DE CHERRY-RUN A PITHOLE
La route qui de Cherry-Run conduit, par Rousseville, Plummer et les bois, à Pithole-Creek, est pour le moins aussi curieuse que celle d'Oil-City, qui vient 'd'être décrite. Avant de quitter Tar-
Farm et Blood-Farm, la caravane des touristes
au nombre de seize, Anglais et Américains — visita les plus célèbres puits du voisinage : Maples- Shade, Jersey et la Coquette, jadis d'une abondance extrême, mais singulièrement réduits alors. A côté de la Coquette, on venait de creuser un puits nouveau, qui rendait, par jour, disait-on, 350 barils de 163 litres.
A partir de ce point , le chemin n'est qu'une succession de mares de boue, de fondrières, de ponts chancelants, d'arbres abattus et de quartiers de rocher, avec des groupes de puits par intervalles, les uns en activité, les autres abandonnés.
Au milieu du jour, comme la chaleur était intolérable, on fit une halte dans la forêt, à côté de ce qu'on appelle les sources sulfureuses. Là, en
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pleine solitude, s'élevait naturellement l'inévitable derrick; mais le forage n'avait jamais rien donné qu'une eau glacéeetextrêmementsulfureuse,douée, disait-on, de vertus médicinales très énergiques. La vallée de Plummer est un des exemples les plus frappants à citer de tout ce qu'il y a d'incertain dans les entreprises de forage de puits de pétrole. Sa position au-dessus de Cherry-Run, sa conformation géographique, sa géologie, tout dénonçait cette région comme devant être une des plus productives de la Pensylvanie. L'huile flottait à la surface de tous les ruisseaux et suintait sous chaque pierre. L'atmosphère était imprégnée de gaz, et les interstices de ses couches de grès regorgeaient d'eau saumâtre. Plummer- Valley devint immédiatement le rendez-vous de tous les chercheurs d'huile; son terrain, encore boisé, s'y vendit des prix fabuleux ; une ville se bâtit rapidement ; les derricks s'élevèrent par centaines dans toutes les directions ; les dollars s'y dépensèrent par millions, et le résultat définitif fut le plus complet fiasco. De tous les puits creusés, pas un seul ne fournissait seulement assez d'huile pour graisser sa machine. Aussi toute la vallée présentait-elle le singulier spectacle d'une forêt de derricks, aussi neufs que le jour de leur achèvement,
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d'agences fermées , de machines silencieuses et d'une immense collection de cuves vides et immaculées, qu'on eut dites sorties le matin même des mains du tonnelier. Tout cela avait l'air d'avoir été mis là comme une leçon à l'adresse des spéculateurs téméraires, et on le comprenait si bien dans le pays, qu'on évitait généralement de parler de Plummer ; il semblait que ce nom fut un présage sinistre.
On peut se figurer ce qu'était la ville elle-même sous l'empire de pareilles circonstances. Arrêtée dans son essor en même temps que les entreprises d'alentour, elle ne se composait guère que de deux ou trois cents maisons de bois inhabitables, et ne pouvait offrir que deux hôtels à peu près passables.
Au sortir de cet embryon de cité, la route devient, si c'est possible, plus impraticable que jamais ; elle est incesssamment sillonnée par des chariots qui vont vers Pithole, chargés de houille et autres produits, et qui en reviennent avec de l'huile. Toutes ces voitures convergent vers Plummer, et, pendant plus d'un kilomètre, bêtes et gens sont dans la boue jusqu'au ventre et s'y démènent de la façon la plus désespérée.
La boue n'est rien cependant en comparaison
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de ce qui les attend dans la traversée des collines boisées de Pithole, sur ce qu'on appelle la Corduroy road. Par route de corduroy, on entend en Amérique un passage à travers une forêt où l'on ne peut pas faire de route, passage dont les difficultés sont augmentées par des arbres abattus en travers du chemin. Il est aux États-Unis et au Canada, des corduroy roads qu'on peut encore, à la rigueur, parcourir à cheval ou avec des voitures légères; mais celle qui conduit à Pithole est littéralement exécrable et dépasse tout ce qu'on peut imaginer de pis. C'est simplement une grossière litière de branchages, du milieu de laquelle pointent une multitude de chicots aigus, qui déchirent les pieds et les jambes des chevaux, et les font tomber à chaque pas.
Après un mille environ de cet infernal trajet, on arrive enfin au sommet d'une haute colline, d'où la vue plonge sur une vallée boisée. Les deux flancs de cette crevasse ont été grossièrement déblayés pour faire place à une grande ville de bois dont les constructions vertes ou blanches, ou tout simplement à l'état brut, habitations, hôtels, magasins, baraques, etc., achevés ou commencés, vont s'éparpillant dans toutes les directions. Cette ville c'est Pithole-City, qui, au commencement
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d'avril 1865, était un bois épais appartenant à un pauvre fermier pensylvanien. Elle comptait , quelques mois plus tard, 8,000 à 10,000 habitants.
Tout est là si différent de ce que nous autres Européens nous sommes habitués à voir, qu'il est en quelque sorte impossible de faire une description du lieu qui en puisse donner une idée tant soit peu exacte. C'est une ville entièrement habitée, quoique à moitié bâtie, une ville qui est le grand centre du grand commerce du pétrole, une ville campée dans une forêt, au milieu de tronçons de pins déchiquetés, et entourée de toute part d'un océan de boue de la nature la plus tenace. Toutefois, contrairement à ce qu'on voit à Oil-City, la ville n'a point de derricks, ils sont tous plus bas, auprès du cours d'eau. D'un autre côté, les canaux boueux qui servent de rues sont au moins larges et spacieux, tandis que les misérables ruelles détrempées d'Oil-City forment des cloaques qui rattrapent en profondeur ce qui leur manque en largeur. Pithole, à vrai dire, n'a rien qui lui ressemble, même en Pétrolie, où tout est étrange.
Lorsque, en descendant de la colline, on met le pied dans la première rue, on reste assourdi du bruit des marteaux et des scies, car tout y est en
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construction ou en réparation, tant est défectueux ce qu'on s'est hâté de construire tout d'abord. D'un côté est une petite rangée d'importantes agences et de bureaux de compagnies, qui, du matin au soir, tressaillent d'activité et de mouvement, bien qu'ils soient difficiles à distinguer des baraques où l'on est soi-disant logé à pied et à cheval, et où l'homme et la monture sont également mal traités. Viennent ensuite de longues files de maisons de bois véritablement convenables, à trois étages et souvent à balcons, les unes peintes, les autres absolument nues. Plus loin, une nouvelle rue avec des maisons dont tous les étages inférieurs sont occupés, tandis que ceux d'en haut se chevillent et s'achèvent ; puis un grand bâtiment de bois brut, surmonté d'une longue bannière, et dans lequel est installé un cirque équestre; puis un grand hôtel, dont chaque chambre est occupée avant qu'on n'y ait donné le dernier coup de marteau ; puis, à mesure que les quartiers gagnent en importance, les magasins, dont le contenu se devine, comme à Oil-City, par les défroques qui en tapissent les abords ; car c'est partout le même système, et àPitholecomme ailleurs, prince de l'huile ou charretier, on n'achète de nouveaux vêtements que quand les anciens s'en
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vont en lambeaux; alors, ce moment venu, le cba »d deg U e„i,,ée„ lre dans le magasin, s4 dé .
oe la boue, son ancien accoutrement.
S'il y avait un rapprochement à faire entre ce
^euet ce qu'on voit en Europe, il faudrait le comparer à ce que sont les abords et l'intérieur d'une de nos grandes expositions internationales deux ou trois jours avant l'ouverture, alors que naturellement rien n'est achevé, que charpentes, maçons, menuisiers, emballeurs, architectes, surveillants, etc., se hâtent, se heurtent et font mal
ce qu, aurait pu être bien fait en prenant le temps nécessaire, et que, au concert des marteaux et des sces, des gens vont et viennent, comme piqués de la tarentule, au milieu de caisses brisées et d'objets epars. J
Telle esta peu près la scène qu'offrait Pithole à ses débuts ; partout des échafaudages, des piles de charpentes brutes, partout des planches installées au-dessus de la boue, sur des tréteaux, et chargées d'articles et de provisions de toute espèce, épiceries, vins, meubles, batterie de cuisine, attendant leurs places dans des hôtels, des restaurants, des boutiques en construction ; partout de vieilles caisses d'emballage, des bouteilles
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de la vaisselle en morceaux, des bouts de solives ajustés avec de vieilles ferrailles, des blocs de pierres, des passerelles submergées et, par-ci parlà, des arbres abattus, et des bandes de chevaux surmenés, attachés à des poteaux, à des pierres, à des arbres, dans tous les coins enfin où le voyageur pressé peut laisser sa monture avec quelque espoir de la retrouver.
Qu'on se représente un tohu-bohu semblable composant une ville d'une grande étendue, une ville de contradictions, où, à côté d'une belle boutique, est une écurie fangeuse ou une maison-garnie plus sale encore, où les poteaux de télégraphes, aussi nombreux et plus nécessaires que les derricks, sont représentés par des pins étêtés et ébranchés, surgissant pêle-mêle au milieu de la boue du chemin ; qu'on peuple maintenant cette ville de la population la plus crottée qui soit au monde , d'attelages surchargés encombrant les rues et d'hommes couverts de boue s'assemblant en groupes, le carnet à la main, discutant le chiffre de production des puits, les prix des approvisionnements, les cours auxquels il faut acheter ou vendre, alors on aura quelque idée de Pithole- City, d'une ville qui, encore aux mains des charpentiers et des menuisiers, comptait déjà près de
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dix mille habitants cherchant, mais en vain, à la rendre habitable. Il est juste de dire pourtant quon trouvait là deux hôtels où l'on était, du moins, proprement et suffisamment bien traité et où l'on avait des lits secs, bien que les matelas et les traversins du pays passassent pour être bourrés avec des copeaux; ces deux maisons exceptionnelles portaient le nom de Morey-Farm et de Uiase-House.