CHAPITRE Iïï
De Bagamoyo au lac Victoria-Nyanza. — Circumnavigation du lac. — Le Nil Alcxandra. — Le mont Gambaragara. — Une peuplade blanche.
L'œuvre de M. Stanley en Afrique peut se diviser en deux parties principales : la première comprenant la région traversée par lui entre Zanzibar et Nyangoué, pays déjà foulé dans une certaine étendue par les pieds de ses prédécesseurs, dont il acheva, rectifia et étendit les découvertes; la seconde, le voyage de Nyangoué aux chutes d'Yellala du Congo, voyage qui lui fil ouvrir une région parfaitement vierge, que n'avait, autant qu'on le sache, visitée encore aucun homme blanc.
M. Stanley quitta l'Angleterre en août 1874. Après avoir organisé à Zanzibar son expédition — composée, indépendamment des trois Européens dont nous venons de dire les noms, de 340 Africains emportant les bateaux et le matériel de toute espèce — il parlait de Bagamoyo, en face de Zanzibar, le 7 novembre. Le 27 février 1875, il atteignait l'extrémité sud du Victoria-Nyanza; le 4 avril, il était reçu à l'extrémité nord
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de ce lac par le roi Mtésa. Il passait deux mois à explorer le Victoria-Nyanza et la région située entre ce lac, l'Albert-Nyanza et le lac Tanganyika, atteignant ainsi POudjidji en juin 1876. A la fin d'août il quittait l'Oudjidji, et arrivai ta Nyangoué,sur leLoualaba,vers le milieu d'octobre. Il en repartait le 5 novembre, et débouchait avec sa suite à Embomma,(ou Bomma), près de l'embouchure du Congo, le 9 août 1877.
La route de M. Stanley, au sortir de Bagamoyo, suivait une ligne un peu plus septentrionale que la route adoptée d'ordinaire par les explorateurs et les marchands. Arrivé dans l'Ougogo occidental, il obliqua brusquement au nord en se dirigeant tout droit sur lapointe sud du lac Victoria-Nyanza, par un trajet considérablement à l'est de celui qu'avait suivi le capitaine Speke. A moitié chemin à peu près du Victoria-Nyanza, M. Stanley atteignit le point de séparation des eaux d'où les rivières coulent vers le nord, se rendant au lac.
Vers la fin du mois de février 1875, il était avec son expédition sur les bords du lac. Le bateau d'exploration, la Lachj Alice, fut mis immédiatement en état, et neuf jours après la circumnavigation était commencée. Elle se termina deux mois plus tard par le triomphe complet des assertions du capitaine Speke, et quoique ce dernier eût évalué par hypothèse la superficie de cette mer intérieure à 46GG0 kilomètres carrés, l'exploration de M. Stanley la réduisit à
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34,598 kilomètres. Le Victoria -Nyanza, de triangulaire qu'on le croyait auparavant, a été reconnu de forme à peu près carrée; ses côtes ont été nettement tracées, avec les îles innombrables qui les bordent et les noms d'un grand nombre de peuples du pays avoisinant ont été soigneusement relevés. Pour perpétuer le nom du voyageur anglais, M. Stanley donna à la grande branche méridionale du lac le nom de golfe de Speke. L'altitude du lac est indiquée par lui comme étant de 1,140 mètres.
Dans cette région, notre Américain passa plus d'une année en explorations qui donnèrent des résultats fort importants. « Dans le trajet de 1,160 kilomètres que nous avions fait depuis la côte orientale d'Afrique jusqu'au port du lac où nous nous étions arrêtés, dit-il, nous avions découvert la plus reculée des sources du Nil. La rivière Miouarou, qui prend sa source vers 5° 30' de latitude sud, est appelée bientôt après Liousambou, puis Monanga, enfin Chimiyou ; elle débouche sous ce dernier nom à la côte méridionale du golfe de Speke. C'est en réaliLé la source la plus méridionale du Nil, ce qui donne à ce fleuve, depuis sa source la plus éloignée jusqu'à la bouche de Damiette, en Egypte, une longueur de 4,200 milles(soitG,7G0 kilomètres). On sait maintenant que le bassin du Nil a une étendue de 3,680,000 kilomètres carrés, bien qu'une grande partie de ce bassin consiste en déserts arides et sablonneux ; la surface
qui fournit l'eau est seulement de2, 329, 900 kilomètres carrés, dont 232,990 alimentent le Victoria-Nyanza.» (Discours à la Sorbonne.)
M. Stanley voulait explorer l'Alberl-Nyanza comme il avait fait du Victoria-Nyanza ; mais il n'y réussit point, ne pouvant pas même arriver à lancer un canot ô cause de la hauteur des rives à pic.
On se rappelle que Speke passa quelque temps dans le pays de Kérégoué, sur les bords d'un lac qui reçut le nom de « Windermere ». M. Stanley, qui examina cette région bien plus minutieusement que son prédécesseur, trouva que ce lac était une des nombreuses lagunes ou lacs latéraux formés par la rivière Kadgéra ou « Nil Alexandra », comme luimême l'a baptisée. Il ne put pas atteindre l'Alexan— dra-Nyanza; mais il vit, de loin, que son extrémité contenait une grande île, de chaque côté de laquelle une rivière sortait du lac pour ne plus faire qu'un seul cours d'eau, le Kadgéra. Les renseignements qu'il obtint des indigènes lui font supposer une rivière considérablement longue se jetant dans l'Ai— bert-Nyanza à son extrémité occidentale, rivière qu'il inclinait à croire la véritable source du Nil.
D'un des nombreux contre-forts du Kabouga, au sud-est du lac Albert-Nyanza^ M. Stanley aperçut le roi des monts, le Gambaragara, qui a une altitude de 4,000 à 4,500 mètres au-dessus du niveau de la mer, et dont il donne la description suivante :
loi nkghes et papous.
« On y voit souvent de la neige, mais il n'y existe pas de neiges perpétuelles. Sur son sommet habitent les principaux « hommes-médecine » de Kabba-Réga, gens au teint européen. J'en ai vu une demi-douzaine, et je me rappelai ce que le roi Monkamba, nous dit à Livingstonc et à moi-même relativement à une peuplade blanche qui habitait loin au nord de son pays. C'est une belle race, et quelquesunes des femmes sont singulièrement jolies. Leurs cheveux inclinent au brun, ils ont les traits réguliers, les lèvres minces; mais le nez, quoique bien fait, est un peu épais vers l'extrémité. Un certain nombre de leurs descendants sont répandus dans l'Ounyoro, l'Ankori et le Rouanda. La famille royale de ce dernier et puissant pays se distingue, m'a-t-on dit, par la teinte claire de sa peau. La reine des îles Sosoua, dans le lac Victoria— Nyanza, descend de celte tribu.
« D'où vient ce singulier peuple? Je n'ai pu parvenir à le savoir, si ce n'est des Ouaganda, qui prétendent que le premier roi de l'Ounyoro lui a donné le territoire qui forme la base du mont Gambaragara, où, à travers mille vicissitudes, il a continué à résider depuis des siècles, A l'approche d'un envahisseur, ces gens se retirent au sommet de la monlagne, où le froid intense empêche l'ennemi le plus acharné de les suivre. Il y a deux ans, 'empereur Mtésa envoya son premier ministre, à la
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tèle d'une nombreuse armée, auGambaragaraetdans l'Ousoungoro ; mais, bien que le grand général de l'Ougounda eût occupé les versants et atteint une grande hauteur à leur poursuite, il fut forcé, par l'inclémence du climat, de redescendre sans avoir fait d'autres captifs que quelques esclaves noirs, la tribu à visage pâle s'étant retirée dans son inexpugnable forteresse du sommet.
« La montagne, paraît-il, est un volcan éteint ; car en haut est un lac pur et clair de 500 mètres environ de longueur, au centre duquel s'élève, comme une colonne, un rocher d'une grande élévation. Une bordure de pierre entoure comme un mur le sommet. En dedans de ce mur sont plusieurs villages où résident le principal homme-médecine et ses gens. Deux hommes de celte tribu, qu'au premier coup d'œil on eut pu prendre pour des Grecs en chemises blanches, accompagnaient Sekadjougou, chef vassal de Sambouzi, et notre expédition au lac Albert, y compris le retour dans l'Ouganda ; mais ils étaient extrêmement peu communicatifs, et je ne pus rien obtenir d'eux concernant l'histoire de leur nation. Leur nourriture se compose de laitage et de bananes; ils étaient les seuls personnages de marque, dans toute la troupe placée sous les ordres de Sambouzi, qui possédassent plus de deux vaches pour leur fournir du lait pendant la marche. Sekadjougou, avec qui ils étaient en termes d'amitié, et sous lequel ils
s'étaient enrôla, prétend qu'ils s'étaient révoltés centre Kabba— Réga, et que c'était pour fuir sa vengeance qu'ils s'étaient réfugies auprès de lui Sekadjougou.
« Je vis un autre échantillon de ce peuple à peau blai.che, à la cour de Mtésa, dans la personne du prince Namiondjou, frère du roi régnant Nyika, de Gambaragara. La première fois que je rencontrai cet homme, je le pris pour un jeune Arabe du Caire, qui, pour des raisons inconnues, était venu habiter l'Ouganda. Ce ne fut qu'après avoir vu plusieurs spécimens de la même couleur pâle que je pus croire qu'il existait une tribu puissante et nombreuse de cette singulière nuance au cœur de l'Afrique, loin des routes de tous les voyageurs et des caravanes de marchands.
« L'Afrique est par excellence la terre delà fable, du roman et de la superstition. Mais je croirai toujours désormais qu'il existe quelque petit grain de vérité dans tous les faits rapportés par ses naïfs habitanls. Sur les bords du Victoria-Nyanza, dans l'Ousoukouma, j'ai entendu parler d'un peuple habitant très-loin au nord, qui possède de très-gros chiens de nature si féroce qu'on les mène souvent faire la guerre contre les ennemis de leurs maîtres. ' Ce peuple, je l'ai appris plus tard, ce sont les Ouakedi, tribu vivant au nord de l'Ousoga. On a vu aussi fréquemment la même tribu, dans ses diverses
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guerres avec l'Ouganda, porter des armures de fer. Il n'y a pas plus de quatre ans, alors que j'explorais le Tanganyika avec Livingstone, j'entendis dire qu'il existait une race blanche au nord de l'Oudjidji. A cette époque Livingstone et moi sourîmes de l'absurdité de cette histoire d'une peuplade blanche habitant au cœur de l'Afrique, et nous l'attribuâmes à la couleur brun clair'des Ouaroundi. Aujourd'hui, j'ai non-seulement vu le pays de cette race blanche, mais plusieurs spécimens de cette race elle-même à diverses périodes et dans divers lieux. N'eussent été leurs cheveux négroïdes, je les aurais pris pour des Européens ou des Asiatiques à teint clair tels que les Arméniens et les Syriens. A propos de ces singuliers êtres, j'ai entendu raconter que le premier roi de Kisbakka, pays situé au nord-ouest du Karagoui, était un Arabe dont le cimeterre est encore conservé avec respect par la famille régnante actuelle. »