CHAPITRE VIII
Katombéla. — Saint-Paul de Loanria. — Rapatriement des hommes de l'expédition. — M. Cameron au Gabon. — Son retour en Angleterre.
Katombéla est une petite localité composée d'une douzaine de maisons appartenant à des négociants de Benguéla ; elle est pourvue d'un marché, autour duquel sont quelques baraques de petits marchands, et possède un fort carré armé de quelques vieux canons avec des quartiers de roches pour affûts. La seule maison de pierre était celle de M. Gauchoix; c'est laque M. Cameron fut installé ainsi que ses hommes. L'officier anglais ne tarit pas d'éloges sur les façons larges et gracieuses de l'hospitalité de notre digne compatriote , qui lui prodigua, avec l'assistance la plus généreuse, les soins les mieux entendus et les plus dévoués.
Par l'entremise directe de M. Cauchoix, un convoi de ravitaillement complet fut immédiatement expédié aux hommes de la caravane restés en arrière; et, le 1 1 novembre, ceux-ci arrivaient à leur tour à Katombéla. Ils étaient ensuite convenablement installés
avec des rations à Benguéla , les valides , dans un bâtiment du gouvernement, les malades, à l'hôpital.
Malgré les soins intelligents de son hôte, M. Cameron voyait l'état de sa santé empirer chaque jour. M. Cauchoix, qui veillait à son chevet, jugea une belle nuit qu'il n'y avait pas de temps à perdre et, faisant lever son monde, il plaça le malade dans un hamac et le fit porter séance tenante à Benguéla, au docteur Calasso, le médecin de l'hôpital, sans le quitter d'une minute durant les quarante-huit heures qui suivirent. Il ne fallut pas moins que toute la sollicitude dont il fut l'objet pendant son traitement, pour remettre enfin notre explorateur sur pied.
Benguéla ou San Felipe arrive, en importance, immédiatement après San-Paolo de Loanda, parmi les villes portugaises de la côte occidentale. La ville est propre et de bon air ; elle possède un fort de tournure imposante, mais mal armé, dont la garnison se compose de deux compagnies de nègres et d'une trentaine de soldats blancs — des condamnés pour la plupart.
Une petite anecdote sur cette troupe :
« Je ne m'attendais pas, raconte M. Gameron, h trouver chez ces soldats un bien grand dévouement à leur drapeau ; mais je n'étais pas du tout préparé, je l'avoue, à la proposition que me fit l'un d'eux, un sous-officier blanc. Cet homme me déclara que, si
je voulais m'emparer de la ville, il se mettait, lui et ses camarades, à ma disposition et me livrerait le fort, à la condition que je leur donnerais de la viande trois fois par semaine, au lieu d'une seule, ce qui élail la ration qu'ils recevaient du gouvernement portugais. »
Au retour du bateau- poste de Mossamédès, l'établissement portugais le plus méridional, le gouverneur fit donner à M. Cameron et à ses hommes un passage pour Saint-Paul de Loanda, el le 21 novembre au matin, la troupe entière débarquait dans ce port; c'était le quinzième jour après l'arrivée de M. Cameron à Katombéla.
Notre voyageur trouva à Loanda, chez le consul d'Angleterre, des lettres qui l'y attendaient depuis un an. L'autorité supérieure portugaise lui prêta, pour son bien-être et celui des hommes de l'expédition, le concours le plus empressé. Des logements furent immédiatement préparés pour ceux-ci dans le fort, mais ce ne fut pas sans peine qu'on les persuada d'y entrer. Us ne comprenaient pas, disaient-ils, qu'on les mît en prison après qu'ils avaient suivi l'officier anglais à travers l'Afrique. Dans l'esprit comme dans la langue de ces enfants du Zanzibar, forteresse ou prison ne sont qu'une seule et même chose. On ne triompha de leur défiance qu'en leur affirmant que les portes resteraient ouvertes.
Quelques jours après, arriva le navire anglais le
Spiteful, de l'escadre du commodore sir W. Hewett. Par son intermédiaire, M. Cameron réclama de cet officier supérieur l'assistance dont il pourrait disposer pour rapatrier ses hommes à Zanzibar. En attendant, comme il se pouvait que l'escadre lût dans l'impossibilité de disposer d'aucun bâtiment pour cet objet, M. Cameron et le consul anglais se décidèrent à profiter de la mise en vente du schooncr San Jodo diUlloa pour l'acheter moyennant 1000 livres sterling.
Avec l'aide des marins portugais, gracieusement mis à leur disposition, le San Joâo fut assez rapidement prêt. La difficulté était de lui trouver un commandant, pour lui faire doubler le cap de Bonne-Espérance. Déjà M. Cameron avait pris son parti de se charge lui-même du commandement, quand, fort à propos, il se présenta un navigateur très-expérimenié dans la personne du capitaine Cari Alexanderson, membre de la Société de géographie de Londres, et bien connu par ses explorations de la rivière Kouanza. 11 n'y avait plus qu'à rebaptiser le schooner, en y transférant le pavillon britannique. Le nom choisi fut celui de Frances Cameron ; c'était le nom de la mère de notre voyageur.
Le 8 février 1875, le navire, ayant à son bord tous les hommes survivants de l'expédition partie près de trois ans auparavant de la côte orientale, mettait à la voile, escorté jusqu'à une petite distance par les em-
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barcalions des résidents anglais et par celles du Cygnet, qui était alors dans le port.
Peu de jours après, arriva à Loanda le vapeur anglais le Congo ; M. Gameron prit passage à son bord pour Liverpool.
Avant d'atteindre sa destination, le sleamer devait faire de nombreuses escales — soixante et dix environ. Dans chaque port, M. Cameron fut chaudement accueilli et fêté.
« Au Gabon, écrit-il, les autorités françaises se montrèrent pour moi pleines d'obligeance et de courtoisie. L'amiral Ribourl, commandant l'escadre de l'Atlantique du Sud, m'envoya prendre dans son canot pour me faire déjeuner avec lui, et ses officiers firent assaut à mon égard de politesses de toute espèce. »
La côte d'Angleterre se montra enfin.
« Le 2 avril, dit en terminant notre glorieux et sympalhique explorateur, nous arrivâmes dans la Merscy, et ce fut le cœur plein de reconnaissance envers Dieu, dont la bonté m'avait protégé au milieu de tant de dangers, que, parmi les personnes venues à ma rencontre pour saluer mon retour en Angleterre après une absence de trois ans et quatre mois, je reconnus ma mère ! »
M. Cameron a consacré les derniers chapitres de son livre à des considérations sur la géographie de la partie de l'Afrique qu'il a traversée et à l'a—
venir de ce pays au double point de vue de l'établissement du commerce régulier et de l'abolition du trafic des esclaves.
L'Afrique tropicale, comme vue d'ensemble, consiste en un plateau central — dont la portion la plus basse est la vallée du Congo — séparé des étendues de terrains bas qui bordent la côte par des lignes de collines et de montagnes de hauteurs très-variables, qui, sur certains points, approchent tout près de la mer et sur d'autres s'en éloignent, mais dont il est très-aisé de suivre les tracés. Le continent peut donc, en somme, être partagé en trois grandes divisions : le littoral, bas et malsain, les chaînes de montagnes, et le plateau central, celui-ci renfermant naturellement une grande diversité de pays. Au cœur du continent abondent des chaînes et des groupes montagneux indépendants, de grands lacs et de magnifiques cours d'eau.
On peut encore diviser géographiquement l'Afrique d'une autre manière, en considérant chaque grand bassin isolément et en prenant les lignes de séparation des eaux comme des lignes naturelles de démarcation. Les grands bassins seraient alors ceux du Nil, du Congo, du Niger, de TOgôoué et les rivières qui se jettent dans le lac Tchad. Il y a aussi à tenir compte des grands déserts du Sahara et du Kalari, qui séparent l'Afrique tropicale fertile de l'Afrique tempérée fertile.
Un des points principaux des découvertes de M. Cameron est la connexion qui existe entre le Tanganyika et le système du Congo.
La plus grande partie de la contrée qui s'étend du Tanganyika à la côte occidentale est d'une richesse inouïe, ainsi que l'a exposé le voyageur dans sa conférence de la Sorbonne. En fait de métaux, on y trouve le fer, le cuivre, l'argent et l'or ; on y trouve aussi de la houille. L'huile de palme, le coton, la muscade et plusieurs sortes de poivre et de café y poussent naturellement. Les indigènes cultivent avec succès l'arachide, lesemsem et autres plantes oléagineuses.
« Les Arabes, aussi loin qu'ils ont pénétré dans l'intérieur, y ont introduit le riz, le froment, les oignons et quelques arbres à fruits qui semblent s'y développer fort bien. Les pays de Bihé et de Baï~ lounda sont suffisamment élevés au-dessus du niveau de la mer pour être admirablement favorables à l'occupation européenne, et ils pourraient produire (l'établissement du senhor Gonçalvès au Bihé en est la preuve) tout ce que l'on cultive dans le sud de l'Europe. »
L'Afrique centrale possède un système de cours d'eau susceptible d'être utilisé pour le commerce, « et qui n'a pas son pareil à la surface du globe ». L'ivoire, à l'est du Lovalé, est d'une abondance prodigieuse ; « son prix, parmi les marchands arabes de
Nyangoué, était de 7 livres et demie (soit 3", 400) de verroteries, ou 5 livres (2R,2G5) de cauris pour 35 livres (Hk,855) d'ivoire; et les caravanes qui partaient de là pour chercher l'ivoire pouvaient se procurer des défenses., quel qu'en fut le poids, pour un vieux couteau, un bracelet de cuivre ou tout objet inutile capable de tenter le caprice des naturels. »
Il n'est malheureusement si belle médaille qui n'ait son revers,, et ici le revers c'est l'esclavage.
« Il y a toutefois une tache sur celle belle conlrée, ajoute M. Cameron, c'est la persistance du commerce des esclaves, qui y a pris un développement considérable, pour remplacer les pays qui ont déjà été dépeuplés autrefois parla traite qui se faisait sur la côte. Les chefs, comme le Kasongo et Mata Yanvo, sont entièrement et absolument dénués de sens moral et donneraient à un homme, en échange d'un cadeau de deux ou trois fusils, la permission d'aller détruire autant de villages et de s'emparer d'autant d'habitants qu'il pourrait pour en faire des esclaves. »
1! est temps de nous se'parerdu courageux et sympathique voyageur, aussi bien, comme nous l'avons dit au début de ce récit, ne saurions -nous avoir la prétention de donner ici une analyse complète de son œuvre. Nous avons forcément omis de notre travail la plus grande partie des maux noblement soufferts, des luttes vaillamment soutenues, qui ont marqué
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presque chaque étape de cet immense itinéraire. M. Camcron. lui-même, n'a attaché à ce côté de son voyage qu'une importance en quelque sorte secondaire. Modeste, autant que brave, il s'est effacé dans les scènes si souvent émouvantes qu'il décrit, et lorsqu'il lui arrive de parler de ses fatigues et de ses rudes épreuves, ce n'est pour ainsi dire qu'à titre de renseignement de route pour les explorateurs appelés à venir après lui.
Mais, si réservé que soit le savant marin en parlant de lui-même, à voir la promptitude et l'énergie de ses décisions et à les rapprocher des circonstances et des lieux, on ne sait lequel admirer le plus de son sang-froid dans le péril ou de son indomptable persévérance dans le but à atteindre :
« Le mot « courage », comme l'a dit excellemment l'amiral de la Roncière, président de notre Société de géographie, en présentant le célèbre voyageur au public parisien, convié à l'honneur de le voir et de l'entendre raconter lui-même sa traversée du continent africain — le mot « courage » ne s'applique pas seulement à la vaillance déployée sur les champs de bataille, aux luttes patriotiques de la politique. Il est un autre courage non moins noble et non moins patriotique, qui n'a pas pour motif l'animation du combat ou la lutte de la tribune : c'est celui qui consiste à résister journellement, sans témoins pour applaudir, aux dangers des pays in-
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connus et barbares, aux perfidies des peuplades les plus variées, aux difficultés de la vie, se renouvelant à chaque instant; enfin, aux maladies les plus pernicieuses. »
Ce courage-là, c'est celui qu'a déployé, trois années durant, sans un instant de faiblesse, le commandant Cameron.