D'OIL-CITY A CHERRY-HUN
Le chemin d'Oil-City à Cherry-Run, est la grande route par laquelle passent incessamment
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tous les produits de son canton et ceux de Tar- Farm, Blood-Farm, Egbert-Farm etPithole-City. Cette route, si tant est qu'on puisse lui donner ce nom, n'a sa pareille en aucun lieu du globe. La boue du pays, par son épaisseur, sa ténacité, ses nuances multicolores et son odeur nauséabonde, l'emporte sur toutes les boues imaginables. De la boue partout et toujours, — comme partout aussi le derrick et l'odeur du gaz, — boue noir-foncé dans Oil-Creek, boue noir-verdàtre, fétide et repoussante dans le voisinage des sources, boue jaune à Cherry-Run, enfin boue de toutes les teintes et de toutes les profondeurs. Dans certains endroits du chemin, les fondrières sont si affreuses qu'elles sont un danger pour les chevaux et les voitures qui s'en approchent. On a essayé de les remplir avec d'énormes pierres qu'on y a fait rouler des collines voisines, mais cettj méthode n'a pas amélioré la voie.
Sur un trajet de deux ou trois kilomètres audessus d'Oil-City, le chemin en question contourne la base de collines qui enserrent une étroite vallée, jadis admirablement pittoresque, et dont la solitude, il y a bien peu d'années encore, n'était troublée que par des daims qui venaient la nuit s'abreuver au courant. En bas, de grands ra-
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deaux de barils d'huile descendent le cours de la rivière, tandis qu'en sens inverse, des chevaux, dans l'eau jusqu'au ventre, remorquent de longues files de bateaux chargés de fûts vides. Partout des chariots se frayant péniblement un chemin à travers la boue, les uns ensevelis jusqu'aux moyeux, dans une position désespérée, les autres culbutés sur le flanc. Tout à coup, à un détour de la voie, la vallée s'élargit, et la route conduit droit à un rapide ruisseau de montagne, ou plutôt à une rivière, nommée Oil-Creek, qu'on traverse à gué par la belle saison, mais qui, pendant les pluies, devient infranchissable.
Ce point dépassé, on entre dans une large vallée à fond plat, qui offre à l'œil un paysage qu'on chercherait vainement ailleurs, si ce n'est peut-être à Pithole-City. La forêt a été grossièrement éclaircie ; là où les arbres n'ont pas pu être abattus, on les a dépouillés de leur écorce, et ils ne présentent plus que des troncs morts et blanchis. Toute la ligne de la clairière de chaque côlé du torrent n'est, pendant quatre ou cinq kilomètres, qu'une suite non interrompue de derricks. Ces échafaudages s'élèvent, les uns à côlé des autres, en masse aussi compacte que les mais des navires qui bordent la Tamise au-dessous de
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Londres. Chacun d'eux a sa baraque à machine à vapeur, et chacun ses cuves immenses, tout cela noir, sale, graisseux et emplissant l'air d'une odeur repoussante.
La boue maintenant a comparativement disparu, si ce n'est dans les ravins et les ornières profondes ; mais la route n'en est pas plus facile, car, pour la suivre, il faut louvoyer avec précaution entre les derricks, sous les leviers menaçants des machines, ou au bord d'énormes cuves de 3 mètres de profondeur, enterrées au ras du sol et remplies d'huile. De ces puits innombrables, les uns, en activité, dégorgent dans leurs réservoirs, sous l'effet régulier des pompes, des flots épais et poisseux de liquide infect; d'autres, les nouveaux, rendent leur eau saumâtre, à la grande joie des propriétaires, car la règle est : Pas de saumure, pas d'huile. Plus loin, on épuise l'eau de puits noyés par la dernière inondation du printemps, tandis qu'à côté on tente quelque nouveau forage; mais le plus grand nombre des puits restent taris et abandonnés.
Dans le fait,la première chose dont tout visiteur, à cette époque, était immanquablement frappé, c'était le silence qui, relativement, dominait d'un boutàl'aulre dans une région où tout décelai!, d'une
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manière si évidente,une incomparable activité. Cet abandon résultait en partie des dégâts causés aux puits lors de l'inondation dont il vient d'être parlé, en partie de ce que les sources d'huile étaient épuisées, et surtout de ce que tout le monde se ruait à Pithole-City, où les puits avaient donné jusqu'alors un rendement pour ainsi dire non interrompu. Telles étaient du moins les causes assignées à la désertion comparative de Cherry-Run. Mais il est difficile de se prononcer en cette matière, attendu que l'oléomanie déjoue toutes les règles ordinaires qui peuvent expliquer la conduite des hommes. Ce n'est pas seulement de la spéculation, c'est du jeu tout pur, du jeu à rouge ou noire, à pile ou face, et si ce jeu se faisait tout simplement avec des cartes ou des dés, il est probable que les neuf dixièmes de ceux qui s'y livrent,, par exemple, les puritains de la Nouvelle- Angleterre, s'en éloigneraient au plus vite ; mais comme les chances à courir exigent quelques fatigues personnelles assez dures et des privations peu agréables, la chose passe pour parfaitement licite et régulière.
Bon nombre d'industriels de Cherry-Run s'en étaient allés à Pilhole, c'est un fait positif. On traversait de longues rangées de derricks silen-
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cieux où tout : roues, machines, courroies, était resté immobile et intact, comme si le travail eut été arrêté la veille, où des files de bureaux, autrefois pleins d'animation, avaient leurs portes cadenassées, avec cet avis écrit à la craie et sans
date- - Parti pour Pithole. - C'était chose curieuse à voir que ces rues de hautes tours de bois devenues tout à coup solitaires ; que ces puits paralysés, d'où l'eau s'échappait par intervalles, poussée par le dégagement du gaz ; que toutes ces enseignes mentionnant le nom des puits et des compagnies, et toutes portant cette recommandalion- « On ne fume pas ici. » — Comme s il était besoin d'un pareil avertissement dans un heu où les marais elles fossés sont remplis de pétrole, et où le gaz qui s'échappe des puits et du sol empoisonne l'air, en ne laissant voir les objets, rapprochés ou éloignés, que comme à travers les couches agitées des vapeurs d'une fournaise ardente !
On parcourait ainsi, à Cherry-Run, une distance
de plus d'un kilomètre sur un chemin que se disputaient l'huile, la suie et la boue : où les arbres étaient aussi noirs et huileux que les derricks euxmêmes, et où l'herbe semblait avoir poussé dans une cheminée. Ce quartier franchi, on retombait
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saturée de gaz, chargée de suie, dépouillée de ses arbres, pour faire place aux derricks, ces mêmes derricks entassés pour faire place aux cuves d'huile, des ateliers fermés et abandonnés, des villages de bois alternant avec des hameaux composés de baraquements, et où tout est en proie à une animation fiévreuse ; qu'on mêle à cet ensemble des traces continuellement répétées d'inondation et d'incendie, et l'on n'aura encore qu'une faible idée du tableau offert par la route de Cherry-Run au sortir d'Oil-City.Dans le fait, on n'eut pu lui trouver d'analogues que celles de Petroleum- Centre, de Pithole-City et de deux ou trois autres localités du même genre situées dans cette région. Notre touriste et ses compagnons durent faire un crochet pour aller visiter le puits de Reed, creusé sur les dépendances de Blood-Farm. C'était, à une époque, le meilleur et le plus abondant du canton ; mais son rendement tomba de 500 barils (environ 815 hectolitres) par jour à 30, puis à 10, puis à 2. A ce moment, survint l'inondation qui endommagea les travaux ; dans le public, on crut le puits à sec d'huile et ne valant pas la peine d'être réparé. Heureusement pour eux, les propriétaires en jugèrent différemment. Ils nettoyèrent le tube, en portèrent le diamètre de 10 centi-
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mètres à 15 centimètres et la profondeur de 150 mètres à 180 mètres. La dépense fut une bagatelle, comparée au résultat; car, depuis lors, le puits a fourni régulièrement 200 barils de 163 litres par jour, sans que rien n'ait fait prévoir de diminution probable dans un avenir prochain. Il est vrai que les contrastes sont la règle ; sur les mêmes vingt ares de sol où un homme fait une colossale fortune, dix autres se ruinent.
L'expérience a prouvé que le rendement qui résulte de l'augmentation de diamètre ou de profondeur des puits ne paye pas la dépense ; néanmoins, il y a parfois des exceptions, et, quand elles ont lieu, les profits sont si gigantesques, qu'on voit nombre d'entrepreneurs se ruiner à tenter de refaire des puits bien réellement épuisés. On joue, en pareil cas, quitte ou double ; il n'y a pas de raison d'ailleurs pour qu'un homme, qui a dépensé 50,000 francs dans de mauvais puits, n'en risque pas 50,000 autres dans une chance qui peut faire de lui, selon le cas, un millionnaire ou un charretier. Dans cet étrange pays, on accepte l'une ou l'autre de ces positions comme chose toute naturelle, bien que, cela va sans dire, on préfère de beaucoup la première, et que ce soit à celle-là qu'on vise plus généralement. Nombre de
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puits ont été ainsi recreusés; mais dansla très grande majorité des cas, la dépense a été en pure perte. Ce qui peut justifier scientifiquement le recreusement des puits c'est que, contrairement à la règle qui gouverne la présence de la plupart des substances minérales qui sont limitées à des formalions géologiques bien déterminées, le pétrole se rencontredans les roches de presque tous les âges, depuis le terrain silurien inférieur; plus abondamment dans les schistes et les grès et jusqu'à un certain point dans le calcaire.
« En face de la fenêtre devant laquelle j'écris, reprend le narrateur, la rivière est assez large, et l'activité règne dans la vallée, car le rendement de la plupart des puits y est abondant, et le transport de l'huile, à 'partir de Pithole, s'y fait sur une grande échelle par terre et par eau. A quelques pas est un derrick en partie brûlé, en partie disloqué par une explosion. Ses restes surplombent encore ce qui était autrefois un excellent puits. Mais il arriva qu'un beau jour la machine sauta, démolit le derrick, mit le feu au puits, tua pas mal de personnes, et, en fin de compte, alla retomber dans le jardin d'une maisonnette de planches à deux étages, où elle est encore gisante comme un cadavre d'éléphant.
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« Rien d'extraordinaire jusque-làsi ce n'est que le lieu où la malheureuse chaudière alla s'échouer était, quatre ans auparavant, la merveille du pays. Le petit cottage en question avait été bâti par le propriétaire des fermes de Tar et de Blood. Ces fermes se composaient de quelque 200 hectares de terre argileuse à moitié défrichée, et l'habitation, qui avait dû coûter cinq à six mille francs, passait pour un véritable palais; c'était le Chalsworth, ou, si l'on veut, le Versailles des montagnes de la Pensylvanie. Tout compris, ces deux domaines réunis pouvaient alors valoir250,000 fr. Quand la fièvre de l'huile commença, les fermes furent cotées à 1,000 dollars l'acre, soit 125 fr. l'are ; mais le propriétaire, qui n'était pas pressé de vendre, attendit que les prix s'élevassent. Il fit bien, car, un peu après, il vendit Tar-Farm 780,000 dollars, et Blood-Farm, près de 2 millions de dollars, soit ensemble près de 15 millions de francs. Les acquéreurs ont-ils fait une bonne affaire? c'est ce que je ne saurais dire. Tout ce que je sais, c'est que l'heureux vendeur a cessé d'habiter son cottage de planches ; il a préféré vivre ailleurs, dans un palais de marbre. « A côté de cette ferme est celle de la veuve M'Clintock. C'était, paraît-il, un assez bon ter-
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rain à huile. La brave dame en tira une très grosse somme, qu'elle tint à toucher en greenbacks, monnaie courante aux États-Unis. En conséquence, elle reçut un paquet de billets d'un très respectable volume, qu'elle serra précieusement, en continuant à vivre au milieu du vacarme des derricks et de l'odeur infecte du gaz des puits, dans une maisonnette isolée, qu'elle habitait de longue date. Or, il advint que, un soir, sa lampe à pétrole fit explosion, et que dans l'incendie qui s'ensuivit, la bonne vieille fut brûlée, elle, sa maison et ses greenbacks; il n'y eut de sauvé, pour ses héritiers, que 400,000 francs, qu'on était parvenu à lui faire placer dans les fonds publics américains.
« Toute la Pétrolie est pleine d'anecdotes semblables, les unes véritables, comme celles que je viens de raconter, les autres également étonnantes, mais moins authentiques. C'est parmi ces dernières, espérons-le, que doit se ranger la récente et horrible nouvelle que l'huile de pétrole épurée est aujourd'hui recherchée comme un précieux ingrédient pour la fabrication d'un Champagne à bon marché. Heureusement que, dans ces régions, le liquide le plus faible qu'on boive est le genièvre. »
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