Revue Britannique, lévrier
situation ce n'est pas d'emprisonner ie commerce dans d'étroites limites; c'est au contraire de lui donner de l'air, de l'espace, et de lui offrir de nouveaux horizons. L'Inde, la Chine, le Japon lui ont ouvert leurs portes; notre Grande Exposition, et c'est là peut-être son meilleur résultat, a ébauché d'utiles relations avec ces pays ; le commerce français semble vouloir sortir de sa torpeur pour y pénétrer; mais cela ne suffît pas, il lui faut l'Afrique.
« L'Afrique offre d'immenses étendues de terrains de la plus grande fertilité; on peut en tirer toutes les productions réunies des Indes orientales et occidentales ; ses forêts sont d'une valeur inépuisable; toutes les espèces de céréales y réussissent; les graines oléagineuses, l'huile de palme, le girofle, le riz, le millet, le café, la canne à sucre, l'orseille, les gommes, les cuirs, l'ivoire, s'y rencontrent en abondance. Les plus riches maisons de Marseille doivent leur prospérité à leurs établissements sur sa côte occidentale.
« L'Afrique n'a été jusqu'à ce jour effleurée p;ir le commerce que sur ses côtes. La France, l'Angleterre, le Portugal et l'Espagne y possèdent des colonies. Les Français sont en Algérie, au Sénégal, a Issinié, à Grand-Bassam, en Guinée, au Gabon; les Anglais sont à Bathurst, Sierra-Leone, Axim, Elmina, G;ipe- Coast-Castle, Dixcove,Apollonia,Annamabou, Lagos, au Cap,danslaCafrerie et dans le territoire de Natal; les Portugais sont aux Açores, à Madère, aux lies du
Cap Vert, au Congo, à Mozambique; les Espagnols à Ceuta, aux Canaries, à Fernando -Po, à Annobon. L'Afrique équatoriale reste encore fermée et inaccessible : ce fut la tâche et l'honneur du seizième siècle de découvrir et d'entreprendre la civilisation du continent américain ; ce doit être la tâche et l'honneur du dix-neuvième siècle d'entreprendre la découverte et la civilisation de l'intérieur de l'Afrique.
« L'Angleterre marche à pas de géant dans cette voie : toute la partie centrale du continent africain passera bientôt sous sa domination, et il peut bien se faire que sir Bartle Frère aspire à terminer sa carrière par l'établissement du « Dominion de l'Afrique du sud » ; la Piépublique du Transvaal vient d'être annexée à la Colonie du Gap ; la mission écossaise Livingstonia, sur le lac Nyassa est en pleine prospérité ; d'autres missions anglaises sont fondées sur la côte orientale, depuis la côte du Zanguebar jusqu'aux grands lacs et sur le Haut-Nil ; il sera facile aux Anglais de prendre pied par le Transvaal dans la vallée du Zambèze ; Aden leur appartient ; l'Abyssinie a déjà ressenti la puissance de leurs armes ; le canal de Suez est traversé presque exclusivement par leurs navires, la Trésorerie anglaise possède presque un tiers de ses actions ; lorsque l'Egypte, obéissant à la fatalité qui l'entraîne, tombera en son pouvoir, l'Angleterre possédera en Afrique un empire aussi vaste, aussi riche, aussi puissant, que ses possessions de l'Inde.
« Si la France ne peut pas lutter contre cet irrésistible courant, résultat pour l'Angleterre de la sagesse, de la force, de la persévérance, de la stabilité de son gouvernement, elle doit tout au moins aspirer à en partager les résultats. Pour cela trois choses sont à faire : prêter un concours énergique à l'abolition de la traite des noirs : aussi longtemps que l'infâme comrnerce des esclaves désolera l'intérieur de l'Afrique, toute civilisation est impossible ; y envoyer, (à l'exemple des missionnaires de l'Angleterre), des missionnaires catholiques: ceszélés pionniers de toute civilisation, ces hommes de foi, de courage et de pauvreté forment en tous pays l'avant-garde de nos conquêtes commerciales — ils ont déjà formé à Zanzibar et sur la côte orientale de l'Afrique les seuls établissements que nous y possédions ; il faut de plus créer de bonnes routes : les Anglais y travaillent avec ardeur, la France doit les seconder ; il faut enfin, à l'instar de l'Italie et de la Belgique, organiser des explorations scientifiquesetcommercialespour étudier les ressources du pays et commencer à les mettre en œuvre. »
Les idées résumées par M. Clapier avaient été émises déjà et discutées en septembre 1877 au sein de la conférence réunie au Palais de Bruxelles sous les. auspices et sur l'invitation directe du roi des Belges, invitation adressée aux présidents des principales sociétés de géographie de l'Europe et aux personnes qui, soit par leurs voyages, soit par leurs
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études ou leur philanthropie s'étaient le plus identifiées avec les tentatives propres à faire pénétrer la civilisation jusqu'au centre du continent africain.
Ainsi qu'on pouvait s'y attendre, l'idée généreuse et élevée de cette sorte de croisade moderne si digne de notre époque, à savoir : l'abolition de l'esclavage, le développement régulier des explorations à venir et la conquête pacifique de l'Afrique à la civilisation, a été comprise comme elle devait l'être. Les moyens à employer pour atteindre le but désiré ont été examinés dans leur ensemble et le résultat a été la création d'une Association internationale et la nomination d'un comité central chargé de poursuivre l'exécution des divers projets adoptés, notamment l'établissement de bases fixes d'opérations, et l'installation progressive d'une ligne de stations permanentes, dites scientifiques, de Bagamoyosurlacôte de Zanzibar à Saint- Paul-de-Loandasur l'Atlantique, lespremièresngences ou stations devant avoir pour sites Kamélé dans l'Oudjidji et Nyangoué à l'ouest du lac Tanganyika.
Aujourd'hui l'œuvre est fondée ; les appuis et les souscriptions lui sont venus de toutes parts ; elle entre dans la période de fonctionnement. Puisse le succès — un succès au moins partiel et qu'Userait téméraire, en tous cas, d'attendre dans un avenir trop prochain — couronner ses nobles efforts !
Les Papous et les Polynésiens,