CHAPITRE V
Séjour à Nyangoué. — Informations concernant les pays du nord riverains du Loualaba. — Ti|>o Tipo. — Le chef Houssouna. — Départ pour l'Ouroua. — Hostilité des indigènes.— La chèvre « Dinah ». — L'établissement du marchand arabe Djoumah-Méiikaui. — Le traitant José-Antonio Alvez . — Le lac Mohrya. — Une femme de Rasungo. — L'Ouroua et son chef, le grand Rasongo.
La difficulté de se procurer des canots était grande, les indigènes ne consentant point à se dessaisir des leurs. M. Cameron, en attendant, faisait provision de renseignements. C'est ainsi qu'il s'entendit assurer qu'à partir de Nyangoué la rivière coulait ouest-sudouest et se jetait dans un grand lac (le Sankorra), où se rendaient, avec des cauris, des étoffes et autres articles, des marchands qui venaient sur de grands vaisseaux capables de contenir deux cents personnes (sans doute des « pombeiros » portugais de Kasandjé). *
1. On verra plus loin, dans le voyage de Stanley, que ces renseignements n'étaient pas d'une scrupuleuse exactitude. Le Loualaba, àparlir de JN'vaugoué, n'incline que très- légèrement à l'ouest pour suivre bientôt une direition presque plein nord sur un long parcours avant d'obliquer à 1 ouest puis au sudouest. Al. Siauley n'a pas rencontre de tac Sankorra; peut être ce nom ne faisait-il que désigner une certame expansion du lit du fleuve.
A une certaine distance, à l'ouest de Nyangoué, se trouvait Méginna, autre point où les Arabes allaient commercer, mais qui, pour être atteint, exigeait une forte caravane. En outre, les routes au nord du Loualaba étaient représentées comme très-dangereuses, à cause de l'humeur belliqueuse des indigènes et de leurs armes empoisonnées. Une caravane qui avait été dans la direction du nord-nord-est jusqu'à l'OuIéga, avait perdu deux cents hommes sur trois cents. L'OuIéga, disaient ceux qui en étaient revenus, était un pays extrêmement montagneux et si boisé, qu'on y voyageait des quatre et cinq jours sans voir le soleil. Les indigènes leur avaient raconté que des hommes couverts de longs vêtements blancs, et qui employaient des bêtes de somme, venaient trafiquer sur les frontières extrême nord du pays. Ne pouvait-il se faire que les hommes ainsi désignes fussent les marchands égyptiens de Soudan ?
Tous les cours d'eau rencontrés dans ces voyages se dirigeaient vers le Loualaba ; lequel, à l'ouest de Nyangoué, recevait trois grandes rivières venant du nord : le Liloua, le Lindi et le Loua (i'Ouellé du docteur Schweinfurt probablement). *
Les niveaux que M. Cameron se procura à Nyangoué prouvent d'une manière concluante que le
1 . Stanley ne mentionne pas ces noms et il donne à la grande rivière qu'il suppose être I'Ouellé de Schweinfurt, le nom d'Arououimi.
Loualaba n'a aucune relation avec le système du Nil. Le Loualaba est plus bas à Nyangoué que n'est le Nil à Gondokoro, au-dessous du point où il a reçu tous ses affluents. Le Loualaba, en outre, débite à Nyangoué, 123,000 pieds cubes d'eau par seconde dans la saison sèche, c'est-à-dire cinq fois plus que le Nil à Gondokoro. Dans l'opinion désormais arrêtée du voyageur anglais, cette énorme Loualaba devait être une des grandes branches supérieures du Congo. Il était réservé à son successeur, M. Stanley, de démontrer que le Loualaba et le Congo ne sont qu'un seul et même fleuve.
Il y avait trois semaines à peu près que M. Cameron était retenu à Nyangoué, où il n'avait encore pu se procurer qu'un seul petit canot, lorsque arriva une troupe d'Arabes qui venaient de guerroyer contre les naturels du côté du sud. Us annoncèrent queTipo- Tipo ou, suivant son nom musulman, Hamed-lbn- Hamed, un Arabe de sang mêlé établi sur le Lomàmi, arrivait à Nyangoué pour faire la paix entre le chef Koussouna, son ami et voisin, et les Arabes de la ville. Tipo-Tipo, sa mission remplie selon ses vœux, assura au voyageur européen que, s'il voulait l'accompagner à son camp, à huit marches dans le sud de Nyangoué, il pourrait y organiser son voyage vers le prétendu grand lac dans lequel se jetait le Loualaba.
M. Cameron s'empressa d'accepter cette offre, et,
le 2G août, on se mit en route. Le 29, on atteignit le territoire de Roussouna, à travers un pays fertile planté de beaux arbres, des mpafous, des gommiers, des chênes d'Afrique, des tecks et autres essences. A trois ou quatre kilomètres du village de ce chef, on fit une halte de deux jours. Roussouna en profita pour accourir au camp avec son beau-frère et une demi— douzaine de ses femmes.
« Il me fil de fréquentes visites, écrit M. Gameron, amenant chaque fois une épouse différente. Ces femmes étaient les plus belles que j'eusse jamais vues en Afrique. Outre leur courte jupe d'étoffe d'herbes, elles portaient en bandoulière des écharpes de la même matière.
« Le second jour, toute crainte, toute timidité de leur part s'était évanouie et elles vinrent me voir de compagnie. Je les eus bientôt toutes assises autour de moi, examinant des images et autres curiosités. Au bout d'un moment, elles se familiarisèrent au point de relever les manches de ma chemise et les jambes de mon pantalon pour voir si je n'avais de blanc que le visage. En un mot, elles finirent par se montrer si indiscrètes, que je craignais qu'elles ne me déshabillassent tout à fait. Pour éviter ce résultat, j'envoyai chercher des verroteries et des cauris que je leur distribuai et avec lesquels je détournai leur attention des particularités de ma personne. »
Dans ses visites au voyageur, Roussouna appor-
tait avec lui un large escabeau chargé de sculpture sur lequel il s'asseyait; puis, à ses pieds, sur lu sol, il faisait asseoir une de ses femmes, et les genoux de celle-ci lui servaient de tabouret. Pendant le séjour de ce chef au camp, il reçut les hommages d'un petit chef, son vassal, qui vint à sa rencontre en grande pompe avec une suite de gens portant des boucliers ornés de cauris, de verroteries et de franges de peau de singe noir. Une femme portait au bout d'une lance une peau de singe en guise d'étendard.
Le village particulier deRoussouna, habité seulement par lui et ses femmes, et qu'on traversa, se composait d'une quarantaine de huttes carrées confortables, rangées sur deux files, avec une plus grande au centre pour lui-même. Chaque hutte contenait environ quatre femmes, et la tâche de les maintenir toutes en bon ordre était dévolue à la mère de Roussouua.
Arrivé au camp de Tipo-Tipo, M. Cameron fit ses préparatifs pour traverser le Lomàmi ; mais il ne tarda pas à apprendre que le chef qui commandait sur la rive opposée lui refusait l'entrée de son territoire et était décidé à s'y opposer par la force* Obligé ainsi de renoncer à la route directe du fameux lac de Sankorra, notre voyageur s'enquit des moyens possibles d'y arriver par un détour. Il apprit qu'en allant à la capitale du grand Kasongo, chef suprême de tout l'Ouroua, située à environ un mois de marche
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au sud-sud-ouest, il y trouverait des marchands portugais. Tipo-Tipo lui donna pour guides trois habitants du pays. Par ces hommes, M. Gameron entendit parler pour la première fois d'un lac « Iki », d'un autre appelé « Mohrya », ayant des villages construits sur pilotis,, et d'un troisième iac nommé « Kassali », sur lequel étaient des îles flottantes habitées.
Le 12 septembre, notre voyageur dit adieu à son ami Tipo-Tipo et prit la direction du sud en suivant la rive droite du Loniàmi. Pendantles premiersjours, la caravane traversa un pays bien peuplé, ayant des villages grands et bien bâtis, avec des huttes propres disposées en longues rues, plantées de chaque côté d'arbres à écorce propre à faire des étoffes. Toutes les rues se dirigeaient de l'est à l'ouest, sans que rien expliquât cette coutume. Les habitants se montraient accueillants, et les chefs apportaient à l'étranger de petits présents de blé ou de fourmis blanches séchées, insectes dont ils font une espèce de potage très-apprécié, en raison de la rareté de la nourriture animale.
Ailleurs, les indigènes qui ne connaissaient de caravanes que celles des négriers, s'enfuyaient à l'approche de M. Gameron et des siens, tandis que, sur certains points, d'autres, d'humeur moins timide, prétendaient barrer la route aux voyageurs et, embusqués dans les taillis, faisaient pleuvoir sur eux des volées de
flèches qui, par bonheur toutefois, n'arrivaient pas souvent au but. En pareil cas, M. Cameron courait sus aux agresseurs, s'emparait du plus téméraire et lui administrait une solide correction, dont l'effet était d'amener le reste à composition. Quelquefois pourtant, l'Européen fut forcé de recourir à des moyens plus violents et de faire parler la poudre. Ainsi en arriva-t-il en un lieu appelé « Kamouaoué».
Les habitants de ce grand village, auprès duquel on avait installé le campement dans le jungle, n'avaient tout d'abord montré aucune intention malveillante; l'un d'eux même s'était offert pour conduire les étrangers à la capitale de l'Ouroua, qu'il disait n'être distante que de quatre marches; les femmes et les enfants étaient venus vendre des vivres toute la journée. Le lendemain matin, alors que la caravane pliait bagage, M. Cameron s'aperçut que sa chèvre favorite, Diuah, lui avait été volée. Prenant deux hommes et un guide, il se rendit au village pour se mettre à sa recherche, et si grande était sa confiance, qu'aucun d'eux n'avait d'armes. Mais il devint bien vite évident qu'il se tramait quelque chose chez les indigènes, et aux premiers mots touchant la chèvre, ceux-ci répondirent par une décharge de flèches.
En ce moment, fort heureusement, quelques-uns des hommes du voyageur arrivèrent armés de carabines. M, Cameron, toutefois, défendit de tirer jus-
qu'à nouvel ordre ; mais il enjoignit en même temps au reste de sa troupe de le rejoindre avec toutes les provisions, de façon à former un corps compacte. Les indigènes ne se laissèrent point intimider par cetle démonstration et aussitôt ils incendièrent le camp et se portèrent, au nombre de quatre à cinq cents, sur la route même de la caravane. En présence de ce danger croissant, l'hésitation n'était plus possible. M. Cameron permit que quelques coups de fusil fussent tirés, et comme une balle atteignit un personnage important posté à une distance où il se croyait à l'abri, i! s'ensuivit, dans l'armée indigène, un désarroi qui amena le chef du village à proposer un arrangement, La chèvre allait être rendue et la paix conclue, quand arriva, avec un renfort d'hommes armés, un autre chef, dont les consseil belliqueux prévalurent et firent rompre les négociations.
Les flèches recommencèrent à pleuvoir de plus belle. Des représailles étaient indispensables; elles ne se firent point attendre. Quelques balles répondirent aux flèches et le feu fut mis à une hutte du village, avec avis au chef que, s'il ne retirait pas sps hommes, tout le village serait incendié. Le chef promit de ne plus inquiéter les étrangers s'ils partaient par une route opposée à la direction qu'ils voulaient prendre.
Au dire des guides de Tipo-Tipo, les habitants du nouveau village vers lequel on se dirigeait devaient
traiter la caravane en amie. Mais 1rs attaques des naturels continuèrent à chaque fourré traversé, et quant aux bonnes intentions prétendues du village en question, elles se traduisirent par une attaque en règle dès qu'on arriva à portée de flèche. La situation devenait grave; aussi l'officier anglais se décidat-il à enlever le village d'assaut et à s'y fortifier en attendant mieux. Ce ne fut que quelques jours plus tard, et après d'heureuses négociations, que M. Cameron et ies siens purent quitter leur redoute (qui, par parenthèse, fut baptisée du nom de « fortDinah ») et poursuivre en paix leur chemin.
La raison de l'hostilité des indigènes fut expliquée plus tard : un détachement d'une caravane portugaise s'était avancé jusqu'à 7 ou 8 kilomètres de Kamouaoué, détruisant les villages, massacrant les hommes et emmenant en esclavage les femmes et les en'ants. Les indigènes, naturellement, supposaient que la troupe de M. Cameron était d'accord avec les chasseurs d'esclaves, d'autant que l'Anglais s'était informé avec détails de ces individus et qu'il avait cherché à savoir d'où ils venaient. C'en avait été assez pour le faire passer pour leur ami et associé.
Les deux premières journées de marche dans la direction de la capitale de Kasongo se firent à travers un pays fertile, couvert des ruines de villages récemment détruits par des bandes appartenant audit
Kasongo et aux Portugais. Les habitants avaient été emmenés en esclavage ; les bananiers et les palmiers avaient été coupés. Le Louvidjo, sur les bords duquel on campa, est un grand cours d'eau qui se jette dans le Loualaba. Non loin de sa source, on trouve en abondance du cinabre, dont les indigènes du district se servent pour se teindre. Leur maquillage est des plus bizarres. L'ornement favori est une large tache rouge au bout du nez. 11 en est qui emploient aussi une espèce de terre de pipe délayée avec laquelle ils se barbouillent la figure à la manière des clowns de nos cirques. Ils portent en outre, aux bras et aux chevilles, des anneaux de cuivre et de fer et des chapelets de verroteries croisés sur la poitrine et le dos. Leur chevelure aussi, laborieusement édifiée, est chargée d'ornements de fer.
A Kilemba, M. Gameron trouva le grand établissement commercial du marchand musulman Djoumah Mérikani. Le digne Arabe lui fit l'accueil le plus cordial et se montra « le plus obligeant, le plus hospitalier des nombreux amis qu'il rencontra parmi les trafiquants arabes de l'Afrique ». Il y avait plus de deux ans que Djoumah Mérikani faisait sur ce point le lucratif commerce de l'ivoire. Il avait connu Livingstone, et aussi Speke etBurton dans l'Oudjidji. C'était un homme intelligent, qui avait beaucoup voyngé depuis qu'il avait quitté le lacTanganyika. Il put, ainsi que quelques-uns de ses hommes,donneràsonhôte
une foule de renseignements géographiques précieux. Notre voyageur apprit que, dans le voisinage, se trouvait un traitant portugais, nommé José-Antonio Alvez, et connu des indigènes sous le nom de « Kendélé ». Celui-ci vint le voir dès le lendemain de son arrivée, en grand cérémonial, porté sur un palanquin, et avec une escorte armée de fusils à pierre. M. Gameron s'attendait à rencontrer en cet homme un blanc en état de le renseigner utilement. Grand fut son désappointement en voyant descendre du hamac un vieux nègre fort laid. Sans doute, cet individu était vîtu à l'européenne et parlait le portugais ; mais c'était là, malgré ses prétentions outrecuidantes, toute la civilisation dont il pouvait se flatter. C'était un natif de Dondo, sur la rivière de Kouanza, province d'Angola. Il avait quitté son pays depuisplus de vingt ans, et il avait passé la plus grande partie de cette période à voyager et à commercer dans l'intérieur, d'abord comment agent pour des marchands blancs et en dernier lieu pourson propre compte. Alvez donna à entendre àM. Cameronque le quartier général de ses opérations étaitàKassandjé, sur la côte ouest, et qu'il avait l'intention de retourner là ou à Bihé dès le retour de ses hommes, employés pour le moment par Kasongo.il lui proposa dès lors de le conduire soit à Benguéla,soità Loanda, lacaravane del'Anglais étant, suivant lui, trop faible pour voyager seule en sûreté jusque— là. Sa proposition fut acceptée et il fut en
conséquence convenu qu'il recevrait à la côle un présent proportionné à ses services.
En attendant qn'Alvez fût prêt, M. Gameron alla visiter dans le nord le lac Mohrya et ses habitations construites sur pilotis. Mais auparavant, il se rendit avec Djoumah Mérikani et quelques hommes à la résidence de Kasongo, habitée en ce moment par une de ses femmes, Fumé-a-Kenna. Cette résidence, appelée « Moussoumba », avait une étendue de 600 mètres environ sur 200 de large ; elle était entourée d'une palissade haute d'un mètre et demi, calfatée avec des herbes et n'ayant qu'une porte. Au centre était l'habitation de Kasongo, et un peu plus loin, trois petits enclos renfermant des huttes, où demeuraient Fumé-a-Kenna et quelques au très épouses principales du grand chef. De chaque côté du quadrilatère s'allongeait une triple rangée de huttes plus petites, habitations du menu fretin du harem.
« Quand nous entrâmes dans l'enclos de Fumé-a- Kenna, dit notre voyageur, ses dames d'honneur nous devancèrent dans sa hutte pour nous annoncer et elles étendirent sur le sol une belle peau de lion. La maîtresse du logis ne tarda pas à se montrer, enveloppée dans un petit tartan. Elle s'assit sur la peau de lion et entama tout de suite la conversation. Elle me fit une foule de questions: D'où venais-je? Où allais-je? etc. Elle se montra très-curieuse de savoir $\ j'étais blanc partout , et, pour s'en assurer de
visu, elle insista pour que j'ôtasse mes bottes et mes bas, puis die examina mon fusil et mes pistolets et me fit les lui expliquer. Au bout de quelque temps, je lui demandai son nom, ignorant que. je transgressais les règles de l'étiquette. Elle me répondit qu'elle s'appelait iVké Kasongo, ce qui pouvait se traduire para madame Kasongo », les Ouaroua n'osant jamais dire leurs propres noms ni ceux des personnes présentes. »
Fumé-a-Kenna donna un guide au voyageur pour le conduire au lac Mohrya. Le pays traversé pour arriver au lac était montagneux et boisé, avec plusieurs grands villages situés dans des bouquets de jungles épais et abordables seulement par de tortueux sentiers fermés par des portes construites de séries de troncs d'arbres plantés en V renversé. Ces espèces de tunnels étaient si bas, qu'il fallait ramper sur les mains et les genoux pour y pénétrer. En cas d'attaque, ils pouvaient être facilement barrés par des morceaux de bois disposés à cet effet. Ces défenses n'empêcbent cependant pas que ces villages ne soient souvent surpris par des peuplades voisines pendant l'absence des hommes. Bien, en effet, que tout l'Ouroua et ses dépendances soient sous la domination nominale de Kasongo, il y a souvent des dissensions intestines et des combats enlre les villages et les districts.
Le lac Mohrya est situé au fond d'un bassin en-
touré de petif.es collines boisées. Sur le lac même étaient trois villages construite sur pili ii:;, ainsi que quelques Inities détachées éparses sur sa surface Ces huttes, les unes rondes, les autres oblongues, éiaient élevées sur des plates-formes installées à une couple de mètres au-dessus de l'eau. Sous les plates- formes, et à côté des filets qui séchaient, éiaient amarrés les canots, simples troncs creusés, longsdeî à8 mètres. Les habitants nageaient d'une hutte à l'autre, sans souci des serpruLs énormes et venimeux dont le lac passait pour être plein. Ces insulaires de nouvelle espèce vivent entièrement dans ces huttes avec leurs volailles et leurs chèvres, et ils ne viennent à la côte que pour cultiver quelques champs et faire paître leurs chèvres.
A son retour à Kilemba, apprenant que le Kasongo 1 était toujours absent, et les gens qu'il lui envoya ne réussissant pas à le joindre, M. Cameron entreprit d'autres excursions, celle du lac Kassali entre autres, que diverses circonstances l'empêchèrent toutefois d'approcher et qu'il ne put voir que de loin. Pendant le trajet, notre voyageur eut l'occasion de voir dans un village un « mganga », sorcier ou homme-médecine, dans l'exercice de sa profession et entouré de sa suite. Cet homme, les épaules
1. Ce nom est à la fois un nom propre, et un titre, comme l'était à Rome celui de César. Cette remarque s'applique encore à d autres noms de chefs.
chargées de sonnettes, le cou orné d'un énorme collier fait de crânes d'oiseaux, de fragments de gourdes, etc., sautant, gambadant, faisant mille contorsions, fut bientôt entouré de toute la population féminine du lieu, empressée à le consulter sur l'avenir et sur toutes choses, et lui apportant des volailles et autres dons en paiement de ses savantes conférences. La consultation fut inaugurée par la femme du chef, laquelle fit présent au sorcier d'une demi-douzaine de poules et se retira d'autant plus enchantée, que le mganga lui donna une slupide petite boule pour amulette et l'honora d'un crachat au visage.
On se fait peu l'idée de l'étendue de cet État de l'Ouroua, siLué au centre même de l'Afrique équatoriale. Avant d'aller plus loin, il est bon de le faire connaître, ainsi que quelques-unes des coutumes de ses habitants.
« L'Ouroua propre, écrit M. Cameron, commence juste au sud du camp de Tipo-Tipo et s'étend jusq i'au 9e degré de latitude sud. Il est borné à l'ouest par le Lomâmi, et à l'est par les tribus qui bordent les rives du Tanganyika. Au centre de ce pays est le territoire de Ma Kazembé, tributaire de Mata Yafa, chef de l'Oulounda. Kasongo commande aussi douze tribus des bords du Tanganyika, y compris les Ouagouhha, les plus septentrionaux de ses sujets sur ce lac. Les chefs de l'istaoua sont ses tributaires, comme le sont aussi le Kasongo du campement de Tipo-Tipo et
Roussouna. L'Oussamhé, à l'ouest du Lomàmi, fait partie aussi de ses domaines. Le vaste territoire soumis à l'autorité de Kasongo est divisé en de nombreux districts gouvernés (Dieu sait comment !) par un « kilolo » ou capitaine. Quelques-uns de ces fonctionnaires sont des gouverneurs héréditaires, d'autres sont nommés par Kasongo pour une période de quatre ans. S'ils ont satisfait le chef suprême, ils peuvent être renommés ou transférés à un autre district; mais s'ils l'ont mécontenté, Kasongo leur fait couper le nez, les oreilles, les mains... ou la tête. Dans la gradation des peines on coupe le nez, un doigt de la main, la lèvre, la moitié d'une oreille ou une oreille entière pour de simples peccadilles. Pour des délits plus sérieux, on coupe à la fois les doigts des pieds, les mains, les oreilles, le nez, etc.
« Kasongo, ou le chef régnant pour le moment actuel, s'arroge les honneurs et le pouvoir divins. Outre son épouse principale et le harem qu'il entretient dans son enclos privé, il s'impose, pendant ses voyages dans le pays, à toute femme qu'il lui plaît de choisir, et si l'une devient mère, il lui donne une peau de singe pour faire porter à l'enfant, et si celuici est du sexe masculin, la fameuse peau de singe lui confère le droit de s'emparer des vivres, des vêtements, etc., de toute personne qui n'est pas de sangroyal. Sa principale femme et les quatre ou cinq qui viennent après elle sont toutes de sang royal, étant
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ou ses sœurs à lui, ou ses cousines germaines, et dans son harem on trouve ses belles-mères, ses tantes, ses sœurs, ses nièces, ses cousines et, chose plus horrible encore, ses propres filles. »
On se fait" aisément l'idée,d'après un pareil exemple, de ce que peut être la moralité du pays. « Lorsque Kasongo, ajoute le voyageur anglais, couche chez lui, le mobilier de sa chambre à coucher se compose des personnes de son harem. Les unes sur les mains et les genoux lui confectionnent un matelas de leur dos, d'autres couchées à plat sur le sol lui servent de tapis. »
Les Ouaroua ne se laissent jamais voir mangeant ni buvant, surtout quand il s'agit de gens de sexe opposé. Leur religion est un mélange de fétichisme et d'idolâtrie.
« Tous les villages ont des huttes à diables et des idoles devant lesquelles on place du pombé, du grain et de la viande, et presque tous les hommes portent une petite figurine au cou ou au bras. Les magiciens sont nombreux, et ils se démènent au milieu d'idoles qu'ils prétendent consulter au profit de leurs clients ; quelques-uns sont d'habiles ventriloques et font de bonnes affaires. Mais le grand centre de la religion est une idole nommée « Koungouéa-Bansa », supposée représenter le fondateur de la famille de Kasongo et posséder la toute-puissance pour le bien comme pour le mal. Ce dieu est
conservé dans une clairière, au milieu d'un jungle épais. Il a toujours pour épouse une sœur du chef régnant, laquelle est connue par le titre de « Moualia-Panga » .
« Les habitants s'habillent comme les Ouagouhha et se tatouent de la même façon ; mais ils portent leurs cheveux différemment, la plupart les réunissent derrière la tète en une queue ruide qui rappelle le manche d'une casserole. Les hommes portent des ornements de plumes (plumes rouges de la queue du perroquet gris en général) variant de forme et de dimension suivant le rang. Us ont aussi des tabliers faits d'une simple peau et, chose digne de remarque, chaque clan ou famille se distingue par m\^ peau particulière, qu'il est d'ordre de porter en la présence du chef. »
En revenante Kilemba, M. Cameron apprit que le Kasongo y était lui-même venu pendant son absence et que, regrettant de ne l'avoir pas trouvé, il avait recommandé qu'on le retint jusqu'à son retour. On était au mois de décembre 1874, et six semaines s'écoulèrent sans que le Kasongo revint. Ce ne fut pas avant le 21 janvier que ce puissant personnage rentra dans sa capitale, précédé de tambours et au milieu de cris assourdissants.
Le même jour l'officier anglais se rendit chez lui avec Djoumah Mérikani. « En entrant dans l'enclos approprié à son harem, écrit-il, je cherchai en vain
des yeux quelqu'un qui eût l'aspect du si grand chef que Kasongo passait pour être. Mais quand la foule assemblée s'ouvrit pour me livrer passage, j'aperçus devant la principale hutte un jeune homme, dépassant de presque toute la tète les individus qui se tenaient auprès de lui. C'était le fameux Kasongo. Il tenait une lance à la main, et derrière lui quelques femmes portaient ses boucliers. »
L'accueil fait à l'Européen fut cordial, et, pour lui faire honneur, le chef le fit reconduire jusqu'à sa porte par sa musique, musique que M. Cameron assourdi qualifie à bon droit d'« infernale ».
Notre voyageur croyait maintenant très-proche le moment de son départ pour la côte ouest. Alvez prétendait n'avoir plus qu'à prendre congé de Kasongo. Mais en réalité, l'astucieux négrier, qui, depuis plus d'un an, n'avait pas entendu parler des gens qu'il avait sur la frontière, entre les États du Mala-Yanvo et du Kasongo, tenait à ne pas quitter le pays sans avoir de leurs nouvelles, et, pour retarder son départ, tous les prétextes lui étaient bons. C'est ainsi qu'il s'était engagé à bâtir une maison au Kasongo dans une nouvelle ville, Totéla, que celui-ci fondait à quelques journées de marche sur la route à suivre.
Avec Kasongo était revenue la horde de brigands qui l'avait accompagné dans ses razzias. Le plus ficfTé gredin d'entre eux était un certain Lourenço da Souza-Coimbra — connu des indigènes sous le nom
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de« Kouaroumba» — fils du major Coimbra, deBihé. De la personne, de l'accoutrement et du caractère de ce Kouaroumba, espèce d'associé en sous— ordre d'Alvez, M. Cameron, qui en a conservé le plus désagréable souvenir, fait un portrait aussi peu flatteur qu'on puisse imaginer. Ce Kouaroumba prétendait imposer à l'officier anglais l'obligation de lui payer des droi!s,sous le prétexte que c'était lui, Kouaroumba, qui avait montré à Alvez la route par laquelle notre voyageur se proposait de gagner la côte, et ne pouvant faire céder celui-ci, il necessaitde l'accabler de demandes de toute nature. Cette mendicité, d'ailleurs, était pratiquée à haute pression par Alvez luimême, qu'il fallait évidemment ménager en raison de ses relations avec le chef de l'Ouroua. Comme exemple de la bonne foi de ce magnanime souverain, malgré ses protestations d'amitié pour M. Cameron, disons en passant que celui-ci fut, fort à propos, averti par Djoumali que Kasongo avait un moment proposé à Alvez de se joindre à lui pour attaquer et dévaliser l'Européen et sa troupe ; Alvez avait refusé, mais un certain nombre des siens, et Coimbra à leur tête, avaient accepté d'entrer dans le complot.
C'était, en somme, un redoutable potentat que ce Kasongo. Dans les visites qu'il faisait à M. Cameron, il était toujours accompagné d'un nombre considérable d'individus mutilés.
« J'en éprouvais de la surprise, écrit le voyageur,
je fus bien plus étonné d'apprendre que tous ces malheureux avaient été mutilés par simple caprice du maître ou pour prouver sa puissance. Son « fidèle Achate » avait perdu les mains, le nez, les oreilles et les lèvres par suite d'accès de mauvaise humeur de Kasongo. Malgré ce traitement cruel, ce malheureux semblait adorer l'empreinte des pas de son maître. Plusieurs autres pauvres diables aussi maltraités ne muniraient pas un dévouement moins remarquable. »
Ce Kasongo était bouffi d'orgueil, il se prétendait le plus grand potentat de la terre, et il déclarait à l'officier anglais que, sans l'obstacle que lui opposait le grand lac Tànganyika, il irait visiter l'Angleterre pour voir un peu quelle espèce de pays c'était. M. Camerons'amusaà rabattre un peu de cesairs superbes, et ses récits, ainsi que ceux qu'avaient répandus les hommes de sa suite louchant la puissance des Anglais, finirent par faire conclure au chef nègre que l'étranger était un être surnaturel venu de la terre des esprits pour le visiter.
D'après ce que l'on connaît déjà du souverain, on peut juger que les mœurs du pays ne sont pas précisément marquées au sceau de la douceur et de l'humanité. Les cérémonies, par exemple, qui s'observent à l'enterrement d'un chef, n'ont nulle part leurs pareilles en sauvagerie. La première chose qu'on fait est de détourner un cours d'eau et de creuser dans le lit une énorme fosse, dont le fond est alors tapissé
de femmes vivantes. A l'une des extrémités une femme est placée sur les genoux et les mains, et sur son dos on assied le chef mort, couvert de ses verroteries et autres ornements. De chaque côté une de ses femmes le soutient, et la seconde en rang de ses épouses se poste assise à ses pieds. Sur tout cet ensemble on jette des pelletées de terre, et toutes les femmes sont ainsi enterrées vivantes, sauf la deuxième épouse. Pour celle-ci la coutume est plus clémente que pour ses compagnes, on lui accorde le privilège d'être tuée avant que la vaste fosse soit remplie. Cette opération faite, on égorge quarante à cinquante esclaves mâles, dont on répand le sang sur la tombe. Après quoi la rivière est rendue à son cours naturel.
On a raconté à M. Cameron qu'à la mort de Bambarré, le père de Kasongo, cent femmes furent ainsi enterrées vivantes. Avec les petits chefs, on n'enterre que deux ou trois de leurs femmes, et l'on n'égorge que quelques esclaves sur leur tombe. Le commun des martyrs est enterré solitairement. On assied le mort le bras droit levé, et on laisse l'index, montrant le ciel, dépasser le monticule do la tombe.
« Aucun village n'est à l'abri de la destruction sous le gouvernement de Kasongo , écrit notre voyageur. L'exemple suivant en est une preuve. Un chef s'étant présenté devant le maître suprême et ayant payé le tribut accoutumé, Kasongo se déclara parfaitement satisfait. En même temps il lui annonça
qu'il allait le reconduire et visiter son village ; mais dès qu'on fut proche, le village fut entouré par une troupe en armes et le malheureux chef fut forcé d'y mettre le feu de ses propres mains, après quoi luimême fut soumis à une mort cruelle. Les infortunés habitants, fuyant les flammes, se sauvèrent dans le jungle, dans l'espoir d'y trouver le salut, mais des gens apostés d'avance s'emparèrent d'eux. Les hommes furent massacrés et les femmes allèrent grossir les rangs du harem de Kasongo. »
« Sous l'influence combinée des liqueurs fortes et de la fumée du bhang, ajoute M. Cameron, Kasongo agit comme un démon, ordonnant la mort et la mutilation indistinctement et se conduisant de la manière la plus barbare envers tout ce qui l'approche. »