CHAPITRE IV
Le Tanganyika et la question du Loukouga.
La question du lac Victoria-Nyanza étant désormais résolue d'une manière satisfaisante par une circumnavigation et une exploration patientes, le voyageur américain traversa ensuite ce qu'il supposait être la ligne de faîte entre les tributaires du Victoria et ceux de l'Albert-Nyanza, et il atteignit finalement, en janvier 1876, un large brasdu lac qu'il nomma golfe Béatrice.
« Les récits des naturels, continue M. Stanley, dans son résumé fait à la Sorbonne, s'accordaient tellement bien avec ce que Sir Samuel Baker avait entendu dire plus au nord, que je ne pouvais me croire sur les bords d'un autre lac que l'Albert; mais les voyages ultérieurs de M. Gessi et du colonel Mason m'ont fait hésiter à me prononcer. Je demeure convaincu que ce golfe devra être rattaché au Nil, mais il se peut que ce soit un lac indépendant alimentant l'Albert comme le Victoria l'alimente. Retournant à l'est du golfe Béatrice et regagnant notre ancienne route, nous explorâmes les régions situées au sud,
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jusque dans le Karagoué, et poussâmes nos recherches géographiques Je long de la vallée du Nil Alexandraou Kadgéra. Cette rivière est le principal affluent du Nil Victoria, et d'après tous les récits que j'ai entendus, une de ses principales branches prend sa source sur le flanc méridional des cônes du mont Oufoumbiro ; dans l'Alexandra-Nyanza elle se réunit à la branche la plus considérable qui coule entre l'Ouhha et l'Ouroundi. A partir de cette jonction, la rivière qui sort du lac Alexandra a un courant de 1 8,000 pieds cubes d'eau par seconde. Après l'exploration de cette rivière, au moins pendant la moitié de son cours, notre expédition continua sa marche vers le sud, et en quelques semaines atteignit Oudjidji, dans l'intention de résoudre le second problème, c'est— à-dire de découvrir à quel système hydrographique appartenait le lac Tanganyika, et d'explorer à cette fin le Loukouga et ses environs, lequel Loukouga avait été indiqué par mon prédécesseur le lieutenant Cameron comme étant le déversoir du lac. »
M. Stanley fit par eau le tour du lac Tanganyika; il lui trouva environ 1 ,300 kilomètres de circonférence et une altitude plus haute d'à peu près 150 mètres que celle du lac Albert-Nyanza. Il dirigea principalement son attention sur le Loukouga, q^.e M. Cameron place vers le milieu de la côte occidentale comme la voie d'écoulement longtemps cherchée de ce curieux
lac, découvert, on s'en souvient, parBurton, en 1858. Le résultat de l'examen de M. Stanley est que le Loukouga ne serait aujourd'hui qu'une pointe ou crique du Tanganyika, animée d'un faible courant, tantôt hors du lac, tantôt vers le lac, selon la direction du vent.
Écrivant d'Oudjidji ' au Daily Télégraphe en août 1876, le voyageur américain disait:
« Le lacTanganyika, malgré son extrême longueur, n'offre plus désormais de champ ouvert au doute et à l'hypothèse. J'en ai fait le tour intérieurement ; je l'ai mesuré et ai déterminé son énorme ligne côtière aussi soigneusement que peuvent le permettre un assez bon chronomètre et des observations solaires. La découverte du capitaine Burlon forme aujourd'hui un tout complet, sans la moindre corne non définie, sans la moindre échancrure restée inconnue. Vous pouvez rayer de vos cartes le grand lac uni ïanganyika Nyassa de M. Cooley, et l'idée non moins fantastique de sir Samuel Baker d'un Tanganyika supérieure! d'un Tanganyika inférieur, comme aussi le lac uni deLivingstone, Liemba-ïanganyika. Une circumnavigation complète supprime toute idée erronée, toute illusion concernant sa longueur et sa largeur, et nous fournit une connaissance aussi entière que l'exigent les
1. Los deux noms d'Oudjidji ou de K-iouélé s'emploient indifféremment pour désigner la ville principale du pays d'Oudjdji, sur la rive orientale de TaQgaavika.
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nécessités du moment, de ses affluents et de ses efflueuts.
« J'écris cette lettre pour expliquer le problème du Tauganyika, qui a embarrassé Livingstone et tant d'autres explorateurs, et qui a déterminé tant de cartographes distingués à publier d'étranges conjectures au lieu de faits solides et de vérités incontestées. »
Après avoir passé en revue diverses opinions du lieutenant Cameron dans sa lettre à la Société géographique de Londres, M. Stanley continue:
« A lui seul appartient l'honneur de la découverte de la crique du Loukouga, la voie d'écoulement future du lac Tauganyika. J'ai suivi ses traces pied à pied ; j'ai noté chacun de ses campements et employé les mêmes guides. Lorsqu'il coupa droit à travers des baies profondes, et que, finalement, il traversa le Tanganyika, en restant à 19 milles géographiques en deçi de la pointe sud, je m'écartai de sa route et complétai ce qu'il avait laissé là d'inachevé, avec l'espoir, puisque j'étais sur le lac et que je commandais mon propre bateau, de rectifier ou de confirmer ses données. Après mille peines, je n'arrivai à la crique du LoukougaquepourreconnaîtrequeCameron n'a droit à l'honneur de la découverte que delà future issue du Tanganyika, attendu qu'il n'y a pas pour le moment de rivière proprement dite sortant du lac à la crique du Loukouga. J'ai suivi Cameron jusqu'à
Kasengé, d'où il retourna à Oudjidji, laissant inexplorée la partie septentrionale du lac ; mais alors je continuai l'exploration le long des côtes d'Ougobba, de Goraa, de Cavunvoué, de Karamba, d'Uolbouari, de Masansi — tous territoires non encore visités par aucun homme blanc. J'arrivai de la sorte au point d'oùLivingstoneet moi-même partîmes en 1872. De là, je me rendis à Oudjidji, après avoir exploré toutes les dentelures, toutes les baies, les embouchures, les criques, à la recherche d'une voie véritable d'écoulement autre que le Loukouga, si le Loukouga peut passer pour tel. »
Le lac Tanganyika à une longueur de 530 kilomètres et une largeur moyenne de 45 kilomètres.
Cette question du déversoir des eauxdu Tanganyika, a assurément une grande importance géographique. M. Stanley s'est appesanti sur ce point dans sa conférence de la Sorbonne. « Après avoir descendu le long de la rive orientale du Tanganyika, dit-il, j'atteignis le Loukouga au mois de juillet 1876. De nombreuses recherches sur le courant et un examen approfondi des rivespendant la circumnavigation du lac, me firent adopter cette conviction que le Loukouga n'est point, pour le moment, un déversoir, mais qu'il est destiné à le devenir bientôt, pourvu que l'élévation du niveau du Tanganyika continue à se produire dans les mêmes conditions qui l'ont favorisé depuis trente ans»... «Pour bien comprendre ce phénomène, ajoute-
t-il, il fautse rappeler que le Tanganyika est une vallée profonde entourée de montagnes qui s'élèvent à une hauteur de 180 à 600 mètres au-dessus du niveau de ses eaux. Les chaînes les plus basses qui enferment le lac, se trouvent àl'ouest versle Loukouga. A l'ouest du Loukouga, s'ouvre une brèche très-nette, comme le lit d'une ancienne rivière, descendant jusqu'au niveau actuel du lac; mais entre le lac et le courant vaseux qui coule à travers cette brèche, il y a une obstruction causée par des débris organiques et des dépôts d'aliuvions qui s'étend sur une longueur de 5 kilomètres. A l'est de cette obstruction, s'étend la crique du Loukouga dont les eaux, pendant les moussons du sud, sont refoulées contre l'obstacle et viennent le saturer ; du côté de l'ouest, nous découvrons un courant incontestable qui se fraye une route à travers une épaisse forêt de roseaux dans la direction de l'ouest. »
Les conclusions de M. Stanley ont trouvé un adversaire décidé dans M. Duveyrier, l'explorateur bien connu de l'Afrique septentionale.
« M. Stanley, dit-il, pesant le fait de la direction nord-nord-ouest à sud des affluents du Loukouga, admet que cette rivière a d'abord été un des tributaires du lac et que le niveau du Tanganyika s'élevant dans la période que nous traversons, balaiera dans quelques années l'obstacle des bancs du Mitouansi, et qu'il déversera alors pour la première fois ses eaux
IG't NÈGRES ET PAPOUS.
dans le Loualaba.... Nous n'adoptons pas sans réserve l'hypothèse de M. Stanley. La direction de quelques-uns de ses affluents n'implique pas forcément une direction conforme de l'ancien courant du Loukouga. Il est à peine besoin d'ajouter qu'une pente tout à fait locale du sol, au nord du Loukouga, peut forcer quelques-uns de ses tributaires à faire un retour vers l'est. Mais une règle immuable dans la nature, c'est que les lits des fleuves et des rivières ont toujours été creusés par les eaux ; c'est aussi que les alluvions sont un produit des eaux. Or, le lit du Loukouga est marqué sur le sol de l'Afrique aussi bien là où il renferme de l'eau courante ou stagnante que là où il est comblé par les bancs et les alluvions et couvert de roseaux et de papyrus ou même parsemé de grands tamariniers.
«i Le Loukouga a donc précédemment été ce qu'il redevient : une rivière; et cette rivière, a dû forcément couler jadis comme elle coulera dans l'avenir si les pluies sont abondantes, du lac Tanganyika dans le Loualaba. 11 est impossible que son courant ait jamais marché dans le sens contraire, par la raison que le niveau des eaux du lac Tanganyika étant à une hauteur de 826 mètres, d'après les observations barométriques de Gameron, ou de 791 mètres si l'on préfère le résultat de ses observations thermométriques, et l'altitude du Loualaba vers le point où la vallée du Loukouga doit se joindre à lui, étant d'à
peu près 719 mètres, d'après les hauteurs connues du lac Moéro et de Nyangoué, il y a, du Loukouga au Lounlaha, une pente qui, dans le premier cas, serait de 107 mètres et dans le second de 72 mètres seulement.
« Du moment donc que la continuité du lit du Loukouga jusqu'au Loualaba est admise, son premier rôle de canal servant d'échappement aux eaux du Tanganyika est défini d'une manière sûre. Et l'explication, donnée plus haut, de la suspension de ce rôle pendant une assez longue suite d'années serait peut-être complétée par des considérations géologiques et météorologiques; l'agent des allu— vions repoussées par la mousson du sud-est, conservant d'ailleurs son rôle prépondérant \ »
1. « L'Année géographique » — Tome II de la 2e série, pages 386 et suiv.