‹ Récits de voyages négres & papousChapitre 5 sur 39 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

I/Ougoiihha. — Kéception du voyageur à Rouanda, la capitale. — La fral'Tni-ation du sang. — Les habitants <ie l'Ouboudjoua.

— Ri'Dcontre d'une caravane arabe. — Commerce des esclaves. — LOihiya o\ se<* mod -s. — L'Ouvinza. — Montagnes boisées. ilo-tuni'S indigènes. — Le Manyouéma — Le grand chef Moéne-B »uté. — La rivière Louama. — Les ponts suspendus. — Séjour à Kouakasuiigo. — Le Loualaba

— Arrivée à Nvangoué.

L'espoir de trouver des embarcations à Nyangoué et de descendre tranquillement dans l'espace de deux ou trois mois le cours inconnu du Congo jusqu'à la côte orientale avait enflammé l'ardeur de notre voyageur, lorsqu'il dit adieu au Tanganyika pour se lancer à l'ouest. Cet espoir, toutefois, ne devait pas se réaliser. En quittant Kasengé, l'expédition traversa l'extrémité sud des montagnes d'Ougoma et un grand nombre d'affluents du Loukouga pour arriver à Rouanda, capitale de l'Ougouhha, grande ville située dans une plaine d'alluvion très-fertile. Tous les habitants du lieu se pressèrent pour voir l'élranger et le chef lui fit annoncer sa visite en pompe, mais te digne personnage et ses hauts barons étaient tous telle»

ment ivres, que leurs jambes refusèrent de les porter jusqu au campement de la caravane.

Plus loin, à plusieurs journées de marche, le voyageur s'arrêta au village de Pakouanyoua, chef de l'Ouboudjoua, où une foule compacte de curieux vint bientôt l'entourer. M. Cameron eut là l'occasion de voir dans ses détails la cérémonie qui fait de deux étrangers, rlei.x frères, coutume très-répandue chez les tribus africaines et qu'on retrouve en honneur à Madagascar sous le nom de « serment du sang d l.

L'Arabe S.iïd Mezroui et Pakouanyoua se tirent frères et le voyageur anglais fut invité à être témoin de la cérémonie.

« Je trouvai le chef, écrit celui-ci, occupé à surveiller la peinture décorative du front de sa moitié, affaire qui paraissait fort sérieuse. L'artiste avait les différentes couleurs préparées avec de l'huile, chacune sur une feuille séparée. Il les appliquait avec la lame d'un couteau et raclait avec soin les bords des diverses teintes suivant le dessin adopté. »

Cette opération finie, Pakouanyoua fit entrer son hôte dans sa hutte, laquelle avait une vingtaine de pieds carréset était soigneusement crépie'à l'intérieur jusqu'à la hauteur de 1 mètre 20 centimètres environ et décorée de carrés de peintures rougesjaunes et noirs, bordés de bandes blanches et noires. Tout autour ré-

1. Voir notre volume Madagascar et les Madécasses, p. 183. Nouvelle édition. Paris, 1869.

gnait un banc de terre large d'un mètre recouvert de nattes. L'aire était d'argile battue. Un des coins servait de foyer. Il n'y avait d'autre ouverture que celle de la porte. Gourdes, calebasses et ustensiles de cuisine paraissaient en ordre «à leur place.

Après de mutuels compliments et un échange de présents, commença la cérémonie. Le premier ministre de Pakouanyoua, remplissant le rôle de parrain de son maître (de même qu'un askari de la suite de M. Cameron servait de parrain à Saïd Mezroui), fit au bras des deux futurs frères une légère incision, qui donna pour chacun une goutte de sang. Ce sang fut mêlé avec soin sur les deux petites écorchures, avec addition de poudre à canon. Le parrain du chef indigène posa ensuite sur l'épaule de celui-ci un sabre contre la lame duquel le parrain de Saïd frotta son couteau. Puis les rôles furent intervertis et l'échange de serments terribles fut la consécration finale.

M. Cameron suppose cette coutume d'origine sémitique. Selon lui, elle aurait été introduite en Afrique parles Arabes idolâtres, qui y commerçaient avant l'époque de Mahomet. Cette idée se corrobore du fait que, quand les premiers commerçants de Zanzibar traversèrent le Tanganyika, la cérémonie en question était inconnue à l'ouest de ce lac.

La femme de Pakouanyoua était une personne de joyeuse humeur, qui ne manquait pas, dit notre voyageur, d'une certaine distinction de manières,

Elle était chargée de colliers et de bracelets de cauris. Elle en avait plusieurs rangées sur la tète, outre une foule d'ornements de fer, de cuivre et d'ivoire plantés dans les cheveux. Son tablier de devant était en peau de léopard, celui de derrière en tissu d'herbe teint et orné de verroteries et de cauris. Elle portait aux chevilles des anneaux de fer poli et aux bras des anneaux de cuivre et d'ivoire. Ses cheveux étaient rasés un peu en arrière du front et la place était peinte de trois lignes, l'une rouge, l'autre noire et la troisième blanche. Pour couronner le tout, elle était fraîchement frottée d'huile de mpafou et avait un aspect luisant tout particulier.

Cette huile de mpafou se lire du fruit de l'arbre de ce nom, magnifique végétal de cette région dont le tronc a souvent plus de 9 mètres de circonférence et 25 à 30 mètres de hauteur avant les premières branches. L'huile s'obtient en immergeant le fruit, qui ressemble un peu à l'olive, dans de grandes fosses pleines d'eau. Quand l'huile arrive à la surface, on l'écume. Elle est d'ordinaire rougeâtre, très-pure, très claire et parfumée.

Les classes inférieures de l'Ouboudjoua semblent appartenir à une autre race que les classes supérieures ; elles sont probablement aborigènes et diffèrent considérablement des premières sous le rapport des traits et du costume. Les femmes se perforent la lèvre inférieure et y insèrent un morceau de pierre

ou de bois, dont on augmente graduellement la grosseur jusqu'à faire saillir la lèvre de 5 centimètres, ce qui n'ajoute pas, on le conçoit, à la beauté du visage et gène en outre beaucoup la prononciation.

« Leur costume se compose d'uue, deux ou trois pelotes de cuir en forme de cornes de buffle, qui s'appliquent en avant et en arrière de la taille. La pelote d'avant sert à accrocher un lambeau d'étoffe de fils d'écorce, large de 15 centimètres sur 20 ou 25 de long, qui fait tablier. Les hommes portent aussi des tabliers de peau non rasée dont ils enduisent le poil de terre rousse et de graisse. Ils se tatouent aussi la figure et frottent le lalouage de noir de fumée. Les deux sexes de toutes les classes portent au cou ou attachés au haut des bras des figures sculptées,, comme amulettes contre les mauvais esprits. Ces talismans sont ordinairement creux et contiennent ce de l'ordure » introduite par l'homme aux fétiches.

L'expédition quitta Pakouanyoua le 19 juin pour se diriger par une contrée assez plate, moitié jungles, moitié clairières, et une plaine sablonneuse couverte de palmiers, vers Pakhoundi, pays de petites fonderies de fer, où l'attendait une caravane arabe, enchantée de faire route avec des gens si bien armés.

Les deux groupes marchèrent de conserve pendant plusieurs jours à travers un pays fertile, bien arrosé et bien peuplé et où les cultures de matama se mon-

ii NÈGRES ET PAPOUS.

traient luxuriantes; sur certains points il fallait se frayer un chemin à travers des herbes en quelque sorte impénétrables, hautes qu'elles étaient de plus de 3 mètres et demi et si épaisses, qu'on pouvait s'appuyer, sans les faire ployer, contre leurs tiges grosses comme le pouce.

La paix semblait quelque peu douteuse dans ce beau pays, la caravane de commerce n'y devant sa sécurité qu'à la crainte inspirée par ses armes à feu. Toutefois les habitants arrivaient constamment au camp avec des esclaves et de l'ivoire à vendre, ainsi que de la farine et autres provisions.

Les esclaves, dit M. Cameron, étaient d'ordinaire bâillonnés avec un morceau de bois fixé à la bouche comme un bridon de cheval. Leur cou était chargé d'une énorme fourche à esclave (espèce de joug) et ils avaient les mains liées derrière le dos. Ils étaient, dans cet état, attachés par une corde à la ceinture du vendeur. Je crois qu'en général ils étaient beaucoup mieux traités une fois achetés par les trafiquants, que tandis qu'ils restaient aux mains de leurs propriétaires indigènes. Ces malheureux étaient pour la plupart des captifs surpris alors qu'ils se trouvaient dans les bois à une petite distance de leurs villages, et il fallait naturellement que leurs maîtres les tinssent enchaînés pour les empêcher de s'enfuir ; autrement ils n'étaient réellement pas maltraités, leurnourriture étant suffisante et leurs charges

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modérées. Dans les quelques cas de mauvais traitements qui vinrent à ma connaissance, les maîtres étaient ou des esclaves eux-mêmes ou des affranchis qui, en commençant à goûter les délices de la liberté, ne paraissaient désirer rien tant que d'empêcher quiconque était à un degré inférieur au leur dans l'échelle sociale d'arriver à un état pareil de bonheur. »

Chose singulière, qui ne se voit d'ordinaire qu'en pays civilisés, un grand nombre des villages traversés par notre voyageur à cette phase de son parcours avaient leurs« parcs publics », grands espaces ouverts ménagés à leur centre, ombragés de beaux arbres et pourvus de gros troncs de palmiers couchés sur le sol, destinés à servir de bancs. C'est là qu'habituellement la population mâle se tenait assise pour regarder passer les étrangers, tandis que les femmes et les enfants étaient relégués au second plan. Les hommes saluaient au passage les principaux personnages de la caravane en chantant en chœur : « Madji mouko! » et en battant des mains. On leur répondait de la même manière et ils accueillaient la réponse en vociférant : « Eh hân ! » Ces gens cependant, malgré leur air civil, étaient aussi peu obligeants que possible.

Les habitants de l'Ouhiya, pays qu'on eut ensuite à traverser, diffèrent absolument de leurs voisins sous le rapport du costume et des mœurs. La plupart se liment les dents en pointe et ont pour coiffurç

un énorme chignon de cuir en forme de bol, avec un trou au centre, d'où pend une espèce de langue de cuir. D'autres se plâtrent les cheveux de boue mêlée d'huile, de manière à n'en faire qu'une masse compacte. D'autres encore les divisent en crêtes elen sillons profonds. Le tatouage, commun aux deux sexes, ne présente que de hideuses cicatrices dans lesquelles, pour tout dessin, on retrouve de grossières tentatives de croissants et de croix de Malte et une espèce de treillis de profondes entailles irrégulièrement distribuées. Lecostume des hommes se compose d'une courte jupe depeauoud'étoffed'écorce. Lesfemmes ontunc ceinture de cuir formée de deux ou trois courroies, et à laquelle est attaché par-derrière un petit carré d'étoffe et par-devant un minuscule tablier. Quelques-unes même n'ont absolumentqu'uneceinture de cuirfrangée de petites lanières longues de 8 ou 10 centimètres. « J'ai entendu dire, écrit M. Gameron, qu'à une petite distance plus à l'ouest les gens vont parfaitement nus, mais que, par une constante manipulation, quand les enfants sont très-jeunes, ils arrivent à faire que la partie graisseuse du bas-ventre pende comme un tablier jusqu'à mi-cuisse, et cela pour leur servir de vêtement. L'amiral Andradé, gouverneur général de l'Angola, à qui je mentionnai ce fait en arrivant à Loanda, m'informa qu'il avait vu cette même particularité chez les tribus de l'intérieur, près de Mozambique. »

Avant de quitter rOiihiya,l'expédition campa dans un village abandonné dont les habitants, suivant une coutume très-répandue, avaient déguerpi par suite de la mort de leur chef et étaient en ce moment occupés à bâtir un nouveau village non loin du premier.

A partir de ce point, après une succession de montées et de descentes à pic, se trouve une riche et fertile vallée pleine de villages. Cette vallée est le commencement de l'Ouvinza, qu'il ne faut pas confondre avec un territoire du même nom situé à l'est du Tanganyika. A l'extérieur de quelques-uns de ces villages, étaient de grandes idoles d'argile, debout, couchées ou assises sous de petits abris et ayant auprès d'elles des pots de « pombé » et une petite quantité de grain, exposés là évidemment comme offrandes propitiatoires.

Le Louloumbidjé,sur les bords duquel on campa, se jette dans le Louika, et ces deux cours d'eau, après leur réunion, portent indifféremment l'un ou l'autre nom jusqu'à leur jonction avec le Loukouga, en un point situé à un mois de marche du lac, comme notre voyageur en avait été averti.

M, Cameron vante l'habileté relative avec laquelle les gens de l'Ouvinza pratiquent la sculpture. Les deux sexes portent généralement dans le cartilage central du nez des morceaux de canne ou des anneaux de verroterie. Leur chevelure est artistement arrangée en cônes et en crêtes terminées par des tresses.

On était sur le point de franchir la frontière du Manyouéma et l'un des chefs de la caravane arabe qui faisaient route avec M. Cameron et son monde crut devoir faire une harangue à l'effet d'avertir qu'on entrait sur un territoire dangereux, dont les indigènesétaient pluscruelset plus traîtresque toutes les autres peuplades qu'on avait encore rencontrées, et que les retardataires et les maraudeurs seraient très-certainement pris, tués et probablement mangés. «Je me consolai, dit à ce propos M. Cameron, en réfléchissant que ma maigreur extrême m'épargnerait ce dernier danger, attendu qu'il n'y avait pas sur mes os de quoi trouver à déjeuner pour une seule personne. »

Les indigènes de l'Ouhiya sont armés de lances légères et de grands arcs tendus de cordes de canne, avec lesquels ils lancent de lourdes flèches. Ceux du Manyouéma n'ont que des lances pesantes et de grands boucliers de bois.

Aux abords du village deRohombo,parlequeU'expédition entrait dans le Manyouéma, les habitants bordaient la route pour voir passerla caravane. Ils étaient grossiers et malpropres et avaient les cheveux plâtrés de boue en masses irrégulières. L'un d'eux, pendant les deux jours que passa là M. Cameron, se constitua son exhibileur ou, si l'on veut, son Barnum.

a A chaque visiteur qui venait au campement, lisonsnous, il montrait mes livres, mes boites, etc., et quand

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on m'apportait mes repas, il poussait un grand cri, qui faisait immédiatement accourir une foule compacte curieuse de me voir manger ; j'ajouterai que ce spectacle paraissait produire dans l'assistance une satisfaction générale. »

Dinah, la chèvre apprivoisée de l'Européen, excitait aussi, comme d'ailleurs partout, une grande admiration. Le fait que cette bête, parfaitement privée, répondait à la voix de son maître, faisait évidemment passer celui-ci pour un grand magicien.

En quittant Rohombo,et après avoir suivi une vallée spacieuse abondamment arrosée de cours d'eau qui se jettent dans le lac Landji, nos voyageurs eurent à franchir les montagnes boisées de Bambarré, aux pentes abruptes, et dont le versant nord est semé d'énormes ravins. Le fond de ces précipices, souvent leur unique chemin, était tapissé d'une épaisse forêt aux arbres immenses, qui interceptaient absolument la vue du ciel et que reliait entre eux un épais treillis de lianes. Le sol en était humide et presque froid et les mousses et les fougères s'y montraient luxuriantes. Toutefois, malgré la fraîcheur de la température, l'absence de la circulation de l'air y rendait la respiration pénible.

Au sortir de cette forêt s'étend un pays de plaines arrosées, semées de grands bouquets d'arbres et ayant de nombreuses cultures, avec des villages fréquents. Les huttes, aux murs rouges brillants, aux

toits en pente, y étaient rangées en longues rues souvent parallèles, et, dans d'autres cas, rayonnant vers une large place centrale, ombragée de palmiers, et où étaient construits les greniers communs et les huttes de réception.

Le costume des habitants différait de ce qu'avait vu jusque-là M. Cameron. Les hommes portaient des tabliers larges de 15 à 20 centimètres, faits de peau de daim tannée et descendant jusqu'aux genoux. Ils étaient armés d'une lourde lance et d'un petit couteau avec lequel ils mangeaient. Les chefs avaient un sabre à deux tranchants, à la pointe élargie et recourbée en croissant, et dont le fourreau élait orné de grelots de fer et de cuivre. Une ample jupe d'étoffe de fibres ligneuses, aux vives couleurs, remplaçait sur leur personne le tablier de cuir des gens du commun. Les hommes avaient les cheveux plâtrés d'argile et laborieusement édifiés en cônes et en plates-formes. Parfois ils laissaient pendre sur leur cou de longues mècbes plates ou rondes, dans lesquelles étaient ménagés des trous pour y suspendre des anneaux de cuivre et de fer. Entre les masses plâtrées, le crâne était parfaitement rasé.

Les femmes auraient eu assez bon air sans la lèvre inférieure, proéminente, qui les déparait. Les unes donnaient à leurs cheveux la forme fantastique de la vaste capote de nos dames de 1830, avec des mèches ppndantes sur le cou ; d'autres, mieux avisées assu-

rément, se contentaient de les relever sur le front et de les nouer derrière la tête en les laissant tomber en tresses sur les épaules. Leur costume, d'une simplicité primitive, ne se composait que d'une corde autour de la taille, ornée, chez les plus riches, de grains de verroterie, et à laquelle étaient passés deux petits tabliers d'étoffe de fibres; celui de devant de lagrandeur d'unedemi-feuille de papier à lettre, celui de derrière un peu plus large. Ces tabliers étaient ornés de grains de verroteries et de cauris en dessins compliqués. Les femmes, chaque fois qu'elles vont travailler aux champs ou pêcher dansles cours d'eau, ont grand soin de les ôter, de peur de les gâter, et elles les remplacent alors par un bouquet de feuilles.

Quelques jours après, les voyageurs campaient dans un autre grand village, où Livingstone avait séjourné plusieurs mois auprès d'un chef voisin, Moéné-Koussou, et où son souvenir était resté vivace. Moéné-Koussou était mort, et il avait pour successeurs Moéné-Bougga et Moéné-Gohé. Ce dernier vint offrir au compatriote de Livingstone toute l'hospitalité dont son frère et lui pouvaient disposer.

Plus loin, au village même de Moéné-Bougga, chef respecté dans tous les villages d'alentour, l'accueil fut, s'il est possible, plus empressé encore. Moéné Bougga s'efforce, comme faisait son père, d'entretenir des relations cordiales avec les commerçants; il voudrait même les voir fonder un éta-

blissement régulier dans son village. « Il parlait avec enthousiasme de Livingstone, qui, évidemment se fit aimer beaucoup pendant son séjour dans le pays » , écrit M. Cameron.

Cette partie du Manyouéma offre de curieuses particularités de- mœurs. Écoutons notre explorateur :

<r Un certain nombre de chefs, accompagnés de leurs musiciens et de leurs porteurs d'armes, vinrent nous voir. Deux d'entre eux amenaient chacun un nain muni d'une espèce de crécelle, et qui, tout en raclant son instrument, jetait au public le nom de son maître de la manière suivante : <r Ohé ! Moéné-Bouté, ohé! ohé! » Le nain de Moéné-Bouté était couvert de pustules, avait les jambes tortues, et était sous tous les rapports un être repoussant. Les musiciens jouaient d'un instrument appelé « marimba », fait de deux rangées de gourdes de différentes grosseurs fixées sur un châssis. Au-dessus de chaque paire de gourdes, était une clef de bois dur qui rendait un son métallique quand on la frappait avec des bâtons à tête de caoutchouc. Ces bâtons étaient de différentes longueurs, et l'artiste en changeait dextrement, selon qu'il voulait obtenir un son plus aigu ou plus sourd.

4 Moéné-Bouté vint à moi par une série de glissades et de pas de danse qui ne lui permettaient guère d'avancer a raison de plus de 1 mètre par minute ; et toutes les deux ou trois minutes il s'arrêtait, tandis

que ses joueurs de marimba et son nain exaltaient sa puissance.

« Ici les gens semblaient entretenir, à l'égard les uns des autres, des sentiments très-affectueux, et composer une race infiniment plus prolifique qu'aucune de celles que j'avais vues en Afrique. Il est un revers, toutefois, à la médaille et, malgré de bonnes qualités, on ne saurait nier qu'ils ne soient cannibales, et des cannibales, de l'espèce la plus dégoûtante. Non-seulement ils mangent les corps de leurs ennemis tués dans le combat, mais aussi les corps des individus qui meurent de maladie, lis préparent les cadavres en les laissant plongés dans une eau courante jusqu'à putréfaction presque complète, et ils les dévorent alors à belles dents sans autre accommodement, fis mangent aussi toute sorte de charogne et leur odeur est révoltante. On me fit l'honneur d'un chant qui vantait les délices du cannibalisme, et où il était dit que la chair des hommes était bonne, mais que celle des femmes était mauvaise et ne devait se manger qu'en temps de disette ; néanmoins, elle n'était pas à dédaigner, à défaut de chair d'homme.

«... La danse, dans le Manyouéma, est la prérogative des chefs. Quand ces hauts personnages se sentent quelque velléité chorégraphique, ils choisissent dans la foule une femme à leur goût, et tous deux, placés en face l'un de l'autre, gesticulent et se tordent d'étrange façon, en même temps que les

tambours du village battent à qui mieux mieux et que les instrumentistes crient à pleins poumons : « Gain Ho! Gamello! » Si la femme n'est pas mariée, le fait d'avoir été choisie pour danser avec le chef équivaut à une offre de mariage, et il s'ensuit souvent de nombreuses complications. »

Le Louama est un grand affluent du Loualaba. Il prend sa source dans les montagnes de l'Ougama, non loin du ïanganyika et non loin aussi des sources du Lougoumba et du Louboumba. Celui-ci, après un long circuit, se jette dans le Louama. C'est à une trentaine de kilomètres au-dessous de ce confluent que M. Cameron traversa cette dernière rivière. On était dans la saison sèche et cependant elle eût été, dit-il, parfaitement navigable à de petites chaloupes à vapeur.

Ce grand cours d'eau a de nombreux petits affluents (rôs-poissonneux, où des barrages à ouverture conique sont construits pour la pêche. Celle-ci est dévolue aux femmes. Les pêcheuses se divisent en groupes, dont les uns, munis de longs paniers plats, vont se porter au déversoir du barrage, tandis que les autres vont au-dessus piétiner l'eau et effrayer le poisson, qui, de lui-même, se jette dans les paniers.

Le passage du Louama, au moyen de trois canots seulement pour M. Cameron et sa suite d'une part, et pour la caravane des marchands arabes de l'autre,

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demanda un certain lemps. Des troupes d'hippopotames énormes, qui se montraient disposés à disputer le chemin aux embarcations, furent heureusement dispersées par la confusion qu'apportèrent dans leurs rangs quelques balles explosives ; résultat d'autant plus désirable que, souvent, ces puissants pachydermes soulèvent les canoîs et réussissent à les couler avec tous les occupants. « Les canots portent les marques des dents de ces monstres, qui les regardent comme des intrus et souvent ne mettent aucune hésitation à les attaquer. »

Le 18 juillet, on traversa un autre cours d'eau d'une grande largeur, le Loulindi, qui ne doit pas être guéable par les hautes eaux. Aussi existait-il sur ce point, à 6 mètres au-dessus du niveau du courant, un pont suspendu, dont la construclion fit l'admiration de notre voyageur. Quatre gros câbles de lianes étaient attachés à des troncs d'arbres par paires séparées en hauteur par un espace d'environ un mètre et demi. A ces câbles venaient s'en rattacher d'autres fixés au sommet des plus grands arbres sur chaque rive, tandis que des cordes horizontales empêchaient le pont d'osciller. Sur la paire inférieure des grands câbles, des bâtons posés en travers servaient de tablier. Ils étaient placés à poste fixe et reliés entre eux par des lianes, tandis qu'un treillis analogue, existant de chaque côté entre le câble supérieur et le câble inférieur, formait parapet. C'est la seule cons-

truction de cette espèce que M. Gameron ait eu l'occasion de voir dans tout son itinéraire.

A Karoungou, grand village de la route, des Arabes, ou mieux, des Ouamérima de la caravane qui voyageait en compagnie de notre Anglais, eurent avec les indigènes une dispute qui dégénéra en combat, et dans laquelle tous les torts étaient du côté des premiers ; ceux-ci en effet, comptant sur la puissance de leurs armes à feu, se dispensaient de payer leurs porteurs et les excitaient à vivre de vols aux dépens des villages traversés. Aussi, M. Cameron, tout en déclarant qu'il se défendrait si on l'attaquait, interdit-il à ses gens de combattre à côté des Arabes, et le combat terminé, mit-il en œuvre toute son influence pour faire rendre la liberté aux esclaves que ceux-ci avaient pris. Cette inlervention, que Mouinyi- Hassani (le chef arabe de la caravane) ne goûtait guère, amena une discussion orageuse entre lui et l'officier anglais. Mouinyi ne tenait plus tant à la présence de l'escorte de M. Cameron, maintenant que la partie la plus dangereuse du Manyouéma était franchie. Mais, comme on peut s'y attendre, M. Cameron ne céda pas.

« Je le menaçai, dit-il, de toutes les colères du sultan de Zanzibar et du consul anglais, et je finis par lui déclarer que j'emploierais la force pour délivrer les captifs si cela devenait nécessaire. Je lui dis nettement que je ne m'étais pas mêlé, que je n'avais

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pas à me mêler des achats et des ventes d'esclaves qu'il faisait lui et ses amis, mais que j'étais décidé à ne pas souffrir que le drapeau anglais, qui avait apporté la liberté à tant d'autres humains sur les deux côtes de l'Afrique, reçût un affront au centre du continent.

« A la fin, les esclaves furent restitués et une paix apparente fut conclue entre nous ; mais je pris désormais la résolution de n'avoir plus rien de commun avec Mouinyi-Hassani, une fois arrivé àNyangoué. »

Le lendemain, on dépassait Manyara et plusieurs autres villages, où se trouvaient des fonderies de fer. Les costumes des habitants avaient quelque peu changé, la plupart des hommes portaient de courtes jupes ; les têtes étaient encore plâtrées d'argile, mais les coiffures étaient moins compliquées. Les femmes avaient autour de la taille une ceinture de cuir ornée de clous de fer et de cuivre, et qui retenait, par-devant et par-derrière, une pièce de grossière étoffe de fibres d'écorce passée entre les cuisses. Elles avaient le sommet de là tête rasé, moins une espèce de treillis de cheveux très-courts et un paquet de longues mèches qui tombaient sur le cou et le dos.

Deux jours de marche, à partir de Manyara, amenaient notre voyageur à Kouakasongo. Le chef de ce village, qui exerce le métier de forgeron, porte le nom de « Kasongo »; mais il ne faut pas le confondre avec le Kasongo qui commande à tout l'Ouroua et

avec lequel nous aurons plus tard à faire ample connaissance. A Kouakasongo, où M. Cameron s'arrêta une semaine, se trouvait un établissement arabe de quelque importance. Trois Arabes blancs yhabitaient, outre un grand nombre de métis et d'Ouamérima. Ils avaient de bonnes maisons, vivaient confortablement, et envoyaient de là descaravanes composées d'esclaves et de pagasi ouanyamouési. Ces hommes, qu'ils payaient peu ou point, étaient tous armés de fusils ; mais ils les laissaient battre le pays à la ronde en quête de vivres et d'esclaves. De ces esclaves, les Ouanyamouési gardaient un certain nombre et donnaient le reste à leurs commettants en retour de la poudre qu'ils en recevaient pour les mettre en état d'opprimer les indigènes.

M. Cameron quitta Kouakasongo le 1er août. Ajoutons que les Arabes du lieu lui avaient fait un accueil empressé. Au bout de deux jours de marche, il arrivait en vue du Loualaba. Cette puissante rivière, aux eaux jaunâtres et troublées, avait là plus d'un bon kilomètre et demi de largeur avec un courant de 3 ou 4 nœuds à l'heure. Elle est semée d'îles dont les plus grandes, bien boisées, sont habitées par les Ougenya, tribu qui possède toutes les îles et une longue bande de la rive gauche, et qui a dans les mains tout le commerce de la rivière.

« Les canots étaient nombreux, écrit le voyageur anglais, et des bandes d'oiseaux aquatiques, volti-

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géant de banc de sable en banc de sable à la recherche de leur nourriture, animaient la scène. Pour nous rappeler les dangers de la rivière, nous avions, d'autre part , sous les yeux, d'énormes troupeaux d'hippopotames, soufflant et reniflant, et, çà et là, la longue échine écailleuse d'un crocodile flottant à fleur d'eau.

« Juste avant d'arriver à la rivière, nous trouvâmes des villages dont les huttes étaient revenues au type de celles de l'Ougouha et de l'Ouboudjoua. Auprès d'elles étaient des bosquets régulièrement plantés de palmiers à huile, entourés de haies de cactus épineux. A l'entrée, de chaque côté, étaient bâties des huttes pour les gardiens de la plantation. Ces bosquets étaient aussi protégés des attaques des éléphants et des autres animaux sauvages par d'innombrables fosses creusées alentour et qui obligeaient les passants à regarder de près à leur chemin. »

Dès le soir de son arrivée, M. Cameron entra en arrangement avec les indigènes pour le transporter par eau avec des provisions et quelques-uns de ses hommes jusqu'à Nyangoué, laissant le gros de sa caravane suivre par terre le bord du Loualaba.

La descente de la rivière fut agréable et rapide. Le paysage était magnifique, la rive gauche s'élevait en pente douce jusqu'aux pieds de collines boisées distantes d'une vingtaine de kilomètres ; tandis que

la rive droite était bordée de rochers à pic couronnés de bois et coupés, de temps à autre, par l'embouchure d'un des nombreux affluents du grand cours d'eau.

Au coucher du soleil apparurent quelques huttes sur un monticule dominant la rivière ; c'était le commencement de l'établissement arabe de Nyangoué ; le lieu de débarquement se trouvait juste au-dessous.

<r Sautant à terre, écrit M. Gameron, j'allai droit à l'établissement, où mon aspect produisit quelque surprise. On n'y savait quoi que ce fût de notre approche, et personne ne pouvait s'imaginer d'où un homme blanc tout seul pouvait venir. La nouvelle de mon arrivée fut immédiatement communiquée à Habed-ibn-Salim, un beau vieil Arabe à tête blanche, connu généralement sous le nom de oc Tanganyika», et tout aussitôt celui— ci accourut de sa maison, où il était à faire ses dévolions du soir, pour s'assurer par lui-même de ce que cela signifiait. Quelques mots expliquèrent l'affaire et nous fûmes bien vite d'excellents amis. Ma tente fut plantée tout près de sa demeure. La vérandah d'un vaste bâtiment neuf fut mise à ma disposition. Des magasins pour mes provisions et des logements pour ma suite me furent procurés sans délai. Un plat de « curry » fumant me fut aussitôt servi, et il fut le bienvenu, car, à part une tasse de café de grain avalée, le matin, en par* tant, je n'avais rien pris de la journée, »

On juge de la satisfaction que devait éprouver M. Cameron parvenu à ce point de son immense parcours. « J'étais donc enfin à Nyangoué ! s'écrie— t— il. Maintenant, la question qui se dressait devant moi était celle-ci : Quel succès accompagnera mon projet de descente de la rivière jusqu'à la mer ? »

Ce projet toutefois ne devait pas se réaliser et c'est par une autre voie, plus pénible, si non plus dangereuse que le hardi voyageur devait atteindre le but de ses persévérants efforts, le rivage de l'Atlantique.

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