CHAPITRE III
Le lac Tangan\ika. — Séjour à Kaouélé, capitale de l'Oudjidji. — Circumnavigation du lac. — Le Loukouga. — Les chasseurs d'esclaves. — Les villages du lac et les indigènes. — Kasengé. — Premiers renseignements sur le Loualaba.
C'est le 18 février 1874, quinze ans et cinq jours après sa découverte par Burton, que s'offrit aux yeux émerveillés de notre voyageur le grand lacTanganyika, dont la vaste nappe grise atteignait l'horizon, alors que les montagnes d'Ougoma avaient l'air de se confondre avec les nuages lointains.
« Le speclacle était grandiose. A l'ouest se dressaient les gigantesques montagnes d'Ougoma, tandis qu'à l'est la côte était couverte d'une épaisse végétation de roseaux d'un vert brillant. Ci et là des espaces libresmontraient des plages de sable jaune et des récifs en miniature rouge-clair, avec des palmiers et des villages bordant la rive. Des canots sillonnaient le lac en grand nombre; des mouettes, des plongeons et autres oiseaux animaient la scène, et dans le lointain des îles flottantes de hautes herbes ressem-
blaient à s'y méprendre à des navires sous voiles. » A Kaouélé, la capitale de l'Oudjidji, M. Cameron fut reçu avec empressement par les trafiquants arabes, et, après avoir recueilli les livres et les cartes ayant appartenu à Livingstone, il fit immédiatement ses préparatifs pour une circumnavigation du lac.
Les indigènes de Kaouélé sont une assez belle race d'hommes, ayant une réputation d'ivrognes et de voleurs, qu'ils méritent tout autant, mais pas plus, que leurs frères de la côte. Ils sont habiles forgerons et adroits pêcheurs et bateliers. Leurs vêtements se composent d'un unique morceau d'étoffe de fibres d'écorces teint de taches et de bandes noires et jaunes, imitant la peau de léopard, noué par deux coins et passant d'une épaule à l'aisselle opposée. Celte sorte du chlamyde laisse la moitié du corps parfaitement nu et, par la moindre brise, le découvre tout à fait. Leurs ornements spéciaux sont des colliers faits de tronçons merveilleusement blancs et polis de dents d'hippopotame. Ils portent aussi une profusion de sambos, de petites sonnettes et de bracelets. Les cheveux sont coupés et rasés par places, de manière à dessiner des ronds, des spirales, des zigzags étranges. Les hommes sont armés d'une lance.
Le chef principal, ou «mtémé » de l'Oudjidji, habite unvillage des monlagnes à quelque distance du lac, maischaquepetitdistrictestgouvernéparun«motoualé » ou chef, dont l'office est souvent héréditaire, et qui
est assisté de trois ou quatre « ouateko » ou anciens.
Pendant son séjour à Kaouélé, M. Gameron reçut, entre autres visites, celle de trois saltimbanques ou ménestrels, qui, dit-il, « parcouraient le pays à la façon des joueurs d'orgues italiens en Angleterre — et en France aussi, hélas ! — cherchant des oreilles à assourdir de leur horrible bruit ». Les artistes en question avaient pour instrument d'énormes crécelles faites de gourdes remplies de petits cailloux, dont ils se servaient pour accentuer leurs chants et leurs danses, et à l'aide desquelles ils produisaient un vacarme assourdissant.
La circumnavigation de notre explorateur sur le Tanganyika constitue une partie très-intéressante de son voyage, au point de vue géographique. Elle lui a permis de reconnaître quatre-vingt-seize cours d'eau qui se jettent dans le lac, sans compter les torrents et les sources ; mais il n'a découvert qu'une seule rivière, le Loukouga, qui en sortit. « Cette rivière va rejoindre le Lououa, qui, en quittant le lac Moero, est à l'altitude de 9 1 4 mètres, tandis que l'altitude du Tanganyika est à 823 mètres. Ainsi le Loukouga tombe dans le Lououa sans différence sensible de niveau et suivant un angle plutôt obtus, de façon que l'eau est repoussée par l'altitude du Lououa. Au confluent de ces deux grands cours d'eau, se trouve une grande île, Kalougouisi, qui divise le fleuve en deux parties, dont l'une a le sens du courant, tandis que
l'autre paraît aller plutôt en sens contraire 1 . » A Ras-Koungoué, situé sur le point le plus étroit du lac, là où cet immense amas d'eau n'a guère que 25 kilomètres d'une rive à l'autre, M. Cameron pénétrait sur une partie du lac qui n'avait pas encore élé explorée et où, à vrai dire, aucun blanc n'avait encore mis le pied. Dans celte région, quelques champs de blé, perdus au milieu des jungles, dénonçaient le lieu de retraite de pauvres fugitifs que les chasseurs d'esclaves avaient forcés de se cacher au loin. Cequi obligeait ces malheureux à traîner ainsi une existence misérable, c'était simplement le voisinage de villages plus forts ; ici, en effet, les plus forts s'emparent de leursvoisinsplusfaibles, afindeleséchangeraux marchands de l'Oiidjidji contre des produits alimentaires qu'ils sont trop paresseux pour faire pousser euxmêmes. L'esclave est la monnaie courante du pays. On livre un esclave pour 8 à 10 mètres de cotonnade ou pour une couple de chèvres.
Le village de Kingari, près de la rivière de Lououlouga, était de ceux dont les habitants font volontiers métier de chasseurs d'esclaves. M. Cameron obtint de le visiter, lise composait d'une réunion de huttes coniques et était entouré d'une épaisse palissade et d'un fossé. Une seule porte, à laquelle une planche glissante servait de pont-levis, y donnait accès. Au-
1. M. Stanley, a, depuis lors, contesté au Loukouga le rôle actuel de déversoir du lac, ainù qu'on le verra plus loin.
dessus de l'entrée, à chaque coin de la palissade, étaient deux espèces de toure'les, bien approvisionnées de grosses pierres pour jeter sur l'assaillant; la palissade était en outre blindée, jusqu'à une hauteur de plus de 2 mètres, de troncs placés en ligne horizontale, qui la mettait à peu près à l'épreuve de la balle. Un indigène se para de son costume de guerre en l'honneur de l'homme blanc. Ce guerrier portait une coiffure et un masque hideux de peau de zèbre ; il était armé de deux lances et d'un bouclier de bois de palmier haut de 1 mètre 70 centimètres sur 2.5 centimètres de large, et qu'il prétendait capable de résister à tous les chocs, ce qui ne l'empêcha pas de refuser de le soumettre à l'épreuve de la carabine de l'étranger.
Dans ces parages du grand lac, les hippopotames et les crocodiles sont en nombre immense ; il en est de même des singes. En poursuivant sa roule par eau, M. Cameron longea une falaise verticale, composée de grès et de marbre noir et blanc, qui laissait voir aussi une veine de houille d'une épaisseur de 4 à 6 mètres. Les hommes de la côte orientale ne s'y trompèrent pas; en l'apercevant, tous s'écrièrent d'une voix: « Makaa marikébou! » (Charbon à vaisseau ! )
Le Tanganyika a sa bonne part de superstitions ; nombre de ses caps, de ses criques, de ses îles sont le repaire d'une foule de mauvais génies redoutés des
L'AFRIQUE ÉQUATOIUALE. 31
indigènes ; aussi les guides du voyageur anglais se montraient-ils Irès-eflVayés delà témérité de celui-ci, qui ne se faisait aucun scrupule de mettre, quand bon lui plaisait, le pied sur ces dangereux domaines du diable.
A Makoukira, village à palissades et à fossés, sur la rivière du même nom, le chef se montra fort civil pour l'étranger blanc. Cet illustre personnage — nous parlons du chef — était oiut d'une épaisse couche de graisse. 11 avait sur la poitrine et sur le front une largeplaque de noir de fumée. Il était coiffé d'une espèce de tiare ornée de griffes de léopard, teintes en rouge à la racine, et pourvue d'une queue de gros crins blanchâtres. Une paire de tabliers de peau de léopard, quelques liens d'herbe jaune audessous des genoux, un anneau de verroterie aux chevilles et un chasse-mouche à manche chargé de verroteries complétaient son accoutrement ; en outre, toutes ses cicatrices de tatouage étaient relevées de noir de fumée. Ses femmes travaillaient avec ardeur à lui préparer du « pombé » (liqueur fermentée chère à tous les Africains). L'une d'elles en versa dans une calebasse en y ajoutant de l'eau chaude, puis, s'asseyant sur un escabeau, à côté de son noble époux, elle tint la calebasse sur ses genoux et présenta à son seigneur et maître un chalumeau dont il se servit pour humer le liquide, tout comme font, sur nos boulevards, les amateurs de boissons américaines à la glace.
Ln plupart des indigènes de ces parages ont le profil rég-ilier; le nez est romain, mais toujours avec les ailes écartées.
Sur le territoire d'Onfipa et d'Ouloungou, nos navigateurs virent plusieurs villages abandonnés, les habitants étant morts ou emmenés en esclavage. « Des établissements industriels sur le modèle de la mission franç-iise de Bogamoyo, dit M. Cameron, pour enseigner des métiers et la culture de la terre à ces pauvres gens, sembleraient la véritable voie à adopter pour une œuvre de propagande civilisatrice dans ce pays. »
Une remarque qui a sa valeur pour la géographie de cette partie de l'Afrique centrale : on nomme « tingi— tingi » les points herbeux à l'embouchure des rivières et ailleurs où l'herbe est trop épaisse pour laisser passer les embarcations, mais pas assez pour que les hommes y aient pied, et on leur donne le nom de « sindi » quand ces points peuvent porter un homme. C'est ainsi que la rivière située près d'Ougaga est appelée Sindi; mais, par cette même raison, ce nom est commun à d'autres rivières. Les indigènes vous disent, par exemple, que le Kiroumboué est tingi-tingi et un peu sindi.
Le village de Kasangaloua, dans le Kaoua — dont le sultan a nom Kongono — où M. Cameron mit pied à terre à l'extrémité sud du lac, est aux mains des Ouatouta, qui en ont chassé les légitimes possesseurs
L'AFRIQUE ÉQUATORTALE. 33
dans les montagnes. Tous les Ouatouta sont armés d'arcs et de flèches, de zagaies ou de lances, d'un hàlon noueux, d'une petite hache et d'un bouclier ovale de t m. 20 sur 60 centimètres. Même les petits garçons sont munis d'un lourd bâton. Ils sont trèsnoirs et vont complètement nus. Ils s'élargissent le lobe de l'oreille, comme font les Ouagogo, et y fourrent des morceaux de gourde et de bois ornés parfois de verroterie. Les femmes portent un petit tablier de peau, auquel elles opposent, par-derrière, une autre peau accrochée d'une manière fantastique; car, tandis que ce second tablier couvre le haut de la cuisse, il laisse absolument exposée toute la partie qui surplombe. « Ces « tabliers d'arrière », dit M. Cameron, sont taillés de manière à constituer des pans — décorés à l'occasion de verroterie — qui permettent une vue complète de ce qu'on pourrait les croire d'abord destinés à cacher. » La mode a partout ses bizarreries inexplicables ; peut-être, en somme, comme le remarque noire vovageur, ne faut-il voir qu'une affaire de mode dans cette étrange exhibition. Les individus qui peuvent se permettre ce luxe portent un gros chapelet de verrolerie de deux couleurs autour de la tête et un autre à la ceinture. Dans certains cas, les cheveux sont rasés au-dessous de ce chapelet de tête et on laisse ceux d'au-dessus pousser touffus. L'usage universel est de s'aiguiser les deux incisives supérieures centrales. 11 est des élégants qui
s'aiguisent toutes les dents el qui s'arrachent les deux incisives centrales inférieures.
Certains individus portaient des lances excessivement lourdes, à large tète et à hampe d'ébène, qui leur servent en général pour chasser l'éléphant. Les Oualoula vivent de chasse; ils s'établissent sans façon clans un village, en massncrant tout devant eux ; ils y restent jusqu'à ce qu'ils aient consommé tous les vivres de leurs victimes, puis ils mettent le feu aux huttes et vont recommencer le même jeu plus loin. La terreur qu'ils inspirent fait que, à leur approche, les habitants réguliers prennent la fuite, sans tenler la moindre résistance.
En quittant Kasangaloua, M. Cameron traversa le lac pour en remonter, du sud au nord, la rive occidentale. Les montagnes qu'il laissait au sud-ouest étaient taillées presque à pic, et de belles chutes d'eau se laissaient apercevoir au fond de leurs gorges sombres.
A Akalounga, l'un des plus grands villages qu'il eût encore rencontrés en Afrique, notre voyageur reçut la visite du chef, Miroro, vieillard fort âgé, à longue barbe blanche rasée à la lèvre supérieure et aux joues, qui fut fort émerveillé des carabines et des revolvers qu'on lui montra, et qui fit bon accueil à l'expédition.
Il y avait là un certain nombre d'esclaves arabes et d'Ouangouana venus pour commercer. Une remarque
que fît M. Cameron, c'est que bon nombre de femmes, comme à Kasangaloua, avaient aux seins un enfoncement à la place du mamelon. <r Je fus fort étonné, écrit-il, quand j'appris qu'elles se mutilent elles-mêmes ainsi par coquetterie. J'aurais cru l'opération trop douloureuse pour l'expliquer de la sorte ; je l'eusse plutôt prise pour un châtiment, et je conserve même encore des doutes à ce sujet ; je ferai remarquer, cependant, que c'était d'ordinaire les plus avenantes qui étaient ainsi déformées. »
A mesure qu'on avançait, on rencontrait, de distance en distance, des torrents et de petits cours d'eau qui se déversaient dans le lac; mais, outre ces nombreux affluents, M. Cameron croit que cette masse d'eau est encore alimentée par des sources nombreuses appartenant au lit lui-même. « Le pays, dit-il, est comme une immense éponge pleine d'eau. »
Les montagnes, dans cette partie, n'étaient pas très-élevées, et les villages étaient situés sur le versant opposéau lac. Le gibier étaitaboudant etmagnifique. Au delà de la rivière Rounangoua, le terrain s'élève, et des sommets boisés atteignent plus de 300 mètres de hauteur. Les gorilles prennent leurs ébats dans les rocs de la côte. Les indigènes prétendent que ces singes gigantesques se bâtissent tous les jours une nouvelle demeure.
Plus loin, la vue de terrains cultivés, de villages
sans palissade et de huttes semées dans toutes les directions, indiquait qu'on entrait sur un territoire plus paisible.
Entre autres particularités, de colossales toiles d'araignées se montraient sur les arbres comme d'immenses filets destinés à en défendre les feuilles ou les fruits. Mais les actives fileuses étaient moins à craindre que les moustiques ; contre cette abominable engeance, M. Cameron s'exhale en malédictions, bien justifiées par l'état dans lequel elle avait mis toutes les parties visibles de sa personne. C'est là aussi que, pour la première fois dans son voyage, il rencontra des raisins sauvages.
Les guides promettaient au voyageur de lui faire voir bientôt la décharge des eaux du lac, que n'avait pas vue Speke, et devant laquelle Livingstone avait passé sans la remarquer. Aucun Arabe de l'Oudjidji ne semblait avoir la moindre notion de cette issue. Le 3 mai, en effet, l'expédition arrivait devant le Loukouga. La rivière avait, à son entrée, près de 2 kilomètresde large, mais elle étaitobstruée par désherbes et des sables, à l'exception d'un chenal de 300 à 400 mètres de largeur.
Le chef du district vint voir M. Cameron et l'informa que la rivière était bien connue de ses hommes, qui voyageaient souvent plus d'un mois sur ses rives, jusqu'à un point où elle se jetait dans un grand lleuve, le Loualaba, et que, dans son trajet, elle
recevait le Louloumbidji et nombre de petits cours d'eau. Aucun Arabe, disait-il, n'avait descendu la rivière, et les trafiquants ne visitaient pas ce lieu; verroterie et étoffes se tiraient de l'Oudjidji.
L'intention de M. Cameron était de se frayer un passage à travers les grandes herbes pour descendre le Loukouga jusqu'au Lououa, mais, à son retour dans rOudjidji, il ne trouva personne qui voulût lui servir de guide.
De l'Oudjidji, notre voyageur expédia à Zanzibar son journal, avec les objets qui avaient appartenu à Livingstone; puis, dès qu'il eut réussi à obtenir des provisions, il retourna, à travers le lac, à Kasengé, point où Speke avait atteint la rive ouest du Tanganyika. Les renseignements qu'il avait obtenus sur le Loualaba étaient vagues et contradictoires. Les Arabes qui avaient connaissance du pays prétendaient que le Loualaba est le Congo l.
Au-dessous de Nyangoué, le Loualaba prend le nom d'Ougorouona et passe pour être, dans certains endroits, aussi large que le Tanganyika et rempli d'iles, sur quelques-unes desquelles vivent des populations de cinq ou six cents âmes. Hassan-ibn- Gharib disait avoir offert à Livingstone (qui avait refusé) de le conduire, moyennant 1,000 dollars, de
1. Cette opinion est aujourd'hui pleinement justifiée par la descente que M. St/inl^y a eti'ctué du fleuve jusqu'à sou embouchure, ainsi qu'on le verra plus loin.
Nyangoué au point où les navires arrivent. On assura aussi à M. Cameron qu'il pourrait se procurer à Nyangoué un grand canot avec lequel il pourrait faire tout ce trajet par eau. « C'était assez, ajoute celui-ci, pour mettre complètement à l'envers l'esprit le plus sain. »