CHAPITRE VIII
Départ de Nyangoué. — L'Ouregga. — Le début du voyage sur le Loualaba. — Les cataractes. — Ikoutou-ya-Congo. — Fraternisation par le sang. — Le trentième combat. — Les chutes de Massas-a. — Mort du dernier compagnon européen de M. Stanley. — Quelques mots des dangers courus. — Intervalles d'accalmies. — Les bons sauvages.
Dans une de ses lettres au Daily Telegraph, M. Stanley décrit ainsi le début de son périlleux voyage sur la grande rivière, le seul moyen qui lui restât d'échapper aux tribus hostiles de ses rives et de poursuivre son entreprise.
a Nous commençâmes par monter notre fidèle bateau la Ladij Alice, et en deux heures il fut lancé pour la première fois sur le Loualaba. Ma tente fut installée tout près du bateau. Un terrain confortablement gazonné de jeunes herbes invitait au repos. De ce point, je pouvais contempler à l'aise la calme et majestueuse rivière et le pittoresque paysage d'alentour, des îles d'éternelle verdure et de longues et hautes murailles de grands arbres au feuillage sombre. C'est là que nous prîmes la résolution de ne plus abandonner le Loualaba, jusqu'à ce qu'il nous eût révélé où il allait. J'assemblai tous mes gens et
mon escorte arabe et, leur montrant la grande rivière, dont la vue et le mystérieux m'avaient monté au summum de l'enthousiasme, je leur dis :
« Ce grand cours d'eau a coulé ainsi dès l'origine « du monde à travers les sombres et sauvages terri- « toires qui sont devant nous, sans que jamais homme, « blanc ou noir, ait su où il se rendait ; mais je vous « le dis solennellement, Dieu a voulu que cette année « cette rivière fût connue sur toute sa longueur et « révélée au monde. Je ne sais pas ce qu'il y a dece vaut nous ; nous pouvons rencontrer des peuples « très-hostiles ; nous pouvons souffrir de la faim ; 8 nous pouvons mourir. Nous sommes dans les mains « de la Providence : j'espère pour le mieux. Gomme a nous ne venons pas pour faire la guerre, nous « pouvons nous faire les amis des populations. Nous « avons assez de choses avec nous pour, avec du « soin, aller longtemps et acheter l'amitié des chefs. « Vous tous qui m'accompagnez, vous devrez donc « bien vous persuader que je ne prétends quitter «. cette rivière que quand j'aurai atteint la mer. Vous « m'avez promis à Zanzibar, il y a deux ans, que « vous me suivriez partout où je voudrais aller pence dant deux ou trois ans. Nous avons encore une « année devant nous ; mais je vous avertis que nous « atteindrons la mer avant que l'année soit révolue, a Tout ce que vous avez donc à faire est de dire : « A la volonté de Dieu ! » et de me suivre. »
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« Les jeunes gens, au nombre d'une cinquantaine, s'avancèrent sans hésiter et crièrent : « A la volonté « de Dieu! » ajoutant: « Incballah ! Maître, nous te « suivrons et nous atteindrons la mer ! »Maislesplus vieux avaient des appréhensions et hochèrent gravement la tête. »
Nous trouvons dans une autre communication le saisissant aperçu suivant des dangers multiples que l'explorateur et ses fidèles compagnons affrontèrent avec tant de bravoure :
« Nous quittâmes Nyangoué le 5 novembre 187G, voyageant par terre à travers l'Ouregga. Ne pouvant avancera cause de l'épaisseur des forêts, nous traversâmes le Loualaba et poursuivîmes notre marche sur la rive gauche à travers l'Oukousou nord-oriental. Les indigènes nous barraient la roule, nous harcelaient jour et nuit, nous tuaient ou nous blessaient des hommes avec des flèches empoisonnées. Nos luttes à travers ces régions cannibales devinrent presque désespérées. Nous tâchions d'apaiser les sauvages par la douceur et à l'aide de cadeaux. Nos cadeaux étaient refusés ; notre conduite patiente était prise par eux pour de la poltronnerie.
« Pour rendre notre position encore plus déplorable, notre escorte de 250 hommes ! engagés à Nyan-
1. Outre les '250 hommes libres presque tous armés de fusils, cette escorte comptait encore 1U0 esclaves, la plupart pourvus de fusils à pierre, 50 jeunes gens de dix à dix-huit ans, et un
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goué refusa d'aller plus loin. En même temps, les indigènes tentèrent un grand effort pour nous écraser d'un seul coup. Nous nous défendîmes ; mais il n'y avait qu'un moyen d'échapper à notre position désespérée, à moins d'accepter l'alternative de battre en retraite et d'abandonner l'œuvre que nous avions commencée : c'était de faire usage de nos canots.
« Bien que sur l'eau nous eussions un avantage décidé sur les sauvages, chaque jour de marche néanmoins n'était que la répétition de ce que nous avions eu la veille. Ce fut une lutte à outrance, nous lançant à corps perdu au courant de la rivière, essuyant chaque jour denouvelles attaques, jusqu'au moment où nous nous trouvâmes arrêtés par une série de grandes cataractes , au nombre de sept , peu éloignées les unes des autres, au sud et au nord de l'équateur
« Pour franchir ces cataractes, il nous fallut nous frayer un chemin à travers 1 3 milles (20 kilomètres) d'épaisses forêts et traîner sur le sol nos dix-huit canots et notre bateau d'exploration, tout en déposant souvent les haches pour recourir aux carabines, afin de nous défendre à mesure qu'on nous attaquait. Après avoir dépassé ces cataractes, nous fîmes une longue pause pour nous remettre de nos fatigues.
assez grand nombre de femmes esclaves. Cette colonne avait pour chef le célèbre llame.l-ibn-Hamed ou Tipo-Tipo, dont M. Cameron nous a déjà fait faire la coiinaLS>anc«. M. Stanley l'appelle Tippou-Tib du encore, selon la prononciation invariable des indigènes, Ïipo-Tib ou Tibbou-Tib.
« Vers le 2e degré de latitude septentrionale l, le grand Loualaba quitta sa direction presque plein nord pour obliquer au nord-ouest, puis à l'ouest, puis au sud-ouest, présentant alors un vaste courant de 10 milles (16 kilomètres) do largeur, embarrassé d'îles. Pour éviter une lutte épuisante avec tant de tribus d'intraitables cannibales, nous eûmes à ramer entre les îles jusqu'au moment où, poussés par la faim la plus inexorable, après trois jours passés sans aucune espèce de nourriture, nous résolûmes d'en finir et de piquer droit à terre sur la rive gauche. Par bonheur, nous rencontrâmes une tribu au courant du commerce.
« Ces gens possédaient quatre fusils de la côte occidentale, et ils appelaient la grande rivière « Ikoutou-ya-Congo ». Nous accomplîmes la cérémonie de la « fraternisation par le sang » et nous achetâmes des vivres en abondance ; après quoi nous essayâmes de continuer notre chemin sur la rive gauche. Trois
1. Alors que M. Stanley, en construisant la carte de son itinéraire, fait passer la partie la plus septentrionale du Livingstone par 1°45' de latitude nord, une carte plus récente de Pétermann, et résultant de la discussion des documents précédemment recueillis, fait remonter cette môme partie du fleuve jusque par 4°30' de latitude. Pour éviter des erreurs faciles à expliquer au milieu des difficultés de voyages d'exploration, le contreamiral Mouchez, de l'Institut, a inventé un instrument portatif ingénieux pour la détermination des itinéraires et des positions géographiques dans les voyages d'exploration par terre. Cet instrument a été, de la part de l'inventeur, l'objet d'une communication à l'Académie des sciences le 4 février 1878.
jours après, nous nous trouvâmes en présence d'une puissante tribu tout entière armée de fusils, qui aussitôt qu'elle nous aperçut, équipa cinquante-quatre grands canots et nous attaqua. Ce ne fut que quand trois de mes hommes furent tués que je cessai de crier que nous étions des amis et d'offrir des étoffes. Durant le parcours de 12 milles (20 kilom.), nous soutînmes sur cette terrible rivière, un assaut désespéré. Ce fut l'avant-dernier des trente-deux combats que nous eûmes sur le Loualaba, laquelle rivière, après avoir changé de nom vingt fois, devenait connue, à mesure que nous approchions de l'Atlantique, sous les noms de Kouango et de Zaïre. »
« Dans le grand bassin qu'elle arrose, entre le 26° de longitude est (Greenwich) et le 17°, elle présente un cours libre déplus de 1,400 milles (environ 2,200 kilomètres), avec de magnifiques affluents, principalement sur la rive méridionale. De ce point, ouvrant la large ceinture de montagnes situées entre le grand bassin et l'Océan, elle descend par une trentaine de chutes et de rapides furieuxàlagranderivière creusée entre les chutes d'Yellala et l'Atlantique.
« Nos pertes ont été très-sérieuses et jepleure encore la mort de mon dernier compagnon blanc, le brave et pieux jeune Anglais Francis Pocock, qui fut noyé aux chutes de Massassa, le 3 juin dernier (1877) \
1. Le frère de celui-ci, Edouard Pocock, avait été enlevé, en quelques jours, par une épidémie de variole, dès le mois de jan-
Le même jour, moi et sept hommes nous faillîmes être entraînés dans les chutes de Moua, et six semaines plus tard, moi-même et tout l'équipage de la Lady Alice, nous fûmes emportés par le courant furieux des chutes de Mbélo, d'où nous n'échappâmes que par miracle. Mon jeune et fidèle compagnon Kaloulou est aussi parmi les morts.
« Je viens de raconter brièvement, et forcément d'une manière très-imparfaite, comment nous avons traversé la moitié jusqu'ici inconnue de l'Afrique, comment nous avons franchi 1,800 milles (près de 3,000 kilomètres) deNyangoué à l'Océan. Vous pouvez maintenant vous imaginer, en attendant de plus amples détails, la nature de nos efforts pour regagner la civilisation, nos batailles désespérées avec les cannibales, la patience qu'il nous a fallu pour franchir avec notre flotte les passages à cataractes, nos terreurs quotidiennes, notre chagrin de la perte de précieux et chers camarades aux passages des cinquante-sept chutes et rnpides qui interrompent le cours de la puissante rivière à travers la région navigable. Mais je vous ai dit peu de chose des maladies, je vous ai peu parlé de l'insalubrité de certaines
vier 1875, dans la première partie du voyage, à Tchivouyou, village situé à 640 kilomètres de la mer. ouant à l'autre européen, l'anglais Frederick Barker, il était mort le 22 avril suivant, en quelques heures, sur les bords du Victoria-Nyauza, à la suite d'un bain pris dans le lac.
contrées traversées par nous, de la tristesse intense que nous éprouvâmes dans les lugubres régions de rOuzimba et de l'Ourinza et des fatigues énormes que nous avons endurées, fatigues qui ont terrassé nos personnes physiques et anéanti nos forces; mais vous pouvez vous les figurer.
«J'ai essayé de vous conduire rapidement à travers quelques-unes de nos mille et une épreuves alors qu'en pleines ténèbres épaisses, qu'en plein mystère de l'inconnu, le sabre au poing, nous marchions à la lumière. Je vous ai esquissé quelques traits d'un petit nombre de nos luttes émouvantes — luttes avec les démons humains qui font leur joie de tout ce qui est ruse, trahison, cruauté; qui nous regardaient du même œil que nous regardions les nobles bêtes sauvages errant par les plaines de l'Ousoukouma ; qui voyaient dans chacun de nous un gibierà point pour être tué, dépecé, cuit et mangé. Us nous ont attaqués avec des lances, des sagaies, des flèches empoisonnées et des fusils ; et, dans une circonstance, ils entourèrent notre camp de filets dissimulés. Ils plantaient dans le sol des piquets empoisonnés atin que ceux des nôtres qui avaient charge de les éloigner de notre campement se perçassent les pieds sur ces instruments de torture.
« Detouslescôtés,la mort nous a regardés en face; nuit et jour elle a dardé sur nous ses yeux cruels, et mille mains sanguinaires étaient toujours là toutes
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prêtes à profiter de la moindre négligence. Nous nous sommas défendus en hommes qui savions que la pusillanimité serait notre ruine, que la pitié était inconnue à ces sauvages. Par un sentiment de charité chrétienne, par considération pour ma suite et aussi pour moi-même, sur qui reposait la responsabilité d'avoir amené l'expédition au milieu de ces régions perdues, j'aurais voulu qu'il en eût pu être autrement et je cherchais anxieusement à découvrir le moindre signe d'accalmie et de paix quand je voyais mes compagnons africains s'écarter un à un de mes côtés dans l'oubli des terribles sauvages... « Cependant, continue M. Stanley, nous avons eu quelques courts intervalles de plaisir, même pendant cette période orageuse. Une tribu pacifique — le lendemain d'un rude combat soutenu par nous contre une race belliqueuse dont elle avait eu, semble-t-il, beaucoup à souffrir — avertie par les immenses tambours chargés d'annoncer l'approche d'étrangers, accourut en foule au bord de la rivière, tandis que les plus hardis de ses guerriers sautaient dans leurs énormes canots et venaient droit sur nous en ayant soin cependant de crier de toutes leurs forces le mot magique « sennené », qui nous fit aussitôt relever nos fusils et que nous répétâmes avec une telle vigueur de poumons que les milliers de spectateurs réunis sur la rive ne se trompèrent point à sa sincérité. Le bienheureux mot fut entonné par eux en
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chœur avec une ferveur telle que, quand ils cessèrent de crier, les échos de la forêt, de l'autre côté de la rivière, semblaient encore répéter mystérieusement: « Sennené ! sennené ! » Nous mouillâmes nos ancres de pierre assez près de la foule du rivage et nous invitâmes les guerriers des canots à accoster.
« Par une timidité enfantine, ils ne voulurent pas approcher àplusd'une cinquantaine de mètres; mais deux vieilles femmes — « vieilles dames », devraisje dire — s'emparèrent d'un petit canot et poussèrent droit sur mon bateau. Elles arrivèrent bord à bord et, après de francs éclats de rire de bon augure, elles nous offrirent du vin de palme et une couple de poules. Alors les guerriers, honteux de leur timidité — qui n'était pas de la peur — poussèrent aussi leurs .canots près des nôtres, de grandes, d'énormes embarcations, deux fois longues comme notre bateau, qui cachèrent et écrasèrent presque le petit bateau des deux vieilles. Mais ce qui me fut le plus agréable à voir, ce qui attirait constamment mes regards, c'étaient les bonnes figures de ces deux femmes et le message de paixetde confort qu'elles représentaient pour nous dans ces jours d'épreuves.
« En examinant les grands canots de guerre de cette tribu, je remarquai avec plaisir qu'il n'y avait ni lance, ni llèche dans aucun, preuve de tact et de délicatesse qui me fît examiner plus attentivement encore la foule rassemblée sur la rive ; dans
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cette foule aussi, pas une arme n'apparaissait. Tout à coup, je vis un des grands canots gagner le rivage, se charger de gourdes de vin de palme, de paniers de pommes de terre et revenir à nous, chaque homme chantant avec enthousiasme. Les pommes de terre étaient pour moi, le vin de palme pour mon monde. Quand je demandai comment il se faisait qu'ils étaient si obligeants pour des étrangers alors que nous avions eu trois combats la veille, ils répondirent que, bien que les tambours de la partie supérieure de la rivière les eussent aussi appelés à nous livrer bataille, quelques-uns des leurs avaient la veille remonté le cours de l'eau en péchant au milieu des îles, et, à l'appel des tambours, s'étaient cachés pourvoir ce qui allait se passer. Ils nous avaient vus parleraux indigènes, leur offrir des étoffes et des verroteries ; ils avaient vu aussi les indigènes refuser toutes nos avances et nous attaquer. « Ils nous combattent lou- « jours, ajoutèrent-ils, et ils nous pillent, mais nous « ne sommes pas assez forts pour les tuer. Ce matin, « quand vous avez quitté l'île où vous avez passé la « nuit dernière, nous avons de très-bonne heure « envoyé à votre rencontre un canot monté par deux « esclaves — un jeune garçon et une femme — avec « du vin de palme et des pommes de terre. Si vous « aviez été de mauvaises gens, vous auriez pris le « canot et vous vous seriez emparés des esclaves ; '< mais du moment que vous l'avez laissé passer en
« disant : « Sennené », nous avons vu que vous « étiez de bonnes gens et nous n'avons pas fait « retentir notre tambour pour la guerre, mais pour « la paix. Si vous aviez prisée petit canot ce matin, « vous auriez eu à nous combattre en ce moment. « Vous avez tué nos ennemis hier et vous n'avez fait « aucun mal à nos deux esclaves ce matin. Nous <c sommes amis. »