CHAPITRE II
M. Mtirphy retourne à la côte. — Mort de M. Dillon. — M. Cameroii poursuit seul le voyage. — L'Ouganda. — L'Ounyamouézi. — Le Raoundi. — Traces de lâchasse aux esclaves. — Iles flottantes.
Ils'agissaitmaintenantdedéciderdupartiàprendre, puisque l'homme qu'on était venu rejoindre et dont on devait recevoir les instructions n'était plus. M. Murphy renonçait à aller plus loin, et quant à M. Dillon, qui voulait accompagner son ami Cameron dans l'Oudjidji, il dut, en raison du déplorable élat de sa santé, céder aux instances de celui-ci et se résignera le laisser aller seul. MM. Murphy et Dillon partirent donc le 9 novembre pour la côte orientale avec le corps de Livingstouc, et le même jour l'intrépide Cameron, resté seul, se miten route pour l'Oudjidji en faisant un grand détour vers le sud, pour éviter le territoire du chef Mirambo, très-redouté de ses hommes.
« Le soir de notre séparation, écrit-il, fut un moment solennel pour Dillon et pour moi. Nous parlions de nos familles, de notre « chez-nous » que nous retrouverions en Angleterre... Mais en réalité aucun de
l'afhique équatoriale. 21
nous, je crois, ne nourrissait bien sérieusement cet espoir. Nous devions avoir l'un et l'autre de tristes pressentiments. Je sais que, pour mon compte, j'étais plein d'inquiétude ; je sentais ma sanlé ruinée et j'avais devant moi l'inconnu. Toutefois, malgré notre réciproque déchirement de cœur, nous nous gardions tous deux d'exprimer la moindre crainte, le moindre doute pour l'avenir. »
A cette époque, M. Dillon avait perdu un œil par suite de paralysie du nerf optique, il était en outre atteint d'une grande inflammation d'entrailles. M. Gameron, de son côté, avait une ophthalmie qui le rendait presque aveugle, il souffrait de douleurs dans le dos qui l'empêchaient à peu près de marcher, et la fièvre qui le dévorait avait réduit son corps à l'état de squelette. « J'avoue, ajoute— t— il, que les chances de Dillon de revoir l'Angleterre me paraissaient bien plus grandes que les miennes. Néanmoins, je résolus de poursuivre mon voyage, m'en remettant à la grâce de Dieu pour me donner la force d'accomplir la tâche que j'avais entreprise. »
M. Dillon ne devait pas longtemps survivre à ses fatigues; il succombait le 1 8 novembre aux redoutables effets de la fièvre d'Afrique. Un messager expédié par M. Murphy rejoignit M. Gameron, peu de temps après, avec cette accablante nouvelle, « Ce jour, écrit ce dernier, fut le plus triste de ma vie ; j'avais perdu l'un de mes plus anciens, de mes meilleurs
amis... Le choc fut pour moi si terrible, que durant plusieurs jours je ne vécus plus pour ainsi dire qu'en rêve, et que les pages de mon journal restèrent en blanc. i>
Au commencement de décembre, la caravane était dans l'Ouganda, s'avançant dans la direction de l'ouest. « Le pays était absolument charmant; les arbres étaient chargés d'un feuillage vert tendre ; les clairières, couvertes d'herbe fraîche, étaient émaillées de fleurs, et sans les gazelles qui bondissaient dans la distance, sans les ossements d'un lion ou d'un éléphant qui blanchissaient au soleil, il n'eût pas fallu un grand effort d'imagination pour se croire dans un parc anglais. »
Au village de Hisinéné, notre voyageur fut témoin d'une curieuse superstition. Un de ses hommes étant accouru l'avertir qu'il y avait un énorme serpent dans une hutte, M. Cameron, sautant sur son fusil, partit aussitôt avec l'intention bien arrêtée de tuer le reptile ; mais quand il arriva les indigènes s'opposèrent à ce dessein. lisse contentèrent simplement de chasser le serpent — un boa de 3 mètres — hors du village avec de longs bâtons. Intrigué, l'Européen demanda la cause de cet étrange procédé à l'égard d'une bète dangereuse : on lui répondit que le serpent était un « pépo » (un esprit), et que si on lui faisait du mal il en résulterait quelque désastre pour le village et ses habitants.
L'AFRIQUE ÉQUATOBIÀLE. 23
Le 5 janvier, l'expédition atteignait la frontière del'Ounyamouézi, et quelques jours plus tardl'Ougara, situé au delà delà vaste plaine du Nyembé méridional. Après l'Ougaravientle Kaoundi, pays montagneux qui s'étend jusqu'aux rives du Tanganyika.
Les habitants du village de Liooua, chef de l'Ougara occidental, étaient armés de fusils et de lances, dont le fer, large déplus de 10 centimètres, en avait parfois GO de longueur ; c'est d'ailleurs une race belle, vigoureuse et guerrière. Ces indigènes affectionnent deux genres d'ornements assez bizarres. L'un, le « sambo », consiste en une quantité de petits cercles en crin ou en peau d'éléphant soigneusement entourés de fils de laiton. Cela se porte aux jambes par masses énormes; les personnages de marque n'en ont pas moins de trois cents. L'autre ornement, qui se porte aussi aux jambes, au gras du mollet, se compose de franges de poil de chèvre au bout desquelles pendent de petites sonnettes et tous les fragments de métal qu'on peut se procurer.
Liôoua fit présent au voyageur anglais d'une petite chèvre qui devint si docile et si habituée à son nouveau maître, que celui-ci, même dans les moments des plus grandes privations, ne consentit jamais à s'en séparer; le gentil animal fit à ses côtés presque tout le reste de la traversée de l'Afrique.
La route suivie était en maints endroits semée de ruines de villages abandonnés.
« Où étaient, s'écrie M. Cameron, ceux qui les avaient bâtis et qui cultivaient lescliampsd'alentour? Où ? emmenés en esclavage, massacrés par des brigands, engagés dans une guerre où ces pauvres malheureux n'avaient aucun intérêt, ou bien encore ils étaient morts de faim et de maladies dans les jungles. L'Afrique répand son sang par tous ses pores; un riche pays, auquel ne manque que le travail pour devenir un des plu^ grands producteurs du monde, voit sa population — déjà beaucoup trop clair-semée pour ses besoins — décimée de jour en jour par le commerce des esclaves et les guerres intestines. Si on laisse se continuer l'état de choses actuel, le pays retombera graduellement à l'état de jungles et de solitudes, et deviendra de plus en plus impénétrable au marchand et au voyageur. »
Le 2 février, on traversa le Sindi, large affluent du Malagarazi, sur une masse de végétalion flottante, l'une des particularités de l'Afrique tropicale. Nombre de rivières, sur une grande étendue de leur cours, sont bourrées de ces îles qui, lorsqu'elles sont en bonne condition, servent très-souvent de ponts flottants aux hommes et aux animaux. Ces masses végétales varient d'année en année d'épaisseur et de stabilité. Elles doivent leur origine aux joncs du lit qui arrêtent les débris flottants. Sur ces débris, des plantes poussentrapidement; entrelaçant leurs racines, elles composent un tout compacte qui dure ci.iq ou
six ans, après quoi l'île commence à se pourrir et disparaît dans un laps de quatre autres années. On comprend dès lors qu'il n'est pas prudent d'y mettre lepied quand laphase de décomposition a commencé. Des caravanes ont parfois payé de leur vie cette tentative.
Sur sa route, en un lieu appelé « Lougôoua », M. Cameron eut l'occasion d'observer pour la première fois une curieuse méthode de « priser » le tabac, méthode qui se pratique d'ailleurs dans presque tout l'Oudjidji. Au lieu de prendre la poudre sèche à la façon ordinaire, les gens portent leur tabac dans une petite gourde, et quand ils veulent se donner le plaisir d'une « prise »,ils remplissent la gourde d'eau, y laissent tremper quelques instants la feuille, pressent le jus et l'aspirent dans les narines, où ils le retiennent plusieurs minutes en se serrant le nez avec les doigts, ou au moyen d'une paire de petites pinces de métal. On peut se faire l'idée de ce qu'a d'horrible la dernière phase de l'opération.