CHAPITRE VII
Visite à Kagnombé, chef de tout le Bihé. —Retour à la civilisation. — L'habitation du senhor Gonçalvès. L'hospitalité portugaise.,- Départ pour la côte. — Kambala. — Le roi Kongo. — Épuisement et souffrances de l'expédition. Extrême réduction des vivres. — Difficultés delà route. Le défilé de la Soupa. — La mer. — Dernière élape. — La bienvenue d'un Français.
M. Cameron ne partit point avec toute sa suite. Il tenait à visiter Kagnombé, le chef de tout le Bihé, et aussi un négociant portugais, le senhor Guilhermé Gonçalvès, établi dans le pays et récemment arrivé d'Europe. Il choisit donc un petit nombre d'individus pour l'accompagner, laissant le gros de la troupe suivre pour le rejoindre à l'établissement, situé plus loin, d'un autre portugais, Joào-Baptista Ferreira.
Une journée de marche suffit pour l'amener au village de M. Gonçalvès. Elle se fit à travers une région fertile bien boisée et arrosée de nombreux cours d'eau. Les villages étaient entourés de plantations. Auprès de chaque hutte étaient de petits enclos de tabac. Les bois exhalaient souvent le parfum de la vanille.
Après avoir perdu son chemin trois ou quatre fois,
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la petite avant-garde arriva à un village d'une étendue considérable , c'élait celui de M. Gonçalvès. M. Cameron fut immédiatement logé dans une grande butte affeclée par le maître aux visiteurs. La population tout entière était composée des esclaves du négociant, mais le plus grand nombre des habitants étaient en route pour le Djendjé, sous le commandement d'un de ses fils. Il possédait une demi-douzaine de villages analogues, de chacun desquels la population formait le noyau d'une caravane, le reste étant composé d'indigènes loués dans le voisinage.
A trois heures de là était la capitale de Kagnombé. On s'y rendit le jour suivant. Cette ville était la plus grande que notre voyageur eût vue en Afrique. Elle a de 6 à 7 kilomètres de circonférence ; il est vrai qu'une grande partie de l'intérieur était occupée par des parcs pour les bestiaux et par des cultures de tabac, ce qui fait que la population ne répond pas à la superficie. Il s'y trouve aussi trois étangs, où prennent leur source des ruisseaux coulant vers le Kokima.
« A mon arrivée, écrit M. Cameron, je fus reçu par le secrétaire, le chambellan et le capitaine des gardes de Kagnombé, lesquels portaient des gilets rouges comme signes distinclifs de leurs dignités. Le secrétaire était plutôt un objet de luxe que d'utilité, attendu qu'il ne savait pas écrire ; mais un subordonné, un noir natif de Dondo, était plus ins-
fruit, et c'était lui qui dirigeait le commerce de Kagnombé avec la côte. »
Les hauts fonctionnaires conduisirent l'Anglais à une hutte préparée pour sa réception, et commencèrent à le tourmenter relativement à la question de savoir ce qu'il allait offrir à Kagnombé et à eux-mêmes. Un fusil Suider n'ayant pas été jugé un cadeau suffisant pour le roi, M. Cameron dut y ajoute? une grande peau de léopard qui lui avait été donnée par Djoumah Mérikani et dont il se servait depuis lors pour s'envelopper la nuit.
Parmi la foule des curieux qui se pressaient autour du voyageur, et qui au besoin entraient sans cérémonie dans sa tente, se trouvaient des hommes attachés à une caravane appartenant à Mchiri et revenant de Benguéla. Ils portaient tous les m arques des tribus ounyamouési et la plupart parlaient le kinyamouési. « Je ne doute pas, dit M. Cameron, que beaucoup de ces hommes n'eussent visité les deux cotes et qu'un message ne pût être envoyé par ces gens de Benguéla au Zanzibar. »
Le lendemain matin, le voyageur alla faire sa visite au roi Antonio — ainsi s'intitulait Kagnombé. « J'entrai tout d'abord, écrit-il, dans une pelite cour intérieure dont les portes étaient gardées par des hommes revêtus de gilets rouges a dos blanc et qu'il appelait ses soldais. Plusieurs d'entre eux étaient armés d'arcs, les autres de lances et quelques-uns de vieux fusils à
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pierre. » Ne voyant pas de place particulière réservée pour lui et ne se sentant pas disposé à s'asseoir sur un tabouret au même niveau que ses hommes, M. Gameron envoya chercher sa propre chaise. Grande rumeur alors parmi les dignitaires ! Personne ne s'asseyait sur une chaise en la présence de Kagnombé. « Qu'à cela ne tienne, répondit l'Européen, je me passerai de voir le roi. v Cet argument triompha de tous les scrupules, et la chaise fut admise.
Au bout de quelque temps, Kagnombé fit son entrée. 11 était vêtu d'un pantalon et d'un vieil habit noir; il portait en outre sur les épaules un grand chàle gi'is écossais, dont les bouts étaient tenus derrière par un petit garçon nu. 11 avait sur la tête un vieux chapeau à larges bords. Quant à ses chaussures, elles brillaient par leur absence. Malgré l'heure matinale, le roi Antonio paraissait aux trois quarts ivre. Il commença par informer son visiteur qu'il était un très-puissant monarque, plus grand qu'aucun autre chef d'Afrique, car, outre son nom africain, il avait encore un nom européen. Il ne fallait pas croire qu'il n'eût pas de plus beaux habits que ceux-là, il en avait de galonnés d'or et bien d'autres magnificences qui lui avaient été données par les autorités portugaises à Benguéla» — L'illustre personnage avait en effet passé quelques années dans cette ville et était supposé y avoir été instruit, mais le seul effet de celte éducation paraissait n'avoir eu pour résultat que de
greffer sur ses vices de sauvage tous les vices de la demi— civilisation. — Ayant appris que son hôte avait été longtemps en route, il voulait bien se contenter des présents que celui-ci lui offrait; mais il tenait à lui rappeler que s'il repassait jamais par sa ville, il aurait à lui faire des dons plus en rapport avec le prestige de sa puissance.
Le discours fini, on entra dans une enceinte intérieure où les sièges furent de nouveau rangés en cercle ; puis Kagnombé, qui avait été chercher dans une de ses huttes une bouteille d'« aguardiente », invita chacun à en boire à la ronde, en ayant soin de s'en réserver la bonne part, ration quelque peu inquiétante pour son équilibre, mais dont le seul effet fut d'accroître sa gaieté et de lui faire exécuter les danses les plus folichonnes.
La petite fête se termina là et M. Cameron fut libre de regagner sa hutte. Il profita du temps qui lui restnit pour parcourir la ville et le voisinage, et pour visiter la grande place des fétiches. Les crânes de tous les chefs que Kagnombé avait vaincus y figuraient au bout de perches, entourés de têtes de léopards, de chiens et dechacals. Non loin de là était la sépulture de sa famille. Les tombes étaient toutes orientées de l'est à l'ouest. Sur chacune étaient des débris épars de poterie et au centrerons une hutte à fétiches, des offrandes de vivres et de boisson attendaient le bon plaisir des trépassés.
Derrière l'enclos particulier de Kagnombé est un grand figuier des Banyans sous lequel il donne ses audiences aux marchands portugais. Dans ces solennités, maître Antonio est assis sur un haut siège placé sur une élévation du terrain, tandis que ses visiteurs prennent place sur des pierres ou sur les racines de l'arbre. Celait un grand honneur pour M. Cameron d'avoir été admis dans l'enclos privé, et cet honneur jamais aucun blanc ne l'avait eu avant lui.
Des deux enclos le premier est réellement celui de la garde du corps du chef nègre. Cette troupe compose son avant— garde quand il va à la guerre, C'est au capitaine qu'est dévolu l'honneur insigne de porter le chapeau de Kagnombé. Ce chapeau joue un grand rôle dans l'action ; quand on approche d'un village qu'on veut prendre, on fait de ce couvre-chef ce que Condé fit de son bâton de maréchal, on le jette par-dessus les palissades et il s'ensuit un élan irrésistible pour le recouvrer, car celui qui le rapporte est considéré comme le héros du jour et il reçoit une large récompense en esclaves et en liqueurs fortes.
Le lendemain matin, M. Cameron partit et poussa d'une traite jusqu'à la demeure du senhor Gonçalvès. Là, grande fut sa stupéfaction, on le conçoit, en se retrouvant dans un milieu civilisé. L'habitation était dans le meilleur ordre. Une belle cour, flanquée de grands magasins et bordée d'un bois d'orangers en
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plein rapport., la précédait. Un mulâtre espagnol introduisit le voyageur dans la salle à manger, où deux fils de M. Gonçalvès étaient à déjeuner avec un antre blanc, ancien contre-maître à bord d'un vaisseau de guerre portugais. Cette salle, entièrement peinte à neuf, était parquetée, les fenêtres avaient des jalousies vertes, le plafond était tendu de calicot. La table avait une nappe blanche ; on y voyait du vin et des mets d'Europe, du beurre, des friandises, du café, etc.
Le senhor Gonçalvès, « vieux gentleman de manières charmantes », accueillit chaudement son nouvel hôte et, le priant de laisser de côté toute cérémonie, il le fît mettre à table immédiatement; puis, le déjeuner fini, il lui fit, faire le tour de son établissement. Il avait été autrefois capitaine de navire; mais, fatigué de la vie de marin, il s'était fixé au Bihé, il y avait de cela trente-trois ans. Au bout de trente années de séjour en Afrique, il était retourné à Lisbonne avec l'idée d'y finir ses jours en paix. Mais tous ses amis étaient morts; il était trop vieux pour en faire de nouveaux, ot, après trois ans d'absence, il était revenu au Bihé — il y avait de cola trois semaincs. Son principal commerce était avec le Djendjé pour l'ivoire et avec le Kiboko é pour la cire d'abeilles, et ce commerce élail prospère des deux côiés. Deux fois il avait c'é incendié et deux fois il avait recommencé les affaires à nouveaux frais. Chacun des six
villages qu'il possédait fournissait une caravane. Deux d'entre elles étaient en route, l'une sous les ordres d'un de ses fils, l'autre sous ceux d'un serviteur; deux autres s'apprêtaient à partir. Ses fils présents revenaient du Djendjé, où ils avaient rencontré des commerçants anglais avec des chariots traînés par des bœufs.
Si tentante que fût l'hospitalité de M. Gonçalvès, M. Cameronne pouvait pas s'y attarder longtemps, et après avoir passé la nuit dans cette confortable demeure il dut la quitter pour continuer sa route jusqu'à l'établissement de Joâo-Baptisfa Ferreira — autre négociant portugais dont il a été question plus haut — où l'attendait le reste de sa caravane. Joâo avait visité l'Ouroua et se préparait à entreprendre un nouveau voyage auprès de Kasongo pour se procurer des esclaves et les revendre au Djendjé contre de l'ivoire. L'accueil qu'il fit au voyageur anglais fut sans doute très-aimable et il se montra certainement très-hospitalier; mais M. Cameron, quelle que soit sa reconnaissance pourl'assistance qu'il reçut de lui, ne peuts'empêcher de signaler ce qu'il appelle « le côté noir » du personnage. Le senhor Joâo, qui tenait du gouvernement portugais une commission déjuge de district en raison de ses nombreux voyages, faisait ouvertement le commerce des esclaves et l'on pouvait voir dans son établissement des lots d'esclaves enchaînés.
« Avec mon expérience de la manière dont on se
procure les esclaves, dit notre voyageur, je ne pouvais que me sentir affligé à la pensée que des hommes blancs capables de pareils sentiments de lèse-humanité fussent les premiers spécimens d'Européens qu'apprissent à connaître les malheureuses populations de l'Afrique centrale. Joâo me raconta comme une assez bonne histoire que Kasongo, en l'honneur de sa visite, avait fait couper je ne sais combien de nez, d'oreilles et de mains d'esclaves, et il m'exprima son intention de porter à ce chef une centaine de fusils à pierre en échange d'esclaves... Je ne doute pas que, quand Kasongo possédera un nombre suffisant d'armes à feu, il ne se mette à détrousser les caravanes ; car lorsque je traversai son territoire il était fort disposé à faire le métier de voleur de grand chemin, les moyens seuls lui manquaient. »
Après un jour de halte à l'établissement de Joâo- Baptista Ferreira, M. Cameron et son monde se mirent en marche pour la côte, de compagnie avec une troupe de Baïlounda chargés de porter à Ben— guéla, pour les y vendre, des marchandises appartenant à Alvez. Le chef de cette troupe devait servir de guide au voyageur anglais et Manoel d'interprète entre eux deux.
Le Loutato est la ligne frontière entre le Bihé et le Baïlounda. On le franchit le 18 octobre, tant sur un pont recouvert en ce moment par l'eau que sur des pointes de rochers reliées entre elles par des planches
attachées avec des cordes de plantes grimpantes. La rivière au-dessous de ce point a une soixantaine de mètres de large, elle est très-profonde et d'une extrême rapidité. Elle offre d'ailleurs, de la rive opposée, un curieux spectacle avec ses îlots nombreux et les séries de cascades qui tombent des flancs de la colline à laquelle elle est adossée et qui fournissent à elles seules les deux tiers de l'eau du courant principal.
A mesure qu'on avançait le paysage devenait de plus en plus pittoresque. « C'est un vrai paradis! s'écrie M. Gameron ; cela dépasse toute description. Il n'est pas de poète dont la langue, pas de peintre dont le pinceau puissent rendre l'exquise beauté du pays de Raïlounda: dans toutes les directions, des collines boisées dont les arêtes étaient couronnées de coquets villages aux jaunes toitures de chaume, que des bouquets de grands arbres protégeaient de leur ombre; des plantations, des champs verdoyants séparés entre eux par les plates— bandes vermeilles des terres nouvellement labourées; au milieu de tout cela, de gais ruisseaux étincelant au soleil ; pour fond à ce tableau, un rideau de montagnes bizarrement découpées et affectant toutes les gradations de teinte avant de se confondre avec le bleu de l'horizon, alors qu'au-dessus de nos têtes le ciel était semé de petits nuages blancs floconneux et que le murmure des abeilles, le bêlement des chèvres et le cri retentissant
des coqs rompaient le silence général et l'immobilité de l'air. »>
C'est au milieu de cette région enchantée qu'est situé Kambala, la capitale de Kongo, le chef du Baïlounda. Pour aller rendre visite à cette majesté, M. Cameron divisa sa caravane en deux groupes, laissant le principal poursuivre la route jusqu'au campement suivant et ne prenant avec lui qu'un pelit nombre d'hommes, parmi lesquels Bjoumah, Manoei et h1 chef di'S porteurs baïlounda.
Kambala est perché sur une colline rocheuse au centre (Vune plaine boisée qu'entourent des chaînes de montagnes peu élevées. « L'entrée du village était sur une pla!e-IY>rme lisse de granit. Après nous avoir fait franchir deux ou trois palissades, ou nous conduisit dans une petite division contenantquatre huttes dont nous fûmes invités à prendre possession. Les huttes dû village étaient groupées au milieu des rochers de la façon la plus extraordinaire, chaque rebord, chaque saillie étant utilisés dès qu'il y avait place suffisante pour y bâtir. Aussi les voisins de porte étaient généralement ou sur votre tète ou sous vos pieds. Dans les crevasses poussaient de grands arbres ; tout à côté des huttes éiaient des plants de tabac et les palissades étaient garnies de lianes en fleurs.
« Quelques-uns des principaux conseillers de Kongo vinrent nous recevoir à notre arrivée, mais
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le soin de nous traiter était, en l'absence du premier ministre, dévolu à sa femme, et l'excellente créature apporta une énorme soupe et un grand plal de sauterelles sécliécs pour nos gens. Plusieurs habitants vinrent aussi nous visiter chacun muni d'un pot de pombé. )>
L'heure de la réception venue, les étrangers furent conduits au sommet de la colline où étaient situées la hutte du roi et celle de sa principale épouse, position accessible seulement par une entrée unique et entourée d'une lourde palissade — la quatorzième sur le chemin de ce nid d'aigle, où il fallait souvent s'aider des mains pour avancer. Après une série de mots d'ordre et d'avertissements au moyen d'une cloche, les visiteurs pénétrèrent enfin dans l'enceinte royale. Des tabourets y avaient été disposés autour d'un vieux fauteuil servant de trône au roi Kongo.
La personne de ce monarque noir n'avait rien de bien imposant. « Kougo, dit M. Gameron, lit son entrée vêtu d'un vieil uniforme délabré et coiffé d'un immense chapeau à cornes an tout aussi pitoyable état. Gomme il était très-àgé et sous l'influence visible des liqueurs fortes, on le soutenait et il fallut l'aider à s'asseoir sur son trône. Je m'avançai alors et lui serrai la main, mais je doute fort qu'il comprit bien qui son visiteur pouvait être. »
Quelques dignitaires entrèrent alors e,i conversation avec le voyageur en lui faisant remarquer que
chacune de leurs paroles étaitparole du roi lui-même, bien qu'en réalité le digne potentat eût fort peu de voixau chapitre. Naturellement, ilsdéclarèrenlqueleur maître était le plus grand chef de la terre, et du point élevé où l'on était, ils montrèrent tout le pays d'alentour comme lui appartenant. Le fusil destiné à cet homme auguste fut alors offert en due forme, et l'audience prit fin.
En rentrant à leur quartier, les voyageurs y trouvèrent la femme du premier ministre avec de nouvelles rations de soupe et de sauterelles, festin qu'elle renouvela le lendemain matin avant leur départ, en leur présentant ses adieux. En retour de son hospitalité, la digne hôtesse demanda à M. Cameron de lui envoyer de Benguéla une petite sonnette de cuivre, modeste requête à laquelle celui-ci n'oublia pas de faire droit, en ajoutant à la sonnette désirée une demidouzaine d'autres sonnettes et une pièce de bonne étoffe, qui dut rendre la brave femme heureuse pour longtemps.
Dans l'après-midi, notre voyageur avait rejoint le reste de sa troupe. Le soir, au campement, un certain nombre de Baïluunda vinrent grossir la caravane. Ces hommes allaient à Benguéla avec de la farine à échanger contre de l'eau-de-vie. « L'un d'eux, dit-il, avait un panier rempli de gros cocons; je lui demandai ce qu'il en comptait taire. Il en prit un, l'ouvrit, me fit voir à l'intérieur la chenille toute grouillante, et,
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mettant délicatement l'animal dans sa bouche, il l'avala, en se léchant les lèvres avec une visible satisfaction. Les chenilles, à cette phase particulière de leur existence, passent, paraît-il, chez ces gens, pour un manger délicieux. »
Sur la route, la caravane rencontra le Koukéoui, grand cours d'eau qui se jette dans la mer, à Nova- Dondo.et aussi l'un de ses affluents, le Kouléli, sans compter de nombreux ruisseaux. Ces deux rivières furent franchies sur des ponts faits de pieux plantés dans le lit et surmontés d'un treillis de perches et de branchages servant de tablier. Ces ponts, bien que peu sûrs quand les liens qui en rattachent les différentes pièces se pourrissent, n'en font pas moins honneur aux indigènes qui les construisent. Celui du Koukéoui avait plus de 30 mètres de long sur 4 de large.
Les pluies étaient abondantes ; les hommes de M. Cameron étaient harassés de fatigue et le scorbut faisait rage parmi eux. Dans un endroit appelé Houmbi, l'un d'eux mourut absolument épuisé. M. Cameron s'était placé à l'arrière-garde, pour activer la marche des traînards. On mettait huit ou neuf heures pour faire un trajet qui n'en eût demandé que trois. Il devenait évident qu'il n'y avait plus moyen de faire aller les hommes plus loin, t'ius de vingt d'entre eux se déclaraient incapables de rien porter et à peine capables de faire quelques pas. Tous avaient les
jambes enflées et se plaignaient de douleurs dans les membres et daus le dos. Les estomacs criaient la faim. Le chef avait un grand parti à prendre, il ne fui pas long à s'y décider.
« J'étudiai, dit il, ce que je pouvais faire ; je vis que je n'avais plus besoin de notre bateau de caoutchouc ; je l'abandonnai, ainsi que mon lit, ma tente et tout ce dont je pouvais me débarrasser, ne gardant que mes instruments, mes journaux et mes livres ;puis, rassemblant une demi-douzaine d'hommes qui étaient lesplus vigoureux de mon escorte, Manoel, deux des siens et les Baïlounda, qui se prétendaient en état de marcher à telle allure qu'on voudrait, je partis avec eux pour faire les 200 kilomètres qui me séparaient de la côte, laissant le resle suivre plus lentement et promeltant de leur envoyer des secours. »
Avec les vêtements qu'il portait, tout le bagage de M. Gameron se composait d'une chemise, d'une paire de pantoufles, d'une couverlure, d'une poêle à frire, d'une tasse d'etain, d'un sextant, d'un ou deux autres instruments et d'ustensiles pour écrire, le tout formant un poids d'une dizaine de kilogrammes, pour lequel ou se relayait le long du chemin. Quant à ses provisions de bouche personnelles, elles se bornaient à la moitié d'un poulet et à quelques poignées de farine. Il avait pris en outre les deux derniers mètres de colonnade qui lui res-
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taient. Ses compagnons étnient un peu plus riches.
Le lendemain du départ, la petile troupe atteignit le campement le plus élevé de tout le voyage, à 1765 mètres d'altitude, point que les montagnes dominaient encore d'environ 150 mètres. Le jour suivant, on commença à descendre vers la mer, mais la route était raboteuse et des plus pénibles — sans parler des rivières et des ruisseaux à traverser ; elle se déroulait dans des défilés à parois abruptes, aux flancs desquels étaient accrochés de petits villages, dont la couleur se confondait tellement avec celle du roc, qu'on ne les eût pas devinées sans les spirales de fumée qui montaient de leurs toits. Le fond de ces étroites vallées était très-fertile, et de nombreuses cultures s'y montraient. Mais les indigènes étaient absolument inhospitaliers et refusaient toute assistance, toute nourriture.
Après avoir croisé de nombreuses caravanes, dont quelques-unes assez mal disposées pour la petite troupe, on arriva , à la fin du troisième jour, à un village du petit district de Kaisandji, où Ton se disposa à passer la nuit sous de grands baobabs. « Des hommes et des femmes vinrent bientôt nous entourer pour nous examiner, écrit M. Cameron, et je fus frappé d'avoir à constater, dans un rayon relativement aussi proche de la côte, leur peu de prétention à quoi que ce fût qui pût loucher à la civilisation. Un lambeau d'étoffe graisseuse autour de la
taille et une profusion de colliersau cou constituaient tout leur accoutrement. Une seule femme avait sur la poitrine un petit carré d'étoffe qui, en réalité, ne servait pas à grand'chose. »
Au prix de la bande de cotonnade qu'il avait précieusement gardéejusque-là, le voyageur exténuéput se procurer un peu de lait — de lait aigre toutefois — le lait frais étant impossible à avoir.
Du Kaisandji à la côte, les villages sont rares. Le pays n'est plus qu'une suite de montagnes désolées. La route franchit des défilés et des rochers granitiques. Tantôt nos voyageurs étaient obligés d'escalader des masses rocheuses énormes, en s'aidant des mains et des genoux; tantôt il leur fallait descendre au fond de la gorge, pour éviter quelque bloc géant coupant le sentier ; puis, en se cramponnant aux lianes poussées dans les crevasses, grimper derechef au niveau qu'on venait de quitter.
« Le soir, écrit M. Cameron, je me sentais à moitié mort ; car, y compris nos haltes, nous avions treize heures de voyage dans les jambes; mais, comprenant que les premiers symptômes de fatigue que je trahirais seraient le signal de la défaite générale, je m'efforçai de sauver les apparences; j'étudiai notre position par les étoiles et je consultai mon baromètre, pour vérifier notre hauteur au-dessus de la mer. »
Des tombes et de nombreux squelettes gisant sur
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le bord du chemin attestaient les difficultés du trajet, en même temps que les entraves et les fourches encore attachées à des ossements blanchis ou abandonnées sur les côtés de la route étaient autant de traces lugubres du hideux commerce des esclaves.
Le défilé de la Soupa demanda un jour et demi d'efforts supplémentaires. Au fond coule une branche du ruisseau du même nom qui va se jeter à la mer, à Katombéla, un peu au-dessus de Benguéla.
On était à 70 kilomètres de la côte et l'on venait d'atteindre le sommet de la chaîne, quand, à l'horizon lointain, apparut une ligne tranchant sur le ciel. «Nous nous mîmss tous, écrit M. Cameron, à l'examiner avec un mélange d'espérance et de crainte; nous n'osions pas croire que ce fût la merè Bientôt le doute ne fut plus possible : c'était bien la mer! Nos sentiments de joie et de reconnaissance ne furent certainementpas moins vifs que ceux des Dix mille de Xénophon, quand ils s'écrièrent: «• Qxkzxxxl ©aXa-n* I »
« Il n'y avait plus guère de ressort en moi à ce moment. Si je souffrais un peu moins de la tête et des membres inférieurs, les douleurs que je ressentais dans les reins étaient intolérables. Presque à chaque pas je craignais de tomber sans pouvoir me relever, en attendant que quelque secours me vînt de la côte. Mais je pensais à mes pauvres compagnons épuisés restés en arrière et qui comptaient sur moi pour leur envoyer de l'aide, et soutenu par l'idée que
je touchais au terme de mon voyage, je réussis à me tenir sur mes jambes. »
Le reste du jour se passa à ramper sur les rocs, à se traîner à travers des marécages avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Deux hommes des plus solides, l'un appartenante M. Cameronet l'autre à Manoel, furent dépêchés en avant, avec des lettres et des papiers préparés depuis longtemps, et une note ouverte qui suppliait toute personne charitablement disposée, aux mains de qui elle tomberait, d'envoyer quelques aliments au devant des voyageurs.
Le repos de la nuit redonna un peu de ton aux muscles de la petite troupe ; mais M. Cameron s'aperçut le matin que son corps était couvert de taches rouges ; ses chevilles étaient gonflées, la peau à vif et sa bouche saignante; il était en proie à une attaque de scorbut. On ne s'en remit pas moins en marche. Dans la journée, des caravanes que l'on croisa racontèrent qu'elles avaient rencontré les deux messagers des voyageurs et qu'ils devaient être en ce moment arrivés à Katombéla.
Encore une étape et le but était atteint ! Le soir, un des messagers, l'homme de Manoel, fut aperçu arrivant à leur rencontre avec un panier de vivres. Quelques lignes en anglais, dont il était porteur, disaient que ces provisions étaient envoyées par M. Seruia, négociant établi à Katombéla. Un domestique du même M, Seruia accompagnait le messager de
Manoel, l'homme de M. Cameron s'étant trouvé trop fatigué pour revenir avec son camarade. La note disait aussi que les lettres et papiers du voyageur anglais avaient été dépêchés à Benguéla.
« Cette nuit fut la dernière que je passai en dehors du monde civilisé, écrit M. Cameron; quoiqueje fusse harassé, j'étais beaucoup trop surexcité pour dormir. Longtemps avant le lever du soleil, nous étions tous en marche ; au bout de vingt minutes, nous avions devant nous la mer se déroulant en plein sous nos yeux.
«... Je descendis le dernier versant qui regarde Katoinbéla en courant et en faisant tournoyer ma carabine au-dessus de ma tête, que la joie avait, je crois, presque tout à fait mise à l'envers. Mes compagnons, emportés par le même sentiment d'ivresse, se mirent de la partie, et c'est à cette allure folle que nous arrivâmes jusqu'à une certaine distance de la ville. Alors je déployai mon drapeau et m'avançai d'un pas plus calme.
« Venant à notre rencontre, j'aperçus une couple de hamacs suivis de trois hommes chargés de paniers. Dès que nous fûmes à portée les uns des autres, je vis un aimable et joyeux petit Français sautera terre et, après avoir ouvert un des paniers et débouché une bouteille, venir à moi « pour boire, me dit-il, à « l'honneur du premier Européen qui eût jamais « réussi à traverser l'Afrique tropicale de la côle est « à la côte ouest! »
« Cette cordiale bienvenue, celui à" qui je la devais était M. Cauclioix, un ancien Ofûcief de la marine française, qui s'était établi comme négociant, à Benguéla. En apprenant mon approche la veille, entre dix et onze heures du soir, il était immédiatement parti à" ma rencontre. »