‹ Récits de voyages négres & papousChapitre 20 sur 39 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Caractères différents des diverses peuplades des bords du Livingstone. — Le « Livre-Médecine. » Shakspeare au feu. — La navigation intérieure de l'Afrique équatoriale.

Les extraits suivants de la correspondance de M. Stanley donneront quelque idée de la différence de caractère des peuplades avec lesquelles il s'est trouvé en contact sur les bords du Livingstone.

« A quelques marches de Nyangoué vers le nord, dit l'explorateur, le Loualaba coule vers le nord-est, mais il rencontre des obstacles : les arrêtes des collines de l'Ouregga, en traversant la rivière, forment des cascades écumantes. Aux environs de ces chutes, habitent des tribus féroces qui firent payer cher aux Arabes leurs tentatives d'explorations. Le long de la rivière et des deux côtés vivent des pécheurs que les Arabes appellent Ouadgenaya — nom qu'eux-mêmes prononcent Ouénaia. Cette tribu est fort curieuse, extrêmement lâche mais traître et rusée, et absolument insensible aux avances qu'on peut lui faire. Au nord d'Ouvidza,estune autre tribu d'humeur très-agressive mais qui ne fait pas du cannibalisme une habitude

régulière. Les Arabes ont toujours été repoussés de ces régions quand ils ont essayé d'y pénétrer. Cette peuplade est celle des Ouabroiros, que les Arabes appellent Ouarongara Menos. Ils habitent une vaste étendue de la rive droite. Sur la rive gauche, on rencontre encore les Ouadgenaia, voisins, à l'ouest, de la tribu guerrière des Bakousous. Ici, l'explorateur doit faire appel à toute son énergie ; ces sauvages ne considéreraient tout un congrès d'évêques que comme viande à roastbeef.

« Au-dessous du confluent de l'Arououimi, nos rapports avec les cannibales devinrent si difficiles qu'il nous fallut renoncer à explorer les rives du fleuve, constamment exposés que nous étions à des attaques terribles de la part de tribus puissantes. En conséquence, beaucoup d'autres affluents ont dû forcément nous échapper. J'avais remarqué que, d'ordinaire, les îles n'étaient pas habitées et cela me servit beaucoup à les distinguer de la terre ferme. »

C'est en louvoyant au milieu des îles dont le fleuve est semé, que l'expédition réussit le plus souvent à dissimuler son passage aux tribus hostiles des rives. Quand la famine forçait les explorateurs à s'exposer aux rencontres des anthropophages, on descendait de préférence sur la rive droite et l'on en profitait pour pousser des pointes aussi loin que possible.

« Ces sauvages, reprend M. Stanley, ne se doutaient pas qu'il existât des hommes blancs \ ils

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n'avaient jamais va d'étranger pénétrer sur leurs domaines et ne comprenaient pas quel intérêt blancs ou noirs pouvaient avoir à entrer en relations avec eux. Jamais une tribu ne pénètre sur les terres d'une autre ; le commerce se fait de la main à la main et de clan à clan. »

A mi— chemin à peu près du 15e au 16° degré de longitude est (Gr.), l'expédition arriva à la rivière que les Européens désignent sous le nom de Kouango et que les indigènes appellent Nkoutou, magnifique cours d'eau de 500 mètres de largeur. Un peu plus loin à l'ouest, le Livingstone, dont le lit avait atteint une expansion considérable, se rétrécit peu à peu, se heurte à des rochers, à des îlots escarpés, et, d'assise en assise, il descend de 175 mètres sur un parcours de près de 300 kilomètres pour s'étaler ensuite dans le bassin calme et majestueux du Livingstone inférieur. On peut, suivant M. Stanley, traverser cette région en un mois de marche ordinaire soit sur la rive droite soit sur la rive gauche.

« Nous n'eûmes, dit le voyageur, de difficulté d'aucune sorte avec les habitants de ces territoires. Après avoir dépassé les cataractes, on peut s'avancer hardiment jusqu'au Kourourou ou Monbottou et même jusqu'à la limite méridionale du Grand Bassin sans voir surgir de différend avec les indigènes. Si l'on considère que chaque jour on a affaire à de nouveaux chefs et à de nouvelles peuplades, on est forcé

d'admirer la bienveillance avec laquelle ces gens accueillent les étrangers. »

Il n'yapasdc sauvages féroces ni même de guerriers aux alentours de la côte occidentale de l'Afrique ni sur aucune rive du Livingstone après les chutes d'Yel— lalla. La rive gauche, toutefois, est préférable à l'autre parce qu'on peut s'y procurer des vivres plus facilement. A propos des chutes d'Yellalla et du cours inférieur du fleuve, notons, en passant, cette remarque de M. Stanley que les cartes de l'expédition de 1816 du capitaine Tuckey ne sont «qu'un tissu d'erreurs. »

L'épisode suivant, raconté par M. Stanley clans les colonnes du Daily Telegraph et reproduit dans la relation de son voyage publiée postérieurement, est un exemple amusant et curieux de la superstitieuse terreur qui s'empare de certains indigènes à la vue d'une personne écrivant :

« Un crime épouvantable de ma part aux yeux de nombre d'indigènes habitant au-dessous du confluent du Kouango et du Congo, dit le voyageur américain, c'étaient les notes qu'ils me voyaient prendre. Six ou sept tribus s'allièrent un jour pour nous anéantir parce que « j'étais mauvais, très-mau- « vais ». On m'avait vu « faire des médecines » sur du papier, c'est-à-dire écrire. Pareil forfait n'était jamais venu aux oreilles des plus vieux du pays; ce ne pouvait être que de la sorcellerie, et la sorcellerie devait être punie de mort. Le chef blanc devait livrer

immédiatement sa «médecine » (son carnet de notes) pour être brûlée, ou il y aurait guerre sur l'heure. Or mon carnet de notes était trop précieux et avait coûté trop d'existences et de sacrifices de tout genre pour être livré aux flammes sur le simple caprice de sauvages ignorants. Que faire? J'avais un petit volume de Shakspeare (édition Chandos). Je l'avais lu et relu une dizaine de fois ; il avait traversé l'Afrique, il m'avait consolé dans bien des heures d'ennui, mais il fallait le sacrifier. Je le fis apporter et le montrai aux sauvages.

« Est-ce là ce que vous voulez? dis— je.

■ — Oui.

— Est-ce cette médecine qui vous fait peur?

— Oui ; brûlez-là, brûlez-là; elle est très-mauvaise, brûlez-là.

— 0 mon Shakspeare, m'écriai-je, adieu! »

Et le pauvre Shakspeare fut brûlé. Si vous aviez vu le changement qui s'opéra sur les traits de ces sauvages furieux! Ce fut pour un moment une joie universelle. Le pays était sauvé, leurs femmes et leurs enfants échapperaient à la calamité. « Ah ! que ce le chef blanc était bon! c'était la bonté en perce sonne, le meilleur des hommes ! »

De l'avis, assurément très-autorisé, de M. Stanley, le meilleur moyen de répandre la civilisation dans l'Afrique équatoriale c'est le commerce, accessible àtoutes les populations du pays. Toutefois le mode de

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procéder tout d'abord, ne devra pas être le même dans la partie orientale du continent que dans la partie occidentale. A l'est, on trouve de grands états à peu près régulièrement constitués, monarchies despotiques dont plusieurs comptent de 3 millions à 5 millions d'habitants. Les marchands musulmans exploitent déjà ces contrées sur une assez grande échelle; ils ne verraient pas d'un bon œil la concurrence des marchands chrétiens. Par contre, les missionnaires, dont les voies sont autres, qui ont pour règle la douceur, la persuasion et le bon exemple, auraient beaucoup plus de chances de réussite. Au contraire, à l'ouest des grands lacs, de Nyangoué à l'Atlantique, le long du cours du grand fleuve on ne rencontre plus que de petits districts indépendants avec des chefs très-disposés à accueillir le commerce, qu'ils ne connaissent encore que sous sa forme la plus primitive. Sur ce vaste parcours les commerçants trouveraient plus facilement accès que les missionnaires auprès des tribus et serviraient plus efficacement que ceux-ci la cause de la civilisation.

Comparant entre elles les grandes voies de navigation fluviale de l'Ancien monde et du Nouveau, M. Stanley se laisse aller à un enthousiasme bien naturel, à propos du fleuve africain dont il vient de révéler au monde le cours immense : « Le Livingstone, écrit-il, est l'Amazone de l'Afrique, comme le Nil en est le Mississipi. Le Nil est plus long, mais

le Livingstone suffirait pour alimenter trois Nils. Le Nil est assurément précieux pour son commerce, mais le Livingstone l'est plus encore. Le cours du premier est souvent interrompu, celui du second ne l'est que deux fois. — (Chaque fois, il est vrai, sur une certaine étendue). — Le premier obstacle, situé vers le 23e degré de longitude est, se compose de six grandes chutes barrant la navigation qui pourrait s'établir au-dessus de la première série de cataractes, laquelle outre les petites que je néglige consiste en soixante-six grandes chutes et rapides. Les cataractes du cours inférieur une fois franchies, on traverse la moitié du continent sans obstacle et non pas comme sur le Nil au milieu d'un désert de sable, mais au milieu de plaines riches et fertiles regorgeant d'habitants. Sauf l'Ougogo, je ne connais pas en Afrique de région plus peuplée. »

Et cette région est couverte d'une végétation riche et puissante ; presque tout ce que produit l'Afrique se rencontre dans Je bassin du Livingstone. Les portions navigables du grand fleuve et de ses puissants affluents offrent un développement merveilleux et sont autant de routes nouvelles pour faciliter les communications intérieures, routes praticables à de grandes distances de l'artère principale. Sans doute quelques-unes des populations riveraines sont redoutables. « Je ne conseillerais pas à un explorateur isolé de trop s'approcher des cannibales, écrit

M. Stanley, mais le commerce une fois établi d'une manière équitable triompherait de bien des résistances. » La race nègre, d'ailleurs, a la passion des échanges et la plus grande difficulté, suivant notre voyageur, est non de stimuler, mais de restreindre ce ce goût « vraiment désordonné. » Aussi reste-t-il convaincu que l'importante voie de communication du grand fleuve qui arrose ces vastes régions encore vierges deviendra avec le temps une question politique pour les nations civilisées.

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