CHAPITRE V
Les indigènes de l'île de Teste et des lies voisines de la pointe orientale de la grande terre.
A l'ile de Teste, une des îles du groupe situé à la pointe orientale de la Nouvelle- Guinée, le Basilisk fit une station un peu prolongée, qui fournit à son commandant l'occasion d'étudier de près les naturels. Celui-ci les représente comme ressemblant beaucoup aux indigènes de la baie de Redscar et de Port-Moresby, points de la côte méridionale de la terre ferme situés beaucoup plus à l'ouest. Ils sont plutôt cuivrés que noirs et ont l'air intelligent. Leur village, contenant environ 300 âmes, est à 3 ou 4 kilomètres du rivage. « Les maisons, dit le capitaine Moresby, sont grandes et propres; ce sont de simples châssis de bois recouverts de chaume. Je ne saurais mieux en donner l'idée qu'en les représentant comme un grand panier renversé placé sur des perches de 6 pieds de haut, le panier ayant 40 pieds de long sur 12 de large, avec un plancher placé à 4 pieds au-dessous du bord, proprement recouvert de nattes. Nous trouvâmes là des traces du culte des mauvais esprits, ce que nous n'a-
vions vu nulle part auparavant. Ces gens possédaient de laides petites idoles, sculptées sur des bâtons et des bols de bois dur, qui, nous donnèrent-ils à entendre, avaient une grande puissance. Ces objets étaient tous à la garde des femmes, lesquelles se refusaient obstinément à rien échanger avec nous, tandis que les hommes nous eussent donné tout ce qu'ils possédaient pour nos étoffes rouges et nos couteaux, sauf une exception toutefois : les ornements faits avec les os des ennemis tués. Ces ornements se composaient de bracelets de mâchoires humaines, et comme nous examinions ces objets, ils nous firent comprendre qu'ils avaient mangé leurs premiers possesseurs. Les crânes de ces infortunés étaient appendus en grand nombre dans le village. »
En général, d'ailleurs, la confiance des indigènes était assez promptement gagnée. Quand le Basilisk approcha pour la première fois de la pointe de la Nouvelle - Guinée, des canots de toutes les dimensions, partis des villages de la baie et des îlots voisins, se montrèrent et vinrent rôder à quelque distance du navire. Il y en avait une vingtaine de grands. Les individus qui les montaient étaient armés de lances et de tomahawks de pierre. De temps à autre ils donnaient quelques coups de rames, comme pour se rapprocher, mais le cœur leur manquait toujours, et à la -moindre alerte ils s'éloignaient en toute hâte. Quatre d'entre eux, cependant, formant l'équipage
d'un des plus petits canots, se risquèrent à venir recevoir, au bout de leurs pagaies, les présents qu'on leur offrait. Puis ils se rapprochèrent de plus en plus, et le plus hardi, encouragé par les signes d'amitié qu'on lui faisait, grimpa lentement l'échelle ; mais, une fois sur le pont, il s'arrêta court, comme frappe d'épouvante. « Alors, raconte le capitaine Moresby, d'une main il se serra spasmodiquement le nez entre l'index et le pouce, et de l'autre il fit simultanément le même geste sur son nombril. Supposant que ce pouvait être là une forme de salutation, nous répondîmes tous de la même manière. La scène était d'un haut comique, mais l'effet fut instantané : l'air effaré de l'indigène disparut pour faire place à un véritable ravissement et sa confiance fut complète. » Enchantés de leur découverte, les officiers anglais coururent se poster aux échelles, et renouvelant à qui mieux mieux le geste fascinateur, ils eurent bientôt fait monter à leur bord la bande tout entière.
Chaque nouvel objet qu'ils apercevaient jetait ces naïfs enfants de la nature dans une surprise extrême. Ainsi ce fut avec la plus grande difficulté qu'on parvint à leur persuader d'approcher des moutons qui étaient à bord ; ils croyaient évidemment avoir devant eux des bêles féroces. Un de leurs grands amusements était de regarder les Européens manger. Assis en cercle, ils considéraient ce spectacle avec des rires interminables, se communiquant entre eux leurs im-
pressions et imitant, évidemment pour s'en moquer, l'emploi que les hommes blancs faisaient de la fourchette et du couteau. Ils acceptaient avec empressement, sous forme d'échanges, tout ce qui venait du navire. Pendant un moment les chapeaux à cornes faits avec de vieux journaux eurent près d'eux un grand succès. Quant aux images, ils ne les comprenaient guère, tout en les acceptant cependant. Mais ce qu'ils ambitionnaient surtout, c'étaient les fragments de fer à cercler, et à partir de ce moment ces morceaux de fer devinrent l'étalon monétaire pour les échanges ; car sur ce point de la grande île, les naturels, contrairement à leurs compatriotes de la baie de Redscar et d'autres points encore, appréciaient la valeur du fer. Dans la plupart de leurs villages on trouvait, en effet, soigneusement conservés, de grands clous et des boulons effilés, objets qu'ils tiraient probablement des îles orientales du groupe de la Louisiane, théâtre de plusieurs naufrages.
Les indigènes de cette partie de la côte sont, dit M. Moresby, une race petite et cuivrée, aux cheveux crépus qu'ils relèvent en une masse droite, haute de quelque 30 centimètres ; ils ont beaucoup de ressemblance avec ceux de Port-Moresby. Ils peignent leur personne d'une façon hideuse au moyen de couleurs noires et blanches et se parent de coquilles, de lambeaux d'ëcorce et de feuilles de palmier. Ils aiment à orner leurs coiffures de plumes de casoar
et d'oiseaux de paradis, et, comme les insulaires de Teste, ils portent en bracelets les os des ennemis qu'ils ont dévorés. Quelques uns des hommes avaient le corps noirci avec un mélange de charbon et d'huile de coco ; c'est leur manière de porter le deuil d'un parent. « Ils paraissaient bien traiter leurs femmes, dit le commandant anglais ; ils les laissaient venir librement à nous et prendre part aux échanges. »
Ces dames, d'ailleurs, ainsi qu'il arrive assez souvent dans notre beau pays de France, se montraient, généralement dans les marchés, plus difficiles à contenter que leurs époux. M. Moresby cite particulièrement à ce propos les femmes de l'île qu'il appelle « l'île Hayter », « plus laides, dit-il, qu'il est possible de le dire, avec leurs cheveux coupés ras, leur peau noircie, leur bouche défigurée par l'usage du bétel. »
Ces insulaires de l'île Hayter, soit dit en passant, avaient de magnifiques armes en pierre polie, une pierre verte dure, à grain très-fin, admirablement emmanchée. Ces civilisés d'un autre âge témoignèrent un profond dégoût pour les mets raffinés de notre civilisation européenne; les viandes cuites, les pigeons et les conserves de l'état-major du Basilisk ne réussissaient qu'à leur faire faire d'horribles grimaces. En revanche, la peau blanche des européens les frappait d'admiration, et dans leur familiarité enfantine ils ouvraient les gilets et les chemises de leurs hôtes pour se rassasier de cette étonnante vue.
LA NOUVELLE-GUINÉE. 32 i
La coutume qu'ont les indigènes de se peindre la peau, se retrouve dans toutes les îles avoisinant la grande terre. Au groupe d'Entrecasteaux, les matelots du Basilisk s'étaient fait une grande popularité, et sans doute un grand renom artistique par la manière toute magistrale dont ils couvraient de peintures bizarres au goudron et au rouge les corps de leurs noirs amis qui montaient à bord. Les fortunés personnages ainsi badigeonnés devenaient à terre des objets d'admiration et d'envie, qui faisaient bientôt affluer sur le pont du navire une foule compacte d'aspirants aux honneurs de cette décoration d'un nouveau genre et à la portée de tout le monde.
Dans une de ces circonstances, les marins artistes furent, sans le vouloir, la cause d'une subite alarme chez leurs clients, en courant tout à coup larguer une voile. Les pauvres sauvages, pris de peur soudaine devant ce remue-ménage, se précipitèrent dans leurs canots, se bousculant et s'écrasant pour s'éloigner au plus vite. Une fois à 100 brasses du navire, voyant qu'on ne leur avait voulu aucun mal, ils revinrent avec le même empressement, riant eux-mêmes à gorge déployée de leurs vaines terreurs. Au bout de quelque temps, on reconnut qu'aucun des indigènes qui avait des bracelets de canne ne voulait se laisser peindre. Interrogés, ils en donnèrent l'explication en faisant comprendre qu'ils portaient le deuil d'un des leurs. Plusieurs officiers allèrent visiter le village de
la tribu. Il était situé à environ 450 mètres au-dessus de la mer, au sommet d'une colline, et était entouré de cultures. Les étrangers, toutefois, ne furent pas accueillis avec grande cordialité. Les femmes demeurèrent cachées, et les hommes montrèrent des signes non équivoques de satisfaction quand leurs visiteurs se retirèrent.
Le sifflet à vapeur de la machine fut, dans une autre occasion, le signal d'une panique qui se termina aussi fort gaiement. C'était à l'île de Teste, dont nous avons déjà parlé. Le lieutenant Smith, qui faisait des relevés hydrographiques, avait pris à la remorque de lapinasse quatorze ou quinze canots indigènes, à l'extrême joie des propriétaires, qui ne se lassaient point de pousser des cris d'admiration. Tout à coup le sillet à vapeur se fait entendre, et voilà la consternation la plus grande qui fait place chez les remorqués à leur allégresse première. Toutefois, ils ne tardèrent pas à se convaincre qu'on ne leur voulait point de mal, et ils tirèrent partie de cette fausse alarme pour se donner à eux-mêmes un plaisant spectacle. Une fois arrivés à terre, ils réunirent leurs femmes sur le rivage, et par leurs signes ils demandèrent qu'on fît jouer de nouveau le formidable sifflet. On se prêta à leur fantaisie, et ce fut alors chez les femmes un effarement et une débandade qui eurent pour résultat d'amuser énormément leurs facétieux époux.
Des paniques analogues se renouvelèrent naturellement plus d'une fois dans le voyage d'exploration du Basilisk. Ainsi en fut-il encore à la baie de la Découverte, échancrure de l'île « Hayter », qui fait face à la pointe est extrême de la Nouvelle-Guinée, dont elle est séparée par le fameux « détroit de la Chine » — tous noms nouveaux donnés par le capitaine Moresby. Les embarcations du Basilisk avaient été réunies sur ce point pour faire l'exercice à feu,, et les indigènes, groupés sur le rivage, examinaient curieusement ce spectacle. Au premier feu de peloton, la terreur de l'assistance n'eut plus de bornes; tous décampèrent au plus vite. Le village entier perdit la tête, et les habitants, s'emparantà la hâte de leurs objets les plus précieux, gagnèrent les bois. Toutefois, quelques femmes plus braves que le reste, ou simplement peut-être plus curieuses, voyant qu'il ne leur arrivait rien de fâcheux, demeurèrent et assistèrent jusqu'à la fin aux exercices des canots. Des signaux d'amitié et quelques présents achevèrent de convaincre ces courageuses filles noires d'Eve la blonde — tous nos peintres ont fait d'Eve une blonde — des intentions pacifiques des étrangers. L'exemple fit des prosélytes; les hommes revinrent peu à peu de leur alarme, et, avant la fin du jour, ils avaient réoccupé leurs domiciles.
Ces indigènes se montrèrent plus tard très-familiers.
« Ils ressemblaient, dit M. Moresby, à ceux que nous avions déjà vus sur cette côte. Us entouraient parfois le navire au nombre de trois ou quatre cents. Les canots ici sont faits de trois troncs de cocotiers ou davantage, réunis ensemble et effilés aux extrémités. Quelques-uns ont au centre une petite plateforme pour mettre au sec les vivres et les marchandises; mais la plupart n'en ont pas et la vague passe librement par dessus. En règle générale, ces gens faisaient leur commerce honnêtement. Notre système était d'attacher au bout d'une corde un fragment de fer que nous jetions dans un canot. Les hommes de ce canot touchaient successivement chacun de leurs articles avec ce fragment de fer jusqu'à ce que nous fissions un signe de consentement; alors, ils détachaient joyeusement le morceau de fer et attachaient à sa place le cochon, les ignames ou les ornements vendus, qui étaient aussitôt remontés à bord. Nos matelots, quand nous étions à terre, se mêlaient librement à eux et partageaient avec eux leur repas du soir, un menu d'ignames et de légumes, auquel on ajoutait quelquefois du porc assaisonné de cocos hachés et cuits dans de grandes terrines de terre. Ce menu, où l'on se servait de charmantes petites cuillers découpées dans une coquille de nacre, n'était pas à dédaigner. Les femmes, généralement, présidaient au festin, et les hommes paraissaient ravis de voir les enfants recevoir leurs parts dans de petites
tasses de noix de cocos ; en somme, tout leur ensemble montrait qu'ils traitaient bien leur progéniture. »
« Il ne faut cependant pas croire, ajoute plus loin l'officier anglais, que nos hommes fussent laissés à la merci des naturels ; car on ne doit jamais se fier aux sauvages. Les embarcations étaient toujours gardées et toutes les précautions prises pour un ralliement facile en cas de besoin. »
La nécessité de recourir aux armes ne se présenta d'ailleurs qu'une fois. C'était sur la côte nord de la grande île, vers le 8e degré de latitude, sur un point désigné sur les anciennes cartes par le nom d' « île Richie », bien que la terre prise pour une île par d'Entrecasteaux soit la côte même de la Nouvelle- Guinée, ainsi que s'en est assuré M. Moresby. Le Basilisk venait mouillera un demi-mille du rivage en face d'un village considérable, quand un grand tumulte se manifesta chez les habitants assemblés en armes et en grand nombre. Le lendemain, le capitaine descendit dans son canot avec cinq hommes pour essayer d'entamer des rapports amicaux. Mais les dispositions, évidemment hostiles, des sauvages, l'obligèrent à s'éloigner. Le jour suivant, un détachement envoyé à terre pour faire du bois fut entouré par une troupe furieuse et ne dut son salut qu'aux secours qui lui arrivèrent juste en temps opportun du navire. Un seul coup de fusil, d'ailleurs, tiré sur le chef des
agresseurs, et qui transperça son bouclier sans même atteindre sa personne, suffit pour mettre toute l'armée noire en fuite, ce qui donna amplement le temps aux Anglais de regagner leurs embarcations.
L'effet des coups de fusil a été partout le même dans cette expédition âuBasilisk. Ainsi, la cérémonie de prise de possession par le capitaine Moresby, au nom de l'Angleterre, du groupe d'îles situées en face de la pointe orientale de la Nouvelle-Guinée, commença par amuser fort les indigènes réunis sur le lieu ; mais quand le pavillon britannique, hissé au sommet d'un cocotier dépouillé de ses branches feuillues et improvisé mât pour la circonstance, reçut le salut militaire du détachement de matelots débarqué tout exprès, les pauvres insulaires frappés d'épouvante, déguerpirent à toutes jambes et allèrent se cacher le plus loin possible des terribles hommes blancs qui portaient avec eux le tonnerre.
Nous venons de voir ce que sont les canots des indigènes à la pointe orientale de la Nouvelle-Guinée ; mais, comme il est facile de s'y attendre, le mode de construction varie dans les différentes régions du vaste littoral de la grande île. Au détroit de Torrès, les embarcations n'ont pas ce caractère primitif de radeaux; ce sont de vrais canots, d'assez grande dimension même. Ils sont faits d'un seul tronc d'arbre creusé, auquel sont ajoutées desfargues ou bordages supplémentaires reliés avec des cordes de fibres de
cocotier et auxquels se rattachent une pièce d'avant et une d'arrière. Ils sont pourvus extérieurement de très-longs espars, avec une plate-forme de chaque côté, sur laquelle sont fixées des cages d'osier pour contenir les armes. Ils portent sur des perches mobiles deux voiles de nattes et ont fréquemment à l'avant une courte perche au haut de laquelle se balance un bouquet d'herbes. Ces canots sont ornés de peintures à l'ocre et de dessins enlevés au feu. Ils ne sont pas à dédaigner autant qu'on pourrait le supposer.
Le chant maori, qui raconte l'histoire de3l'expédition manaïenne qui alla dans les premières années du quinzième siècle coloniser la Nouvelle-Zélande, décrit en détail les embarcations des émigrants et montre que les Polynésiens étaient déjà à cette époque d'habiles constructeurs.
« C'étaient, dit en parlant d'elles M. de Quatrefages, autant de doubles pirogues formées par la réunion de deux longues pirogues simples unies par une plate-forme, solide sur laquelle s'élevait une cabine dont le toit pouvait porter un observateur. On sait quels éloges tous les navigaleurs ont donnés à ces embarcations. Cook les déclare très-propres aux voyages de long cours. A coup sûr, elles étaient bien supérieures aux caravelles deChristophe Colomb. Les grandes pirogues de Taïti armées en guerre portaient plus de cent quatre-vingts guerriers ou rameurs. »
Les canots de guerre à la baie de la Découverte (Nouvelle-Guinée) orientale étaient fort remarquables, au dire du capitaine Moresby, et ils étaient soigneusement gardés sous des abris entre les maisons. Ils avaient de Jô à 18 mètres de long et étaient creusés dans un seul arbre, avec une sorte de plancher en treillis. Les extrémités étaient ornées d'une proue et d'une poupe mobiles très-élevées, grotesquement sculptées et peintes, et au haut desquelles flottaient des plumes de casoar ; aux bordages étaient appendus des chapelets de petits coquillages blancs.
Sur la côte nord de la grande île de la baie nouvellement baptisée du nom de « Collingwood », la pinasse à vapeur qui faisait le relevé de la baie se vit surveillée par un grand nombre de canots, ne contenant pas moins de trente ou quarante hommes chacun, et dont l'officier commandant la pinasse ne jugea pas prudent de se laisser approcher de trop près. Les indigènes de ces parages sont d'ailleurs d'un aspect peu engageant. Noirs, sales, complètement nus, et de nature farouche, ils menaçaient de leurs lances quand on cherchait à les approcher. Tout le long de cette côte, les habitants des grands villages semblaient plus civilisés que ceux des petits. Ils avaient sans doute prospéré en raison des meilleurs sites qu'ils avaient choisis.
« A la baie de Collingwood, écrit M. Moresby, les gens nous regardaient avec un étonnement si mani-
feste et ils tenaient entre eux de telles consultations sur notre compte, que nous restâmes convaincus que, comme leurs voisins de cette côte, ils n'avaient jamais vu d'hommes blancs. »
Hâtons-nous de dire que si, sur certains points, la population se montra d'humeur peu hospitalière pour les marins du Basilisk, ce fut l'exception. En général, ces sauvages, auxquels on a fait une réputation souvent aussi noire que leur peau, étaient de simples et bonnes créatures. Parmi eux, ceux du cap Est, pointe la plus orientale supérieure de la fourche qui termine la grande île à l'est, méritent une mention particulière.
« La côte que nous longions depuis plusieurs milles, dit le capitaine Moresby, offrait un paysage luxuriant et splendide. Au village du cap Est, où nous descendîmes, les naturels vinrent au-devant de nous en grand nombre, et, nous entourant comme l'eût fait une bande de joyeux enfants, ils nous conduisirent à leur village, où des nattes furent étendues à notre intention sous de grands cocotiers. Ils examinèrent ensuite minutieusement nos chapeaux et nos chaussures, s'émerveillant de chaque chose, surtout de nos peaux blanches. Les jeunes femmes, qui étaient d'un extérieur assez agréable et qui avaient des mains et des pieds charmants, prenaient à ce spectacle un intérêt particulier. Nous décorâmes quelques-uns des jeunes enfants de bandes d'indienne rouge, ce qui
nous valut une popularité immense ; toutes les mères nous entourèrent alors en nous tendant leurs bébés cuivrés aux yeux noirs. Nous prîmes part à leur souper et retournâmes au navire en déclarant les habitants du cap Est les plus aimables sauvages que nous eussions jamais rencontrés. »
Le Basilisk, en poursuivant sa route, fit une série de haltes auprès de villages aussi agréables que celui dont il vient d'être question, tous habités par des gens>ussi doux, aussi affables. « Que de fois, dit encore le commandant, me suis-je surpris à comparer la saleté et la misère qu'on rencontre si souvent dans le prolétariat anglais avec l'abondance et la propreté qui frappaient nos regards à chaque pas dans cette grande île de l'Océanie où les pelites maisons de canne sont construites dans des vallées riches comme l'Éden, où l'homme n'a qu'à aller à un jet de pierre de son habitation pour trouver toutes les nécessités de sa simple existence. Ces sauvages possèdent, de par la munificence de la nature, la noix de coco, le fruit de l'arbre à pain, le citron, l'orange, le sagou et ils cultivent l'igname , le taro, la banane et nombre d'autres racines ou fruits qui nous paraissaient d'un goût excellent, mais dont nous ignorions les noms. Ils sont grands pêcheurs et grands commerçants ; ils passent d'une île à l'autre dans de grands canots de 40 à 50 pieds de long creusés dans un tronc d'arbre, avec des bordages maintenus
par des courbes de bois et rattachés par des liens de canne. Ils se servent d'une grande voile ovale en natte et la manœuvrent si habilement, que, quand nous les rencontrions à la mer et que le Basilisk filait ses 5 nœuds, ils nous contournaient à leur gré et qu'il n'était pas toujours facile de les empêcher de nous aborder. Qu'est-ce que ces peuplades ont à gagner à la civilisation? En réfléchissant au sort des autres races aborigènes, quand elles arrivent en contact avec les blancs, je me sentais disposé à souhaiter que les heureuses demeures des habitants de cepays n'eussent jamais été vues par nous ! »