‹ Récits de voyages négres & papousChapitre 11 sur 39 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

M. Stanley. — Le Daily Telegraph et le New-York Herald. — Préparatifs de l'expédition. — Adieux de l'explorateur à ses amis d'Amérique.

M. Henry Moreland Stanley est américain ; il est né à New-York, en 1843. D'humeur vagabonde^ il se mit jeune en route. Adolescent, il s'échappa de l'école, s'embarqua et déserta son navire dans la rade de Barcelone. En gagnant la côte à la nage, il perdit ses vêtements dont il avait fait un paquet, et ce fut tout nu qu'il fut recueilli par une sentinelle et conduit au fort, où il passa la nuit sur une botte de paille. Le lendemain malin, un capitaine eut pitié de lui, lui donna quelques vêtements et lui souhaita bon voyage après lui avoir fait traverser les faubourgs de la ville.

L'enfant partit pour Marseille sans un sou vaillant, et bien qu'en danger, bon nombre de fois d'être arrêlé comme vagabond; il poursuivit sa route à pied à travers la Catalogne et finit par arriver à la frontière en vivant des dons des bonnes âmes qu'apitoyait son dénûment. En France, le délabrement de sa personne attira l'attention de la police, et, dans

la ville de Narbonne, département de l'Aude, il fut arrêté, puis relâché après une courte détention.

A Marseille, des amis lui ayant fait passer de l'argent, il commença ses voyages en plus décent attirail. Il visita un grand nombre de points de l'Europe, étudiant, chemin faisant, l'histoire des pays qu'il parcourait. Lorsque éclata la guerre de la sécession,, il retourna en Amérique, s'engagea comme volontaire et prit part aux batailles de Fort-Donelson, de Fort-Henry, de Pittsburg. Son temps terminé, il se mit au service d'un journal comme correspondant, et assista en cette qualité à plusieurs batailles sur le Potomac et à la prise de Fort-Fisher.

La paix conclue, M. Stanley parcourut les territoires de l'Ouest, tantôt comme correspondant de journal, tantôt comme simple mineur chercheur d'or. Au terme de cette odyssée, le désir de revoir son pays natal le prenant au cœur, il construisit un radeau, et, avec un compagnon de son âge, il descendit la rivière de la Platte jusqu'au Missouri, trajet de plus de 1,100 kilomètres. Arrivé à New-York, son amour du changement lui inspira l'idée de partir pour traverser l'Asie, par Smyrne, avec deux Américains de ses amis. Après avoir pénétré de quelques 500 kilomètres dans l'intérieur de ce continent et atteint Afioum-Kara-Ilistar, il fut, lui et ses compagnons, délesté de 6,000 dollars par les Kurdes, et

L'AFRIQUE ÉUUATORIALE. 145

tous trois durent revenir à Constantinople pour demander justices-ce qu'ils furent assez heureux pour obtenir. Alors, repartant de nouveau pour l'Amérique, il fut chargé parles journaux le Missouri Democrat et le New-York Tfibune de suivre la Commission pour la paix avec les Indiens, et l'expédition militaire de Hancock contre les KioWas et les Cheyennes.

Au début de l'expédition anglaise d'Abyssinie, le New-York Herald lui confia la mission de suivre l'armée britannique. M. Stanley montra dans cette campagne tant de courage et d'énergie, qu'on lui demanda d'aller en Crète et de rendre compte de l'état réel des affaires pendant l'insurrection de cette île. î)e là, il se rendit en Espagne pour assister à la révolution espagnole, et, celle-ci terminée, il reçut l'ordre de passer en Egypte pour y attendre l'arrivée de Livingstone* qui, disait-on, était en route pour l'Angleterre.

Fatigué d'attendre, en décembre 1869, il retourna en Espagne pour rendre compte des progrès du parti républicain. Il arrivait k Madrid du siège de Valence, lorsqu'il reçut, de M. James Gordon Bennett, un télégramme l'appelant à Paris. Il s'y rendit sur l'heure.

Il trouva l'entreprenant directeur du journal au lit,

« Avez-vous, lui dit M. Bennett, quelque idée du lieu où est Livingstone ?

— Non, répondit Stanley.

— Voulez-vous essayer de le rejoindre?

— Oui, » répondit notre héros.

Il fut, en conséquence, arrangé qu'il assisterait d'abord à l'inauguration du canal de Suez, qu'il remonterait le Nil, puis qu'il visiterait Jérusalem, Damas, Smyrne,Constantinople, la Crimée, la Russie méridionale, les monts Ourals, Trébizonde, Tiflis ; qu'il irait, par le Caucase, voir Stoletozf à Bakou; qu'il passerait à Krasnovodsk par la mer Caspienne; qu'il traverserait la Perse ; et que, suivant l'itinéraire de Téhéran, Tspahan, Persépolis, Bouchir, Bagdad, Mascate, l'Inde, Maurice, les Seychelles et Zanzibar, il se lancerait de ce point dans l'Afrique centrale.

L'intrépide voyageur partit presque immédiatement, et, après d'innombrables aventures, atteint vingt-trois fois par la fièvre, il rencontra le docteur Livingstone dans l'Oudjidji, sur la côte orientale du Tanganyika, le 10 novembre 1871.

M. Stanley semble être tombé sur la trace du grand explorateur africain avec l'instinct d'un Peau-Rouge. L'Afrique est une cible immense, mais il avait mis dans le noir du premier coup. Apercevant au milieu d'un groupe d'Arabes un ce homme blanc, au teint pâle, à la barbe grise, vêtu d'une vareuse de laine rouge, et coiffé d'une casquette de marin avec un galon d'or fané », il devina immédiatement qu'il avait devant les yeux Livingstone en personne ; mais, crai-

L'AFRIQUE ÉQUATORÎALE. 147

gnant que les Arabes n'éprouvassent un sentiment de mépris pour lui s'il trahissait la moindre émotion, il se contenta d'aller droit à l'homme blanc et de l'aborder par cette seule phrase dite du ton le plus naturel :

« Le docteur Liviugstone, si je ne me trompe?

— Oui, » répondit l'autre tout aussi laconiquement.

Voyant que les deux hommes blancs avaient quelque chose de très-important à se communiquer, les Arabes se retirèrent poliment.^ Les deux voyageurs alors épanchèrent réciproquement leurs cœurs. M. Stanley raconta les nouvelles du monde civilisé, et il entendit à son tour Livingstone lui raconter ses découvertes géographiques. Arabes et indigènes se montrèrent ravis de l'arrivée des étrangers blancs; ils déployèrent leurs drapeaux et firent résonner leurs tambours. Stanley resta avec Livingstone jusqu'au printemps suivant, et l'on se rappelle avec quel enthousiasme, au retour de cette expédition, il fut accueilli en Europe et en Amérique.

Quelque temps après que la nouvelle de la mort de Livingstone fut parvenue en Europe, M. Stanley entra en arrangement avec les propriétaires du Daily Telegraph et du New York Herald pour se rendre une seconde fois en Afrique comme leur agent à tous deux, dans le but de réunir en un seul tout les découvertes sectionnées de Speke, d'achever les explo-

rations de Baker et de Burton, et enfin de reprendre l'œuvre demeurée incomplète de Livingstone.

La décision fut promptement prise de part et d'autre. M. Stanley causait un jour dans les bureaux du Daily Telegraph des explorations en Afrique.

« Que reste-t-il à faire? demanda le rédacteur en chef.

— Le débouché de Tanganyika est encore à trouver, répondit l'Américain. On n'a du lac Victoria que le tracé de Speke. On ignore s'il y a en cet endroit une nappe d'eau unique q,u s'il en existe plusieurs : d'où il suit que les sources du Nil sont toujours inconnues. L'œuvre de Livingstone est restée inachevée.

— Si nous vous chargions de résoudre ces différents problèmes?

— Avant ma mort il y aurait quelque chose de fait, et si je vivais assez pour aller jusqu'au bout, tout serait terminé. »

« M. James Gordon Bennett, directeur du New- York Herald, ajoute M. Slanley, avait à mes services des droits antérieurs ; la question resta suspendue et le télégramme suivant fut expédié à New-York :

« M. Bennett veut-il se joindre au Daily Telegrapli « pour envoyer Slanley en Afrique compléter les « découvertes de Speke, Burton et Liviugstone? »

« Moins de vingt-quatre heures après, mon voyage était décidé par cette laconique réponse transmise sous l'Atlantique :

L'AFRIQUE ÉQUAT0R1A.LE. 14'J

« Oui. — Bennett. »

Quinze jours furent accordés à l'audacieux explorateur pour se procurer diverses embarcations, une entre autres de son invention, ['Alice, en bois de cèdre, de 9 millimètres d'épaisseur, de 12 mètres de long, de 1"m. 80 de large et de 75 centimètres de profondeur et devant se démonter en six morceaux; plus tous les équipements que devait nécessiter l'entreprise, pontons, fusils, munitions, vivres, instruments, provisions de tout genre, marchandises, etc. Les seuls compagnons que devait emmener M. Stanley,étaient un commis d'hôtel, Frederick Barker, amateur fanatique de voyages, et les deux frères Francis et Edward Pocock, courageux et adroits bateliers de la Tamise.

Avant de prendre la route de la mer Rouge, M. Stanley franchit l'Atlantique pour aller serrer la main à ses amis d'Amérique, el cinq jours après il revenait à Londres prêt à entrer en campagne pour l'inconnu.

Page 1