CHAPITRE VI
La côte sud et la côte nord. — La baie de Milne. — L'île Lesson et se^ habitants. — Les naturels de la baie de Humboldt.— M. Mkkluklio Macklay au gult'e de l'Astrolabe.
Le Basilisk avait étudié hydrographiquement toute la portion orientale des côtes delà Nouvelle-Guinée, il lui restait à examiner une longueur de quelque 300 milles à vol d'oiseau de la partie ouest de la côte septentrionale.
Nous avons signalé plus haut les différences principales qui existent entre la côte nord et la côte sud de la grande île. Au nord, il ne se trouve pas de barrière extérieure de récifs et les côtes, au lieu d'aller en s'abaissant vers la mer, sont à pic. Les montagnes arrivent généralement jusqu'à la mer et la bordent en falaises au pied desquelles on trouve 50 brasses d'eau. En règle générale, la ligne entière n'est que peu échancrée et n'offre que peu de ports, mais en revanche un certain nombre de mouillages. Du cap Est au cap Crétin, distance de 300 milles., elle présente une série de grands caps s'avançant de
30 à 60 kilomètres dans la mer, avec des baies profondes dans les intervalles.
À 20 milles à l'ouest du cap Est l'expédition anglaise trouva un bon mouillage, ce qui permit à son commandant d'explorer le pays d'alentour. « Les indigènes, écrit M. Moresby, avaient évidemment entendu parler de nous par leurs compatriotes de l'Est, car ils nous accueillirent joyeusement et nous apportèrent un grand nombre de porcs, dont un suffit par son volume pour le dîner de tout le navire. Avec quelques compagnons je descendis à terre et, après avoir grimpé les collines escarpées jusqu'à une hauteur de 2,000 pieds, j'eus une vue entière de la baie de Milne, qui s'étendait à leur base méridionale. Le sol d'une rive à l'autre était bien cultivé et arrosé de nombreux cours d'eau, et à l'ouest nous pouvions voir de grandes montagnes se découpant dans l'atmosphère limpide à une distance peut-être d'une centaine de milles. »
C'est en poursuivant son voyage à l'ouest que le capitaine Moresby rencontra plus tard, vers le 148e degré de longitude ouest (Gr.), cette tribu hostile dont nous avons parlé, où il dut faire usage de sa carabine, et qui valut au site le nom de « baie des Traîtres ». A une vingtaine de milles plus au nordouest, le Bctsilisk atteignait l'île de Longuerue, de d'Entrecasteaux, à l'entrée sud du golfe Huon, point à partir duquel la ligne côtière a été tracée plus ou
moins exactement par les anciens navigateurs. « Notre travail était virtuellement achevé, écrit alors l'officier anglais, mon grand désir était comblé; à l'Angleterre revenait l'honneur d'avoir relevé la dernière étendue considérable de côte inconnue du inonde habitable et complété l'œuvre commencée par Dampier vers 1 (399 et continuée par d'Entrecasteaux un siècle après. »
Le commandant du Basilisk n'en poussa pas moins des reconnaissances à partir de ce dernier mouillage jusqu'au golfe de l'Astrolabe, c'est-à-dire sur un développement de littoral de 400 kilomètres. Les vallées et les flancs de montagnes du golfe Huon sont bien habités et couverts de palmiers et de belles fougères arborescentes. Les vallées paraissent arrosées par de nombreux torrents de montagne. Nombre de canots vinrent entourer hardiment le navire anglais et proposer en vente des écailles de tortue, des yams et des cocos. Ils apportaient aussi des chiens ; mais les malheureuses bêtes ne furent pas sacrifiées.
a Ces indigènes, dit le capitaine Moresby, étaient de couleur brun-foncé avec des nez aplatis et des cheveux un peu laineux. Ils se rapprochaient plus du type nègre qu'aucun de ceux que nous avions vus auparavant. Ils nous parurent avoir déjà connaissance des hommes blancs, et ils n'avaient aucune hésitation à monter à bord. Leurs canots étaient d'une construction différente de ceux que nous connaissions
déjà. Le gréement extérieur, au lieu d'être un lourd espar aussi long que le canot, courant le long du bord et soutenu à chaque extrémité, était ici un espar léger soutenu seulement au centre à une distance du canot calculée pour faire contre-poids. »
A la hauteur du golfe de l'Astrolabe s'étend une ceinture d'îles volcaniques situées à une distance variable de 20 à 50 milles de la côte de la Nouvelle- Guinée. L'une d'elles, l'ile Lesson, que longea le Basilisk, avait un cratère en activité ; cette île est très-peuplée. Les habitants vinrent en grand nombre autour du navire, très-désireux de se procurer des morceaux de fer ; leur coiffure était étrange. Leurs cheveux, qu'ils avaient laissé pousser aussi longs que des cheveux de femme, étaient introduits dans une sorte de cage conique de canne qu'ils dépassaient par le haut en boucles frisées. Cette cage, qui n'avait pas moins de 30 centimètres de longueur, était ornée de plumes et de coquillages et se portait à l'occiput, avec lequel elle faisait angle droit, ce qui lui donnait l'apparence d'une corne. Ces insulaires, à la peau cuivrée très-foncée, avaient l'air très-intelligents, et étaient d'ailleurs gais et affectueux.
Ce n'était pas par ces qualités que brillaient les naturels de la baie de Humboldt. Ces sauvages, turbulents., tapageurs, armés d'arcs et de flèches formidables, semblaient vouloir faire le siège du Basilisk. Comme on les connaissait de réputation pour leurs
attaques soudaines, l'équipage reçut l'ordre de se tenir sur la défensive et en armes. « Chose singulière, remarque k capitaine Moresby, plus nous approchions du pays habité par la race malaise propre dans la Nouvelle-Guinée, moins les indigènes de la côte se rapprochaient du type malais. Ceux de la baie de Humboldt sont presque noirs, avec des cheveux tendant à être laineux et le nez et les lèvres se rapprochant du type nègre. Les femmes avaient peu d'ornements ; elles portaient le ti-ti ou jupe courte de tissu d'herbes. Les hommes, qui étaient nus, avaient sur leur personne une profusion d'ohjcts de parure barbares, parmi lesquels surtout une espèce de plastron décoré de dents de sanglier posées à plat et cousues sur un treillis de canne orné lui-même de graines rouges brillantes, ensemble qui produisait un bel effet. Une ou deux fois, il faillit y avoir bataille parmi les hommes des canots ; les arcs étaient tendus, les lances se brandissaient au milieu de cris furieux et nous eûmes toutes les peines du monde à mettre le holà. Dans une circonstance, un homme avait cédé du sagou pour une quantité de fer plus minime que sa tendre moitié ne le jugeait convenable et, sans autre forme de procès, la dame saisit sa pagaie et en fit pleuvoir à cœur joie des coups aussi drus que possible sur les épaules et la tête du malheureux époux, au grand amusement d'ailleurs des amis du pauvre homme. »
Les maisons aussi sont de type différent de celles de la portion orientale de l'île. Elles sont de forme conique, et le toit descend jusqu'au sol.
Non loin de là, sur l'île de la Providence et un peu plus à l'ouest sur le rivage même de la grande île, flottait le pavillon hollandais. Les habitants de la côte sont des Malais purs, descendants de ceux qui ont refoulé les aborigènes dans l'intérieur. Le radjah de Salouatti est le chef suprême de toute cette pointe de la Nouvelle-Guinée.
Sur sa route de la Nouvelle-Guinée à Siugapore, le Basilisk relâcha à Amboine, où se trouvait alors (juin 1874), et dans un fort triste état de santé, M. Micklukho Macklay, le voyageur russe dont il a été question plus haut. M. M. Macklay venait de passer dix-huit mois au milieu des populations de la Nouvelle-Guinée, au golfe de l' Astrolabe. Il put donner au commandant anglais un certain nombre d'éclaircissements et de renseignements utiles sur les mœurs des indigènes. M. Moresby n'avait rencontré de tombeaux que deux fois — «à la baie de la Découverte et à l'île du Squelette. Que pouvait-on bien faire des morts ? M. M. Macklay lui apprit que les indigènes enterraient leurs morts dans les maisons que ceux-ci avaient habitées, et qu'au bout de six mois ils les exhumaient et en suspendaient le crâne, moins le maxillaire inférieur, qui était conservé comme ornement. Toutefois, il faut se rappeler qu'à l'extrémité
est de l'île les crânes vus par l'expédition anglaise suspendus dans les habitations étaient complets et que les mâchoires dont étaient faits les bracelets portés par les hommes étaient positivement indiqués par ceux-ci comme ayant appartenu à des ennemis bel et bien tués et mangés par eux.
Les observations de l'explorateur russe corroboraient généralement d'ailleurs celles du capitaine Moresby et tendaient à prouver que les Papous menaient en somme une existence tranquille — les hommes péchant, chassant, construisant des canots et fabricant des armes, et les femmes cultivant le sol, portant les fardeaux et s'occupant du ménage. M. Micklukho Macklay ne signalait ni guerres ni combats, ce qui semblerait indiquer que ces braves gens apprécient la vie et y tiennent. L'engagement, d'ailleurs si promptement terminé, des officiers du Basilisk avec la bande de la « baie des Traîtres» est, il ne faut pas l'oublier, un fait complètement isolé dont on ne saurait tirer de plus graves conséquences qu'il n'en comporte pour se prononcer sur le caractère général du reste de la population de la grande île, de la portion au moins qu'on en a pu voir jusqu'ici.