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CHAPITRE III

La race Papouanc et les Malais. — Les Polynésiens. — Les migrations polynésiennes.

On peut dire de la Nouvelle-Guinée qu'elle est la terre par excellence de la race noire papouane, qui forme aussi la masse de la population de la chaîne de grandes îles qui s'étend à l'est jusqu'aux îles Fidji inclusivement. A l'ouest, on voit le nombre des noirs pnpouans diminuer graduellement dans les îles de l'archipel malais jusqu'à celle de Florès (ordinairement dans les parlies les plus inaccessibles), tandis qu'on peut ranger parmi leurs congénères les négritos des Philippines, les insulaires d'Andaman et certaines tribus des hautes terres de Sumatra, de Java et de la presqu'île de Malacca. A l'extrémité orientale de la Nouvelle-Guinée, toutefois, la côte, sur une étendue d'environ 250 kilomètres, et l'intérieur, jusqu'à une plus grande distance inconnue en allant vers l'ouest, sont occupés par une population d'aspect bien différent, provenant, croit-on, de la belle race polynésienne qui habite toutes les autres îles du Pacifique.

L'origine de ces deux races et leur parenté entre

elles ainsi qu'avec la race malaise proprement dite ont été le sujet d'une foule de conjectures. Chez chacune de ces races, on trouve de nombreuses divergences de types physiques, de mœurs et d'usages. Mais on a quelquefois attaché trop d'importance à ces divergences, et l'on n'a pas pris suffisamment en considération l'effet puissant, agissant encore à travers de longs siècles, de la différence de climat et de nourriture, ainsi que de celle des habitudes qui en résultent; de l'isolement et du mélange des races ; du degré de civilisation acquis par une tribu venant s'établir dans le pays, et des moyens ou de l'absence de moyens pour les nouveaux-venus de conserver cet état de civilisation dans leur nouveau séjour. A ces influences, on peut ajouter l'énorme facilité des migrations lointaines, volontaires ou involontaires, parmi les populations insulaires.

La majorité des écrivains éminents qui ont traité ce sujet ont soutenu qu'il existe une grande race « malaiso-polynésienne », d'origine asiatique, comprenant, comme le nom l'implique, les Malais de l'archipel indien et toutes les belles tribus polynésiennes du Pacifique ; ils soutiennent aussi que ces deux branches de la race sont séparées, comme le ferait un coin, par les races noires d'Australie, de la Nouvelle-Guinée et des îles adjacentes. Mais de plus récentes recherches ont passablement compliqué la question. La parenté des Malais et des Polynésiens

est contestée par M. Wallace, dont l'autorité en pareille matière ne saurait être méconnue. M. Wallace donne une description complète, telle que son longséjour parmi eux le mettait à même de la faire, de l'extérieur, du caractère et des mœurs des Malais, et — après avoir commencé par déclarer que les Polynésiens et les Papous sont proches parents les uns avec les autres — il signale la grande différence qu'il y a entre eux et les Malais. Le révérend S.Whitmee cependant, écrivant également après avoir acquis une longue connaissance des Polynésiens, leur applique toute la partie de la description que M. Wallace fait des Malais, et soutient avec une grande force d'argumentation que les ressemblances sont assez prononcées pour prouver une étroite parenté.

La différence est grande assurément entre l'état actuel de civilisation des Polynésiens et celui des Malais ; mais les premiers ont rétrogradé, comme cela ne pouvait manquer d'arriver dans de petites sociétés isolées, dépourvues pour la plupart de fer et des autres métaux, ainsi que de bétail et de presque tous les animaux domestiques. D'autre part, les peuplades de l'archipel Indien ont été en position de profiter des progrès de la civilisation en Asie et peutêtre de l'influence des Phéniciens et d'autres peuples de contrées de l'Ouest encore plus éloignées. M. Wallace fait remarquer le contraste que présente la tendance des Polynésiens à dépérir devant les Euro-

péens avec la résistance, plus grande sous ce rapport, des Malais; mais ceux-ci avaient été graduellement endurcis et préparés à soutenir le contact avec les Européens par des siècles de relations avec les races supérieures de l'Asie. 11 admet l'introduction d'un grand nombre de mot malais dans le langage de la Polynésie et (probablement) le mélange considérable de sang malais dans la race ; mais il nie que le premier de ces faits soit dû au second. Quelles que soient les différences de construction entre les deux langues, Vomis probandi semble ici retomber sur M. Wallace. Le docteur Meiuicke fait observer, comme preuve curieuse de la relation qui existe entre ces langues, que, tandis que la branche micronésienne de la race polynésienne ressemble aux Malais du nord des Philippines voisines, les Polynésiens du Midi ressemblent plutôt à la branche méridionale, qui est la branche principale de la race malaise.

Les différences qu'on peut observer entre les Papous de la Nouvelle-Guinée et les Australiens peuvent être dues en partie à la détérioration de cette dernière race, qui est peut-être aussi un spécimen plus pur d'une race noire primitive, envoyée, selon l'expression pittoresque du professeur Rolleston, « pour préparer les logements. » Mais les races avec lesquelles les Australiens paraissent avoir le plus d'affinité sont les races dravidiennes de l'Inde méridionale, et les langues de celte fraction du genre humain in-

diquent plutôt une origine septentrionale qu'une origine tropicale.

D'autre part, d'après le docteur Bleek, les formes papouanes de langage se rallient clairement à celles des races nègres tropicales de l'Afrique, et il trouve des traces de la même analogie dans les langues de la Polynésie. La conclusion qu'on pourrait en tirer, c'est que la race papouane s'étendait autrefois beaucoup plus loin qu'aujourd'hui à l'ouest, et qu'un élément papouan forme encore la base de la langue et de la population de la Polynésie. Il est dangereux d'attacher trop d'importance à l'argument fondé sur les langues, quand on ne connaît pas les circonstances qui ont amené le contact avec les autres races ; mais les physiologistes retrouvent aussi les traces d'un élément nègre assez loin à l'est dans le bassin du Pacifique, et M. Wallace déclare nettement que les Polynésiens sont simplement une variété transitoire, quoique bien établie, de la race papouane. La ressemblance extérieure du Papou avec le Nègre d'Afrique a été remarquée depuis longtemps, et le fait d'une analogie linguistique entre les deux races donne pleine raison à ceux qui ont toujours soutenu cette similitude, que les communications aient eu lieu par la voie de l'Inde ou par une a Lemuria » submergée aujourd'hui.

A une certaine époque^ on croyait généralement que non-seulement dans la Nouvelle-Guinée, mais

dans toutes les grandes îles de l'archipel Indien la population sauvage de l'intérieur appartenait à une race distincte de celle de la cote, et ces indigènes étaient désignés sous le nom d' « Alfuros » ou « Alfourous » \ Cette différence apparente de race peut être en général attribuée à la différence très- marquée de leurs conditions d'existence. Le docteur Beccari, dans son dernier voyage à la Nouvelle-Guinée, a cependant trouvé, dans les régions les plus éloignées au nord de l'île, une race parfaitement noire, avec les cheveux laineux et courts, les arcades sourcilières proéminentes, la racine du nez fortement déprimée, la poitrine large, le ventre protubérant et pendant. Quelques traits de ce type dégradé pourraient le rapprocher du type australien, mais il aurait plutôt de l'affinité avec les Aëtas des îles Philippines, peuplade négrite, sauvage, disséminée parmi la population malaise et ayant des mœurs semblables à celles des Papous.

L'origine de ces indigènes est une question de haut intérêt. D'ordinaire, contrairement aux Nègres d'Afrique, ils sont, autant qu'on peut le savoir, brachycéphaies, tandis que, au dire du docteur Beccari, « plus le Papou se rapproche du type nègre, plus il

1. Ce nom, qu'on retrouve encore dans la mer a" « Harafura», au nord-ouest de l'Australie, viendrait, suivant M. Windsor Earl, du portugais « alforria », affranchissement, déuotant le fait que ces habitants des montagnes étaient habituellement employés comme esclaves par leurs voisins plus civilisés.

est dolichocéphale » . Mais la forme du crâne, prise isolément, n'est pas un indice infaillible de la race, et le docteur Beccari a trouvé aussi de petites tètes rondes chez les « Nègres » de la Nouvelle-Guinée. On a suggéré que le négrite des Philippines peut avoir été modifié dans ce sens par le mélange d'un type mongol brachycéphale venu du continent voisin ; mais ce brachycéphalisme paraît être le caractère général du type négroïde oriental partout où l'on en rencontre les restes, de l'Inde au Japon. On peut ajouter à cela que M. d'Albertis rapporte que la race plus claire — et, suivant lui, supérieure — du haut cours de la rivière Fly, appartient au type dolichocéphale, tandis que les Papous plus foncés de l'embouchure de cette même rivière sont du type brachycéphale.

Dans son cours fait en 1861, (dont il a été publié un résumé), M. de Quatrefagesséparaitnettement la race Papoua des populations plus ou moins voisines et en particulier de la race Négrilo. Il montrait que cetle dernière, traversée et rompue par diverses invasions, ne présentait plus aujourd'hui que des témoins isolés, tandis que les Papouas ont été attaqués et pénétrés de la circonférence au centre et occupent encore une aire continue, autant que le permet leur habitat pélasgiquc.Le savant professeur signalait aussi les traces que les Nègres mélanésiens on t laissées ou envoyées en Polynésie, en Micronésie, dans les archipels indiens

et jusqu'à Madagascar. Mais il n'avait examiné que les Néo-Calédoniens et l'étude détaillée de la race était encore à faire.

Ce travail a été repris en collaboration avec M. Hamy dans la septième livraison des « Crania Elhnica ». Cette livraison, qui comprend la fin de l'histoire de la race papoua et presque toutes celles des races australiennes, a été pour M. de Quatrefages l'occasion d'une intéressante communication à l'Académie des sciences, le 23 décembre 1 878. L'auteur y fait ressortir que si la Nouvelle-Guinée est pour ainsi dire la terre classique de la race papoua, elle ne lui appartient pourtant pas exclusivement. Le rameau oriental des populations négrites, lesNégrito-Papous, y est juxtaposé aux Papouas et l'on suit leurs traces jusqu'à l'île Toud dans le détroit de Torrès. Au delà, un autre élément ethnologique se mêle progressivement à la race fondamentale et cet élément est emprunté à la Polynésie. Il paraît exister également dans l'archipel de la Louisiade. Il paraît manquer dans le grand archipel de la Nouvelle-Bretagne. Mais à part les îles Salomon,le mélange des sangs s'accuse dans toute la Mélanésie orientale de la manière la plus irrécusable. Dans quelques-unes des îles méridionales de l'archipel de Santa-Crux, la race polynésienne est même pure ou presque pure. A Vanikoro, au contraire, les Papous reparaissent à l'état de pureté. Les Nouvelles-Hébrides présentent des faits analogues.

290 NÈGitES ET PAPOUS.

« Il est évident,, dit M. de Quatrefages, que dans Test l'aire papoua a été envahie par les Polynésiens venus du dehors. Les choses se sont-elles passées de même à l'ouest de la Nouvelle-Guinée, là où la race noire qui nous occupe confine à l'aire malaise et où l'on constate des mélanges correspondant à ceux que je viens de signaler? On peut, il me semble, répondre affirmativement pour un certain nombre de cas. Mais, d'autre part, on sait quelesNéo-Guinéens de l'ouest, surtout ceux des environs de la baie Mac-Cluer, sont d'intrépides pirates dont les prahos vont porter la terreur jusqu'aux Muluques. 11 est donc îbrl possible que la race se soit étendue dans cette direction par voie de conquête et d'émigration. Les Papouas ont atteint l'extrémité opposée de la Polynésie, la Nouvelle-Zélande.

« Les migrations volontaires ou accidentelles n'ont pas seules causé la dissémination des Papouas : l'esclavage a contribué à ce résultat. Sans nous arrêter à ce qui se passe à l'ouest de la Nouvelle-Guinée, rappelons que Haie a vu des Polynésiens ameneravec eux des esclaves noirs. C'est ainsi sans doute que quelques représentants de cette race étaient parvenus jusqu'à l'extrémité orientale de la Polynésie, bien avant l'arrivée des Européens. M. Pinart a extrait d'une ancienne tombe de l'Ile de Pâques un crâne qui a montré à M. Iiamy les caractères les plus accusés de la race papoua. L'indice horizontal est de GG,3G; le vertical de 106,25.

« Ainsi, la race Papoua, soit par sa force d'expansion propre, soit par suite d'accidents de diverse nature, a atteint en tout sens les dernières limites du monde maritime, dont elle occupe pour ainsi dire le centre. »

Le Nègre océanique, la part faite de l'intervalle considérable de temps et de distance qui le sépare nécessairement de son frère d'Afrique, a de nombreux points de frappante ressemblance avec ce personnage bien connu. Il montre les goûts artistiques qui caractérisent même le Bosjeman dégradé. Il a le rire de l'Africain, ce rire grimaçant et à gorge déployée; et, quoiqu'il soit féroce et cruel, il est susceptible de s'amender sous l'empire de la discipline. Plusieurs de ses coutumes sont semblables à celles de l'Afrique orientale, notamment l'habitude de se faire de ses cheveux une coiffure compliquée et de les teindre diversement, de se percer la cloison du nez, de se limer les dents, de se faire des cicatrices qui remplacent le tatouage usité chez les races moins foncées ; la croyance aux sorciers, aux présages, à la magie ; l'extraction de maladies sous la forme d'animaux, de morceaux de bois, etc., et les diverses pratiques qu'on retrouve en Australie pour éprouver le courage des jeunes gens.

L'aspect particulier de la chevelure desPapous (de longues boucles frisées en spirales séparées, puis ramassées en un énorme tampon) a été remarqué de-

puis longtemps, cl l'on a supposé — à tort, croyonsnous, — que cette sorte de coiffure était due à des agrégations irrégulières des follicules ; or, il est curieux que Marion, au dix-septième siècle, et Bligh, après lui, aient observé la même chose dans la Tasmanie, où les indigènes, s'ils sont alliés à la race australienne, ont aussi une forte infusion de sang papouan qu'ils ont reçu probablement de la Nouvelle- Calédonie ; ajoutons que ces premiers Tasmaniens avaient, dit-on, beaucoup de ressemblance avec les insulaires d'Andaman.

M. Wallace paraît disposé à penser que le tampon de cheveux sur la tête est un signe d'une race mêlée ; on le trouve chez les tribus demi-nègres qui fréquentent Aden, et Prichard a donné la description et le dessin d'un tampon porté par les Gabusos du Brésil, race croisée d'indigènes américains et de Nègres africains, lequel a une frappante analogie avec le tampon des Papous. Cette race est évidemment une race très-mêlée. Le docteur Muller a observé chez elle non-seulement de nombreuses nuances de couleur, mais des formes variées de crânes et de traits rappelant le Malais, l'Européen et le Nègre ; souvent aussi le long nez crochu et la physionomie juive fortement accentuée qu'a remarqués plus d'un observateur et qui est la forme typique qu'on voit dans leurs « karouars » ou images des ancêtres. Nous pouvons en tout cas présumer, avec le docteur Beccari, que,

chez Je Papou, sur l'élément nègre, il s'en est greffé un autre qui le met, comme l'Australien, en rapport plus immédiat avec l'Asie, M. Beccari, en effet, découvre chez le Papou du nord de la Nouvelle-Guinée une notable infusion de sang indien, due à une immigration antérieure de plusieurs siècles à l'occupation de Java et des îles voisines par les Hindous. Il est d'avis que cette immigration passa par les Moluques, où il en voit des traces dans des noms, des traditions, des usages divers.

Ce fait a un rapport curieux avec une the'orie récemment reproduite, que cette contrée a été le point de départ d'une grande migration polynésienne. Il y a vingt-cinq ans, M. J.-R. Logan a conclu de l'identité de nombreux noms dans les îles de Timor et de Céram avec ceux de la Polynésie, qu'au moins un flot d'émigration partit de l'île deHalamahéra ou Gilolo, d'où il a pris le nom de « Sawaii » (signifiant « petite Java »), lequel reparaît sous cette forme ou sous les formes connexes de Hawaii ou de Hawaïki, dans les îles Samoas, dans les îles Sandwich et dans la Nouvelle-Zélande. Il y a certainement plus lieu de croire que la population, ainsi que l'ancienne civilisation de la Polynésie, a suivi cette route que de supposer, comme l'ont prétendu quelques auteurs, que la langue sanscrite, et sans doute aussi par conséquent les nations ariennes, ont pris naissance sur le continent pacifique, maintenant submergé. Cette

conclusion est corroborée par la probabilité de l'origine également asiatique des premiers habitants de l'ouest de l'Amérique.

Dans son intéressant mémoire lu, le 1 1 mai 1877, à la séance publique annuelle de la Société d'acclimatation, M. de Quatrefages, dont on connaît le savant travail publié sous le titre de les Polynésiens et leurs Migrations, a présenté sous une forme à la fois claire et concise le résultat de ses précédentes études sur cette question si curieuse des migrations en Polynésie. L'éminent professeur se range nettement à l'opinion « mise hors de doute par la science moderne », selon ses propres expressions, que le peuplement des terres polynésiennes est le fait d'une vaste colonisation ayant eu son point de départ dans l'archipel malais.

« A une époque encore indéterminée, dit M. de Quatrefages, mais qui ne peut être de beaucoup antérieure à l'ère chrétienne, la Polynésie était à bien peu près déserte. Quelques accidents de mer avaient jeté sur les côtes de la Nouvelle-Zélande des Nègres papouas, formant alors des tribus clair-semées et peu nombreuses. La même cause avait amené quelques Micronésiens à teint foncé aux Sandwich et clans le nord des Pomotous. Mais les grands archipels, les Tongas, les Samoas, les Marquises, Taïti, étaient inhabités.

« A la même époque flonssait dans les grandes

îles centrales de l'archipel malais et entre autres à l'île Bouro, une race mélisse à la formation de laquelle avaient concouru des éléments divers, mais où prédominait le sang blanc. Cette race belliqueuse, entreprenante, familiarisée avec tous les hasards de la mer, a envoyé des colonies, d'un côté, jusque près des côtes de la Chine, de l'autre, jusqu'aux Philippines. Au temps dont nous parlons, Bouro devint le point de départ d'un courant d'émigration qui se porta d'abord au nord-est et envoya probablement quelques rameaux en Micronésie. Mais la majorité des émigrants se dirigea vers le soleil levant. Un petit nombre, inclinant bientôt au sud-est, gagna l'extrémité orientale de la Nouvelle-Guinée, où leurs descendants ont été récemment découverts par le capitaine Moresby. Le gros de l'émigration dépassa les îles Salomon et se scinda en trois branches : la première gagna l'archipel des Samoas, la deuxième celle des Tongas, la troisième descendit jusqu'aux îles Viti (Fidji).

« Comme je l'ai dit tout à l'heure, les Samoas et les Tongas étaient désertes. Les Vitis, au contraire, étaient en partie occupées par des Nègres papouas. Malgré la différence des sangs, les deux races vécurent d'abord en paix. Mais, au bout d'un temps indéterminé, la guerre éclata ; les Malaisiens furent vaincus. Forcés de s'expatrier, ils gagnèrent l'archipel le plus voisin, celui de Tonga. Trouvant la

place prise par des compatriotes qu'ils avaient sans doute perdus de vue, ils les attaquèrent, et, cette fois, ils remportèrent la victoire. Ils en usèrent comme l'ont fait en Europe les conquérants du moyen âge. Au lieu d'expulser ou d'exterminer les vaincus, ils attachèrent à la glèbe la masse de la population tout en conservant des honneurs dérisoires aux descendants des chefs venus directement de Bouro à Tonga. »

De ces chefs vaincus, quelques-uns préférèrent l'exil à la déchéance. Montant sur leurs canots comme avaient fait leurs ancêtres, ils allèrent à la recherche d'autres terres. L'un d'eux, nommé Oolaïa,, se dirigea droit à l'est et, poussé un peu vers le nord, vint aborder à Noukahiva aux îles Marquises ; cet événement se passait vers le commencement du cinquième siècle de notre ère. C'est là que Porter devint l'ami de Gattanévva, et qu'il put recueillir la généalogie de ce chef, soixante-sixième successeur d'Ootaïa. Pendant ce temps, le groupe malaisien établi aux Sarnoas se développait en paix et envoyait en tout sens des colonies. L'une d'elles découvrit Raiatéa, puis Taïti et les autres îles de la Société. Une expédition partie de son sein alla disputer les Marquises aux descendants des compagnons d'Ootaïa. D'autres, vers le commencement du septième siècle, peuplèrent le nord de l'archipel des Porno tous.

« Là ne devait pas s'arrêter l'expansion des Taïliens, continue M. de Quatrefages. Vers l'an 1207,

c'est-à-dire pendant que Philippe-Auguste préludait à la bataille de Bouvines, un chef samoan, nommé Karika, découvrit Rarotonga, la plus grande des îles Harvey ou Manaïas. Associé à Tangiia, célèbre voyageur taïtien, il colonisa cet archipel, où la race taïtienne ne tarda pas à prédominer. Les Manaïas devinrent, à leur tour, un centre actif d'émigration. Deux colonies allèrent peupler le sud des Pomotous; vers 1270, au temps de notre Philippe le Hardi, l'une d'elles atteignit les Gambiers, qui forment l'extrémité sud-est de la Polynésie. Mais, de toutes ces expéditions, la plus importante de beaucoup fut celle qui conduisit les habitants de Rarotonga à la Nouvelle-Zélande. C'est aussi celle dont nous connaissons le mieux l'histoire, grâce surtout aux chants historiques recueillis et traduits par sir Georges Grey \ un des hommes qui ont le mieux compris et pratiqué les devoirs imposés à l'Européen civilisé en lutte avec des sauvages. »

En résumé, d'après M. de Quatrefages, qui s'appuie sur Cook, La Pérouse, Porter., Moriner, Dumont d'Urville, Haie, Remy, Gaussin, Bruat, Lavaud et autres, la race polynésienne partie de Bouro s'est d'abord développée dans les archipels de Tonga et de Samoa, d'où elle a rayonné ensuite en divers sens.

] . Polynesian Mythology and Ancient Traditional History of the New Zealand Race, 1855.

L'un de ces essaims a rencontré Taïti, où s'est formé un second centre, dont les colonies ont atteint, au nord, les Sandwich, au sud, les Manaïas. Ces dernières îles ont été la troisième grande station de la race et ont peuplé tout le sud de la Polynésie, depuis Râpa à l'ouest jusqu'à la Nouvelle-Zélande. Toute cette œuvre de colonisation a occupé un laps de mille à onze cents ans.

« Dans ce long et multiple voyage, ajoute encore l'éminent ethnologue, la race polynésienne est restée remarquablement semblable à elle-même, et a gardé une homogénéité qui a frappé tous les voyageurs. Le langage lui-même, cet élément si mobile, si changeant, surtout chez les peuples sauvages, s'est conservé ici d'une manière étrange. La langue primitive, le grand polynésien, comme l'appelle Grawfurd, n'a engendré que des dialectes si peu différents les uns des autres, que les habitants de Samoa et de l'île de Pâques s'entendent presque à première vue l. Mai', le Taïtien qui accompagnait Cook pendant le troisième voyage du grand navigateur, put, en arrivant à la Nouvelle-Zélande, soutenir une discussion théologique avec les Maoris. »

Les Malaisiens de Bouro se sont, on le voit, parfaitement acclimatés en Polynésie.

1. Marenhout, Voyage aux îles du grand Océan. — Gaussin, Du BialecAe de Taïti, de celui des îles Marquises, et, en général, de la langue polynésienne.

La croyance générale en une différence très-prononcée entre les Papous et les Polynésiens ne s'écarte pas beaucoup, au point de vue pratique^ de l'opinion de M. Wallace, qu'ils sont des variétés de la même race, avec une large infusion dans l'un et l'autre cas d'un élément étranger, et à un degré différent de civilisation. Ils diffèrent assurément, et d'une façon bien tranchée, sous le double rapport de la physionomie et du caractère ; et sur les divers points où ils sont en contact, comme dans les Nouvelles-Hébrides, ils sont en hostilité acharnée les uns contre les autres. En même temps, il existe de nombreux points d'étrange ressemblance ; souvent, d'ailleurs, les différences elles-mêmes sont bien plutôt l'indice de degrés fort inégaux de civilisation que de véritables dissimilitudes de race. L'identité remarquable des dialectes de la langue polynésienne, dans des îles disséminées sur une vaste étendue, comparée au grand nombre et à la diversité de langues parmi les Papous (langues qui sont, dit-on, dans la proportion d'une par chaque cinq milliers d'individus), ne sert qu'à indiquer un état plus élevé de civilisation.

Le caractère hospitalier des Polynésiens, qui contraste avec la manière barbare dont les Papous traitent les étrangers, ne prouve rien de plus; voyez les Anglais eux-mêmes : un bien grand nombre de siècles ne les sépare pas encore du naufrageur du pays de Cornouailles, et du grossier paysan carin-

thien. Le Papou est ordinairement dépourvu de l'instinct de la décence ; d'autre part, ses femmes sont plus modestes que les Polynésiennes, qui, dans leur état naturel, connaissent à peine la pudeur en tant que vertu. L'habileté que les Polynésiens déploient dans la navigation et le goût qu'ils montrent pour la mer sont cités souvent comme des traits qui les distinguent des Papous, et l'on a même remarqué que la race papouane ne se rencontre que dans les îles d'un accès facile à de timides marins en venant de l'Asie; cependant, les Fidjiens et les habitants papouans des îles Kei sont également renommés chez leurs voisins non Papous comme constructeurs de bateaux. D'autre part, il ne faut pas oublier que les Néo-Guinéens de l'ouest, surtout ceux des environs de la baie de Mac-Cluer comme le faisait remarquer plus haut la citation de M. de Quatrefages, s'adonnent à la piraterie sur une assez grande échelle, trait de mœurs qui, pour ceux-là au moins, n'indique assurément pas une répugnance générale pour la mer et les entreprises maritimes.

La pratique du cannibalisme, quoique répandue davantage et, à vrai dire, presque universelle chez les Papous, n'a pas été rare chez les Polynésiens. Elle parait ordinairement conserver les traces d'une origine religieuse, même quand les indigènes s'y livrent, comme dans les îles Fidji, par pure préférence. D'un autre côté, elle a quelquefois été in-

connue, même dans les contrées où, ainsi que dans les îles Sandwich, la coutume des sacrifices humains a été très-répandue. D'autres fois, elle a eu son origine, comme probablement à la Nouvelle-Zélande, dans le manque de vivres ; mais il y a quelque exagération à soutenir, comme le fait le docteur Foley \ que l'anthropophagie était d'un usage général parmi les anciennes races de l'Europe avant l'introduction du bétail. Elle est souvent pratiquée comme un signe de triomphe sur un ennemi, et quelquefois, en Australie, comme marque de respect à l'égard d'un proche parent ; mais on a vu souvent du cannibalisme là où il n'y avait autre chose que la simple coutume de faire cuire la tête d'un ennemi, ou de soumettre à une préparation le corps d'un ami, dans l'unique but de les conserver.

L'organisation politique et sociale des Polynésiens est bien plus avancée que celle des Papous ; elle fait fortement présumer une origine asiatique, et l'usage de la circoncision, généralement limité aux Polynésiens et à quelques-unes des peuplades papouanes qui subissent leur influence, est un trait frappant de différence. La fameuse institution polynésienne du « tabou » se trouve chez l'autre race, qui a, en outre, en commun avec les Polynésiens, de nombreux usages

1. Quatre années en Océanie : Histoire naturelle de Vhomme et des sociétés qu'il organise, pur Antoine-Edouard Foley. Paris,

coïncidant d'une façon remarquable avec ceux de diverses tribus de l'Inde, de l'Assam et du Birman. La « chasse aux têtes », qui fait la passion des Papous, se retrouve chez les Dyaks de l'archipel et les Koukisde la frontière du Birman. Gomme les Mismis du nord-est de l'Inde, qui sacrifient aux esprits de la montagne et de la forêt, le Papou redoute le « naroudji » — espèce de roi des Aulnes, qui habite dans les nuages au-dessus des arbres et emporte les enfants — et d'autres esprits de la forêt et des rochers de la mer ; et, comme les Nagas de l'Assam, il est esclave des présages et des phénomènes physiques.

Sous le rapport du goût artistique et poétique, et en général sous le rapport de l'activité intellectuelle, le Papou est peut-être le plus avancé des deux. En effet, à la Nouvelle-Guinée, il est souvent loin d'être tout à fait sauvage. Aujourd'hui, les insulaires du détroit de ïorrès travaillent volontiers pour les pêcheurs de perles, et se font aimer de ceux qui les occupent. Sur la côte occidentale, ils sont depuis des siècles en communication avec les commerçants malais et autres, et les prédicateurs mahométans ont exercé une certaine influence sur eux. Dans quelques-unes des îles voisines de Kei et d'Arou, il existe de régulières communautés chrétiennes dirigées par des missionnaires hollandais ou indigènes. L'île de Salouatti est gouvernée par un radjah malais, qui recrute ses troupes sur les côtes adjacentes de la Nouvelle-Guinée.

Les esclaves de ce chef, ainsi que ceux des autres radjahs des îles voisines, sont ordinairement enlevés sur la côte sud-ouest ; ces expéditions, jointes aux exactions tyranniques de leur suzerain, le sultan de Tidore, peuvent bien expliquer en partie la a férocité implacable » des insulaires de la grande île à l'égard des étrangers qui tentent de débarquer chez eux.

Pour tout ce qui concerne l'agriculture, les Papous de la Nouvelle-Guinée sont souvent de niveau avec les Polynésiens- Ils ont le même sentiment de leurs droits à la propriété du sol : les tribus, même les plus, sauvages, qui vivent du produit du sagouier non cultivé, se partagent rigoureusement la forêt entre elles. Chaque village cultive une portion de la terre qui se trouve alentour; souvent les montagnes sont plantées en terrasses jusqu'à une assez grande hauteur, et les jardins situés au bas sont soigneusement irrigués et entourés de haies.

Dans quelques villages de la côte sud-est, une partie de la population se compose de pêcheurs, et le reste cultive le sol ; ils échangent entre eux leurs produits, sans se mêler du travail les uns des autres ; il se fait avec l'intérieur un certain commerce de produits végétaux, de coquilles, etc. ; il y a aussi un commerce de cabotage, qui se fait à l'aide de canots. Il se peut que les ancêtres des Papous aient apporté d'Asie les traditions de l'agriculture, ou qu'ils les aient reçues de quelque ancienne migration polyné-

sienne ; mais on en peut reconnaître la source originelle d'après ce fait, que presque tous les fruits et les légumes qu'ils cultivent sont indigènes à l'Asie et non au Pacifique.

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