CHAPITRE Vil
Les Anglo-Australiens et leur goût d'annexions. — Théories diverses sur les résultats à attendre de colonisations en Nouvelle-Guinée. — Produits et ressources du pays. — Tentatives d'établissement. — Politique de l'Angleterre relative à la Nouvelle-Guinée.
L'écrivain de la Quarterhj Revieiv, auquel nous avons tnnt emprunté dans toute la partie de notre travail relative à la Nouvelle-Guinée se demande quel est le devoir de l'Angleterre à l'égard de ces races avec lesquelles les rapides progrès du commerce et de l'émigration mettent chaque année les Anglais en relations plus étroites. L'opinion en Australie est nettement favorable à une annexion générale. C'est voir les choses largement, on en conviendra, et la question a son importance alors qu'il ne s'agit plus seulement d'un groupe d'îlots plus ou moins profitables, comme il en a été des Fidji en 1 859, mais d'une vaste étendue de territoires dont la possession peut créer des embarras de plus d'un genre. Le « reviewer » pèse le pour et le contre des arguments mis en avant ei il n'hésite pas à se prononcer pour l'abstention et
le « statu quo »; ce qui semble être, en effet, le parti le plus raisonnable.
11 y a en Australie et aussi ailleurs, poursuit-il, nombre de gens qui exhortent l'Angleterre, en sa qualité de terre nourricière des hommes qui ont entrepris la croisade contre l'esclavage et comme protectrice naturelle de toutes les races faibles du globe, à annexer la Polynésie toute entière et à entreprendre l'éducation de ses habitants. La perspective de cette immense extension de leur futur empire, sans parler de leurs marchés actuels, a naturellement un puissant attrait pour les Australiens. La tâche est digne assurément d'occuper l'activité d'une grande puissance ; mais, pour l'accomplir avec succès, il faut que cette puissance soit maîtresse souveraine dans cette sphère d'action. Une serait pasjuste d'inférer de la nomination récente d'un « haut commissaire » pour le Pacifique que le gouvernement britannique eut en vue un protectorat plus direct et plus exclusif. Si cependant jamais une semblable politique était décidée, la première mesure qu'on prendrait se bornerait probablement à une légère extension du mécanisme de l'acte législatif qui a créé ces fonctions. Le sujet de nouvelles annexions dans le Pacifique a dernièrement donné lieu à de vives discussions relativement à la Nouvelle-Guinée. De récentes découvertes faites dans l'île, suivies de bruits de son occupation probable par quelque puissance étrangère, ont causé une vive
agitation en Australie. Il y a eu une demande générale d'annexion, et des pétitions dans ce sens ont été adressées aux différents gouvernements coloniaux. Les colons semblent avoir eu tout à coup la réalisation qu'un vaste territoire, présumé, à tort ou à raison, doué de ressources sans bornes, se trouve à 80 milles de leurs côtes. Or, l'Australien a l'appétit exigeant. Jamais seigneur des montagnes d'Ecosse n'a été plus jaloux de l'envahissement possible de ses domaines, ni plus impatient de les agrandir. L'Angleterre ne revendique de droit de juridiction que sur une étendue de 3 milles au delà du littoral ; dans le Queensland, on étend cette juridiction jusqu'à 60 milles en mer. Les habitants de cette colonie gardent encore du ressentiment de ce qu'ils appellent l'intrusion des Français clans la Nouvelle-Calédonie, et ce sont eux surtout qui ont pressé l'incorporation des îles Fidji, encore plus éloignées.
Ce sentiment semble instinctif et naturel au moins dans un sens; l'établissement d'autres puissances dans leur voisinage changerait, en effet, pour les Australiens les conditions de leur existence politique, et existence politique, pour l'Australie, a été jusqu'aprésent synonyme de prospérité. Les arguments qui, aux yeux des Australiens militent en faveur de l'annexion de la Nouvelle-Guinée ne peuvent point être mis de côté à la légère. Les partisans de la mesure insistent sur ce que les chose ne sau—
raient demeurer comme elles sont, maintenant que le pays commence à être connu Des aventuriers d'Australie et d'ailleurs vont certainement aller s'y établir; il ne saurait manquer de s'ensuivre des disputes avec les indigènes1, et l'Angleterre pourrait finir par avoir à intervenir, comme aux îles Fidji, dans des complications de possession de terres ou autres questions, embarras qu'elle éviterait en occupant le pays dès le principe.
D'autre part, on fait valoir que les frais de l'annexion n'égaleraient pas ce qu'il en coûterait pour la défense de l'Australie, si la Nouvelle-Guinée venait à être occupée par une puissance étrangère. On prétend que si l'Angleterre n'annexe pas cette grande île, quelque autre puissance le fera,, et que la prise de possession du littoral septentrional du détroit de Torrès parles nouveaux venus mettrait en péril l'important commerce qui se fait par cette route et va sans cesse croissant entre l'Australie et l'Inde. On ajoute que le récent affaiblissement de l'influence des Anglais dans le détroit de Malacca, par l'abandon qu'ils ont fait de leur protectorat d'Achem, leur impose d'autant plus le besoin de se rendre maîtres de l'autre partie de la route. La pèche des perles, est
t. En 1876, deux naturalistes anglo-australiens MM. James et Thorngreen ont été assassinés dans l'île Yule par les indigènes au moment où ils se croyaient fort en sûreté au milieu d'une population hospitalière.
aujourd-hui une branche importante du commerce britannique, et les pêcheries s'étendent depuis les eaux de l'Australie jusqu'aux bancs qui bordent la côte septentrionale de la Nouvelle-Guinée ; de fâcheuses complications, de la nature de celles qui se renouvellent si fréquemment à Terre- Neuve, peuvent surgir., si ces pêcheries tombent aux mains d'une autre puissance.- On fait valoir aussi que tout accroissement des possessions anglaises dans ces mers accroît le contrôle du pavillon anglais sur le recrutement des travailleurs.
Ces divers arguments ne sont pas tous dénués de valeur ; mais ils sont surtout le résultat d'espérances exagérées, inspirées à tort par le manque de sangfroid et de prévoyance qui se remarque dans les écrits récemment publiés sur les ressources du pays et dans les conclusions qu'on en a tirées. Le volume même si attrayant du capitaine Moresby pèche un peu sous ce rapport. Tout en reconnaissant le point de vue élevé auquel il envisage les obligations de l'Angleterre, dans son éloquent plaidoyer en faveur de l'annexion, nous devons dire qu'il n'apprécie pas suffisamment les difficultés pratiques de l'entreprise. Il se rend bien compte des difficultés et des fatigues qu'il a rencontrées dans sa croisière, et qu'ont si bravement partagées les officiers et l'équipage de son navire, mais tout cela est, à son insu, adouci par l'esprit enthousiaste de l'écrivain . Il ne faut pas ou—
blier que le caractère uniformément agréable des rapports qu'il a eus avec les indigènes de la partie orientale de la Nouvelle-Guinée n'a pas toujours été rencontré par d'autres. En outre, la connaissance qu'il a réellement des ressources du pays est bornée, superficielle et ne justifie guère l'assertion, qu'il exprime avec tant de confiance, qu'on doit y trouver tous les éléments d'une colonisation avantageuse.
Les explorateurs semblent au contraire s'accorder à reconnaître, quoiqu'en aient pu dire les partisans d'entreprises liasardeuses, que le pays n'est pas productif. « Il est certainement fertile, une nature même luxuriante, comme toutes les régions intertropicales; mais la culture est réduite aux plus vulgaires procédés; la production, à peine suffisante à l'alimentation des indigènes ne pourrait pas compter dans l'exportation. « Ce n'est pas un Éden où la « beauté des fleurs se jointà l'abondance des fruits », ditM. Becari ; il n'y a souvent d'autres fruits sauvages que de petites prunes et quelques cocos. Les seuls fruits domestiques, la banane, les mangoustans, les ananas, l'yam, ne sont cultivés par les indigènes que dans les proportions seulement nécessaires pour leur consommation. Le cocotier abonde, il est vrai dans certains endroits privilégiés, mais il est tout à fait rare dans d'autres. Les forêts, là où elles ne sont pas inabordables sont dépouillées de leurs bois précieux. Le coton, le café, la canne à sucre, le riz peuvent
être cultivés, mais non sans peine ni travail, ni même sans certains dangers pour ceux qui défrichent les terres. Or, les bras manquent ; il n'y a pas à compter sur les indigènes, il faut aller chercher des coolies en chine. Il est vrai que dans plusieurs places ou trouve le sagou, les épices, l'ébène, les bois de sandal et bien d'autres richesses naturelles, mais elles sont disséminées à de grandes distances où l'on ne peut pas toujours aller les chercher sans difficulté. « Cependant, toutes ces terres sur lesquelles on a encore si peu de notions exactes sont visitées, aujourd'hui par des traqueurs, des caboteurs aventuriers partis des ports d'Australie. Ils n'aiment pas à donner de renseignements précis sur leurs opérations, afin d'éviter toute surveillance et toute concurrence. Aussi ils sont expédiés de leurs ports d'armement avec cette destination vague : « South sea islands » (iles de la mer du sud). Il faut que ces entreprises hasardeuses rapportent quelque bénéfice puisqu'elles se renouvellent souvent. Les indigènes font aussi quelque trafic puisqu'il part tous les ans de Ternate sept ou huit grandes pros qui visitent la côte depuis Salvatti jusqu'à Papua-Telangdian; ils exportent ainsi des esclaves, des oiseaux de paradis, des cocos, de la résine, de la canelle, de Técorce aromatique, des noix muscades, des bambous de l'Arfak, etc. On continue à faire une guerre acharnée aux oiseaux de paradis, qui sont toujours fort de-
mandés en Europe; une peau préparée suivant le mode trop élémentaire du pays, déformée et fumée, vaut une caisse contenant quinze bouteilles d'arack. M. Beccari affirme que, pendant l'année 1872, l'exportation des oiseaux de paradis à Dobbo s'est élevée à trois mille peaux 1. »
Au point de vue réellement pratique, il est difficile d'admettre que des îles situées à 10 degrés de l'é— quateur puissent devenir, dans le vrai sens du mot, des « english bornes », une sorte de seconde Angleterre! Au surplus, plusieurs sont déjà babitées, et cultivées avec soin peut-être, dans toute la portion susceptible d'être défrichée; et tel semble être aussi le cas, autant qu'on le sache, pour toute la presqu'île orientale, la seule partie qu'on se soit jamais proposé sérieusement d'occuper. Les indigènes des nombreux villages n'abandonneront certainement pas les terres qu'ils exploitent, et il faudrait défricher, à l'aide de bras étrangers, la forêt, qui est d'une épaisseur exceptionnelle. Mettant de côté l'idée de la possibilité pour les Européens de travailler sous un pareil climat, on n'a pas de raison de supposer que les indigènes se laisseraient engager au travail, lors même, ce qui est improbable, qu'ils s'abstiendraient d'inquiéter les nouveaux occupants. Il n'est pas pro* bable non plus qu'ils aient un bien grand surcroît de