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CHAPITRE IV

Types de Nco-Guinéens. — Habitations. — Coutumes.

Le voyageur russe Micklukho Macklay, parti de Saint-Pétersbourg, en octobre 1870, avec une mission scientifique de son gouvernement pour l'Océanie, et qui en deux fois (la seconde en 1876) a passé de longs mois dans la baie de l'Astrolabe sur une partie jusqu'alors inconnue de la côte septentrionale, nous fournit de curieux détails sur la manière de vivre des Papous. Il parle avec enthousiasme de leurs mœurs simples et affables, et déclare qu'ils gagnent à être connus. Il a donné aux îles de la baie le nom d' « archipel des Satisfaits » ; en un mot, il a fait revivre (pour lui-même au moins) l'idéal du noble sauvage, si tristement tombé en discrédit à notre prosaïque époque. Mais, si M. Moresby semble plus d'une fois partager cet avis, nous sommes, nous, fort en peine de trouver la moindre poésie dans l'existence journalière du gentilhomme papou. Il se lève de bonne heure et frissonne sous son misérable abri, jusqu'à ce que le soleil se montre. Ensuite, « il traîne en longueur son déjeuner et son cigare » et, ce qui est plus

difficile à concevoir, sa toilette. En un mot, il tue le temps d'une façon ou de l'autre jusqu'au soir, où ses femmesreviennent fatiguées de leur journée de travail sursa plantation. Son dîner se compose principalement de légumes, variés de temps en temps par de la viande de chien ou de porc, du poisson, des lézards, des coléoptères, des insectes de toute sorte ; un tiers d'eau de mer se met dans le pot-au-feu en guise de sel. Comme il est épicurien, il fait d'ordinaire son dîner lui-même ; et, après avoir servi les moins bons morceaux à ses femmes et aux enfants, il mange le reste à part avec ses amis du sexe fort.

Les femmes, raconte-t-on, ne sont pas maltraitées, quoiqu'elles fassent tous les travaux pénibles et qu'elles soient sur un pied tout à fait inférieur à celui sur lequel vivent les femmes chez la race plus claire. On leur apprend avec soin l'art de balancer le corps en dehors des hnnches en marchant; ce qu'elles font surtout lorsque les hommes sont présents. « Il suffit d'une simple touche de la nature pour révéler la parenté qui unit le monde entier. »

Les enfants sont choyés, surtout par le père, qui leur sculpte des joujoux, ce qui est un trait commun chez les sauvages. Ils commencent de bonne heure à prendre part aux travaux de la journée, et il n'est pas du tout rare de voir un bambin de quatre ans s'occuper du ménage et courir au-devant de sa mère pour lui prendre le sein. Par suite de cet allaitement pro-

longé et de la dure existence que mènent les femmes, les familles sont très-peu nombreuses.

On trouve deux types de maisons : l'une consiste en une construction en forme de grange, ayant quelquefois 150 mètres de long, et renfermant plusieurs familles. Elle est pourvue d'une large vérandah, ou galerie, sous l'abri de laquelle ces familles passent une grande partie de leur temps, et elle est décorée de sculptures et d'autres ornements, ainsi que des crânes des ennemis entre autres trophées. Ce type de maison se rencontre à Bornéo, ainsi que chez lesMismis de l'Inde. D'autres habitations sont construites, à la mode malaise, sur pilotis, au-dessus de l'eau quand c'est sur le littoral, mais aussi, dans l'intérieur, sur des terrains secs. Il s'en bâtit encore dans des arbres, jusqu'à 15 et 20 mètres de terre.

Dans la presqu'île orientale, les villages sont bien disposés, et la rue est scrupuleusement tenue propre, comme c'est d'ailleurs également le cas chez les sauvages des îles Salomon. Les maisons, faites de bois, sont solidement construites; elles sont quelquefois surmontées d'un étage ; le toit, ayant tantôt la forme creusée d'une selle, est fait avec des feuilles de palmier nipa. Elles sont peintes et décorées de dessins représentant des animaux; aux murs sont appendues des armes et des dents de crocodiles et de sangliers. On allume du feu au-dessous de la place où Ton couche, afin de se garantir de l'humidité, et d'éloi-

gner les moustiques par la fumée. Là on trouve, comme dans les îles du Pacifique, la « marea » ou édifice public destiné aux cérémonies et à la réception des hôtes ; l'entrée en est interdite aux femmes et aux personnes soumises à un deuil.

L'usage du bétel est limité principalement, mais non exclusivement, à la race claire, comme l'usage du tabac l'est à la race foncée. Les indigènes que Torrès décrivait, en 1606, comme <r soufflant de la chaux dans un tuyau pour aveugler leurs ennemis », et ceux que Gook vit « faire sortir d'un petit tuyau quelque chose qui brûlait comme de la poudre », ne faisaient, de l'avis de M. Gill, que fumer du tabac ; mais le lieutenant Modéra dit que c'est un mélange de chaux, de cendres et de bois, et qu'on l'emploie pour faire des signaux.

Une chose curieuse, c'est le peu de rapports qui existent entre tribus voisines les unes des autres. Le capitaine Moresby nous raconte que l'usage de l'arc et des flèches, qui est général à l'ouest, cesse tout à coup à l'est de la baie de Redscar, près du point où commence le territoire de la race claire, et on ne le trouve ni d'un côté ni de l'autre de la presqu'île orientale; mais il reparaît sur la côte septentrionale, à l'ouest de la baie de l'Astrolabe, parenviron 146°de longitude (Gr.). En outre, plusieurs tribus, dont les voisins possèdent depuis longtemps des instruments de fer, ignorent complètement l'usage de ce métal.

Les outils dont se servent les Néo-Guinéens répondent merveilleusement à leur destination. Us fabriquent des couteaux avec des os de casoar et quelquefois avec des os humains, et aussi avec le bambou. A l'aide de leurs haches, faites d'une pierre dure ou d'une coquille épaisse(tridacna),ils abattent des arbres, taillent et unissent de grandes planches de près de 1 mètre de large. Pour l'ethnologue, cette occasion d'étudier un exemple vivant de l'âge de la pierre est d'un grand intérêt. Ils recueillent avec empressement les morceaux de fer à cercler ; mais leurs haches sont supérieures aux hachettes ordinaires du commerce.

Il est évidemment difficile de tracer une ligne de démarcation rigoureusement fixe entre le Papou et le Polynésien ; et môme quelques-uns des écrivains qui, comme le docteur Meinicke, voient de notables différences physiques entre eux, soutiennent qu'il n'y a pas deux races dans la Nouvelle-Guinée. La plupart des voyageurs qui sont entrés en communication avec la population peu foncée de la presqu'île orientale croient qu'elle provient d'immigrants qui ont repoussé les aborigènes au loin dans l'intérieur ; mais M. d'Albertis fait judicieusement remarquer qu'on n'est pas encore en position d'établir de doctrines sur ce point, et qu'il est même possible que cette race au teint clair ait été poussée de l'ouest dans la position qu'elle occupe aujourd'hui. Autant que le justifient les observations auxquelles il a pu se livrer,

il croit que la population plus foncée qu'il a trouvée dans l'intérieur est parfaitement identique à celle des côtes orientales et bien supérieure aux « Papous », d'une nuance plus sombre.

Cependant, sur le littoral, la race au teint clair paraît être, à certains égards, une race dégradée, comme le fait aurait pu se produire par suite d'un contact antérieur avec une population papouane. Les idiomes de ces indigènes sont nombreux et distincts ; les hommes sont souvent nus ; ils ont la cloison du nez percée, et ils ne sont pas circoncis : autant de caractères particuliers aux Papous, bien que quelques Polynésiens aient « abandonné » la circoncision. Ils ont l'étrange usage d'immoler un chien en signe de ratification de l'amitié, usage qui règne aussi sur la côte septentrionale (papouane). D'autre part, leurs femmes sont plus indépendantes qu'elles ne le sont d'ordinaire chez les Papous. L'instinct scientifique n'est pas non plus inactif chez eux ; car plusieurs indigènes vinrent mesurer avec des cordes, faites de plantes fibreuses, une des embarcations anglaises chargées de relever la côte, et ils s'en allèrent enchantés deremporter ces intéressants renseignements. Le capitaine Moresby dit qu'ils sont cannibales ; mais les maxillaires qu'il a vus pouvaient bien, pour le plus grand nombre, être des reliques de famille ; car la mâchoire est conservée précieusement chez les Papous non-seulement comme un trophée enlevé à

l'ennemi, mais aussi comme le souvenir d'un ami. Cette dégradation de la race polynésienne quand celle-ci se trouve en contact avec la race papouane est très-facile à observer aux îles Salomon et aux Nouvelles-Hébrides, où les deux races empiètent l'une sur l'autre ; cependant, même dans ces îles, on voit les Polynésiens se tenir généralement à part et garder leur aversion habituelle pour leurs voisins les Papous. Ces belles îles sont demeurées peu connues jusqu'ici. Le recrutement qu'on y fait de travailleurs, maintenant qu'il est organisé sur de meilleures bases, leur sera probablement d'un grand avantage, car le retour fréquent d'indigènes ayant habité les colonies anglaises tendra à adoucir la sauvagerie naturelle de la populalion, aggravée par les atrocités dont elle a été victime.

Non- seulement dans ces îles, mais bien loin au nord et à l'ouest dans toute l'étendue des groupes des Radak et des Carolines, la manière de se conduire des indigènes montre trop bien le traitement qu'ils attendent des Européens. Par contre, ils savent parfaitement apprécier un traitement différent, et l'exemple d'un navire en bon ordre et d'un équipage bien discipliné rend service au pays que pareil navire et pareil équipage représentent. C'estce que démontre clairement le livre intéressant de M. C.-F. Wood 1J

t. A Yachting Cruise in South Seas, by C. F. Wood. London,

où Ton trouve de curieuses esquisses d'un genre de vie et de mœurs qui disparaissent rapidement et qui par conséquent, comme l'auteur le pense avec raison, méritent bien qu'on en garde note.

La coutume dont nous venons de parler de sacrifier un chien en signe d'alliance et d'amitié paraît être générale, dans la partie orientale au moins de la Nouvelle-Guinée et dans les îles voisines. La première fois que le fait se présenta pour les marins du Basilisk, l'intention fut mal interprêtée par eux. On était à l'entrée du « détroit de la Chine », au milieu d'un groupe d'îlots dont les habitants semblaient montrer des dispositions peu pacifiques. Deux ou trois canots pleins de combattants étaient venus d'un air trèsmenaçant à la rencontre de l'embarcation du lieutenant Mourilyan; mais la résolution et le sang-froid de cet officier avaient imposé aux sauvages, et, au lieu d'attaquer, ils finirent par se consulter entre eux. Quelques-unsretournèren tau rivage etrevinrent immédiatement rapportant un de ces maigres chiens-loups qui infestent leurs villages. Ils grimpèrent alors aux flancs du Basilisk, et leur chef, qui portait le chien dans ses bras, lui brisa la tête sur la dunette avant que personne eût pu l'en empêcher. Aussitôt tous les indigènes, montésà bord en même tempsque l'homme au chien, changèrent d'allures et se montrèrent trèsdésireux d'entamer de bons rapports en faisant leurs bizarres saluts habituels. Malheureusement la colère

de l'officier de quart et des officiers subalternes lut telle,, à la vue de la dunette d'un bâtiment de la marine royale ainsi souillée, que les sacrificateurs du chien furent immédiatement chassés du navire et leur victime jetée par-dessus bord à leur suite.

« J'étais alors dans ma cabine, dit le capitaine Moresby qui raconte cet épisode, et je fus fâché d'apprendre ce traitement sommaire, car je pressentais que le rite en question avait sans doute une signification religieuse dans l'esprit de ceux qui l'avaient accompli, ou qu'il était destiné à sceller entre nous des liens d'amitié. Je me rendis donc tout de suite à terre sur un point où une foule compacte était à se consulter tumultueusement autour du cadavre du chien. Nos signes amicaux furent compris et je reçus si bon accueil, que mon compagnon et moi nous n'hésitâmes pas à nous rendre au village avec nos nouveaux amis.

« Ceux-ci, ajoute le narrateur, étaient peints d'une façon si extraordinaire, qu'ils ressemblaient plutôt à des singes qu'à des hommes. Ils avaient autour des yeux des cercles noirs qui leur dessinaient comme des lunettes; uns joue et la moitié du menton étaient peintes en blanc, et l'autre moitié et le nez en noir. »

Un vieil indigène prit le commandant anglais par la main et la foule les suivit pendant une couple de kilomètres à travers des plantations de cannes à sucre et des jardins plantés de melons, de laros et d'igna-

mes, mêlés de palmiers et d'arbres fruitiers, jusqu'au village, gentil groupe d'habitations admirablement placées au pied d'une haute chaîne de collines et sur le bord d'un rapide ruisseau. Beaucoup d'arbres forestiers, restés debout sur le terrain défriché, avaient acquis des proportions gigantesques. Une grande maison de conversation, de 18 à 20 mètres de long, occupait le centre du village, et autour d'elle sur un terrain battu, étaient groupées les habitations à toiture en forme de selle. Ces mêmes indigènes, qui avaient amené M. Moresby et son compagnon dans leur village, ne voulurent pas les laisser pénétrer dans leur logis, et celasans cause appréciable, attendu que leurs femmes faisaient partie de la foule. En présence de ce refus, les étrangers s'appuyèrent contre un arbre et firent signe qu'ils avaient soif. Aussitôt on leur apporta du lait de coco frais.

Dans une autre circonstance, sur la côte nord-est, une centaine de naturels, sans armes, vinrent à la rencontre des voyageurs, le premier en tête portant dans ses bras le chien destiné au sacrifice et les autres un cochon, les jambes passées dans une perche de bambou. Une fois en confiance, ils prirent le chien par les pattes de derrière, suivant la coutume, et lui brisèrent le crâne contre le bordage du canot, puis, hélant une pirogue qui passait, ils envoyèrent le corps de la malheureuse bote à bord du Basilisk, où, par les ordres du commandant, il fut reçu avec tout le

respect voulu. « Gela fait, dit M. Moresby, ils m'offrirent le cochon, en retour de quoi je leur donnai une hachette; mais, à la façon dont ils accueillirent ce cadeauje vis qu'ils n'avaient pas grande idée de l'usage auquel il pouvait servir. »

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