CHAPITRE I
Les nouveaux systèmes d'exploration. — Les trois problèmes de la géographie africaine.
Les explorations en Afrique se sont faites dans ces derniers temps d'après un nouveau système. Les routes des premiers voyageurs passaient soit par des régions du continent où la population est clair-semée, dans la Cafrerie par exemple ou dans le Sahara, soit à travers* des contrées organisées en vastes royaumes tels qu'on en trouve entre l'Achanti et l'Ouadai, royaumes beaucoup trop puissants pour qu'un voyageur s'y puisse risquer contre la volonté des chefs
132 NÊGitES ET PAPOUS.
qui y commandent. Les plus anciens explorateurs durent, par conséquent, se contenter de voyager avec une faible suite, en se conciliant les indigènes des grands Étals par une patience constante et en làtant pour ainsi dire le terrain devant eux.
Dans ces dernières années, tout cela a été changé. Le progrès des découvertes a transféré les avantpostes du savoir et les points de départ des explorations en des lieux où la population est infiniment plus abondante que celle qu'on rencontre dans les parties septentrionales etles parties méridionales de l'Afrique, et où cependant elle est encore la plupart du temps divisée en tribus. Il s'ensuit que les explorateurs modernes ont jugé nécessaire de voyager avec des suites nombreuses et bien armées. Cette nouvelle méthodeaélé souvent adoptée dans le bassin supérieur du Nil Blanc, pays qui a été aussi le théâtre de nombreuses expéditions militaires envoyées par le gouvernement égyptien pour ouvrir la route du Soudan, entre autres l'expédition commandée par sir Samuel Baker. De même, dans le Sud, la petite bande de Cafres déterminés mis à la disposition deLivingslone par un chef dont celui-ci avait gagné la confiance permit à l'illustre Écossais d'opérer la traversée du continent sous la latitude du Zambèze.
Plus tard d'autres voyageurs, comme Burton , Speke, Grant et Gameron, partant de Zanzibar, ont adopté un plan de campagne analogue. Leurs troupes
L'AFRIQUE ÉQUAT0RIAL1Î. 133
étaient assez nombreuses pour les mettre en état de passer, selon leur bon plaisir, à travers des régions où les tribus étaient petites, et ces mêmes troupes étaient assez fortes pour que les grandes tribus craignissent de les attaquer; comme d'ailleurs ils s'en tenaient invariablement aux moyens conciliants à l'égard de ces dernières, ils n'eurent jamais à entrer en lutte très-sérieuse avec les indigènes.
M- Stanley a adopté le système de voyager avec une suite armée sur une bien plus grande échelle qu'aucun des explorateurs nommés plus haut, et il est arrivé par ce moyen à accomplir avec succès une grande expédition à travers l'Afrique équatoriale. Ainsi, parlant de son exploration projetée pour traverser le lac Albert-Nyanza, il dit : « J'ai traversé le pays hostile de l'Ounyoro à la tête de 2, '280 hommes. » Quand il quitte Nyangoué pour descendre définitivement le Loualaba, il part avec un corps de 500 combattants rapidement réduit, il est vrai, des deux tiers. Ainsi, avec une force militaire beaucoup plus considérable que celle qu'on avait employée jusque-là eten en faisant l'usage qu'il s'était proposé, M. Stanley a mené à travers l'Afrique centrale une ligne géographique qui l'a entraîné dans des combats et des scènes de meurtre qui ont commencé au lac Victoria- Nyanza et qui n'ont fini qu'à son arrivée dans le voisinage de la côte occidentale. Cet exploit place indubitablementM. Stanley au premier rang des explora-
teursde l'Afrique et lui assure une renommée durable chèrement payée.
Il ne manquera pas de gens pour discuter avec ardeur la question de savoir jusqu'à quel point un particulier, voyageant en qualité de correspondant d'un journal, a le droit de prendre une attitude aussi belliqueuse et de se frayer un chemin à travers les territoires de tribus indigènes sans égard aux droits de celles-ci, quels qu'ils puissent être. Un homme qui agit ainsi, diront les professeurs de morale, agit au mépris des lois qui sont supposées obliger les individus en tant que particuliers. 11 assume des privilèges souverains en punissant de mort les naturels qui lui font obstacle sur sa route. Il se met de son plein gré dans une position d'où il n'est d'autres moyens de sortir que par la lutte ouverte et le sang versé. Les nations sont au-dessus des lois et peuvent faire et décider telles expéditions qu'il leur plaît d'entreprendre, mais la revendication d'un pareil droit par des particuliers ouvre certainement la porte aux abus et, en théorie pure, paraît difficile à défendre. 11 est impossible de parler du voyage de M. Stanley sans en remarquer ce trait caractéristique exceptionnel.
La question cependant doit être, ce nous semble, jugée de moins haut, et pour la juger sainement, il faut se placer dans la position de l'explorateur et faire la part des périls chaque jour affrontés par lui. Or, en considérant surtout le noble but visé, il est difficile
I/AFRIOUE ÉQUATOhlÀLE. 135
de ne point admettre que ces périls exceptionnels sont de nature à justifier amplement les déterminations prises. «J'ai su, a écrit lui-même M. Stanley dans la préface de la relation de son «Voyage à travers le sombre continent i>, j'ai su, et d'une façon amère, que la règle de conduite que j'ai suivie pendant ce voyage n'a pas été comprise par tout le monde; mais ma conscience est à l'aise et le simple récit de mes actions de chaque jour, maintenant publié, parlera pour moi. »
Ici toutefois nous ne nous proposons nullement de discuter la moralité des actes de l'intrépide voyageur ; tout ce que nous voulons essayer de faire c'est de suivre et d'enregistrer ses découvertes, qui sont incontestablement de la plus haute valeur géographique et qui peuvent amener des conséquences en comparaison desquelles la mort de quelques centaines de barbares, toujours prêts à combattre et à tuer et dont bon nombre sont de purs cannibales, sera peut-être regardée comme de peu d'importance.
« Tout ce que nous avons conquis à la géographie Africaine, ne l'a pas été sans de grandes pertes de vies humaines, a dit lui-même M. Stanley, * ni
1. Discours de M. Sanley, du 28 juin 1878, à la séance extraordinaire de distribution de prix de la Société de géographie dans le grand amphithéâtre de la Sorbunne. Le résumé que, dans cette circonstance, le et lèbre explorateur adonne de son voyagea travers 1 Afrique a été lu par lui en anglais. On le trouve traduit en français dans le « Bulletin de la Société de Géographie. » (n° de juin 1876). C'est à cet excellent recueil que nous a\ons emprunte les citations que nous taisons ici et celles qu'on rencontrera plus loin de cette communication mémorable.
sans d'énormes dépenses d'argent et de forces; beaucoup d'existences devront être encore sacrifiées avant que le sombre continent soit entièrement révêlé. Bien des vies humaines ont élé sacrifiées avant que nous ayons su ce qu'était l'Abyssinie ou avant que les Achantis nous fussent complètement connus. Terribles ont été les luttes autour du lac Albert et dans les parages du Haut-Nil-Blanc. Mais on aurait tort de rendre la géographie responsable des morts qu'elle a entraînées, ou d'accuser l'amour de la science d'être la c;uise de ces luttes. La science géographique ne marche pas à la conquête des nations et ne cherche pas à déposséder les peuples; elle cherche simplement à arracher à la nature des connaissances nouvelles au profit de l'humanité et à découvrir les mystérieux secrets de notre globe pour le plus grand bien de ses habitants.
« j)ans nos ardentes explorations des nouveaux territoires de l'Afrique, nous ne recherchions que l'amitié des indigènes; mais tandis que quelques-uns nous accueillaient avec sympathie, d'autres nous attaquaient avec cruauté et cherchaient à nous arracher la vie pour se repaître de nos corps. Si nous étions tombés victimes de l'amour des cannibales pour la chair humaine, et si nos crânes avaient orné les rues de quelque ville inconnue des bords du Livingslone, les solutions des trois problèmes que j'ai à vous exposer ce soir, n'auraient pas
été trouvées et la crainte de partager notre sort aurait empêché les explorateurs de s'aventurer sur nos traces. — Mais nous avons réussi, et notre triomphe ne fait que stimuler les autres à marcher en avant. »
Les trois problèmes de la géographie Africaine dont parle ici M. Stanley, étaient la vérification des contours du lac Yictoria-Nyanza ; de ceux du Tanganyika et la question du Loukouga, rivière dans laquelle Cameron avait cru trouver la voie d'écoulement de lac ; enfin le cours du Loualaba.
Aussi bien, convient-il ici de laisser la parole à M. Stanley pour les expliquer lui-même ; cet exposé servira, en quelque sorte, de cadre aux détails qu'on lira plus loin.
« Jusqu'en 1874, dit-il, trois grands problèmes de géographie africaine attendaient encore leur solution définitive. L'un de ces problèmes avait été laissé irrésolu par le docteur Livingstone, qui en 1866, commença sa dernière et fatale exploration en partant de la côte orientale d'Afrique. Après avoir contourné l'extrémité méridionale du lac Nyassa, il se dirigea vers le nord, à l'ouest de ce lac ; il atteignit une crête de partage des eaux sur le versant méridional de laquelle coulait le Loangoué, un tributaire important du Zambèze, tandis que la pente septentrionale donnait naissance aux origines du Tchambézi (ou Chambèze) coulant au nord et à
l'ouest. Plusieurs mois après, il écrivit dans son journal que le Tchambézi entrait dans le lac Bemba ou Bangouélo ; que le fleuve sortant de ce lac vers le nord, était appelé Lounpoula; que celui-ci entrait dans le lac Moéro qu'il alimentait, pour en ressortir sous le nom de Loualaba.
« Deux ans plus tard, il s'arrêtait Nyangoué et constatait que le Loualaba coulait encore vers le nord, à travers des régions où l'explorateur ne put pénétrer, à cause de l'épuisement de ses forces et du nombre restreint des hommes qui lui étaient restés. La persistance du cours du fleuve dans la direction du nord, le conduisit à cette conclusion que le Loualaba devait être le Nil, ou encore qu'il pouvait alimenter le large et puissant cours d'eau connu traditionnellement sous le nom de Congo. Quittant Nyangoué, le vieil explorateur revint dans POudjidji, où dix jours plus lard, j'eus la bonne fortune de le rencontrer. Après avoir pris quelque repos et des forces nouvelles, il résolut de recommencer ses voyages avec une escorte de braves serviteurs, et de suivre le cours du fleuve ; mais, hélas, au commencement de 1873, il succombait à l'âge et à la maladie, sur les bords du lac Bemba, où son cœur est resté enterré, tandis que ses os reposent dans le noble panthéon de l'Angleterre.
« Le successeur immédiat de Livingstone à Nyangoué, fut le lieutenant Cameron ; mais lui non
L'AFRIQUE ÉQUA.T0R1ALE. 139
plus ne put réussir, pour diverses raisons, à pénétrer dans les régions hostiles qui s'étendent au nord de ce point ; il laissa ainsi le plus grand problème au même point exactement où l'avait laissé Livingstone.
« La difficulté géographique qui, par son importance, venait immédiatement après celle du puissant fleuve que Livingstone et Cameron avaient vu, à Nyangoué, coulant vers le nord, était le problème du Victoria-Nyanza , découvert par le capitaine Speke, en 1858. Bien que le capitaine Spcke, accompagné du capitaine Grant dans une seconde expédition, eût vu les eaux grises du Nyanza s'étendre jusqu'à 45 kilomètres au moins des hauteurs qui dominent les côtes ouest et nord-ouest, et bien qu'il eût découvert l'affluent de cette vaste mer intérieure, les géographes exacts n'étaient pas satisfaits de l'audacieux contour que le capitaine Speke lui avait donné, ni des raisons sur lesquelles le vaillant explorateur appuyait sa croyance au grand développement de ce lac. Les critiques hostiles d'un grand nombre de savants attaquèrent son hypothèse, mirent en doute son jugement et contestèrent le tracé supposé des côtes orientales. Des lettres de Livingstone, contenant des informations recueillies de la bouche des marchands arabes, confirmèrent les géographes dans leur hostilité; l'ancien compagnon de Speke et beaucoup d'autres érudits
s'attaquèrent an grand lac et le réduisirent à une nappe d'eau étroite et tortueuse, tandis que sa vaste étendue était remplie par des lagunes marécageuses, des terres inexplorées peuplées de nations inconnues; ainsi, à chaque nouvel assaut, la mer intérieure de Speke était de plus en plus réduite ; ce qu'en avait vu le voyageur risquait même de devenir simplement une plaine transformée par le mirage en une nappe d'eau.
« Le troisième problème était celui du lac Tanganyika.Livingstone croyait ce lac en connexion avec le Nil, déçu qu'il était en voyant les conferves poussées vers le nord par le souffle constant des moussons méridionales. Bien qu'il eût exploré avec moi l'extrémité septentrionale du Tanganyika, il le croyait encore en relation avec l'Albert-Nyanza. Sir Samuel Baker était aussi très-ferme dans cette conviction que le lac découvert par lui communiquait avec le Tanganyika. Findlay, le géographe anglais, soutenait énergiquement cette théorie et persistait à affirmer que le Rousizi était un affluent du Nil, quoique Livingstone et moi-même nous l'eussions vu couler dans le Tanganyika avec une rapidité presque égale à celle d'un torrent.
« On s'occupa beaucoup dans le monde scientifique de cet affluent sans importance, jusqu'à ce que le lieutenant Cameron, dans une courte dépêche, eût annoncé qu'il avait découvert l'affluent du Tanganyika, clans le Loukouga, vers le milieu de la rive
L'AFRIQUE ÉQUATORIALE. lit
occidentale du lac. Le pauvre Rousizi qui jusqu'à ce moment était presque étranglé par l'ardeur des savants, se sentit plus libre dans ses allures; car toute l'attention s'était détournée de lui sur le virginal et timide Loukouga.
« Tels étaient, ajoute M. Stanley, les problèmes posés et l'état de nos connaissances sur ces traits intéressants de la géographie de l'Afrique en 1874, quand deux journaux, le Daily Telegraph de Londres et le New-York Herald me confièrent la mission de les résoudre. »
Disons tout de suite que ces problèmes, M. Stanley a eu la gloire d'en donner la solution et que si des réserves ont été faites par des géographes et des savants sur les hypothèses relatives au Loukouga et à son rôle futur de canal déverseur du trop plein du Tanganyika, il n'y a plus de doute possible sur l'unité du Loualaba, du Zaïre et du Congo. A partir de Nyangoué, M. Stanley a descendu jusqu'à la mer ce fleuve immense auquel il a donné le nom de Livingstone et qui, à compter de sa source la plus éloignée (laquelle est celle de la rivière Tchambézi) jusqu'à son embouchure, a un cours de 4,250 kilomètres.
Les découvertes de M. Stanley viennent fort à propos dans l'état présent de la science géographique. Elles fournissent, en quelque sorte, des fils centraux au réseau de routes dont ses efforts et ceux de ses prédécesseurs et de ses émules ont fini par
couvrir aujourd'hui les immenses régions qui s'appelaient hier encore l'Afrique inconnue. L'occasion est bonne aussi, et plusieurs écrivains l'ont pensé comme nous, de faire quelques remarques générales sur l'avenir supposable de l'Afrique, basées sur l'expérience d'un grand nombre de voyageurs prudents et confirmées par les faits géographiques pris dans leurs grandes lignes, tels que nous les connaissons aujourd'hui.
Auparavant, nous tenons à faire connaître à nos lecteurs le vaillant émule de Gameron, cet autre énergique explorateur dont ils ont suivi les pas de Zanzibar à Bcnguéla dans la première partie de ce livre. Pour leur présenter M. Stanley, nous puiserons dans l'intéressants série d'articles qu'a consacré, à l'audacieuse expédition du voyageur américain, le journal The Graphie qui lui-même a complété ses informations particulières de données empruntées au Times et au Daily Telegraph ; enfin nous aurons recours, aussi dans une certaine mesure, au volumineux ouvrage dans lequel M. Stanley a depuis lors consigné et coordonné ses découvertes à travers le « sombre continent ». Mais les dimensions de notre travail nous imposent l'obligation d'être bref et, comme nous l'avons fait plus haut pour l'itinéraire du voyageur Anglais, nous devrons, tout en nous arrêtant de préférence à quelques points saillants, nous limiter à une sorte de vue d'ensemble.