'était permis d'employer une pareille épithète dans une matière de ce genre, et si je ne cruignais d'attirer des larmes sur le sort de capitalistes, chose qui ne s’est jamais vue ! Et cependant ce pays était à nos portes ! Il était là, tout près, derrière nous, nous tendant des bras innocents, des campagnes immaculées, des lacs pleins de truites, des bois de corde qui entreraient aisément dans la maison du pauvre, des sites enchanteurs pour les touristes, des rivières au parcours infiniment pittoresque, des forêts regorgeant de gibier, des resorts nouveaux pour la belle saison, un climat bien moins exposé que celui de Québec à la violence des éléments, et enfin des maringouins et des brûlots à profusion ! Et pour faire valoir une des plus grandes forces d'avenir de Québec, une force qui est là sous la

main, manifeste, saisissante, il a fallu combattre avant tout, quoi ? nos propres préjugés, des pré-

jugés qu’une ignorance absolue de ce pays ren-

dait intraitables, et dont le plus redoutable consistait à croire que la chaîne des Laurentides était absolument inaccessible.

Deux ans même après le commencement des travaux sur la ligne, j'avais entendu l’un des hommes lés mieux renseignés de la province me formuler cette croyance comme une vérité indiscutable, et cela en présence du fait même que le chemin de fer du lac Saint-Jean avait déjà traversé ces mêmes Laurentides et en était arrivé presqu’à la moitié de son parcours ! Quoi! la chaîne des Laurentides inaccessible à une voie ferrée ! Mais qu'est-ce donc que cette chaîne,

comparativement à la SierraNevada, que tra-.

verse l’Union Pacific, où aux montagnes Rocheuses, que traverse le Pacifique canadien, ou même aux chaînons pourtant peu élevés, comparativement à tant d’autres, des cantons de l'Est, où les chemins de fer, qui conduisent au Maine, gravissent jusqu’à une altitude de deux mille pieds, tandis que le plus haut point atteint par la ligne du lac Saint-Jean n’est que de 1300 pieds au-dessus du niveau de la

mer, le lac Saint-Jean lui-même n'étant que de 300 pieds environ au-dessus de ce même niveau ? Il ne s'agissait pas d'aborder les montagnes de front et d’y creusèr des tunnels, comme au Saint-Gothard, mais simplement de courir le long de leurs flancs et d’en suivre le cours, quelque sinueux et brusquement changeant qu’il fût. Mais il fallait de l'argent ! oh ! de l'argent ! cela est bien plus difficile à obtenir que de traverser. toutes les Laurentides du monde. Il n’y a pas de chaîne de montagnes qui résiste au vil métal, mais il n’y a pas de poitrine. d'homme que vous puissiez ouvrir pour en extraire ce même métal, appelé vil par ceux qui n’en ont pas, si vous n'êtes armé de solides et indiscutables garanties. En outre, la province était alors si pauvre et Ottawa si sourd! Les commissions royales étaient si manifestement nécessaires, rapportaient tant pour ce qu’elles coûtaient, qu'il était impossible de ne pas songer à elles d’abord et de sacrifier à ce grand objet d'utilité publique au moins une vingtaine de milles de chemin de fer! La région des Laurentides n’en devenait que plus inaccessible et les montagnes grandissaient rapidement de cinq cents pieds sous le

regard.

C’est cette pauvreté, c'est cette pénurie de nos gouvernements qui est en grande partie la cause de nos préjugés. Une longue suîte d'années d'économie nous eût rendu très souples à l’endroit des Laurentides, et notre œil faciiement adouci n’aurait vu que des mamelons à la place des massifs impraticables, et que des vallées dans les collines ; mais heureusement qu'aujourd’hui, grâce à une politique tout à fait sans précédent, à la vigilance du premier ministre qui a l'œil à ce que les montagnes ne prennent nulle part de fantaisies comme dans l’Ecriture, nous pouvons espérer que les préjugés disparaîtront en même temps que les dépenses inutiles, et que nous deviendrons les gens les mieux renselgnés du monde à force de surplus budgétaires.

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