‹ Récits de voyagesChapitre 4 sur 13 · I IL · texte numérisé non relu

I IL

Les désordres dont Saint-Louis fut le théâtre à propos de la ratification de la nomination de Lincoln, à la convention de Chicago en 1860, furent causedelaformaliondu» Club des Vigilants », qui mit sur pied en temps opportun soixante-six régiments de loyaux volontaires du Missouri.

On se rappelle les Vigilants de 1860. Ailleurs, ce ne fut guère qu'un corps de parade, dont les processions aux flambeaux ne servaient pas a grand'chose ; mais à Saint-Louis les Vigilants se rendirent fort utiles pour le maintien de l'ordre et

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de la liberté. Us assistaient à toutes les assemblées républicaines, armés d'une canne plombée et d'une torche de résine, et ils chargeaient sans hésitation les perturbateurs de la paix publique. Licenciés après l'élection, ils se réorganisèrent au mois de février suivant, lorsque l'arsenal commença à éveiller la convoitise des rebelles, mais alors ils se montrèrent sous une autre forme, sous celle de régiments de milice ; ce furent ces miliciens qui sauvèrent l'arsenal, détruisirent le camp des esclavagistes dans les faubourgs et tinrent les troupes sudistes toujours à quinze ou vingt kilomètres de la ville.

Dans le Nord, on se rend difficilement compte de la désolation et de la misère engendrées par la guerre dans le Missouri et à Saint-Louis. Le blocus de la rivière réduisit des deux tiers les affaires de la ville ; cependant rien ne pouvait empêcher les personnes qui fuyaient le théâtre de la guerre d'aller chercher leur salut et leur subsistance dans la ville appauvrie. Les familles étaient déchirées par des divisions terribles. Dans les comtés situés au delà, des régions tout entières furent complètement dépeuplées. Pas de quartier, tel était le mot d'ordre des deux camps.

« Dans les comtés où les rebelles avaient le

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dessus, dit un écrivain bien informé, aucun partisan de l'Union n'osait demeurer ; dans les comtés où les partisans de l'Union dominaient, il n'était permis à aucun rebelle de résider. Selon que le flot de la guerre s'avançait dans l'État ou s'en retirait, il entraînait à sa surface les habitants dans une direction ou dans l'autre. A mesure que les armées rebelles s'avançaient, les citoyens dévoués à l'Union se reliraient, emmenant avec eux leurs familles et leurs ménages, quand les confédérés reculaient poursuivis par les armées fédérales, les partisans de l'Union revenaient, et les familles rebelles fuyaient à. leur tour. Toute la population était en guerre. 11 n'y avait pas de neutralité, et il ne pouvait pas y en avoir. De cette manière, les parties de l'État qui servaient de théâtre à la lutte furent dépeuplées et se transformèrent en désert. »

Pendant les deux dernières années de la guerre les prodigieuses dépenses du gouvernement dans le Sud-Ouest enrichirent beaucoup les habitants de Saint-Louis et en occupèrent quelques milliers. Néanmoins une preuve concluante de la solidité des négociants de la ville, c'est qu'ils supportèrent à merveille la longue stagnation commerciale et sortirent de la guerre généralement prêts à re-

prendre les affaires au point où elles s'étaient trouvées interrompues.

Saint-Louis est, dans tous les sens, redevenu ce qu'il était, à cette exception qu'il est délivré du fléau de l'esclavage, qui lui nuisait tant. Aujourd'hui tout y respire l'énergie et l'espérance. Dès 1866, au lendemain pour ainsi dire de la longue guerre entre le Nord et le Sud, la ville faisait plus d'affaires qu'en aucune autre année de son existence antérieure. Les céréales peuvent être prises comme critérium [de la situation de ces villes de l'Ouest. En 1860,, Saint-Louis avait reçu et vendu un peu moins de 4 millions et quart de boisseaux (busliels) de blé. En 1863,1a quantité était au-dessous de 1 million et demi de boisseaux. En 1865, elle était d'un peu plus de 3 millions. En 1 866, elle s'élevait an chiffre sans précédent de 7,233,671 boisseaux qui, à raison de 35 litres 21 centilitres le bushel, représentent 2,546,975 hectolitres. L'exposé du commerce de Saint-Louis en 1866 cette même année par M. George H. Morgan, montre qu'il n'est guère débranche de commerce qui n'ait pas fait alors plus d'affaires que dans toute autre année depuis la fondation de la ville. Ce développement ne s'est certes pas ralenti depuis lors avec un accroissemont de population

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qui, de 1866 à 1880, se chiffre par 146,000 habitants.

La guerre toutefois, bien que passée aujourd'hui à l'état de simple souvenir, a laissé dos blessures moins faciles à guérir que les plaies d'argent. Les sécessionisfes vaincus ont été longs à prendre leur parti de la défaite, si tant est que tousse soient résigné. Mais ces anciens partisans du Sud sont cerlainement plus tristes qu'acerbes plus portés à l'inquiétude qu'au ressentiment. En se mêlant à ces hommes polis et silencieux, on ne peut ressentir pour eux que du bon vouloir. Comment ne pas se rappeler que, pendant trente ans, ils avaient été séparés intellectuellement et moralement du reste de la race humaine, et qu'ils n'avaient point eu part aux bienfaits de la lumière nouvelle et aux idées plus avancées et plus larges des temps modernes? Comment ne pas se rappeler que, pendant la guerre, ils étaient aussi convaincus de leur bon droit que le Nord l'était du sien ? Comment ne pas se rappeler qu'ils ont plus osé, plus sacrifié, plus souffert que leurs adversaires politiques?

Ces hommes d'ailleurs en ce qui touche la nourriture de l'esprit sont restés pour la plupart si naïfs, si enfants, serions nous tentés de dire, qu'ils est impossible, quand on se trouve parmi eux,

d'entretenir à leur égard d'autres sentiments que des sentiments affectueux. A en juger par les œuvres littéraires qui encombrent les boutiques des libraires de Saint-Louis, on dirait qu'en fait de lecture les Sudistes en sont toujours aux romans de Walter Scott. Ces bonnes gens semblent avoir pris tout à fait au sérieux l'illustre romancier, comme si celui-ci avait réellement pensé qu'lvanboe fût un personnage plus admirable que James Watt, et que le moment était arrivé de recruter des individus disposés à arrêter la construction des machiues à vapeur et de retourner au bel âge de la chevalerie ! Que le lecteur parvenu au milieu de la vie se reporte au temps où, avec l'enthousiasme qui sied si bien à la jeunesse, il lisait les romansde l'Homère romancier de l'Ecosse, et qu'il essaye de se figurer quelle espèce d'homme il serait aujourd'hui si, depuis lors, il n'avait pas lu autre chose, et il pourra se faire une idée de la clientèle qui achalandé en général les librairies de Saint-Louis et des œuvres qu'on y trouve en plus grande abondance.

Une des surprises qui attendent l'étranger dans cette ville, c'est le nombre restreint de la population noire, laquelle ne compte guère plus de trois mille individus. A Chi-

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cago et dans les autres villes du Nord-Ouest, les domestiques des hôtels sont en général des hommes de couleur ; à Saint-Louis, en général, ce sont des blancs. La plupart des cochers,des laquais.des portefaix et des servantes appartiennent à la race blanche. La levée est, pour ainsi dire, frangée de nègres chargeant et déchargeant les bateaux à vapeur, et les nègres sont encore employés à d'autres gros travaux ; mais ils jouent dans la vie de Saint-Louis un rôle aussi peu important que dans la vie de Boston ou de New- York.

11 existe une énorme différence entre un nègre de Chicago et un nègre de Saint-Louis, l'ombre de l'esclavage pèse encore sur les manières du nègre et lui comprime l'âme. L'homme est si imitateur, que les noirs ne croiront jamais beaucoup à eux-mêmes tant que les blancs ne croiront pas un peu aux noirs ; or, la portion demeurée sudiste de Saint-Louis n'en est pas encore venue là. Il est presque impossible de donner à un homme du Nord laplus faible idée de l'ébahissement muet, incrédule, insensé des femmes du Sud en apprenant, la guerre finie, que les nègres allaient voter. C'était comme si une dame du Nord eût lu dans un journal que les voix des rats et des souris seraient désormais comptées à l'élection du président

Mais ces signes du peu de maturité des esprits ont cédé petit à petit à la marche du temps et ce qu'il en reste tend chaque jour de plus en plus à disparaître, maintenant qu'il n'existe aucun obstacle artificiel au libre développement de l'intelligence dans le Sud. Nous doutons fort qu'aujourd'hui on pût obtenir à Saint-Louis cent votes désintéressés en faveur du rétablissement de l'esclavage dans l'État du Missouri.

Le lecteur a-t-il jamais pris la peine d'observer quel magnifique coin de la surface terrestre forme l'État du Missouri? Que dis-je? surface ! l'État du Missouri a des entrailles assez profondes et assez remplies pour fournir au genre humain 100 millions de tonneaux métriques de charbon par année pendant treize cents ans. Figurez-vous 69,000 kilomètres carrés de gisementshouilliers — près de la moitié de l'État, et quelques uns de ces gisements ayant dix mètres d'épaisseur. Quant au fer, il n'est pas nécessaire de creuser le sol pour en trouver. La montagne donne du fer au Missouri. Pilot Iinob, haut de 175 mètres et d'une contenance superficielle de 145 hectares, est une masse de fer ; et Iron Mountain (la montagne de fer), qui en est éloigné de dix kilomètres, qui a 68 mètres de hauteur et couvre une étendue de 200 hec-

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tares.contient 230millions de tonneaux de minerai,

sans compter l'approvisionnementinépuisabledoiU on peut raisonnablement supposer l'existence audessous de la croûte externe du sol. On trouve dans cette région assez de fer épars pour construire une double voie de railway à travers le continent.

Les districts plombifères du Missouri comprenant près de 15,000 kilomètres carrés, et au moins 500 sites où l'on sait que le plomb peutêtre exploité avec profit. Dans quinze comtés, on trouve du cuivre, et dans sept de ces comtés il y en existe assez pour payer l'exploitation de toutes les mines. L'État renferme de vastes dépôts de zinc. On y rencontre aussi de l'or ; mais le royal métal n'attire pas encore beaucoup l'attention, à cause des éblouissants trésors qu'offrent les contrées situées plus à l'Ouest. En un mot, dans un rayon de 16' kilomètres autour dp Saint-Louis, op trouve en quantités suffisantes pour payer les frais d'exploitation les métaux et les minéraux suivants or, fer, plomb, zinc, cuivre, étain, argent, platine, nickel, émeri, cobalt, charbon, chaux, granit, terre de pipe, terre à briques réiVactaires, marbre, couleurs métalliques et sel.

L'État contient 18 millions d'hectares de terre,

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dont 3 millions de ce sol fécond qui convient particulièrement à la culture du chanvre. On compte 2 millions d'hectares qui sont des meilleurs au monde pour la production du raisin ; 8 millions d'hectares sont de bonnes terres de labour appropriées à l'agriculture ordinaire du Nord ; 800,000 hectares sont des terrains miniers. Différant sous ce rapport de quelques-uns des Étals situés dans la prairie, le Missouri possède une quantité suffisante de terre boisée, et la plus grande partie de ses prairies sont de l'espèce la meilleure.

On a souvent essayé de décider la grande question de savoir lequel des États de l'Union est le plus propre à l'habitation de l'homme, en raison de sa richesse et de ses agréments. Il est aisé d'arriver à une conclusion à ce sujet ; mais il est difficile de persister dans cette conclusion. Quand on suit le cours del'Hudson, au lit large et plein jusqu'aux bords, en présence des charmes et des avantages variés qu'offre l'État à travers lequel coule cette rivière, on déclare que l'État de New- York est la plus belle et la plus noble contrée du globe. Cette opinion, on la conserve jusqu'au moment où l'on se trouve en face des beautés extérieures et des richesses cachées de la Pensylvanie. Alors on abandonne New- York, et c'est à son voisin qu'on

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accorde la palme. Mais tout à coup les ressources inépuisables de la Virginie, son heureuse situation, son climat favorable, le calme enchanteur de ses cours d'eau sinueux, ses pittoresques montagnes vous frappent ; et, comme on a abandonné l'Etat de New-York, on abandonne la Pensylvanie pour s'incliner devant les merveilles de la Virginie. De la même façon, nous avons vu notre mobile affection s'attacher successivement au noble Ohio, au bel Iowa, au fertile Illinois, au délicieux Tennessee, au ravissant Minnesota.

Pour le moment, c'est le grand État du Missouri qui a notre plus vive préférence. Il n'est rien dont l'homme ait besoin et qu'il puisse raisonnablement désirer, que cet État ne fournisse en abondance. Il y trouve du grain pour sa subsistance, du tabac pour son plaisir, de l'or pour son luxe, du fer pour son usage, du vin, du coton, de la laine, du chanvre, etc. Retardé longtemps par l'esclavage dans la marche du progrès, désolé quatre ans par la guerre civile, l'État du Missouri, depuis le retour de la paix, a marché par bonds énormes. Les propriétés imposables de l'État qui, en 18G3, représentaient un peu moins d'un milliard de francs, étaient estimées à 2 milliards à la fin de 1 866. Elles ont depuis lors augmenté de beaucoup.

Si Saint-Louis n'était rien de plus que la ville principale d'un pareil État, ce serait uneplace d'une importance secondaire ; mais c'est bien autre chose encore: c'est le cehtre et la métropole naturelle de la vallée du Mississipi. Au-dessus de Saint— Louis, le grand fleuve est navigable sur un parcours de 1,200 kilomètres, et, au-dessous, sur tin parcours de 2,150 kilomètres. A 30 kilomètres en amont de la ville, le Missouri y déverse ses eaux troubles, qui sont navigables jusqu'à un point situé à environ 4,800 kilomètres de Saint-Louis. A 300 kilomètres en aval de la cité se trouve l'embouchure de l'Ohio, qui fait communiquer la rivière de Saint-Louis avec Pittsburg, éloigné de 300 kilomètres, et avec les régions houillières et pétroléogènes de la Pensylvanie, au-dessus de Pittsburg. Les affluents navigables du Mississipi et du Missouri, sur une longueur de 18,000 kilomètres, metlent à la portée de Saint-Louis toutes les villes de quelque importance situées dans une vallée de 3,100,000 kilomètres superficiels, destinée à contenir une population de 200 millions d'habitants.

Les larges canaux que Chicago a mis tant de soin et d'activité à créer donnent également à Saint- Louis accès sur les grands lacs et lui fournissent une communication rapide avec l'océan Atlantique.

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Les nombreuses lignes de chemin de fer qui sillonnent l'intérieur de l'État, et dont 3950 kilomètres étaient déjà en exploitation au 1 er janvier 1 877, relient la ville avec le réseau des voies occidentales, dont la principale est le chemin de fer du Pacifique. Par celte œuvre gigantesque, Saint- Louis, qui est à 1 ,600 kilomètres de New-York et à 3,500 kilomètres de San-Francisco, sera aussi manifestement la capitale naturelle des États-Unis qu'il est maintenant celle de la plus riche portion de l'Union. Ce ne sera pas, dans le sens géographique, la ville centrale ; mais, considérant l'importance supérieure que, pour l'Amérique, l'Europe a sur l'Asie, et plusieurs autres faits qui sautent aux yeux, ce sera le point central dans tous les sens, saufle sens géographique ; ce sera le centre de la politique, des affaires et de la distribution des ressources nationales.

On trouve toujours une fraîcheur, une cordialité, une simplicité agréables dans une société dont le commerce a pour principal objet les produits naturels de la terre ; et c'est là une raison pour laquelle On voyageur du Nord éprouve tant de plaisir à séjourner pendant quelque temps dans les États du Sud. Il se sent comme en vacances ; il savoure la vie comme les enfants de la ville au milieu de la

campagne. Là, l'agriculture est exercée sur une échelle qui lui imprime une dignité qui n'est pas aussi facile de discerner dans un pays de petites fermes, dont chacune est exploitée par un ménage, pauvre, surchargé de travail. Saint-Louis, depuis l'époque où le commerce des fourrures est devenu le fondement de sa fortune, a été constamment un entrepôt et un marché de grains, de farine, de chanvre et de tabac ; et bien que les manufactures de la ville soient importantes et sans cesse croissantes, Saint-Louis emprunte encore la plus grande partie de son animation au commerce qui s'y fait des produits naturels du sol. La grande salle de la bourse, où s'assemblent tous les jours durant une heure et demie les deux ou trois mille notables commerçants de l'endroit, présente un spectacle récréatif pour l'homme fatigué de la vie de bureau qui peut avoir la chance d'en être témoin.

Là, sur les côtés de la longue salle, sont des tables couvertes de petites coupes de fer-blanc contenant des échantillons de maïs et de froment de toute espèce et de toute couleur, de farine, d'avoine, d'orge, de pois, de son, de graines, de pommes sèches, de sel ; sur d'autres tables sont des jumbons, des échantillons de chanvre, de laine et de coton, des bouteilles d'huile minérale, végé-

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taie et animale, des échantillons de cordes et nombre de marchandises analogues.

Et le personnel du lieu, quels beaux hommes au teint frais, à l'air cordial ! Voici les meuniers, aux joues rubicondes, aux habits de couleurs pâles, qui dirigent, année moyenne, la mouture de 80 à à 100 millions de kilogrammes de farine, et dont la probité et le bon sens ont mis les marques de Saint-Louis en faveur sur tous les marchés de farine du pays. Voilà les acheteurs de grains, chacun à sa place habituelle ; viennent ensuite les vendeurs portant des gobelets de froment, dans lesquels l'acheteur passe la main en demandant le prix et la quantité, mais en indiquant par un simple signe de tête s'il prend ou s'il refuse.

Ces habitués de la bourse de Saint-Louis n'en savent pas autant que ceux de la bourse de Chicago ; ils ne pensent pas comme eux, lisent beaucoup moins, font beaucoup moins de publicité et se vantent aussi beaucoup moins; mais ils ont dans leur personne ce qui fait le charme de l'agriculteur et du gentilhomme campagnard. Évidemment ils prennent la vie plus à l'aise que leurs rivaux qui habitent plus au nord. Une grande partie de leur conversation est émaillée de mots inconnus aux profanes, Quand ils parlent de tabac,

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ils décrivent les variétés de cet article dans des termes de convention, qui compose un argot intraduisible, mais qui rend parfaitement toutes les nuances de leur pensée.

N'oublions pas de constater que le niveau de l'honneur commercial a toujours été très-élevé à Saint-Louis, et que les négociants de cette ville ont toujours incliné plutôt vers un excès de prudence que vers la témérité en affaires. De même que la marque de Saint-Louis sur un baril de farine ajoute à sa valeur commerciale, de même le nom de Saint-Louis sur la carte d'un négociant facilite son accès à la confiance et au crédit dans les autres villes.

Faut-il parler ici de l'insouciance qui aux États-Unis préside proverbialement à la navigation à vapeur? Saint-Louis a au moins la franchise de publier tous les ans une liste de tous les bateaux à vapeur et de toutes les barques qui ont sombré, ont été incendiés ou ont fait explosion sur ses rivières. 11 n'est pas rare de voir dans le cours d'une année les sinistres de ce genre multiple atleindre et même dépasser la centaine.

A en juger cependant par les relations qu'on a avec les braves et joyeux compagnons qui commandent et pilotent les bateaux à vapeur de SainN

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Louis, on ne peut guère supposer qu'ils aient un goût bien décidé pour se faire lancer à trente mètres en l'air, ni un penchant bien marqué à voir leur propriété et leur crédit s'engloutir dans les eaux bourbeuses du Mississipi. Telle est la concurrence parmi les propriétaires de bateaux pour se procurer des pilotes capables, que les bons pilotes demandent aujourd'hui 700 dollars, ou environ 3,600 francs par mois ; or chaque bateau doit avoir deux pilotes. Pour les explosions, il n'y a pas d'excuse; pour les incendies, on en admet quelques-unes ; pour le sombrage, il en existe suffisamment. Un bateau à vapeur de l'Ouest est aussi facile à brûler qu'un théâtre ; il renferme dans ses flancs un volcan en activité, et la masse de combustible qu'il dépense le pousse sur son humide route à raison de 25 kilomètres à l'heure. Une étincelle égarée, qu'on perd de vue pendant dix minutes, suffit pour allumer un brasier qui ne s'éteindra qu'au fond de la rivière. Ces incendies ne peuvent être empêchés que par une vigilance systématique et assidue, à laquelle l'homme du Sud-Ouest ne s'astreint pas facilement ; il faut pourtant qu'il s'y fasse et il s'y fera.

On a, dans ces dernières années, introduit sur les grandes rivières de l'Ouest le système des re-

morqueurs et des barques, comme il existe sur l'Hudson. Des remorqueurs d'une force immense, qui ne portent point de fret, traînent derrière eux et autour d'eux, comme un canard entouré de sa famille, cinq, dix ou quinze barques spacieuses, chargées de grains, de coton et de voyage rs. Lorsqu'on arrive dans une ville, la flotte s'arrête tout juste assez longtemps pour détacher une barque et en prendre une autre. Point de halte pour s'approvisionner de combustible ; le remorqueur est assez grand pour contenir l'approvisionnement suffisant pour tout le voyage. Il en résulte une telle économie de temps, que les remorqueurs, avec dix barques chargées à leur suite, font le trajet de Saint-Louis à la Nouvelle- Orléans en six jours, c'est-à-dire le temps pris ordinairement par les plus rapides bateaux à voyageurs. De cette manière, des denrées telles que les grains peuvent être transportées par masses avec une grande économie, et le voyage sur le Mississipi est rendu presque aussi sûr qu'un voyage sur le Delaware. C'est le remorqueur, avant-garde de la masse flottante, qui encourt la majeure partie des périls provenant du fleuve et tous les accidents provenant de la chaudière. Ce système réalise un économie prodigieuse. Un de

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ces grands bateaux à voyageurs, naviguant sur le Mississipi, absorbe en marche plus 5,000 francs de frais par jour, et il perd la moitié de son temps à attendre du fret. Un remorqueur capable de traîner dix barques ne dépense que mille francs par jour et perd moins d'heures qu'un bateau à voyageurs ne perd de jours.

Le Mississipi. tout morne et inoffensif qu'il paraît être habituellement, est un cours d'eau des plus intraitables. 11 ne se conduit jamais de la même manière deux années de suite, il se vautre dans son lit bourbeux comme un hippopotame malade. Une année, il inonde une ville ou en ronge quelques quartiers; l'année suivante, il menace de l'abandonner et de chercher ailleurs un autre chenal. Saint-Louis même, quoiqu'à l'abri des inondations, a été obligé d'employer des moyens de contrainte considérables pour empêcher le monstre d'entamer la rive située sur l'État de l'Illinois, en laissant à tout jamais à sec la levée devenue inutile. Tous les dix ou quinze ans aussi, le fleuve monte assez hautpour franchir les portes de façade des magasins situés sur la levée, près du chenal. Lesanciens de la ville se rappellent le soir où l'inondation menaçait en même temps qu'un acteur favori, Je célèbre Edwin Forrest, jouait au

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théâtre ; chaque fois que le rideau baissait, les spectateurs s'élançaient dehors pour recueillir les dernières nouvelles de la crue du fleuve : quand la représentation fut terminée, toute l'assistance se précipita pêle-mêle sur la levée pourvoir de ses yeux qui avait ses caves inondées, qui son premier étage envahi par les eaux.

La glace est aussi un sujet de terreur à Saint- Louis. Elle est inoffensive pendant qu'elle se forme et tant qu'elle reste solide. Tout au contraire, elle fournit un pont commode sur lequel, durant tout un mois quelquefois, sont traînés les plus lourds fardeaux. C'est la débâcle qui cause les alarmes. Le long du bord légèrement coudé de la levée, une centaine de bateaux à vapeur sont immobilisés, la proue dans le sable et la poupe engagée dans la glace la plus épaisse. Des cordes et des câbles en amarrent quelques-uns au rivage ; d'autres s'en remettent au hasard et ne sont retenus par rien ; un petit nombre sont à l'ancre au milieu du fleuve, et d'autres sont rangés en ligne de bataille sur la rive opposée. La glacene prévient personne de ses intenlions, et peu à peu se relâche la vigilance des milliers de gens intéressés à redouter la débâcle. Tout à coup, au moment où l'on y songe le moins, on entend une voix qui s'écrie : « Elle remue! »

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Tous les yeux se tournent vers le même point. La rupture de la glace offre cette terrible particularité que, lorsque l'immense plancher commence à céder, toute la masse s'ébranle à la fois, si lentement, si silencieusement, que, pendant quelques minutes, quiconque n'en a pas l'expérience ne saurait s'apercevoir du mouvement.

Aussilôl qu'on a acquis la certitude que la glace s'en va, le tocsin sonne aux cloches qui, d'ordinaire, annoncent les incendies, et toute la ville accourt sur la levée pour empêcher la destruction des bateaux à vapeur ou en être témoin.

L'immense nappe de glace, épaisse de deux à trois pieds, commence bientôt à porter un choc terrible à la ligne des bateaux. Il faut que quelque chose cède. Rien ne peut arrêter la poussée une fois commencée, rien ne peut résister à l'immense pression qui part de centaines de kilométrée en amont. Soudain, le silence est rompu ; le plancher craque; des fissures se manifestent; quelques bateaux sont broyés comme des coquilles de noix ; d'autres disparaissent tout entiers au fond du fleuve, bon nombre sont jetés violemment les uns contre les autres; quelques-uns, soulevés par la quille, vont grimper sur les glaçons. Cependant les maîtres et employés des bateaux, aidés des

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pompiers et de citoyens zélés, font des efforts surhumains pour sauver leur propriété, et la levée tout entière, aussi loin que le regard peut s'étendre, présente une scène d'agitation et de consternation indicible.

On cite des débâcles dans lesquelles vingt bateaux à vapeur ont été broyés et coulés en quelques minutes. Le génie humain peut cependant porter remède à ce danger annuel, Saint-Louis doit y réfléchir et aviser.

Ceux qui s'en vont répétant que l'Église catholique romaine a, comme institution, fait son temps en ce monde, n'ont qu'à passer quelques moments à Saint-Louis pour voir s'évanouir leurs illusions. Les catholiques français, allemands et irlandais forment près de la moitié de la population, et les propriétés de l'Église en bâtiments et en terre sont évalués à une cinquantaine de millions de francs. Depuis l'unique tente où la messe fut célébrée pour la première fois sur l'emplacement de la ville, il y a de cela cent dix-neuf ans, et qui fut bientôt remplacée par une petite église de bois, îe nombre des lieux consacrés au culte a augmenté au point que l'on compte aujourd'hui trente et quelques églises et chapelles catholiques, c'est-ù-dire moitié plus que n'en

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possède aucune des autres sectes religieuses. Les catholiques n'ont pas non plus dépensé tout leur argent à élever des églises d'une magnificence prématurée. Ils en ont réservé une bonne part pour instruire la jeunesse, pour soigner les malades, pour soutenir les faibles et procurer un refuge aux déshérités. Longue est la liste des établissements catholiques d'instruction générale : universités, collèges, pensionnats, écoles, bibliothèques, etc. ; et longue aussi celle des établissements charitables : hôpitaux, hospices, asiles, orphelinats, appartenant à ce culte. L'état florissant du plus grand nombre de ces fondations prouve surabondamment qu'il est loin d'y avoir là apparence d'épuisement.

Si la base de la civilisation de Saint-Louis est catholique, les institutions progressistes et avancées y ont de fortes racines. Personne ne doit craindre pour l'avenir de la ville. Le syslème des écoles publiques y fonctionne à merveille ; il a pour luil'opinionetl'État. L'Université Washington, fondée sur leprinciped'unetoléranceentièreet absolue, possède, avec des ressources pécuniaires considérables, un bel édifice et un corps de professeurs éclairés et patriotes. Elle est destinée à jouer un rôle important dans l'enseignement du Sud-Ouest.

Une des plus grandes et des plus respectables sectes protestantes de Saint- Louis, c'est celle des Uuitariens.

Depuis un certain nombre d'années, il existe dans la ville une bibliothèque des négociants, qui compte maintenant 40,000 volumes. La salle principale, qui est plutôt une galerie qu'une bibliothèque, renferme une centaine d'œuvres d'art, toutes dignes d'intérêt, et dont un certain nombre sont excellentes. C'est à Saint-Louis que Harriet Hosmer trouva son protecteur le plus libéral dans la personne de M. Wagman Crow, sous les auspices de qui elle a étudié et pratiqué son art ; et c'est dans cette bibliothèque qu'on trouve la plus grande collection de ses œuvres. Saint-Louis est fier de miss Hosmer et revendique, pour ainsi dire, une part dans sa renommée.

Des deux principaux journaux de la ville, l'un suit en politique la ligne républicaine ; l'autre a adopté les errements démocratiques. L'un et l'autre sont dirigés avec beaucoup de verve et à grands frais.

Quel spectacle intéressant que le développement de ces villes de l'Ouest ! et quelle satisfaction pour les cœurs américains patriotes, de découvrir que,

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dans ces villes, les esprits influents sont tous pénétrés de celte pensée, que sans négliger les intérêts présents, il leur faut, avant tout, travailler pour l'avenir et préparer, pour ainsi dire, la postérité !

CINCINNATI

Les Français possesseurs des contrées de l'Ouest de l'Amérique septentrionale appelaient l'Ohio la Belle Rivière. L'Ohio pouvait bien, en effet, paraître une belle rivière à ceux qui l'abordaient au sortir du pays plat du Mississipi et en suivaient les pittoresques méandres au milieu de collines boisées frangées à la base d'une verte bande de hautes herbes. Mais les voyageurs venant des États riverains de l'Atlantique, habitués qu'ils sont aux eaux claires, étincelantes, aux lits remplis jusqu'aux bords de fleuves tels que le James, le Delaware et l'Hudson, ne comprennent guère tout d'abord l'àpropos du vieux surnom français de la Belle Rivière appliqué à l'Ohio. L'eau de l'Ohio est jaune et de chaque côté de son lit on rencontre ordinairement une large rampe de terre jaunâtre, d'où

CINCINNATI

l'eau s'est retirée, et qu'elle inondera à la prochaine crue.

L'Ohio monte ou baisse continuellement. De même que, dans le Sud, l'article le plus intéressant des gazettes est le prix du coton, et à New-York le cours de l'or, de même dans l'Ouest le journaliste a pour devoir particulier de tenir le public au courant de la profondeur des cours d'eau . L'Ohio, pendant les saisons pluvieuses, a douze mètres de profondeur de plus que dans la saison sèche. Il y a une différence de six mètres entre le point le plus bas auquel la rivière soit jamais descendue à Cincinnati et la marque qui rappelle sa crue la plus forte. Si les fleuves de l'est étaient sujets à des variations semblables, les grandes villes de leurs rives seraient submergées une ou deux fois par an.

A la vérité, ces grands fleuves de l'Ouest sont des fossés creusés par la nature pour drainer le continent, de simples canaux de dessèchement pour enlever l'excédant d'eau fourni par les pluies. Dans l'Est, l'eau joue un rôle dans la vie, dans les plaisirs, dans l'imagination, dans le souvenir de la population.Ondescendàl'ileduLapin(Coneyisland) par une chaude après-midi ; on entreprend une excursion au cap May ; on vogue dans la rade de

Boston, on remonte le courant au clair de la lune avec accompagnement d'orchestre et de musiciens; on va passer la journée sur le bord des pêcheries ; on prend le chemin de fer du Lie Erié pour aller pêcher la truite tout une semaine; on a une part dans la propriété d'un petit schooner ; on a des clubs d'amateurs d'yachts, des régates et des joutes; on bâtit des villas ayant vue sur l'eau.

Il n'y a guère de tout cela dans les contrées de l'Ouest; car les rivières n'y sont pas fort séduisantes, et les grands lacs sont dangereux. A Chicago, il y a quelques années, on a essayé d'organiser des parties d'yacht périodiques ; mais dans le cours du voyage d'expérienee un coup de vent fit chavirer l'esquif, et l'équipage, à sa grande confusion, dut passer plusieurs heures sur la quille retournée, avant d'être secouru par un bateau qui passait par là d'aventure. Ensuite, si l'on tente des excursions, on est exposé sur les lacs au terrible inconvénient du mal de mer ; sur les rivières, à celui d'une chaleur accablante, et ni sur les uns ni sur les autres, il n'y a rien qui vaille la peine d'être vu. Tout ce qu'on peut faire, c'est d'aller à une certaine distance, de virer de bord et de revenir : promenade monotone et peu divertissante.

Au résumé donc, les cours d'eau, dans l'Ouest,

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contribuent peu au confort et à l'agrément de la population qui habite sur leurs rives. Dans la grande ville d'Erié, pas une maison n'a été bâtie de manière à avoir vue sur le lac,quoique les bords offrent des sites très propres à y bâtir ; et il n'y a pas d'apparence que jamais personne descende pour voir le lac, car on ne trouve pas trace de sentier sur les pentes couvertes d'herbes qui le bordent.

L'Ohio a un autre inconvénient. La terre du fond, comme on l'appelle, entre le bord de l'eau et les collines, est généralement basse et étroite. Nulle part il n'y a place pour une grande ville, et les collines ne pourraient être cultivées qu'en comblant une certaine partie de l'Ohio et du Kentucky. Quand Je voyageur a gravi le sommet de ces mamelons accidentés, il n'a atteint que l'altitude moyenne du pays ; ce ne sont pas, en effet, les bords de la rivière qui sont élevés, c'est la rivière elle-même qui est basse. C'est une erreur de dire que l'Ohio est une rivière à bords élevés. Ces collines continues, autour desquelles ce cours d'eau tourne, serpente, se courbe, sont simplement les hauteurs de la région à travers laquelle la rivière a dû se frayer un chemin. Quand on a gagné le haut de Cincinnati, par le railway spécial en plan incliné, ou, après une marche haletante, par

une route en zigzag, on s'aperçoit avec étonni ment qu'on n'a fait qu'atteindre le sommet d'une vague dans un océan de collines.

Il existe toujours une raison pour qu'une ville soit où elle est et non ailleurs. Rien n'est plus conforme à certaines lois physiques que l'installation le développement et le déclin des villes. Mêm l'emplacement particulier n'est pas une chose d> hasard ; on peut le voir par les situations de Paris, de Londres, de Constantinople et de toutes les autres grandes capitales du monde. La raison » d'existence d'une ville consiste en ce qu'elle fournit à la contrée qui l'environne les avantages que celle-ci ne peut se procurer par elle-même. Dans l'enfance des établissements créés sur les bords de l'Ohio, à l'époque où l'on ne savait pas encore lequel de ces établissements l'emporterait sur les autres, l'avantage le plus recherché et le plus difficile à obtenir, c'était la sécurité ; or Cincinnati fut le centre le plus promptement capable de satisfaire à ce besoin le plus universel.

En décembre 1788, quinze ou vingt hommes descendirent l'Ohio au milieu des masses flottantes de glace ; et ayant atterri sur l'emplacement de Cincinnati, ils élevèrent des cabanes et plantèrent les jalons d'une ville. Mathias Denman, du New-

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Jersey, avait acheté là huit cents acres de terre, à raison de trente sous l'acre, c'est-à-dire environ 320 hectares moyennant 1200 francs, et la troupe d'aventuriers dont nous venons de parler s'installa sur ce terrain avec son assistance et à son profit. Des habitants du New-Jersey et de la Pensylvanie s'avançaient dans l'intérieur par la voie de l'Ohio, et des colonies se fondaient çà et là, toutes les fois qu'on pouvait réunir un nombre de pionniers suffisant pour se défendre contre les Indiens. Le président Washington envoya quelques compagnies de soldats pour protéger cette avant-garde; mais la grande question était de savoir où l'on posterait ces troupes. Le major qui les commandait était d'abord disposé à les établir à North-Bend ; mais pendant qu'il choisissait dans ces parages un site pour construire un fort, il s'éprit de la fille d'un colon, lequel nourrissant d'autres projets d'alliance, jugea préférable de transporter sa famille plus loin, et d'aller se fixera Cincinnati. Le major alors commença à douter qu'après tout North- Bend fût un lieu convenable pour une position militaire, et il pensa qu'il valait mieux examiner Cincinnati d'abord. Cincinnati lui plut beaucoup. Il y transféra ses troupes, y construisit un fort, et fit ainsi du voisinage l'endroit le plus sûr du pays

134 LES GRANDES CITÉS DE i/OUEST AMÉRICAIN.

situé au-dessous de Pittsburg. Cet événement fut décisif. Cincinnati eul le'pas sur les villes de l'Qhio, et il l'a conservé.

Dans toute l'histoire de Cincinnati, c'est là, à notre connaissance, le seul incident qui ait une teinte de romanesque. L'emplacement de la ville est le seul d'ailleurs des bords de l'Ohio où cent mille habitants puissent vivre commodément sans avoir à escalader les flancs d'une colline escarpée. Il est à mi-chemin environ, entre la source et l'embouchure de la rivière ; car l'Ohio a quinze cent cinquante kilomètres de parcours, et Cincinnati est à huit cents kilomètres du Mississipi.

La ville se trouve presque au centre de la grande vallée de l'Ohio; elle est, à vrai dire, précisément à l'endroit où elle doit être, au seul endroit où la capitale pouvait s'installer, lors même que le major Doughty n'eût pas été entraîné là par le motif que nous avons dit. Il est superflu de noter que Cincinnati est situé sur un coude de l'Ohio : l'Ohio n'étant formé que de coudes, tout ce qui est situé sur ses bords doit être nécessairement sur un coude. On dirait que cette rivière a prisa tâche de tracer continuellement la lettre S à la surface de la terre. A Cincinnati, les collines s'élèvent, de chaque côté de la rivière, à deux kilomètres et demi

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environ des bords, laissant assez d'espace libre pour l'emplacement d'une grande ville, mais non pas pour l'importante cité de deux cent cinquanle-cinq mille âmes que Cincinnati est devenue, d'après le recensement de 1880.

Cincinnati est un nom bizarre pour une ville, qu'on l'envisage comme un génitif latin singulier ou comme un nominatif pluriel. L'histoire rapporte que les premiers colons nommèrent une commission composée d'un seul individu pour donner un nom au site de la colonie. Le personnage choisi pour s'acquitter de ce soin avait été maître d'école, il fit appel à toute la science qu'il tenait de sa première profession. Il voulait que le nom de la future cité exprimât le fait qu'elle était située en face de l'embouchure de la rivière Lick'mg. Il savait que ville était la traduction française du mot anglais city ; que os était le latin à' embouchure, que anti, dans la composition, pouvait signifier en face de et que la première lettre de Licking était un L. En combinant ces divers fragments d'érudition, il finit par accoucher du mot Losantiville, que ses compagnons acceptèrent pour nom à donnera leur petit groupe de cabanes de bois, et c'est sous cette dénomination que le groupe en question figure sur quelques-unes des plus anciennes cartes del'Ohio.

Mais la gloire du maître d'école fut de courte durée. Le village avait'atteint l'âge respectable de quinze mois, lorsque le général Saint-Clair, en tournée d'inspection, vint le visiter et railla le nom qu'on lui avait donné. Ayant créé un comté (county) dont ce village était le seul endroit habité, il appela le comté Hamilton et insista pour qu'on appelât le village Cincinnati, du nom d'une société dont le colonel Hamilton et lui-même étaient membres. A cette époque, — on était dans l'été de 1790, — Cincinnati se composait de quarante cabanes formées de troncs d'arbres, de deux petites maisons de bois charpenté, et d'un fort occupé par une ou deux compagnies de soldats.

On parle quelquefois des « villes de l'Ouest, » comme si le mot Ouest disait tout, et comme si les villes situées à l'ouest des monts Alleghany se ressemblaient toutes. Il est loin d'en être ainsi . Chaque ville des pays de l'Ouest, — ainsi que chaque État, chaque comté, chaque localité, — a un caractère qui lui est propre et qu'elle doit principalement aux habitants qui l'ont fondée. Berlin ne diffère pas plus de Vienne, Lyon de Marseille, Birmingham de Liverpool que Cincinnati de Chicago ou de Saint- Louis ; et toutes ces différences remontent à l'origine même de ces villes.

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L'Oliio, formé delà réunion de deux rivières de la Pensylvanie, est, à l'ouest, le débouché naturel de l'excédant de la population de la Pensylvanie et du New-Jersey. Il s'ensuit que les premiers quatre-vingt-dix mille habitants de Cincinnati venaient en majeure partie de ces États; c'étaient des protestants honnêtes, laborieux, économes, ayant moins de savoir et d'esprit public que les populationsdelaNouvelle-Angleterre. Les Suédois, les Danois, les Allemands, les Irlandais protestants, qui se répandirent dans la Pensylvanie et dans le New-Jersey du temps de Franklin, attirés par la parfaite tolérance établie par William Penn, étaient d'excellentes gens ; mais ils n'avaient ni l'activité intellectuelle ni la rigidité religieuse des puritains anglais. Habiles calculateurs, travailleurs infatigables, ils étaient plus aptes à accumuler des richesses qu'à aller au loin risquer leurs capitaux dans des entreprises aventureuses, et ils mettaient plus d'orgueil à posséder réellement qu'à faire montre d'opulence, à avoir une vaste grange qu'à habiter une demeure coquette. Ils aimaient certainement mieux bâtir une église qu'une maison d'école, et le libraire-colporteur ne leur vendait guère que des almanachs.

Ce sont, les descendants de es hommes qui fon-

dèrent Cincinnati et en firent une ville prospère, active, mais triste et peu intelligente. Ensuite survint une poignée d'Yankees. Ceux-ci donnèrent de la vie à la masse, introduisirent dans le pays quelques idées vivifiantes, encouragèrent les écoles, créèrent des bibliothèques, établirent de nouvelles manufactures et stimulèrent les améliorations publiques. Puis arriva ce flot pressé d'Allemands qui fonda dans chacune des villes de l'Ouest un quartier germanique populeux, une ville dans une ville. En même temps, de jeunes hommes vinrent des États du Sud en nombre considérable s'établir à Cincinnati ; entre eux et les filles des riches Yankees de la localité, les mariages devinrent fréquents, et les familles qui en naquirent constituèrent, de 1 830 à 1 86 1 , la classe dominante de la ville.

11 n'y avait peut-être pas dans toute la chrétienté une ville aussi grande et aussi riche, où l'on rencontrât moins d'activité intellectuelle et moins d'esprit public éclairé que Cincinnati avant la guerre de la sécession. Cincinnati était devenu excessivement opulent. Dans les premiers temps de son existence, l'extrême difficulté et les frais énormes du transport des marchandises à travers les montagnes et par le cours sinueux de l'Ohio

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avaient forcé les habitants à se faire manufacturiers, et Cincinnati était devenu la grande usine et aussi le grand entrepôt de la vaste et populeuse vallée de l'Ohio. Sa richesse élait légitimement gagnée. Ce fut Cincinnati qui inventa et perfectionna le fameux système consistantà fourrer quatre ou cinq hectolitres de blé dans un porc, à fourrer ce porc dans un baril et à l'envoyer par delà les monts et l'Océan nourrir le genre humain. Cincinnati importait ou fabriquait presque tout ce que la population de trois ou quatre États avait les moyens d'acheter, recevant en retour de ces États presque tout ce qu'ils pouvaient épargner, et tirant profit de cette double opération.

Ce genre d'affaires, en somme, se faisait honnêtement et convenablement. D'immenses fortunes furent acquises ainsi. Nicolas Longworlh mourut riche à soixante millions de francs et l'on ne serait pas embarrassé de trouver en ce moment à Cincinnati encore soixante à soixante-dix personnes dont la fortune est évaluée à. cinq millions de francs ou même plus. Mais, avec toute cette richesse et toute cette aptitude aux affaires, les habitants de Cincinnati déployaient peu de cet esprit de progrès qui, transformant Chicago dans l'espace d'une trentaine d'années, a fait d'un véritable marécage

une cité splendide, accessible à toute la population des prairies. Il y avait, pour ainsi dire, trop de lest pour une si petite barque. Les habitants, absorbés par leurs affaires, se trouvaient satisfaits de voir leurs affaires prospérer. A des conférences publiques, à des lectures, on ne songeait même pas. Les livres d'un ordre élevé étaient peu demandés (nous disons peu, eu égard à l'importance et à la richesse de la ville) ; on y avait peu dégoût pour les arts ; on donnait peu de concerts, et il n'y avait point de théâtre en état de plaire à des personnes de bon ton. Cincinnati était le paradis des thésauriseurs, des vieux hunkers.

Limitrophe d'un État à esclaves, ayant ses principales familles liées par mariage avec celle de la Virginie, du Maryland et du Kentucky, et entretenant des relations commerciales avec le Sud, il n'y avait pas de ville, sans même excepter Baltimore, qui fût plus saturée de l'esprit de hunkerisme, cet horrible mélange de vanité et d'avarice qui a rendu les populations de Nord si longtemps complices du crime de l'esclavage. C'est à Cincinnati, en 1836, qu'une faction composée des citoyens les mieux posés, ayant tout d'abord « résolu », dans une assemblée publique, qu'on ne devait laisser ni publier ni mettre en circulation les journaux aboli-

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tionnistes, envahit les bureaux du Philanthropist, édité par James C. Birmey, dispersa les caractères d'imprimerie et jeta la presse dans la rivière. Costa Cincinnati, en 1841, que les autorités se virent forcées de remplir les prisons de nègres pour empêcher ces malheureux d'être massacrés. Des scènes analogues se sont produites dansd'autres villes; mais de pareils actes de violence avaient plus de signification à Cincinnati que dans la plupart des autres localités, car les habitants de Cincinnati ont toujours été notés pour leurs habitudes d'ordre et leur respect des lois.

La guerre a régénéré Cincinnati, — nous ne disons pas qu'elle a commencé à régénérer cette ville, parce que le mot régénération signifie seulement le commencement d'une nouvelle vie. Parmi les principales familles, il en est peu qui n'aient fourni un adhérent à la rébellion, et tous les hommes, à quelque classe qu'ils appartinssent, ont été forcés de choisir un drapeau. La grande masse de la population n'a pas eu un moment d'hésitation, et un courant de sentiment patriotique s'est manifesté, qui a réduit au silence, expulsé ou converti les partisans de la sécession. Les longues relations d'affaires avec le Sud ont été rompues, et Cincinnati a trouvé une occupation plus lucrative dans la

fourniture des canonnières et des approvisionnements militaires au gouvernement. La vieille aristocratie a perdu son prestige ; son pouvoir a été brisé; elle a cessé d'influencer les élections, de monopoliser les emplois, et d'abaisser le niveau du patriotisme. Cincinnati a vu l'ère de sa renaissance; il a commencé une nouvelle vie. Aujourd'hui, les administrateurs de la ville sont doués de ce noble apanage des hommes libres, de cette souveraine vertu du citoyen, le sentiment du bien public, qui a déjà produit ses fruits précieux et qui est à la veille de faire de la ville la véritable capitale de la vallée de l'Ohio, la source de tout ce qui aide et orne la civilisation,

Cincinnati, comme New-York, est un groupe de villes et de bourgs portant différents noms et situés dans différents États. Les gens ambitieux d'emplois municipaux eussent bien fait d'aller à Cincinnati ; car, dans les limites de l'agglomération dont se compose réellement la ville, on comptait il n'y a pas encore bien longtemps sept maires, sept conseils d'aldermen, sept cités distinctes et complètement organisées. Un citoyen de New-York pourrait être frappé de stupeur en apprenant un pareil fait et ne reprendre ses sens que pour essayer mentalement de résoudre le problème suivant :

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Si un maire et un conseil municipal, dans une ville d'un million et demi d'habitants, peuvent escamoter cinquante millions de francs par an, combien escamoteront sept maires et sept conseils municipaux dans une ville de deux cent cinquantecinq mille habitants?

Laissons là la solution, pour nous hâter d'assurer le lecteur que Cincinnati est gouverné par et pour ses propres citoyens, lesquels prennent le même soin des deniers publics que de leurs biens personnels. D'ailleurs dans ces dernières années les limites de la ville proprement dite, ont été étendues par l'annexion de plusieurs villages dont les plus importants sont Columbia, Walnut Hills, Mount Auburn et Cumminsville, lesquels toutefois conservent toujours leurs anciens noms. Cincinnati est divisé en 25 quartiers (wards) et administré par un maire élu pour 2 ans et recevant un traitement annuel de 4,000 dollars(soit20,800 fr.), par un conseil de 25 aldermen et 50 conseillers municipaux. Tout le mobilier de la salle du conseil de Cincinnati, bien qu'il soit solide et suffisant, ne coûte pas plus dans son ensemble qu'un seul des meubles de luxe qui ornent la salle du conseil de l'hôtel de ville de New-York. Les habitants de Cincinnati ont des idées tellement primi-

tives, qu'ils regarderaient l'homme qui s'approprierait les deniers publics comme un voleur plus vil que celui qui se contenterait dévider la poche d'un particulier.

Voici l'explication des sept maires de Cincinnati : sur la rive méridionale de l'Ohio, en face de la ville, beaucoup de manufactures ont trouvé des emplacements convenables ; ainsi s'est formée et agrandie la ville de Covington (24,500) habitants), qui est divisée en deux parties par la rivière Lickinget dont la partie orientale a formé Newport (15,000 habitants). Ensuite on compte dans les faubourgs de Cincinnati, sur la colline, cinq groupes de villas, dont chacun a jugé à propos à un moment donné de s'organiser en municipalité, afin de se tenir distinct et isolé, et de faire luimême ses petites lois et ses petits règlements. Les maires et les aldermen de ces groupes ruraux de peu d'importance sont des négociants de Cincinnati, que leur voiture conduit tous les matins à leurs magasins et ramène tous les soirs à leurs villas. C'est ainsi qu'on rencontre des aldermen à tous les coins. Vous qui entrez pour acheter dans tel magasin, sachez que c'est peutêtre un maire qui vous sert, et que la facture qui vous est donnée porte peut-être l'acquit d'un

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magistrat municipal ! Aucun autographe n'est plus estimé à Cincinnati que la signature d'un de ces magnats municipaux au bas d'une lettre de change.

Mais jetons un coup d'œil sur la ville. La rivière présente un spectacle animé. Sur la rive kentuckienne, on aperçoit Covington etNewport, sombre amas de briques et de hautes cheminées, dont les noires émanations ne cessent d'enfumer la vallée. • Sur Cincinnati plane aussi habituellement un épais nuage, auquel chaque cheminée fournit sa quotepart. L'usage universel qu'on y fait d'un carbon de terre bitumineux à bas prix rend les villes de l'Ouest presque aussi sombres que Londres. A Cincinnati, la fumée envahit toutes les maisons, ternit les tapis, noircit les rideaux, gâte les peintures et contrarie fort les élégantes. Des propriétaires assurent que la fumée qui pénètre ainsi partout double presque le travail de l'entretien d'une maison dans un état passable de propreté.

Une femme qui, à Cincinnati, porte des vêtements, des rubans ou des gants de couleur claire, doit être ou très-jeune, ou très-riche, ou très-prodigue ; jamais les femmes de bon sens ou d'expérience ne pensent à rien porter de cette nuance. Si les cœurs purs abondent à Cincinnati, les mains

propres y sont rares. La fumée dépose une suie fine à la surface de tous les objets, surtout sur les vêtements masculins de laine, si bien qu'un homme ne peut toucher son habit sans se noircir les doigts. L'étranger qui débarque passe son temps, les deux premiers jours, à se laver les mains 5 mais il reconnaît bientôt la folie d'en agir de la sorte, et il abandonne ses mains à leur triste sort. Une lettre écrite à Cincinnati par une journée humide, quand le crêpe en question s'étend sur la ville, emporte avec elle une odeur de fumée bitumineuse, bien faite pour réjouir le fils de l'Ohio malade de nostalgie à Calcutta ou à Canton. Cette fumée universelle est un impôt qui pèse sur chaque habitant, impôt qui peut s'évaluer en argent, et dont le chiffre total est de plusieurs millions chaque année. N'estil donc pas de remède à un pareil état de choses? Que fait-on des fumivores brevetés? N'y a-t-il pas d'Yankees dans l'Ouest?

Avant que le voyageur, flânant sur la levée, ait fini de s'étonner de la prodigieuse quantité de fumée qui l'environne, son œil est arrêté par le pont suspendu qui, du sommet d'une colline escarpée, va rejoindre une tour de soixante mètres de haut, pour franchir de là d'un seul bond la rivière dans toute la largeur, et aboutir à une autre culée

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énorme, située sur la rive de Covington . D'une tour à l'autre, la distance est de trois cent dix— sept mètres; c'est aussi la longueur du tablier du pont. Ce pont est suspendu, à trente mètres au-dessus de la marque des eaux basses, par deux cables de fil de fer. Vu d'en bas et à distance, ce pont a l'air d'une toile d'araignée que pourrait emporter le vent. Le défilé d'un troupeau d'éléphants ne le ferait cependant pas fléchir. Le rocher de Gibraltar n'est pas plus ferme sous le pied que ce pont aérien, sur lequel passent sans cesse d'innombrables convois de voitures et de piétons. On a calculé que, outre son propre poids, qui est de six cents tonneaux métriques, il peut en supporter un de seize mille. En d'autres termes, toute la population de Cincinnati pourrait se porter sur ce pont sans danger de le voir se rompre. Cet ouvrage remarquable, dont la construction a coûté près de vingt millions de francs, commencé en 1858, a mis à une rude épreuve la patience et la confiance des deux villes ; mais il n'était pas plus tôt terminé, que Cincinnati devançait déjà en espérance le jour où il serait le lien de communication entre le lac Érié et le golfe du Mexique, le jour où trente heures seulement sépareraient Cincinnati de Mobile. Ce pont a deux voies pour les voitures et

deux pour les piétons. Plus loin en amont de la rivière est un pont à arches de fer pour le railway. Outre la voie spéciale pour le service des trains il a une voie pour les voitures et une pour les piétons. La communication entre les deux rives de l'Ohio est facilitée en outre par trois bacs à vapeur. Cincinnati s'allonge sur le bord de la rivière sur une distance de 15 à 16 kilomètres avec une largeur moyenne de 4 kilomètres et demi.

La levée qui borde le grand coude sur lequel est construite la ville, présente toutes les variétés des bateaux à vapeur de l'Ouest. A vrai dire, il faudrait qu'un voyageur fût bien difficile à contenter, pour qu'il ne pût trouver là un steamer faisant route pour un endroit déterminé qu'il aimerait à visiter. La moyenne annuelle des arrivées de steamers à Cincinnati pendant la période décennale finissant en août 1875 a été de 2713 et celle des départs de 2680. Du fond du pays minier du Youghiogheny jusqu'aux sources de la rivière Rouge, de Saint-Paul à la Nouvelle-Orléans et pour tous les ports intermédiaires, vous n'avez qu'à prendre votre billet et choisir parmi vingcinq mille kilomètres de cours d'eau navigables tout à votre disposition.

On remarque entre autres, par ci par là, un ba-

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teau à vapeur, à peu près grand comme un omnibus, disposé à la manière des voilures de colporteurs, et plein des marchandises variées que vendent les colporteurs. Ces petits bateaux vont, paraît-il, de village en village, longeant les bords de ces rivières interminables, et renouvelant leurs provisions dans les grandes villes ; ils parcourent ainsi des milliers de kilomètres, et ne retournent à leur point de départ qu'à la fin de la saison. Ils peuvent remonter les rivières plus loin que les gros bateaux, et il n'est guère d'eau trop basse pour eux. D'autres bateaux à vapeur, — le lecteur le sait probablement, — sont disposés en théâtres, en musées, en cirques, en ménageries, et vont de ville en ville, annonçant leur arrivée à grand renfort de sifflets de vapeur. Quel progrès sur l'ancien système des bateleurs ambulants traînés par des haridelles et donnant leurs séances dans une grange! Sur l'Ohio, l'acteur vient logé dans une cabine confortable, où il se retire lorsque lareprésentation est finie pour se réveiller le lendemain matin dans une nouvelle localité, où l'attendent de nouveaux triomphes.

Le long de la levée, tout près de la ligne des magasins, on voit une rangée de piliers massifs, d'un mètre d'épaisseur et de six de hauteur. L'uti-

150 LES GRANDES CITÉS DE l'OUEST AMÉRICAIN.

lité de ces piliers est uu sujet de perplexité pour l'étranger. La crue de la rivière amène les bateaux à vapeur aux portes mêmes des maisons qui font face à la rivière ; or c'est à ces énormes points fixes qu'on lés amarre pour les empêcher d'être entraînés par la rapidité du courant.

Du point eulminantde la levée, on s'avance dans la ville en montant toujours la colline, à moins qu'on ne tourne à droite ou à gauche.

Ici, on se croirait dans Philadelphie, avec' ses rues parallèles, baptisées d'après l'ordre numérique, rue -première, rue deuxième, rue troisième, etc., et ses rues traversières portant les noms des arbres que William Penn trouva sur les bords du Delaware, rue du Noyer, rue de V Acacia, rue du Sycomore, etc. Les rues rapprochées de la rivière sont bordées de magasins de gros, ayant la simplicité massive de ceux de Philadelphie ; à mesure qu'on monte, on atteint les rues, où sont les boutiques de détail, plus brillantes et toutes dans le goût moderne de la sobre élégance philadelphienne. C'est une ville belle, solide ; les maisons de construction nouvelle, en pierre d'une teinte claire, sont très-hautes et bien bâties, les rues, pavées de petits cailloux polis par les eaux rapides de l'Ohio.sont aussi propres que celles de

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Boston. Dans la rue Quatrième, tels magasins d'étoffes peuvent lutter en splendeurs avec les plus vantés de New-York, et plusieurs autres établissements, organisés sur la plus grande échelle, égalent sous tous les rapports ceux des villes souveraines de l'Atlantique. La seule différence., c'est qu'à New-York, ces constructions monumentales sont en plus grand nombre.

Quand on a dépassé la rue Cinquième, qui est à un kilomètre environ de la rivière, on a atteint l'extrémité de la partie élégante de la ville ; tout ce qui est au delà et aux alentours est la laide Philadelphie, noire de suie et perdue dans son nuage de fumée. Le vaste et populeux quartier allemand ressemble précisément au quartier allemand de Philadelphie (avec une exception en faveur de la bière, qui y est meilleure) ; enfin ses vieilles maisons, larges, carrées, spacieuses, sont exactement ce que seraient les plus vieilles maisons de Philadelphie, si Philadelphie brûlait de la houille bitumineuse.

Tout New-Yorkais suppose naturellement que dans une ville grande et riche, il doit y avoir une rue par excellence, illustre comme la Cinquième avenue de sa ville natale, d'où l'on peut observer le genre humain de la fenêtre d'un club, ou bien

152 LES GRANDES CITÉS DE l'OUEST AMÉRICAIN.

où l'on peut être observé soi-même à titre de membre du même genre humain. On ne trouve pas de rue pareille à Cincinnali, et cela pour une raison qui devient sensible dès la première promenade un peu longue à laquelle on se livre. Quand l'étranger a perdu haleine à gravir le coteau sur lequel la ville est bâlie, sur un point situé à un kilomètre et demi de la rivière, il voit se dresser devant lui une colline presque à pic, d'environ cent quarante mètres de haut, qui a été entaillé de mille façons, jusqu'à ne plus ressembler qu'à un immense monceau de sable. Autour de la base de cette disgracieuse montagne sont des abattoirs et des brasseries qui la couvrent de fumée, et de vastes parcs remplis de porcs vivants destinés à être convertis en salaisons. Le voyageur qui a déjà, à son avis, fait une ascension passable pour un seul jour, regarde naturellement cette hauteur comme le terme de tout chose à Cincinnati; mais, une fois arrivé au pied, il découvre la route en zigzag déjà mentionnée qui conduit au sommet par une série de pentes faciles.

Saluez! devant vous est la Cinquième avenue de Cincinnati. Ce n'est pas simplement l'agréable rue de maisons de campagne et de jardins longeant le front de la colline, il y a autre chose encore. Mon-

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tez à la coupole de l'école de jeunes demoiselles du mont Auburn, qui est située près du point le plus élevé; promenez vos regards sur une mer de collines ombreuses et pittoresques; remarquez sur chaque sommet, aussi loin que l'œil puisse atteindre, ces habitations élégantes, ces groupes de coquettes villas entourées de bosquets, de jardins et de pelouses. Voilà la Cinquième avenue de Cincinnati. Là résident les famillesenrichies par le travail de la ville basse et enfumée. Là, sur ces charmantes collines et dans ces ravissantes vallées, finira par émigrer la plus grande partie de la population, laissant la ville à sa lourde et fumeuse atmosphère, une fois le labeur de la journée terminé.

Aucune ville de l'Union située dans l'intérieur des terres ne surpasse, que nous sachions, Cincinnati par la beauté de ses environs. Les alentours de Cincinnati présentent le plus parfait mélange de pittoresque et de facilité d'accès qu'on puisse rêver. Là existent encore à la disposition de l'architecte paysagiste Je sol vierge et les forêts des premiers

âges.

Les groupes de villas, installés sur chaque petite colline, sont les cités auxquelles il est fait allusion plus haut. Cinq se déroulent sous les yeux des

jeunes pensionnaires de l'institution du mont Auburn, établissement dont nous louerons en passant la direction libérale. L'étranger marche de surprise en surprise, en présence de la grandeur et de la richesse de ces habitations. Quelques— unes d'entre elles sont sans rivales en Amérique. La résidence de M. Probasco l'emporte sur toutes les autres. Extérieurement, c'est une maison de pierre, d'un apparence assez simple, qui tient à la fois du cottage et du château ; mais l'intérieur est fort curieux, en ce qu'il montre combien on peut dépenser d'argent par centimètre carré dans la décoration d'une maison, pourvu que le propriétaire possède des ressources sans bornes et mette lui-même la main à l'œuvre. Celui dont nous parlons n'a pas consacré moins de sept ans, paraît-il, à l'achèvement de la sienne. Chaque pièce étaitun sujet d'étude séparé. Tous les murs sont lambrissés de bois de chêne, poli et sculpté avec un goût exquis, etles plafonds ont été peints par des artistes mandés d'Italie. Il est impossible de concevoir un intérieur plus élégant, plus harmonieux, plus ravissant. Il y a quarante et quelques années, le propriétaire de cette demeure était simple garçon de courses dans l'établissement dont il devint ensuite le chef. C'est M. Probasco qui, en 1 87 1 ,a faitélever de sesdeniers

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la fameuse fontaine de bronze dite fontaine Tyler Davidson, aujourd'hui l'un des principaux ornementsde Cincinnati. Ce groupe énorme composé de quinze figures a coûté plus d'un milliondefrancs.il a été fondu à Munich. La statue qui domine le groupe est à douze mètres et demi au-dessus du sol.

Dans ce pays enchanteur, on rencontre le séminaire de théologie deLane, dont le docteur Lyman Beecher fut jadis le président (I). Quand on arrive à cet établissement, en venant de la jolie ville de Clifton, qu'orne la maison de M. Probaseo et qui renferme un certain nombre d'autres résidences d'une élégance analogue, les bâtiments du séminaireparaissentquelquepeudisgracieux, bien qu'ils aient meilleur aspect que les vieilles casernes dans lesquelles sont logés lesélèvesd'YaleetdeHarvard Une trentaine déjeunes hommes, enjoués et robustes, et cinq ou six professeurs aussi affables que savants, constituent pour le moment le personnel du lieu. La chambre dans laquelle demeurait M. Beecher a encore cinq mètres sur trois comme par le passé, mais elle ne présente plus l'aspect nu et délabré qu'elle avait lorsqu'il l'habitait. Aujourd'hui, elle

i. Le docteur Lyman Beecher, qui a tant travaillé avec sa famille à l'abolition de l'esclavage, est le père de madame H. Beecher-Stowe, l'auteur du livre célèbre « La Cabane de l Oncle- Tom •.

a un tapis et autre chose, en fait de meubles, que la table et le fauteuil de sapin dont, selon la tradition, Beecher se contentait, et qui étaient le seul luxe qu'il pût se permettre à ses débuts.

C'est avec raison que Cincinnati se vante de son cimetière de Spring-Grave, d'une contenance de deux cents hectares et qui a l'harmonie et nous ' dirions presque le riant aspect d'un parc. Les monuments sont remarquables aussi par leur variété, leur bon goût et leur absence de faste.

11 est fort agréable, pour la population de Cincinnati, d'habiter les charmantes campagnes de ses collines, loin de la chaleur et de la fumée de la ville; mais cela a aussi ses inconvénients. C'est en partie parce que les gens riches sont si éloignés que les amusements publics de la ville sont si peu nombreux et d'un caractère si peu élevé. Il n'est certes pas d'autre ville de deuxcent cinquante cinq mille habitants qui soit si misérablement pourvue de moyens d'amusements publics que Cincinnati. Les théâtres, entre autres, y sont en quelque sorte dans l'enfance.

Dans l'Ouest, à côté d'une rare insouciance pour tout ce qui stimule le meilleur côté de l'imagination et pousse au raffinement des mœurs, on trouve à haute dose ce piétisme ridicule qui n'ac-

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cepte, en fait de spectacle, que les exhibitions. Rien d'étonnant donc que le théâtre y lasse de si lents progrès, quelque profitables qu'ils seraient à l'éducation du public.

On devrait naturellement s'attendre à voir dans ces vastes et magnifiques régions l'espèce humaine s'élever au-dessus des préjugés qui naissent dans les petites sectes des petits pays. Ainsi en sera-t-il sans doute avec le temps. Mais la seule grandeur de la nature n'agit pas comme élément d'éducation sur l'àme, autrement la Suisse ne fournirait pas des valels d'hôtel à Paris, et les cochers du Niagara manqueraientauxtouristes.il n'y a que l'esprit humain, qui puisse former l'esprit humain. Cincinnati a eu la bonne fortune de rencontrer dans un de ses citoyens un homme de mœurs simples et modestes, mais doué d'une haute intelligence, d'un noble cœur et d'une langue éloquente, lequel a fait plus pour élever, instruire et ennoblir Cincinnati que toutes ses collines et ses vallées enchanteresses : Nous avons nommé le docteur A.-D. Mayo, ministre unitarien. L'exemple et les enseignements de cet éducateur éclairé, et de cinq ou six hommes de sa valeur, ses émules en œuvre d'émancipation intellectuelle et de progrès moral, auront été pour Cincinnati

— l'avenir le montrera — une véritable force civilisatrice.

Toutes les grandes villes de l'Ouest ont un lieu de divertissement appelé théâtre des Variétés, où les femmes ne vont jamais et où l'oit peut jouir de trois genres de plaisirs à la fois. ; fumer, boire de la lagerbier et voir jouer une pièce sur la scène. Les principaux clients de ces cafés -spectacles sont des mariniers et de très-jeunes hommes, qui, pour le prix d'un cigare et d'un verre de bière, achètent la flatteuse illusion qu'ils g voient le monde » et s'amusent considérablement. Les représentations se composent de chants de .« ménestrels éthiopiens »,de chansons comiques, de farces et de danses, et cela se succède sans interruption pendant trois ou quatre heures. A Saint- Louis, où les employés à la navigation sont nombreux, le théâtre des Variétés est grand, bien décoré, monté h grands frais, et rapporte de fort beaux bénéfices.

Cincinnati a aussi un théâtre des Variétés ; mais quel théâtre ! Une grande grange, avec des murs badigeonnés et pas de plafond, où une troupe composés de cinq ou six chanteurs et de deux ou trois danseuses se démène de son mieux, pour le plus grand plaisir d'une trentaine de spectateurs.

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Cincinnati n'offre donc que peu de ressources pour passer les jours fériés. Dans ces dernières années, il est vrai, il a été apporté bien des améliorations au confort de la vie sociale. Promenades, jardins et parcs publics ont été créés là comme ailleurs, au grand profit des habitants et des étrangers; mais il y a dix ou quinze ans on était moins exigeant et il fallait bien se contenter de ce qu'on trouvait. Un habitant de New- York, débarqué dans Cincinnati, vers cette époque, un jour de fête nationale, ne revenait pas de son étonnement de voir les sept dixièmes des boutiques ouvertes comme à l'ordinaire. « Dans le quartier allemand, écrit-il à ce propos à une feuille newyorkaise, on ne rencontrait pas le moindre signe de divertissement public; tous les centres d'affaires étaient en activité. Les magasins de gros et la majeure partie de la portion américaine de la ville présentaient l'aspect que les villes de l'Est ont le dimanche; mais même dans ce quartier la cessation du travail n'était pas générale. Après tout, comment en serait-il autrement? où les gens iraient-ils? que pourraient-ils faire? il n'y a pas de campagne accessible sans un laborieux exercice de jarrets. Il n'y a pas de théâtres convenables auxquels on puisse aller. Il n'y a ni musée, ni

ménagerie, ni galerie d'art, ni jardin public, ni Cinquième avenue où se promener, ni excursion en bateau à vapeur, ni Hoboken. La vie d'intérieur à Cincinnati doit nécessairement avoir des attraits tout à fait exceptionnels pour dédommager de cette singulière absence des moyens habituels de délassements publics. »

Quand on en vient à examiner Cincinnati au point de vue de l'industrie, c'est tout autre chose. Cincinnati est nn des centres commerciaux et manufacturiers les plus importants de l'Ouest.

Outre ses facilités de communications par eau il est desservi directement par six lignes principales de chemins de fer et deux autres lignes aboutissent à Covington, sur la rive opposée de l'Ohio. Sur ces lignes circulent par jour dans les deux sens 300 trains de voyageurs et de marchandises. Pour leur usage on a construit quatre grandes gares près de la rivière et sur différents points de la ville. Nous n'enregistrons que pour mémoire les lignes sans nombre de tramways, d'omnibus et de voitures publiques de toute sorte qui sillonnent les rues et rayonnent dans tous les faubourgs.

11 n'est pas de travail humainqui ne se fasse dans celte ruche humaine. Ou y voit de prodigieuses

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fabriques de meubles, de machines, d'effet d'habillement, de quincaillerie, et de tous les autres articles dont ont. besoin les six ou huit millions d'individus qui habitent à portée facile de la ville. Le commerce de la librairie, — particulièrement la publication des livres d'école et d'autres livres d'utilité pratique, — a pris un développement remarquable. La maison Sargent, Wilson et Hinkle occupe en temps ordinaire deux cents ouvriers rien qu'à l'impression des livres d'école ; la série des abécédaires et des livres de lecture du jeune-âge lui rapporte, assure-t-on, cinq millions de francs par an; c'est peut-être la propriété littéraire qui donne les plus beaux bénéfices du monde. La maison Moore, Wilstach et Baldwin a édité parmi ses publications des ouvrages d'un prix fort élevée. Elle n'a pas craint, par exemple, de consacrer cinq cent mille francs à la production d'un seul ouvrage, l'histoire du rôle de TOhio dans la guerre de la sécession. La maison Robert Clarke et C >e publie des livres de droit sur une échelle qui n'est égalée que par deux ou trois des plus grands éditeurs d'ouvrages de ce genre des villes de l'Est.

Cincinnati occupe le troisième rang parmi les villes manufacturières de l'Union, et le quatrième

pour la fabrication des livres. Là, comme partout aux États-Unis, la presse quotidienne fournit à la population la plus grande partie de sa nourriture intellectuelle de chaque jour, et nulle part ailleurs, si ce n'est à New-York, les journaux ne font d'aussi grands frais. Les directeurs de journaux sont étonnamment riches à Cincinnati. Il en est un dont on estime la fortune à vingt-cinq millions de francs !

Les Américains qui visitent Cincinnati se font naturellement un devoir patriotique de s'enquérir du vin du cru. Pour faciliter le choix desamateurs, le maître de «BurnetHouse » inscrit sur son menu du jour douze variétés de vin américain provenant de trois États de l'Union : l'Ohio, le Missouri etla Californie. Le meilleur marché est le catawba de l'Ohio, qui coûte cinq francs la bouteille ; le plus cherestle Champagne du Missouri, à dix-huitfrancs. La culture de la vigne a, paraît-il , tant soit peu perdu de sa vogue auprès des fermiers de l'Ohio. Une patiente et économe famille allemande, composée de plusieurs personnes, occupant un petit vignoble et n'ayant point de salaires à payer, peut trouver cette culture profitable ; mais il n'en est pas de même pour un Américain qui vit à l'aise et prend des ouvriers.

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La vigne réclame un travail incessant et intelligent. La préparation coûteuse du sol, les tailleset les binages sansfin, les soins considcrablesct minutieux de la vendange, le triage et le pressurage des raisins, la fabrication et la conservation du vin, les nombreux dangers auxquels la récolte est exposée a chaque moment de son développement etde sa maturité, lesparasites, animaux et végétaux, les trois ou quatre années qu'il faut attendre avant que les vignes commencent à rapporter, tout cela conspire à décourager le cultivateur ordinaire. La rouille est une bien dure épreuve pour la patience du vigneron. Les ceps paraissent dans un état prospère, le raisin est gros et abondant, et tout va bien jusqu'à l'époque où les grains, ayant atteint leur pleine croissance, sont sur le point de changer de couleur. Alors une moissisure soudaine survient, el les deux tiers de la récolte totale, résultat du travail de l'année, dépérissent et se gâtent. La cause vient probablement de l'épuisement de certains éléments du sol nécessaires au suprême effort de la nature pour achever son œuvre.

D'autres maladies encore s'attaquent la vigne; néanmoins les Allemands réussissent dans cette industrie, et ils vendent très-avantageusement leur vin aux marchands en gros et aux débitants.

La vue des caves de Longworth, les plus réputées de la ville, est faite pour réjouir l'àme de l'homme altéré. Il y a là. deux cent mille bouteilles de vinet des rues souterraines bordées d'énormes tonneaux, assez vastes chacun pour loger une famille de Uiogènes, ou noyer une douzaine de ducs de Clarence. Quelques-uns contiennent jusqu'à 225 hectolitres de catawba vierge de toute agitation. C'est là qu'on peut surtout faire connaissance avec le Champagne de la marque Golden Wedding (Noces d'or), la gloire de son défunt propriétaire. Ces caves sont avant tout des caves honnêtes. A l'exception d'un peu de sucre candi pour aider la fermentation, on n'y emploie aucun ingrédient étranger, et tout le travail de la fabrication et de la mise en bouteille est surveillé avec le plus grand soin. Nicolas Longworth n'était ni un homme éclairé ni un citoyen qui s'inquiétât beaucoup de la chose publique ; mais, comme la plupart des gens de sa race, il était d'une stricte honnêteté. Dans le fait, on peut dire à juste titre qu'il règne dans Cincinnati un sentiment universel de loyauté. Le travail y est généralement bien fait, les engagements sont scrupuleusement tenus et les apparences sont d'accord avec les faits.

Quand on parle de Cincinnati, l'idée du com-

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raerce de la salaison vient immédiatement à la pensée de chacun. Parmi les établissements célèbres où se prépare la viande de porc, la Banner Slaughter and Pork-Packing House (Maison Banner pour l'abattage en l'expédition du porc) renferme tous les appareils perfectionnés. Dans cet établissement, des porcs pesant de 225 à 270 kilogrammes sont tués, flambés, raclés, préparés, dépecés, salés ct|encaissés en barils dans l'espace de vingt secondes, terme moyen, et sur ce pied, ce travail se continue dix heures par jour pendant une saison de quatre mois.

Le grand secret de cette rapidité consiste en ce qu'un homme ne fait qu'une seule chose et apprend ainsi à faire cette seule chose avec une adresse parfaite. Il y a là un ouvrier qui, tous les jours, du matin au soir, assomme des porcs avec une masse; un autre qui ne fait que les saigner ; un autre qui, d'un coup net et sur d'un large couperet à long manche, décapite le plus énorme porc de l'Ohio. Mais commençons par le commencement ; car, réellement, cette porcherie (porkhousè) de Banner est une des choses les plus curieuses du monde et réclame l'attention du profane.

C'est une grande bâtisse de briques fort propre

avec de vastes cours toutes remplies des « élèves» des fermes de l'Ohio, de Hndiana et du Ken^ tucky. De ces cours, un plan incliné va rejoindre le troisième étage de la maison ' f du matin au soir, une procession de porcs y montent lentement à leur supplice. Toute l'opération consiste à faire arriver les victimes de ces cours dans le sous-sol de l'établissement à l'état de viande salée. Les pores, avons-nous dit, se rendent d'eux-mêmes à la tuerie au haut de la maison j la descente aux caves s'accomplit p;ir la loi naturelle, qui veut que toute chose cherche le centre de la terre.

Arrivés au terme de leur ascension, les quinze premiers porcs qui marchent en tète se trouvent entassés dans un parc, où ils sont forcés de se tenir sur leurs pieds, faute de place pour se coucher. 11 y a deux de ces parcs et deux parqueurs; de sorte qu'un parc n'est pas plutôt vide, que l'autre est déjà plein, et le travail marche ainsi sans interruption. Les quinze animaux qui se tiennent ainsi pressés les uns contre les autres la tête en l'air, en attendant le coup fatal, expriment leurs émotions dans le langage qui leur est naturel, et le bruit est grand aux alentours. L'exécuteur, armé d'un marteau à long manche, et debout sur la barrière, les

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jambes écartées, assomme l'une après l'autre chacune de ces créatures hurlantes. Le porc ne tombe pas; il ne le peut pas, maintenu qu'il est par ses voisins ; seulement son regard devient fixe et il se tait subitement, L'étranger qui ne peut voir l'exécution se rend compte de la marche de l'œuvre de destruction par la cessation graduelle des grognements.

Nous dirons ici, pour l'édification des économistes, que cet assommeur, qui fait la partie la plus désagréable et la plus pénible du métier, est de tous les employés de l'établissement celui qui touche les salaires les moins élevés. Jl n'a pas du tout rang d'artiste; c'est un simple manœuvre. Pourquoi? C'est ce que savent sans doute les lecteurs d'Adam Smith, du John Stuart Miil, de Frédéric Bastiatet autres maîtres de la science économique.

Quand le silence du parc annonce la reddition des occupants, une porte s'ouvre, et les corps inanimés des victimes sont placés sur un autre plan incliné, au bas duquel est un long réservoir d'eau chaude. Alors un des artistes, appelé le slicker (le perceur, le saigneur), apparaît muni d'un long couteau mince et pointu, s'avance vers l'animal qui se trouve le plus proche de la cuve iumante,

lui lève légèrement la patte de devant, et lui porte avec grâce et délicatesse un coup dans la gorge. Le long de la cuve, de chaque côté, sont rangés des hommes ayant chacun un instrument à la main, et attendant le moment de commencer. A l'écart se tient le chef échaudeur (head scalder), qui occupe le second rang dans la troupe, et à qui revient la tâche la plus difficile de toutes. Échaudez un porc dix secondes de trop ou dans de l'eau de vingt degrés trop chaude, il en sort aussi rouge qu'un homard ; que l'eau soit trop froide, ou que l'animal y reste trop peu de temps, le travail du raclage est triplé.

Les porcs sont trempés dans l'eau chaude à des intervalles de vingt secondes ; l'échaudeur se tient debout, suivant de l'œil l'aiguille de la pendule, et essayant de temps en temps avec son doigt la température de l'eau ou l'adhérence des soies sur la bête qui doit être traitée la première. — « Numéro 1, » dit-il enfin. Aussitôt, et à l'aide d'une machine ad hoc, le numéro 1 est retourné sur une grande table déclive, où il est étendu tout fumant. Au même instant, deux hommes arrachent celles de ses soies qui sont de quelque valeur et les mettent dans un baril, tandis que deux autres le raclent d'un côté avec des racloirs. C'est l'affaire

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de quelques secondes, au bout desquelles l'animal est retourné et passé à deux aulres racleurs qui, après avoir opéré sur l'autre face, l'envoient glisser jusqu'entre les mains de quatre autres ouvriers chargés de parfaire l'œuvre jusqu'à ce qu'il ne reste plus un poil sur son corps lisse et tremblant. Cela fait, la bêle passe aux mains de deux gamblemen, qui lui fixent un bâton entre les jambes de derrière pour les tenir écartées, et qui, à l'aide d'une machine, la pendent tête en bas.

En cet état, l'animal est livré au grand artiste, au premier rôle par excellence, qui exécute sur lui l'opération si fort en faveur chez la noblesse du Japon. Cet artiste, nous le disons à regret, porte un nom désagréable : le gutter (le videur, l'homme aux boyaux). Une rapide incision dans' toute la longueur du corps, deux ou trois sections à l'intérieur, et l'appareil respiratoire et digestif tout entier est posé fumant sur une table, sous la main d'hommes qui en retirent la graisse. Cette opération, qui se fait en vingt secondes, et qui fréquemment est exécutée par le même homme quinze cents fois par jour, prend dix minutes à un charcutier ordinaire. Cet homme gagne trente-trois francs par jour, tandis que le plus payé après lui n'en touche que vingt ; s'absenle-t-il de son poste, son rem-

plaçant, qui cependant l'a vu pratiquer pendant des années, n'arrive, quelque activité qu'il déploie, qu'à opérer cinq fois moins vite, et ce jour4à la production de la maison est réduite de quatre cinquièmes.

La longue salle danslâquelle les bêtes sont mises à mort, échaudées et éventrées, présente, ainsi qu'on peut se l'imaginer, une scène horrible de massacre et de sang, d'eau bouillante et de chairs flasques, nues, frissonnantes, d'hommes en vêtements de toile cirée tout luisants d'humidité et de graisse. Le reste del'établissement est parfaitement propre et agréable à l'œil. Au momentoù le corps de l'animal est vidé, Un jeune garçon l'inondesous le jet d'un tuyau de pompe, un autre garçon le fait glisser sur la tringle de fer, à laquelle il le pend par une poulie et le range à sa place dans la salle à refroidir, où il reste accroché toute la nuit.

Cette salle à refroidir offre un curieux spectacle. Elle renferme deux régiments de porc pendus, disposés en longues files régulières : l'un est le résultat des opérations du jour; l'autre des opérations de la veille. Le dépeçage de ces énormes carcasses s'accomplit avec la même facilité et la même rapidité merveilleuse. L'opération prend un tiers de minute. Deux hommes jettent le porc sur

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un chariot et le roulent jusqu'à la balance, où le poids est instantanément constaté et enregistré. Tout près est la table à découper, sur laquelle il est aussitôt étendu. Deux coups simultanés de couperet lui séparent la tête et le train de derrière du tronc, et la subdivision de ces morceaux s'opère en trois on quatre coups bien assénés du même instrument. Près de la table s'ouvrent les orifices d'autant de gros tuyaux de bois qu'il y a d'espèces de morceaux dans un porc ; ces tuyaux conduisent aux diverses salles d'en bas, où les différentes parties de l'animal doivent être traitées. Les jambons glissent par le tuyau, bien graissé, au département de la fumerie: les morceaux à saler descendent à la cave ; les feuillesde lard se rendent au contrôle; les rognures de jambon disparaissent silencieusement pour se retrouver à la salle de la charcuterie ; la langue, les pieds et chaque atome de viande vont aboutir à leur destination spéciale. C'est ainsi qu'en vingt secondes, un porc de 270 kilogrammes est coupé en morceaux et distribué dans tous les coins de l'établissement.

L'expédition de trois pores à la minute réclame le personnel d'ouvriers suivant : deux parqueurs, un abatteur, un saigneur, deux arracheurs desoies, quatre racleurs, six raseurs (qui enlèvent les soies

des parties non atteintes par les racleurs), deux jambeurs (gamblemen), un videur, un jeune garçon pour verser de l'eau à l'aide d'un tuyau de cuir, un autre pour pousser les corps sur les tringles, un écarteleur chargé de tenir l'animal ouvert pour faciliter le refroidissement, deux aides assistant les dépeceurs, un peseur, deux coupeurs au couperet, quatre coupeurs au couteau, un apprêteur de jambons, un apprêteur d'épaules, un emballeur, six saleurs de jambons, un peseur et marqueur, un préparateur de saindoux, un teneur de livres, sept porteurs et homme de peine; en tout, cinquante hommes. Ce système permet donc à un seul homme de tranformer en viande salée trente porcs par jour. Les en trepreneursdecesétablissementsde salaisons paientaux propriétaires des animaux soixante cents ou environ 3 fr. par tête d'animal abattu ; ils tirent leur bénéfice des débris. Les soies d'un porc valent 85 centimes; sa langue, 25 centimes; le poil et la graisse des intestins paient toute la dépense de regorgement, de la préparation et de la mise en baril.

Il y a une morale à tout ceci. Dans de semblables établissements, un genre d'affaires qui est dégoûtant en lui-même etpeu fait pour adoucir les mœurs cesse presque d'être tel, et la partie repu-

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gnante de ses détails est accomplie par un trèspetit nombre d'individus. Vingt hommes, en quatre mois, font tout ce qu'il y a de désagréable dans le massacre de cent quatre-vingt mille porcs, et, par le système de la division du travail, ces vingt hommesexercent leur métierde la façon qui leur est le moins pénible etlemoins nuisible.

Il existe à Cincinnati beaucoup d'autres établissements industriels d'un haut intérêt; mais nous ne pouvons nous y arrêter. Une chose qui surprend le voyageur venant des villes de l'Atlantique, c'est l'importance considérable des affaires que des hommes encore très-jeunes entreprennent dans les contrées de l'Ouest. On nous citait naguère un habitant de Cincinnati qui , à l'âge de trente-deux ans à peine, était à la fois propriétaire et directeur de cinq grandes usines à fer situées dans cinq villes différentes, et dont une, celle de Cincinnati, employait cent vingt ouvriers. Il avait débuté dans la carrière à l'âge de quatorze ans, sans fortune. A vingt et un ans, possesseur d'une dixaine de mille francs, il entreprit le commerce du fer, prospéra, fonda des usines du même genre dans d'autres villes, partit pour la guerre, conclut un marché de fourniture de biscuit pour un corps d'armée, attrapa les fièvres, perditeent mille francs,

revint au commerce des fers et y réussit de nouveau, si bien qu'il avait pu avant l'âge de trente ans consacrer, dans le laps d'une seule année, cent vingt-cinq mille francs à des actes de bienfaisance. H était d'ailleurs alors aussi calme etaussi souriant que s'il eût flâné toute sa vie et n'eût jamais eu un souci au monde.

Cet exemple nous est une occasion de répéter que l'homme qu'il fautdans l'Ouest, c'est l'homme qui sait agir et faire, et non Je simple marchand qui ne sait qu'acheter et vendre. Le jeune homme dont nous venons de parler fabriquait des écrous, des boulons et des vis ; il réussissait, en dépit de Piltsburg, en inventant des procédés plus prompts et meilleurs.

Les écoles publiques son t placées sous le contrôle d'un directeur général et d'un conseil de cinquante membres élus ; elles comprennent trois écoles supérieures, cinq écoles de grammaire et trente écoles primaires dequartiers.y.compris celles quisontplus particulièrementaffectéesà la population de couleur. H y aaussiuneécolenormalepourlesfilleset des écoles du soir.Oncompleen outre un très grand nombre d'écoles de paroisse, du culte catholique. L'Université de Cincinnati est une fondation récente due à la munificence de M. Charles Mac Micken ; elle donne

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gratis l'instruction supérieure/et technique. La ville outre plusieurs écoles ou collèges pour les filles, appartenant à des sectes religieuses, a encore quatre collèges communaux, deux écoles de musique, une école de droit, deux écoles de théologie — dont le fameux séminairedeLane,fondéen 1829,etcitéplus haut, — et sixécolesdemédecinesubdiviséesen médecine homéopathique, médecine pharmaceutique, médecine dentaire etc. Aux États-Unis quiconque s'occupe un peu d'une branche de la science médicale ou chirurgicale est facilement « doctorifié. »

Cincinnati possède 1 1 bibliothèques dont la plus gran de, la Bibliothèque publique, a 80, .000 volumes; labibliotjièquedu Cercle Mercantile desjeunesgcns a bien près de 40,000 volumes. Il se publie dans la ville 70 journaux et périodiques. Les journaux quotidiens sont au nombre d'une douzaine.

On voit qu'en somme le nouveau Cincinnati ne veut pas passer plus longtemps pour se tenir en arrière des antres grandes villes de l'Union sous le rapport du progrès intellectuel.

Les cent soixante églises que renferme la ville i^ont dans un état florissant; tontes les nuances de croyance y ont leur organisation, ou du moins leur expression ; celles du culte catholique sont en majorité sur les autres sectes.

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Les chapelles protestantes, comme partout en Amérique, sont élégantes et bien remplies. Les membres du clergé font face à tout. Un public trop affairé et quelque peu déraisonnable compte sur eux pour lui servir d'administrateurs d'écoles, d'inspecteurs d'écoles, de directeurs d'institutions publiques; en un mot, pour faire la majeure partie du travail qui, étant celui de « tout le monde », ne trouve personne qui consente facilement à s'en charger.

Les églises catholiques se remplissent et se vident trois ou quatre fois tous les dimanches, et les offices de ce culte sont très-suivis. Ajoutons que ça été pour les catholiques de Cincinnati une heureuse circonstance d'avoir à leur tète l'archevêque Purcell, cet homme bon, aimable et patriote, dont l'esprit bien connu de conciliation se laisse voir tout entier dans cette phrase dite en parlant des autres sectes religieuse : « Il y a des choses sur lesquelles nous sommes tous d'accord, Dieu merci ! »

Le Cercle des Jeunes-Gens est très-actif à Cincinnati. Il offre une salle delecture, des billards, un gymnase, des jeux déboule, et plusieurs autres divertissements à ses souscripteurs, moyennant cinq francs par an. Cette association est animée également d'un grand esprit de tolérance.

CINCINNATI

Ceci nous amène naturellement à un sujet caractéristique fait pour intéresser: nous voulons parler de la façon heureuse dont les juifs se mêlent avec leurs concitoyens et de la bonne influence qu'ils exercent. On compte plus de douze mille juifs dans la ville. Quelques-unes des grandes manufactures et des grandes maisons de commerce ont pour propriétaires des juifs, qui jouissent de la considération sociale attachée à leur position. Les juifs sont dignement représentés dans l'administration de la ville, dans les bureaux qui ont la surveillance des institutions publiques et dans ceux qui administrent la charité privée. La plupart des membres de ce respectable corps appartiennent â cette classe d'hommes qui saitprêcher d'exemple et pour lesquels la charité n'a pas de drapeau.

Les chrétiens fréquentent en nombre considérable les belles synagogues juives, et les juifs, de leur côté, vont dans les églises chrétiennes. Enfin, rare exemple de tolérance et de concorde, les rabbins juifs et les prêtres chrétiens n'hésitent pas à prêcher dans les mêmes chaires.

Ajoutons enfin à l'honneur de tous les habitants que les institutions charitables sont là nombreuses et en général bien organisées.

Une ville comme Cincinnati a besoin du concours

résolu de tous eeuxqui l'habitentet qui sont doués du sentiment du bien public. Sans doute, la somme d'activité physique qui se dépense à Cincinnati est grande, mais ce que nous voudrions y voir surtout se développer, c'est l'activité intellectuelle. Nous venons de montrer que les éléments de ce développement, en tant que moyens, ne manquent plus. Sous ce rapport donc la partie éclairée de la population n'a plus d'excuses à faire valoir.

Il ne faut pas que les gens riches se tiennent à l'écart, comme ils le font, dans leurs magnifiques villas de l'autre versant de la colline, et qu'ils continuent à abandonner la ville proprement dite à sa fumée et à son ignorance. C'est à eux que revient de droit la tâche de faire de Cincinnati la véritable capitale occidentale de l'Union américaine.

SAN-FRANCISCO

Chronologiquement, San-Francisco est un nouveau-né parmi les grandes villes de l'Union Américaine. New-York ne date pas de bien loin, mais comparée à sa jeune sœur, cette ville est ce que Damas est à Paris, ce que Rome est à Manchester Le plus vieil enfant de San-Francisco n'est majeur en quelque sorte que d'hier ; il y a trente trois ans, la ville existait à peine. Aujourd'hui c'est une cilé populeuse.

Les Américains ont une façon très-élastique de donnevV évaluationde la populationdeleurs grandes villes. LesGhiiïves approximatifs ne leurcoùtentpas. C'est ainsi quelerapportofficiel du surintendant des écoles de San-Francisco du l 6r juillet 1877 évaluela populalion de cette ville à 300,000 âmes. Mais si nous nous en tenons au dernier recensement des États-Unis, celui de 1880, nous trouvons comme

chiffre indiqué pour cette dernière année celui de 233,950 habitants, ce qui nous semble un très-beau résultat pour une villeaussi complètement nouvelle.

San-Francisco renferme en outre 30,000 Chinois et environ 2,000 individus de couleurs. La population flottante y est également considérable. Le vaste commerce de San-Francisco ne le cède qu'à celui de New-York et de Boston. Chaque année, San-Francisco exporte pour plus de 500 millions de francs de métaux précieux; il approvisionne une grande partie du continent asiatique.

Sur un développement de 3,200 kilomètres, les côtes du Pacifique ne possèdent qu'un seul point offrant aux navires quelque sécurité, c'est la baie splendide de San-Francisco. Pendant des siècles ce magnifique port est resté désert. Un jour, en, janvier 1848, quelques parcelles d'or sont découvertes au moulin du capitaine Sutter. Dès lors, arrivent de tous côtés des milliers d'hommes de toutes nations ; des maisons, des églises, des palais, sortent du sol et une grande cité est créée.

Ville américaine et protestante, pourquoi San- Francisco porte-t-il un nom espagnol et catholique? En 1773, deux missionnaires espagnols avaient élevé un couvent sur ces rivages perdus. Espagnols et Franciscains, ils le baptisèrent du

SAN-FRANCISCO

nom de Mission de San- Francisco Assisi. Le vieux monastère de briques existe encore à 5 kilomètres de la ville à laquelle il a donné son nom. Sur le site qu'occupait la maison solitaire bâtie en 1835 par un aventurier, s'élève aujourd'hui l'hôtel de ville, vaste édifice faisant face à Portsmouth- Square, la promenade en vogue ; non loin de là sont la monnaie, l'hôpital, la douane. Une ville couvrant une vingtaine de kilomètres carrés a surgi de sables arides. Derrière elle s'étalent des mines d'or et d'argent les plus riches que l'on connaisse, puis des terrains en culture rapportant par an des millions d'hectolitres de froment, sans compter tous les autres produits du sol et d'innombrables troupeaux de bestiaux et de chevaux.

C'est en 1848, nous l'avons dit, qu'eut lieu la découverte de l'or. Dès 1849, trente mille individus avaient quitté les États-Unis, traversant des solitudes désolées, deux chaînes de montagnes neigeuses et perdant en route plus de quatre mille des leurs..., mais au bout du trajet était le pays de l'or!

A son début, San-Francisco était une ville étrange. La plupart des habitants vivaient sous des tentes et couchaient par terre. Des hommes d'éducation portaient làdes chemises rouges et f ai -

saient leur propre cuisine; personne n'avait honte de se livrer à des travaux manuels. Les moindres objets avaient une valeur énorme ; les gages d'un serviteur variaient de 500 à 1 ,000 francs par mois, et un bon cheval de trait se louait jusqu'à 500 francs par jour. A cette époque, le jeu, le vin, la débauche étaient la règle : aujourd'hui, c'est l'exception ; la race anglo-saxonne n'est pas faite pour s'abandonnerlongtemps à la dissipation. Actuellement, les jeux de hasard sont interdits ; les femmes s'habillent d'après les modes de Paris, les hommes vaquent à leurs affaires aussi convenablement vêtus que partout. La ville possède de nombreux établissements d'instruction. Le rapport du surintendant des « CommonSchools » en indiquait au !•» juillet 1877, cinquante-six ainsi répartis: trois écoles supérieures, 1 4 écoles de grammaire, 9 écoles mixtes, et trente écoles primaires. On y compte en outre une centaine d'écoles ou institutions particulières également florissantes, des orphelinats, des asiles, des écoles industrielles, tous les établissements charitables de la civilisation, établissements à l'entretien desquels les Juifs et les Chinois contribuent pour une large part ; les pauvres et les mendiants sont extrêmement rares ; il y a eu jusqu'à présent du travail pour tout le

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monde. En 1855 l'État tout entier de la Californie n'avait que 227 écoles, lesquelles étaient tréquentéespar 1,300 enfants; en 1875 il avait 2,190 écoles avec 130,9)0 élèves et en 1879,2,743 écoles fréquentées par 1 \ 4,806 écoliers.

Les bibliothèques ont trouvé facilement à s'organisera San-Francisco : laBibliothèque Commerciale a plus de 20,000 volumes; celles des Old Fellows, des Ouvriers, de l'Association Chrétienne, des Pionniers Californiens ne sont pas moins riches. Les principaux hôtels ont un salon de lecture bien approvisionné. Avant qu'il eût été éclipsé par d'autres infiniment plus somptueux, le fameux hôtel Wlutl Clieer était cité comme possédant non-seulement un cabinet de lecture de 5,000 volumes, mais un cabinet d'histoire naturelle et une galerie de peinture et de sculpture.

Cet hôtel Whal Chcer a lait beaucoup parler de lui aune certaine époque grâce à son type tout original, moitié Yankee, moitié Californien. Tout s'y faisait argent comptant,: on payait son cocher avant de se mettre au lit ; 4,000 repas étaient servis tous les jours à partir de 75 centimes. Les statisticiens racontaient qu'il s'y consommait quotidiennement en moyenne 100 douzaines d* oeufs, 1 quintal de sucre, 50 kilogrammes de beurre, 5 hectolitres de

farine, 50 kilogrammes de pommes de terre, 320 kilogrammes de bœuf, porc, mouton, poisson, 2 caisses de raisin sec, 150 pàlés, 100 volailles, 480 litres de lait, et chacun y trouvait de quoi cirer à son gré ses chaussures. Il n'y avait pas de bar (comptoir), cette annexe essentiellement américaine. Autre particularité, les femmes n'y étaient point admises. 11 n'y avait que des domestiques mâles. Cet hôtel rapportait, paraît-il, de 150,000 à 200,000 francs par an.

Tout cela est bien dépassé aujourd'hui par le Grand Hôtel, par le Palace Hôtel, immense construction à sept étages de balcons en saillie et toute peinte en blanc,et surtout par l'hôtel Baldwin,\e nec plus ultra du genre, caravansérail sans égal dans le monde entier et dont la construction et l'ameublementonlcoûlé, dit-on, 3,G00,000dollars. La forme extérieure est celle des Magasins réunis de la place de la République, à Paris, mais avec un surcroit d'étages, d'ornements et de hauts pavillons comparables à ceux du palais de l'Exposition du Champ de Mars en 1878. La décoration intérieure est sinon du goût le plus pur au moins d'un luxe écrasant. Des boutiques de toute espèce occupent la partie inférieure de l'hôtel, et au centre de tout cela on a ménagé, une jolie salle de spectacle et de concerts.

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La ville est construite sur une série de collines d'où l'on embrasse tout son ensemble, qui s'étend jusqu'à la baie. La partie b;isse près des quais est le quartier du commerce en gros, des entrepôts, des fabriques. Comme presque partout en Amérique les rues se coupent toutes à angle droit. Elles sont généralement bien bâties et en briques, pierre ou fer dans le quartier commerçant. Les principales sont les rues Montgomery, Kearney et Market Street. On y voit de très beaux magasins, et des promeneurs élégants qui les font ressembler à certains quartiers de Paris. Inutile de dire que les voitures, les tramways, les omnibus sont là en grand nombre. Dans les rues à pente trop raide les cars sont remorqués en amont et en aval par des eâbles souterrains, sans moteurs apparents.

La municipalité ne recule devant aucun sacrifice pour les embellissements de la cité et son assainissement. A la fin de 1877, lesé^outs présentaient une longueur de MO miles ou 177 kilomètres, et la somme dépensée cette même année en travaux de voirie s'élevait à 1,862,194 dollars ou environ 9,683,000 fr.

Lorsqu'on s'éloigne du centre de la ville on rencontre de plus en plus fréquentes les constructions de bois, ce permanent danger d'incendie. Les

quartiers excentriques sont émaillés de charmantes résidences particulières. La rue des missions, par exemple, offre sur une longueur de plus d'un kilomètre une série non interrompue de gais cottages et de jardins élégants. C'est de ce côté que s'étendent les fameux jardins Woodwardsavec aquarium, musée d'hisloire naturelle, cirques, boutiques etc., promenade favorite encombrée le dimanche.

Une autre promenade non moins fréquentée, c'est celle du Cliff llouse, hôtel-restaurant hàLi au sommet d'un promontoire qui domine l'Océan et d'où l'on va voir les jeux des phoques qui s'ébattent sur un rocher situé à quelques centaines de mètres du rivage.

Oakland est encore un rendez— vous de plaisir pour la population de S.in-Francisco. Oakland, qui ne contient pas moins de 40,000 âmes est situé le long de la baie. Bon nombre de négociants de la grande cilé ont là leurs maisons de campagne. C'est à Oakland également qu'est placée l'université de l'État de Californie, établissement accessible aux femmes et où les cours sont gratuits.

Les distractions ne manquent pris à San-Francisco. Outre les parcs et les promenades, les

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théâtres et les cafés-concerts toujours pleins, on y trouve nombre de sociélés chorales et philharmoniques, des sociétés de cricket, de tir, etc. On y voit une cinquantaine de journaux, tant quotidiens qu'hebdomadaires, et les Français, les Italiens, les Allemands, les Espagnols, ont là chacun

leur organe.

On y compte une cinquantaine d'édifices religieux, entre autres la cathédrale de Sainte-Marie, l'église du Calvaire, l'église presbytérienne, le temple israélite. Les sectes les plus nombreuses sont celles des catholiques et des méthodistes. Beaucoup de ces églises sont riches; il n'en est pas une qui n'ait un revenu annuel moindre de cent mille francs.

Le dimanche est rigoureusement observé par tout le monde, moins les Juifs qui, ce jour-là, font un commerce actif. Il en est de même des Chinois, gens laborieux qui travailleraient au besoin jour et nuit et dont la grande affaire est d'amasser de quoi retourner vivre indépendants dans leur patrie.

Les cimetières, très-fréquentés le dimanche, sont bien entretenus et possèdent de beaux monuments.

Une agglomération de 300,000 personnes nécessite un service étendu d'hôpitaux et de maisons de

188 LES GRANDES CITÉS DK i/oUliST AMÉRICAIN.

secours. San-Francisco n'est pas en arrière, à ce point de vue, des autres grandes ci!es de l'Union ; il a même un hôpital spécial pour le traitement des alcooliques Home for cure of inebriate, ce que toutes n'ont pas et ce que toutes devraient avoir, eu égard aux regrettables habitudes d'intempérance de la population américaine. Cet établissement, qui reçoit une moyenne de 900 à 1000 individus par an, était déclaré insuffisant par le rapport des Administrateurs en 1877 et a dû en conséquence être agrandi.

Etudiée de près, cette question de l'alcoolisme acquiert aux États-Unis des proportions inattendues. « Si vous voulez savoir, écrivait, au commencement de 18*2, le Courrier de San- Françisco, les sacrifices que coûte l'alcoolisme à un grand pays, consultez la statistique publiée dans le New Médical Journal. Vous y verrez que, en dix années, l'alcool a imposé aux Étals-Unis une dépense de G00 millions de dollars, qu'il a causé une dépense indirecte de pareille somme, qu'il a fourni 400,000 orphelins aux asiles, qu'il a fait mettre en prison et dans les work- bouses 158,000 individus, qu'il a déterminé 10,000 suicides, qu'il a causé par incendies ou violences la perte d'au moins 10,000,000 de dollars, et qu'il

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a fait 200,000 veuves et 1 ,000,000 d'orphelins. » Ce bilan se passe de commentaires.

Le climat de San-Francisco n'est pas désagréable. En été et en automne, il souffle, surtout dans l'après-midi, un vent du sud-ouest chargé de l'humidité de l'océan, qui, à cette heure, rafraîchit un peu la température, très-chaude d:ins la matinée. Aussi, l'après-midi venu, on a soin de prendre les vêtements de laine. Parfois ce vent soulève et entraîne avec lui le sable des collinesenvironnanles, et le sème abondamment par les rues. Le soir, le vent s'apaise et la température devient délicieuse. En automne et en hiver le vent du sud-ouest amène de la pluie. Il est rare qu'en été on ait plus de 32° centigrades et en hiver moins de 10°.

Pendant les premières années, c'étaient les capitaux de l'Est qui faisaient vivre San-Francisco et les denrées y venaient de Boston et de New-York ; mais aujourd'hui la Californie produit les céréales par millions d'hectolitres. En 1875, 6 millions de quintaux de blé étaient disponibles pour l'exportation 1 L'année précédente la farine exportée représentait une valeur de I5,C1G,000 fr., celle de l'orge 5,585,540 fr. Le poisson (saumon) donnait à l'exportation près de 9 millions 300,000 fr. ; les vins, 4,375,000 fr. ; les cuirs tannés près de 2 million» de francs? le* peauX, ",200,000, fr..

l'article « marchandises diverses » 37,4^0,970 fr.

L'important commerce du bois de l'État Californien (bois de charpente, planches etc.) a son centre principal 8 San-Francisco.

Dès 18G4, la Californie exportait trois millions de kilogrammes de laine. En 1874, elle en ex— porlait pour une valeur de 36,245,845 fr. De 1 85G à 1 8G5 elle a exporté pour cinq milliards de francs d'or et d'argent. En 1874, les mines d'or et d'argent de la Californie ont produit 20,305,300 dollars, soit environ un milliard 1 IG millions de francs. Les résultais du mouvement commercial de la Californie pour cette même année 1874, avec les pays élrangers, ont produit pour l'exportation 206,679,545 fr. D'autre part, le tolal de l'importation a été de 167,801,380 fr. En 1876, les receltes de la douane de San-Francisco s'élevaient à 19 millions de francs. Pendant cette même année il était entré dans le port de cette ville 4,350 navires jaugeant 1,590,148 tonneaux.

Nous n'avons passons les yeux les chiffres exacts pour les années suivantes. Actuellement, la Californie envoie des farines en Europe et en Chine, des vins à Ncw-Yurk, des viandes salées aux îles Sandwich, des cuirs au Japon, etc. L'extension de son commerce, en un mot, est immense. Ajou-

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tons que les légumes et les fruits d'Europe abondent aujourd'hui sur ce sol privilégié.

Après les mines d'or et d'argent, celles qui ont le plus d'importance sur la côte du Pacifique sont les mines de mercure. Le fer existe en Californie en dépôts riches et étendus, mais l'exploitation en est encore très-reslreinte. Le cuivre, l'élain, l'antimoine, le bismuth, le manganèse et d'aulres métaux encore y sont abondants ; mais jusqu'ici ils n'ont pas non plus été l'objet d'une exploitation sérieuse.

Les côtes de la Californie présentent un développement de près de 1 ,200 kilomètres. La plus grande largeur de l'État est d'environ 400. Les terres arables ont une superficie de 16 millions d'hectares. Mais cet État qui nourrirait facilement 8 millions d'habitants n'en compte guère que huit cent mille.

S.m-Francisco est le point terminus de la grande ligne ferrée qui va de l'Atlantique au Pacifique. Il est en communication avec d'autres lignes importantes. Au I er janvier 1877, les chemins de fer en exploitation sillonnant l'État de la Californie présentaient une longueur de 1,854 milles ou plus de 2,983 kilomètres.

L'évaluation de la propriété foncière de la ville

et du comté de San-Francisco (le comté a 131 kilomètres carrés), telle qu'elle figure dans le rapport de l'Auditor pour l'assiette de l'impôt de l'année fiscale 1877-78, est de 190,972,880 dollars ou en chiffres ronds 993 millions de francs. La propriété mobilière est évaluée dans le même document officiel à 63,730,080 dollars ou plus de 331 millions de francs.

Naturellement les négociants tiennent là le haut du pavé. Ils sont audacieux, téméraires même souvent ; mais, en somme, ils n'ont pas mauvais renom. Leur audace et leur habileté ont produit des résultats étonnants. Ainsi la compagnie californienne de navigation à vapeur a établi des steamers sur toutes les rivières navigables de l'État et centralisé ainsi une partie considérable du commerce de la ville ; la « Wells Fargo Express Company » a réussi à se créer des agents dans chaque village, auprès de chaque mine, pour le transport des lettres, des espèces, de la poudre d'or, des colis. On aura une idée des affaires de cette société quand on saura qu'en 1864 elle avait acheté 2,250,000 enveloppes portant le timbre-poste des États-Unis. A la fois administration des postes particulière, banque, entreprise de transports fonctionnant dans tous les districts miniers de la

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Californie, de l'Idaho, du Nevada et du Washoe, elle a réalisé des bénéfices énormes. Citons aussi la « Pacific Mail Company », qui possède un grand nombre de vapeurs et commande le trafic sur les deux océans.

L'industrie manufacturière a pris également un grand développement et il n'est pas douteux que, dirigée avec la même ardeur que les autres entreprises californiennes, elle n'alleigne prompte— ment à un succès égal. Des usines ont été créées de tous les côtés, et San-Francisco possède à peu près toutes les industries d'une grande ville. Assurément il lui en aura coûté cher pour arriver là; sans parler des quatre ou cinq mille émigrants qui succombèrent avant d'être parvenus à deslinalion, lors de la première émigration de 1849, les dangers et les incertitudes de l'existence en tuèrent par la suite dix fois autant.

On a peine à concevoir toutes les misères que dut endurer la population avant de faire de San- Francisco une ville habitable. On vit, des années durant, des milliers d'hommes accoutumés au bien-être et au luxe des vieilles sociélés s'adonner là aux travaux les plus pénibles, touiller la terre, détourner des cours d'eau, faire sauter des montagnes ; mal nourris, n'ayant pour tout lit qu'une

194 LES GRANDES CITÉS DE l'ODEST AMÉRICAIN.

couverture, loin de la patrie, sans famille, ils ne trouvaient de soulagement à leurs peines que dans le jeu et la boisson.

Bientôt ce fut pis encore : quand la nouvelle de la découverte de l'or se fut répandue en Europe et en Asie, on vit accourir pour se joindre aux premiers aventuriers de l'Amérique, les aventuriers de l'Ancien-Monde. Ce fut une véritable invasion de tous les désespérés de la terre. Cet état de choses enfanta deux crises terribles qui faillirent compromettre l'existence de Sun-Francisco: les voleurs, les incendiaires, les habitués de tripots, les assassins circulaient audacieusement par les rues, menace permanente pour la fortune et la vie des citoyens. Il n'y avait plus ni décence, ni honneur, ni moralité. Un criminel était-il arrêté, son procès traînait en longueur et, d'une façon ou d'une autre, il finissait par s'évader, et les lois demeuraient lettre morte.

Enfin, un certain nombre de citoyens résolus prirent le parti de s'organiser en comité de vigilance. Sous prétexte de veiller à l'exécution des lois, ils se firent eux mêmes juges et exécu'eurs. Le prisonnier qui leur paraissait coupable d'iin attentat sérieux était par eux pendu sommairement. Peu à peu, tous les citoyens honnêtes s'en-

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rôlèrent dans ce comité. Alors ce fut une chasse sans merci à lous les bandits de la ville, et h force d'en emprisonner, d'en poursuivre et d'en prendre, on finit par s'en délivrer. Dans une ville exceptionnelle comme San-Francisco, il fallait ces rigueurs exceptionnelles. Il n'y a pas si longtemps encore qu'on vit un de ces êtres dangereux jeter l'effroi dans la ville par l'impudence de ses crimes. Poursuivi, il se barricada dans son logis. Tout un jour et toute une nuit il fut gardé à vue par la foule ameutée; enfin, à un moment où il parut à la fenêtre, il reçut une balle qui ('étendit

mort.

Un autre fléau ce furent les incendies. De 1849 à 1851 il y eu eut cinq qui causèrent des pertes immenses et retardèrent d'autant les progrès de

la jeune cité.

Une particularité de la population primitive, c'était l'excessive disproportion entre les sexes. Eu 1852 on comptait 29,000 hommes blancs (et même 35,000 avec la population flottante) contre 5,000 i'emmes blanches seulement. En 1860 celte disproportion avait diminue de beaucoup, il y avait 34,000 hommes et 21,000 i'emmes. Plus tard tlle s'est amoindrie encore et aujourd'hui la balance n'est pas loin d'être équilibrée.

Les circonstances qui ont présidé à la naissance de cette population lui ont imprimé un cachet particulier. Elle a cessé d'être immorale et débauchée, mais elle a conservé un penchant marqué pour l'or,' et elle travaille à s'enrichir avec une incroyable dose d'énergie et d'audace. Elle sait du moins dépenser largement, non-seulement en habitations, en chevaux, en tableaux, etc., mais en maisons d'école, en églises, en hôpitaux. Pendant la guerre de la sécession, elle envoya des chargements entiers d'or pour soulager les blessés. On raconte qu'un soir à un meeting où se trouvait le docteur Bellows, bien connu dans San-Francisco en sa qualité de' président du Conseil de santé, quelqu'un eut l'idée de crier : « Tous ceux qui voudront serrer la main au docteur paieront un dollar pour les malades ». L'idée était heureuse ; la procession des braves assistants venant apporter leur dollar dura tant qu'il resta assez de force au docteur pour allonger la main.

Une forte tendance à la prodigalité existe dans toutes les classes de la sociélé. C'est là que les femmes ont les bijoux les plus coûleux : ameublements, voitures et train de maison, tout en un mot est monté sur un pied qui serait impossible ailleurs. On prétend toutefois que pour les habitants fixes

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la vie matérielle à San-Francisco est moins chère que partout ailleurs aux Etats-Unis, le nombre considérable des Chinois y ayant fait singulièrement baisser la main d'œuvre.

La vie de garçon domine. La plupart des gens mariés vivent à l'hôtel et dans les restaurants, la vie de famille n'est pas comme on devrait, semblet-il, s'y attendre, la règle de la bonne compagnie. San-Francisco est une ville d'hôtels, de tavernes, de cafés, de maisons garnies ; il en est peu où les scandales de toute nature soient plus fréquents; il n'en est pas où se voie un plus complet assemblage de toutes les variélées de la race humaine. C'est avant tout une ville cosmopolite: Anglais, Français, Allemands, Espagnols, Hongrois, Russes, Italiens, s'y comptent par milliers. En somme, la population étrangère y est supérieure en nombre à la population Américaine.

Les Chinois, qui fourmillent littéralement en Californie et constituent une population déplus de 150,000 individus, sont une trentaine de mille à San-Francisco. Ils sont plus petits de taille que les blancs, mais c'est la race la plus patiente, la plus laborieuse, la plus économe qu'on puisse trouver. On ne voit pas de mendiants chinois, parce que tous ceux qui débarquent appartiennent à

198 LES GRANDES CITÉS DE i/oUBST AMÉRICAIN.

une des cinq ou six grandes « compagnies »

organisées pour leur naLioo, et chacune de ces

compagnies possède un vasle édifice où ses pauvres trouvent asile et assistance.

Le quartier chinois n'est pas, comme on pourrait le croire, situé aux confins de la ville; il constitue une enclave dansla partie nord, avecsesinslitulions parliculières,ses mœurs ; c'est une vérilable villeà part et au milieu de laquelle ou pourrait se croire transporté dans quelque coin du Céleste Empire. On trouve là deux Ihéàtreschinois.plusieurs pagodes, des débits d'opium, elc. — Les Chinois sont des travailleurs infatigables, ils sont en outre

admirablementorganisés entre euxpours'employer parloutoù on les désire avoir. Us ont, avons-nous dit, fait baisser considérablement la main d'œuvre à San-Francisco ; de là une haine à mort contre eux de la part des Américains. 11 n'est sorte d'entrave qu'on n'apporte à leur séjour au milieu des blancs, sorte de mauvais tours qu'on ne leur joue, sorte de crimes et de vices dont on ne les accuse, sorte de mesquines persécutions qu'on ne leur fasseendurer.Les libres citoyens de l'Union Américaine ne semblent entendre la liberté que pour eux mêmes et à leur usage personnel. C'estune vraie croisadequ'ils poursuivent contreles Chinois.une croi-

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sade qui, comme l'écrivaient réeemmentdeux voyageurs frai çais, se terminera peuL-être par « une Saint- Barthélémy des jaunes ».

La constitution de l'État de la Californie votée le 7 mai 1879 a inséré dans ses articles les mesures les plus draconniennes contre ce qu'on appelle en Amérique l'envahissement des Celeslians. L'article XIX porte qu'aucune corporation ne pourra à l'avenir, après l'adoption de la Constitution, employer des travailleurs chinois, qu'aucun Chinois ne pourra être employé aux travaux exécutés sur les domaines et propriétés de l'État, des comtés et des communes, si ce n'est comme condamné subissant une peine infligée pour un crime. En 1879 aussi, le Congrès de États-Unis, sur la proposition de M. Page, représentant de la Californie, a voté une lui pour restreindre le nombre des émignants chinois à quinze par navire. Enfin un traité postérieurement conclu avec la Chine met le règlement de l'émigration en Amérique des sujets chinois ahsolument à la discrétion des Étals-Unis. Feu Henry Wheaton — pour lequel, par parenthèse, nous avons dans notre jeunesse, traduit en français, le traité de droit inlcrnationnal dont il est l'auteur — eût été heureux, sans nul doute, de pouvoir insérer dans son

livre devenu classique ce curieux exemple d'habileté diplomatique du gouvernement de son pays (1).

Les chapitres qui précèdent ont pu donner au lecteur une idée assez nette des prodiges qu'opère aux États-Unis, l'activité humaine appliquée au développement des ressources naturelles de ce merveilleux pays. Ce développement sans pareil de la richesse industrielle et des forces productrices du sol, esta tous égards digne d'admiration et les résultais sont tout à l'honneur du peuple américain : mais il semble que cet épanouissement de la vie matérielle se soit fait un peu aux dépens de l'élégance des mœurs et de l'aménité des relations sociales qui font le charme de la vieille Europe et

1. L'agitation anti-Chinoise, il était aisé de le prévoir, ne s en est pas tenue là. Au mois de mars dernier (1882k la Chambre des représentants, par 167 \oix contre 65, et le Sénat, par 29 voix contre 19, ont voté une loi fermant pour vingt ans les ports Américains aux ouvriers chinois, a cette loi le président Arthur, usant de son droit constitutionnel, a appose son «do, le motivant d'ailleurs principalement sur ce que le terme de vingt ans lui paraissait dépasser la durée prévue par les traites. — La question, toutefois, n'était pas résolue ; elle ne devait pas tardera reparaître. Le 17 avril, en eliet, la Chambre des représentants, par 201 \oix contre 37 adoptait un nouveau projet de loi suspendant pour une période de dix aunées cette fois l'immigration chinoise aux Etats- Unis.

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qui chez nous se rencontrent en quelque sorte dans toutes les classes et constituent un élément si précieux de l'existence sociale.

L'Américain du Nord est trop généralement un être fruste, pratiquant avant toute chose, la doctrine du « chacun pour soi » et, sous prétexte de liberté et d'égalité, poussant souvent le sans-gêne jusqu'àses dernières limites. Il n'est pas de voyageur que cette rudesse extérieure n'ait frappé. « Ici, dit M. Simonin dans son livre « Le monde Américain», en parlant des wagons, « ici la rusticité s'étale tout à son aise ; c'est un enfer pour l'Européen qu'on y confine ».

Un autre voyageur français, M. L. deTurenne, qui dans ces dernières années, a parcouru les États-Unis, y vivant un peu dans tous les mondes, déclare qu'il lui est impossible de ne pas constater que la société n'y existe que dans des proportions très-restreiutes, « et par société, expliquet-il, je veux dire ces rapports, ces communications aimables qu'on. a entre soi ». « Une revue publiée ici, ajoute- t-il, le constatait l'autre jour encore : L'Amérique est pleine de gens qui ont merveilleusement réussietqui par eux-mêmes sont un insuccès, dont l'habitation est grande mais l'âme vulgaire, qui ont des tableaux et ne peuvent les apprécier,

des livres et ne les lisent pas, des vêtements élégants et de mauvaises façons, des clients, clientes comme on l'entendait à Home, mais pu j n t de société, des flatteurs et pas d'amis. Ils sont arrivés à la fortune par des efforts considérables, mais ils ne savent pas en jouir. Assurément on trouve des esprits éminents, éclairés, capables de goûter les arts, les lettres, les sciences etc. Mais ils se rencontrent presque exclusivement dans un groupe peu nombreux, qui, dans la classe riche ou aisée forme une sorte de caste à part, »

Cette « société », qui est déjà si restreinte dans les classes riches ou aisées, fait presque complètement défaut dans les classes moyennes. Le même observateur en faitkreuiarque. « Il en est d'ailleurs de même un peu partout, ajoute-l-il; on trouve souvent dans celles-ci plus de connaissances vraies que dans les premières, mais ces connaissances, presque toujours sont limitées aux matières qui font leur occupation de chaque jour, industrie, commerce, etc. Ici, toutefois, il semble que dans les classes moyenneschacun soit encore plus qn'ailleurs poursuivi par le réel, qu'il soit, plus difficile de sortir chacun de sa spécialité, que l'horizon de chacun soit plus borné. En somme les diverses nations de l'Europe ont toutes une vie intellec-

SAN FRANCISCO

tuelle particulière, où toujours, il faut le reconnaître, on trouve un point palpable, matériel en quelque sorte, qui permet de voir au fond de cette vie intellectuelle ce qui les caractérise ; et c'est là ce qui manque presque totalement aux Américains, ce que chez eux on ne rencontre que chez un petit nombre d'hommes, mais plus souvent chez les femmes, où c'est assurément un des secrets de cette séduction qu'elles exercent sur les étrangers. »

Nous n'insisterons pas davantage sur celte lacune de la vie sociale aux États-Unis, qu'il était bon toutefois de ne pas laisser passer inaperçue. L'Amérique a beau se recruter tous les jours dans notre Vieux Monde et s'infuser le sang européen, les éléments qu'elle s'assimile par l'émigration ne sont pas, il faut l'avouer, de ceux qui peuvent pousser le mieux à Fatticisme des mœurs et naturaliser chez elle l'urbanité des relations individuelles. Les émigrants d'Europe sont loin, en général, d'appartenir aux classes les plus policées et du reste, une fois, de l'autre côté de l'Atlantique, ilsn'ontrien de plus pressé que de s'américaniser.

Mais l'Amérique date d'hier parmi les nations civilisées et le temps qui sait si bien émousser les angles, fera son œuvre là comme ailleurs.

SCÈNES DE LA VIE AMÉRICAINE

LES RANCHEMEN DU FAR-WEST

La question de l'élevage des bestiaux sur les terres publiques libres de l'Ouest américain est d'une importance spéciale, et les comptes-rendus officiels, parfaitement dignes de foi, récemment publiés n'ont fait qu'ajouter encore à cette importance. Ils prouvent en effet d'une manière indubitable que, sous l'empire de circonstances aussi favorables que celles qui existent dans certaines parties de l'Union américaine, l'industrie de l'élevage adevant elle un immense avenir.

L'esquisse qu'on va lire de la rude existence d'un rancheman, ou éleveur de bestiaux, de l'Ouest américain, est le résultat condensé de quelques unes des observations recueillies dans le cours d'une visite de plusieurs mois faite à une date récente par un écrivain anglais, M. W. Baillie Grohman, au Colorado, au Wyomingetà quelques

Wi

SCÈNES DE LA VIE AMÉRICAINE

districtsdiiMontana.aujourd'huiprincipaux centres, del'industriede l'élevage. C'est clans la«Forlniglhly Review», recueil qui occupe, on le sait, un rang distingué parmi les périodiques principaux de la Grande-Bretagne et qui se plaît volontiers aux questions économiques, que M. Biiilie Groliman a publié son intéressante relation. L'heureuse combinaison dedétails pittoresques et de données sérieuses et précises qu'offrait cette étude nous parut bien faite pour lui ménager un accueil favorable du public français et, peu de temps après sa publication en anglais, nous la reproduisions dans sonentierdanslespagesdelaaRevueBritannique».

C'est ce dernier travail réduit de proportions que nous allons adapter au présent chapitre, tout en nous écartant le moins possible du récit original.

Si l'on étudie l'origine de l'élevage dans l'Ouest.on trouve que, comme tantd'autres institutions des États-Unis, il a eu ses premiers débuts alors que le pays était encore dans la terrible passe de sa dernière grande guerre. Le Texas, à cette époque, était encore un petit territoire peu connu, lieu de refuge paisible des pourchassés de la justice, déguisés sous des noms d'emprunt, de longues barbes et de vastes sombreros. Cet immense espace, consistant

LES RANCDEHEN DU FAR-WKST.

principalement en prairies — le Texas présente une étendue superficielle plus grande que la France, le Portugal, la Belgique et la Suisse réunis — était l'habitacle d'énormes troupeaux de bestiaux à demi sauvages, d'une race très inférieure. Leurs yeux flamboyants et leurs grandes cornes allaient de pair avec leur aspect menaçant et leur nature peu endurante. Il y enavait des millions. Eu I SGO, les étals des impôts, qui certes n'exagéraient rien, indiquaient, pour le Texas, 2 733 2G7 bêtes à cornes en troupeaux et 172 243 bœufs travaillants. Un assez grand nombre de ranchcvos (fermiers cultivateurs) — de cette race éminemment paresseuse et ignorante descendant des Espagnols ou des Mexicains — possédaient des troupeaux de plus de 50 01*0 tètes, et quelques-uns, assure-t-on, en avaient jusqu'à 100 000. Ces troupeaux, toutefois, procuraient peu de bénéfice à leurs maîtres; l'absence de marclié d'aucune sorte et de demande étrangère de la part des pays voisins du Nord les rendait à peu près sans valeur, comme étaient à la même époque lesinnombrables troupeaux de bœufs qui erraient dans les pampas de l'Amérique du Sud(l).

i. En 1879, les Etats-Unis comptaient plus de 33 millions de bêt«s à corn»?

SCÈNES DE LA VIE AMÉRICAINE

Vers la fin de la guerre civile, alors que la

v.ande, les céréales et dans le fait (oute espèce de denrées s'élevèrent, dans les Etats du Nord à des pnx jusqu'alors inconnus, de hardis fournisseurs du gouvernement essayèrent de conduire quelques pet.ls troupeaux de ces bestiaux du Texas aux armées du Nord. Ceux de ces troupeaux qui, au début, entreprirent le lointain voyage du Missouri et d autres Etats de l'Est ne comptent guère que 200 ou 300 létes. Les profits furenténormes; car, en ces Jours fortunés, on pouvait se procurer pour une trentaine de francs de jeunes taureaux qui, à la fin de leurs deux ou trois mois de route, se vendaient 1 75 fr.

Défait, les profitsétaient si larges, que le secret transp.ra bientôt et que des individus pourvus de

c.pitauxplusimporlanlsetqueneliaitaucmcontrat aveclegouvernementselancèrentdansl'entreprise Pendant une année ou deux, jusqu'au jour où les indolents rancherosfinirent par s'apercevoir de l'augmentation de valeur de leurs bestiaux, les bénéfices se maintinrent aussi élevés. Peu à peu ils devinrent moindres ; car, si rapidement que 1 argent se gagne aux États-Unis et si incomparablement plus grands que soient les profits à atteindre par une série de spéculations heu-

LES KANCHEMEN DU F Ah- WEST.

a reuses dans ce pays, comparé à ce qui se passe e dans noire plus calme et plus prudente Europe, le s fait qu'un homme pût, sans grand risque, doubler s ou quadrupler son capital en trois ou quatre mois, s allécha bon nombre de gens de l'Est et les décida ; à engager dans des opérations d'élevage leur ari gcnt et l'argent de leurs amis.

Cela se passait, il faut bien se le rappeler, longtemps avant que le commerce de l'exportation en Europe des bestiaux sur pied ou de la viande eût pris racine. Il était donc tout naturel que, le nombre des entrepreneurs croissant, la concurrence fît décroître les profits. Ceux-ci baissèrent d'abord de 75, puis de 100 pour 100, pour tomber ensuite beaucoup plus bas.

Aux yeux des hommes qui s'étaient mis les premiers en mouvement, c'était une affaire finie ; mais, avec le génie américain, il y avait là d'aulres ressources. Jusqu'alors le commerce des bestiaux était fort simple; c'était celui d'un conducteur de troupeaux qui achetait sur place des bêles à bon compte et qui les revendait avec un bon bénéfice dans les villes du Nord. Q ioi de plus facile, se disaient les malins spéculateurs, que de faire ce que faisaient les éleveurs devenus millionnaires du Texas, c'est-à-dire de laisser la nature

SCÈKES DE L * VIE AMÉRICAINE

ag-r pour vous? On avait m , Ia main ^ immenses solitudes connues sons le nom de Désert américain, s'élendant du Misslssipi - à celte époque frontière occidentale extrême delà civilisation - à la Sierra Nevada, région de AOUO kilomètres de longueur sur 3,000 de large sur les confins orientaux de laquelle les nouveaux territoires du Kansas, de l'Arkansas et du Nebraska étaient alors en train de se constituer avec cette rapidité particulière â la race éminemment migratoire des Yankees, race qui a la vocation naturelle de la confection des lois et de la créalion des villes.

Tandis que des milliers d'émigrants, brisés de fatigue, traversaient les Prairies, poussant à 1 ouest, vers les pays de l'or, nouveaux et anciens un beaucoup plus grand nombre, appartenant en général à une classe infiniment meilleure et plus prospère des populations élevées dans l'Est, se pressaient sur les nouveaux territoires, avec l'intenlion de s'y établir comme cultivateurs; et ce précieux conseil d'Horace Greeley : « Allez dans l'Ouest, jeune homme », fut aussi appliqué à l'élevage de la race bovine.

Les nouveaux colons ne (ardèrent pas à comprendre les vastes profits à retirer de l'élevage des

LES RANCHEMEN DU FAR-WEST

bestiaux dans des régions où, non seulement la terre et les pâturages ne coûtent rien, mais où les frais inhérents h une exploitation agricole sont, par rapport aux idées qu'on se fait en Europe, exceptionnellement peu oonaidép&bîeS. L'élevaga des bestiaux, sur les terres publiques du Grand Ouest, peut se faire au taux en quelque sorte illusoire de 5 à 6 francs par tète d'animal. En effet, lorsqu'une fois le ranche, ou ferme, est bâti, ce qui ne coûte guère que 1,500 à 2,500 francs, et que vos provisions sont achetées, il ne reste absolument d'autres dépenses à faire que celles des gages des gardiens des troupeaux, stockmen ou cowboys, chacun desquels, moyennant un salaire de 150 francs par mois, prend soin de 1,000 têtes de bétail. Heureusement pour les fermes d'Europe, le rancheman frontière a jusqu'à présent à fournir une assez jolie course et à supporter d'énormes frais pour atteindre le grand marché aux bestiaux de Chicago. Le rancheman peut être à des centaines de kilomètres de la station de chemin de fer la plus proche de sa ferme, et cette station elle-même peut en outre se trouver à 2, 000 ou 2,600 kilomètres de la grande cité neuve de l'Illinois.

Mais revenons à l'élevage des bestiaux. Une

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LES HANCHEMEN DU FAR-WEST

verser un peu nos idées. Il semble non-seulement étrange, mais à peine croyable dans notre Ancien Monde, que vous ou moi puissions aujourd'hui partir pour un des trois ou quatre Territoires de l'Union que nous venons de nommer, y prendre pour nos bestiaux une bonne étendue de terre non encore occupée, où les faire paître, conduire sur cette terre un troupeau de 10,000 bêles, choisir un lieu commode, près d'un cours d'eau convenable, et là bâtir noire ranche ou ferme, entourer de palissades 20 ou 40 hectares de prés à fourrages ; en somme, nous mettre tout à fait h l'aise et chez nous, en véritables propriétaires du sol, sans pour cela payer un sou ni enfreindre aucune des lois des Territoires ou des Élats de l'Union, sans faire en un mot rien qui ne soit parfailement licite. On n'a pas à s'inquiéter de litres de propriété, d'hommes d'affaires ni d'arpenteurs Neuf fois sur dix, la possession vaut litre, et, pour la dixième, le sempilernel revolver, ce faiseur et ce destructeur de loi, fait le reste. Contrairement, en effet, à ce qui se passe chez les mineurs, lesquels disent que le point de droit qui manque s'obtient en achetant le juge, l'absence de tout tribunal pour décider des contestations à propos de propriété, dans ces régions lointaines et à demi

SCÈNES DE LA VH AMÉRICAINE

sauvages, fait du revolver l'arbitre suprême pour

défendre ce que vous estimez être à vous NaH lre ], f cet état de chosegj qd n>exjste

qne dans les districts dits non cadastrés, ne peut se commuer qu'autant qu'il y a des terres à ' rages disponibles en suffisante quantité. Si immenses que soient les possessions de l'Amérique propres eux entreprises d'élevage, elles coL rT>encent„ éa „ moinsàs . épuiser)etjàvrai

sera,t difficile d'imaginer ce qui pourrait résis.'er aux assau.8 de ces hardis pionniers qui chaqiie

jour se ruent sur l'Ouest avec une ardeur toujours — saule. Le fait, toutefois, que cet approvisionnement de terres n'est pas encore épuisé rend rès rares les contestations enire les colons de la

"■onhere; car, contrairement à ce qui se passe

aux rnmes, les ama!eurs de terre ne trouvent pas «'le de , nsquer leur vie pour faire respecta le rs dro... fictifs de propriété, alors que, 30 ou 40 kilomètres plus loin dans la vallée, des terres tout aussi bonnes les attendent.

Pour rendre la propriélé foncière américaine «on-seulemen, dans l'Ouest, mais aussi dans l'Fst' Plus intelligible au lec.eur, nous allons récapituler es Irails les plus saillants de la loi sur la matiôre.

LKS UANCHEMEN DU FAR -WEST.

Il faut pour cela diviser le sol américain enlier en deux calégories : les terres cadastrées et les terres non cadastrées. Aux premières naturellement appartiennent tous les États de l'Est : le Kansas, le Nebraska, le Colorado et quelques autres parties du Grand-Ouest. Nous laissons de côté la Californie. Pour l'Europe, en effet, les vastes productions en minéraux et en céréales de cet État entrent seules enjeu, aussi longtemps du moins que la grande voie ferrée du Pacifique ne sera pas forcée par la concurrence d'abaisser ses tarifs exorbitants.

Aux terres non cadastrées appartiennent, sommairement parlant, le Montana, le Wyoïning, certaines parties de l'IiJaho, de l'Orégon, le Nouveau- Mexique et l'Arizona, ce dernier à raison de son sol stérile, peu propre à l'élevage des bestiaux. Là le droit de propriété est au premier occupant, jusqu'à ce que plus tard le territoire soit cadastré par les employés du gouvernement, que le plan soit dressé et que le sol soit partagé en districts, chaque district étant administré par un fonctionnaire officiel. Les individus qui se sont établis sur les lieux avant celte période sont laissés paisibles possesseurs, à la condition qu'ils aient amélioré la terre, c'est-à-dire qu'ils l'aient ou cultivée ou

2J 6 SCÈNES DE LA VIE AMÉRICAINE

enclose comme il enseraitpour des éleveurs ayant

des besUaux à eux paissant sur cet.e môme ter re Un impôt nominal assure au colon un titre du gouvernement.

reme», à la P ,e-e X em t ,ion t laquelle esl la prise de P»^™de.erres„ooe a d a s.rées,enb a ,is

^"«''f '^inoccupées, .aiscadas- «SE venu de ce d roil , , out adulle . ma

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*''»")*' '"tarreenquesUoucs.classéesousIadéno. ~**W *•*-»«»*. tgéné ratoent le ce, perle, G-andes Ptaines. P our C e lle ,erre tatlT'r ^ g ^ ïer * e l» £ "' Hh» an colon une *»*«*»■ c, par acre, c'es. a -dire p ar4 0ares (h 620 ecres de terre déserta étan, considérés, Ponrlaeqnmemen.de cc.ta eon,,i uu ,io„, éqniJ v f lo,rà,OOacre S debo as „ l) , laxert , ar ; ie ^ r

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Hatnrellemenl les .erres inoccupées peuveni

e ' re aChelées *■ «onveroemen,, p„„ r „, P mporte

LES RANCHEMEN DU FAR-WEST

quelle étendue superficielle, moyennant argent comptant ; mais, naturellement aussi, le fait se présente rarement, par la raison, que nous avons dite, qu'en s'avançant davantage dans l'Ouest on peut avoir la terre pour rien. Si le colon qui occupe le sol en vertu du droit de squatter a des fils adultes, ceux-ci à leur tour peuvent bénéficier de la même loi, l'intention du gouvernement étant la culture soignée de petites superficies, plutôt que l'amélioration seulement partielle de superficies plus considérables.

Telles sont les bases principales sur lesquelles repose la propriété des terres aux États-Unis. Le principe de la demande et de la production qui gouverne les rapports commerciaux des peuples civilisés fonctionne à peu près de la même manière au delà du Mississipi. Les lois de l'extrême Ouest ne se font que le jour même où le besoin s'en fait sentir. C'est ainsi qu'aussi longtemps que les terres disponibles excéderont les demandes, les règlements seront regardés comme inutiles ou à peu près tels.

Si l'on compare les Territoires du Nord avec ceux du Sud au point de vue de leur adaptabilité à l'élevage des bestiaux et des avantages et des désavantages qu'ils présentent à l'immigration

218 SCÈNES DE LA VIE AMÉRICAINE

européenne, la première chose qui saute aux yeu X comme source de danger, alors qu'il s'agit de parles entreprises, c'est le climat. La plus grande paHie du Wyoming, du Montana et P de HdTho tous traversés par les nombreuses ramifications des montagnes Rocheuses, est située à 1 o 00 U00, 2,400 et 2,800 mètres au-dessus du niveau' de la mer et exposée à des hivers très rudes. Les

TerrHo.res du Sud, tels que le Nouveau-Mexique et le Texas occidental, et les portions encore inoccupées du Colorado méridional, souffrent de 1 autre extrême, les grandes chaleurs de l'été, qui produisent fréquemment des sécheresses prolongées. 11 faut se rappeler, en effet, que le climat y est beaucoup plus sec que celui de l'Europe et que ' 1 eau est très rare sur les versants des montagnes Rocheuses, fait qu'il faut attribuera l'absence des plu.es, au sol sablonneux et à la surface dénudée des montagnes qui absorbent la pluie et la neige fondue beaucoup plus vite que ne le font les pays boises.

Outre ces risques de climat, l'éleveur de l'Ouest a à courir les chances d'un autre danger, qui bien qu'd ne se soit pas encore manifesté, pourrait briser d'un coup la fortune de l'entreprise : nous voulons parier de la peste bovine, de la pleuro-

LES RANCH EMEN DU FAR-WEST

pneumonie et des autres épizooties terribles, encore inconnues à l'ouest du Mississipi. A quoi celte immunité doit-elle être attribuée? — sécheresse du climat, égalité constante de la nourriture, propriété médicinale quelconque des herbages ou de l'eau, ou simplement chance favorable — on l'ignore, de même qu'on ne saurait dire non plus jusqu'à quand elle peut durer. Les conséquences de la maladie s'implantant une fois sur la vaste région de plaines qui s'étend des frontières du Canada au golfe du Mexique et de la Sierra Madré au grand Mississipi sont parfaitement effrayantes à envisager. Sur les quinze millions, au bis mot, de bestiaux qui vivent en liberté sur ce vaste espace, c'est à peine s'il en échapperait un million à la contagion. Ce serait un terrible saut de l'opulence à la banqueroute.

Comme il ne s'importe pas de bétail de l'Est ou d'autres pays où la péripneumonie ait sévi à un certain degré, si ce n'est des taureaux pour l'amélioration des races, il est évident que le danger principal de l'importation de la contagion repose uniquement sur l'introduction de reproducteurs de fantaisie d'origine américaine-orientale ou anglaise. Ce danger a été, dans ces derniers temps, compris des éleveurs de l'Ouest, et le Congrès a

SCÈNES DE LA VIE AMÉRICAINE

été invité à nommer des cornassions composées de vetenna.es et d'éleveurs expérimentés, en

prêter heu afin d'exercer une surveillance;,^ an te sur es frontières de l'Est, et, en second l'eu afi n de leur .donner tout pouvoir de faire abattre immédiatement tous les animaux con" mines, si la maladie apparaissait.

Le Congrès cependant témoigne, pour les problèmes de cette espèce, fort peu d intérêt. Cette con ance dans la fortune, qui en Amérique également dans le carac.ére de chaque citoyen se mamfeste aussi dans le Parlement. Il y a donc'

faire très peu fond sur laide du gouvernement. 11 est plus probable que le corps entier des éleveurs de l'Ouest arrivera à quelque arrangement en re eux, car, comme pour la confection des lois eUa création des villes, Je , dm ^

« ai de-ioi toi-même», devient une seconde nature chez les populations de la frontière

Lorsqu'on examine les caractères naturels des Grandes Plaines, on trouve que, à très peu d'exceptions près, aucune partie de cette vaste région

n est apte à élever autant de bœufs, démontons ou de chevaux au kilomètre carré que les terres des E tals orientaux dfi ^^ ^ ^ ^

berbes des Plaines, dont les plus communes sont

LES RANCHEMEN DU FAH-WEST.

le gamma et le buffalo, ont des qualités extrêmement nutrilives. La première croît à une hauteur de 15 centimètres, l'autre se tient plus près du sol. L'herbe en touffe, bunch grass, autre espèce, pousse sur les bluffs et constitue le principal herbage d'hiver. Les unes et les antres commencent à croître vers le 1 er mai, et continuent à pousser jusqu'à la fin de juillet, époque où la sécheresse commence. Elles sèchent alors et se façonnent au soleil ; et comme les froids, si rudes qu'ils soient, ne semblent pas pénétrer jusqu'aux racines ou du moins ne leur font pas de mal, elles gardent toute leur force durant l'hiver entier. C'est à cela qu'il faut attribuer l'aspect dénudé et sans verdure de tout le pays à la fin de l'automne et l'hiver, alors que les étrangers qui le traversent peuvent à peine comprendre comment d'innombrables troupeaux non seulement subsistent, mais s'engraissent, sur ces pâturages gris et en apparence désolés.

La nature a pourvu de mille manières au bienêtre de ses enfants; non-seulement, en effet, les bestiaux trouvent à s'abriter sous les bluffs et dans les nombreuses petites vallées appelées poches et guiches, et sous les bouquets de vieux cèdres et de cotonniers qui remplacent en quelque sorte les granges et les étables, mais encore les

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et les malheureuses uctes demeurent ainsi lroi! 0» quaire jours sans nourriture, exposées au froid le plus rude de la saison.

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LES KANCUEMEN DU FAR-WEST

ces territoires. Des troupeaux entiers de quatre mille ou cinq mille moutons ont péri en une nuit. Les bêtes à cornes sont moins éprouvées, bien que certains ranchemen aient perdu dans l'hiver de 1871-1872 — le plus rude qu'on ait eu jamais — plus de la moitié de leur bétail. La présence des ravins et des bluffs, si particuliers à la formation des montagnes Rocheuses, est aussi essentielle que l'eau et l'herbe, et les éleveurs qui commencent aujourd'hui une entreprise préfèrent s'éloigner de 150 et même 300 kilomètres du chemin de fer et avoir des terres abritées que de courir le risque de grandes pertes de bestiaux en étant plus près du point où ils peuvent embarquer leurs produits.

Bien que le gros bétail, de même que les moutons, puisse se procurer sa nourriture tout le long de l'année, la profession d'éleveur exige, nous le verrons, beaucoup de soins et de peine. Pendant l'été, l'automne et l'hiver, les bestiaux errent à leur guise par les Plaines, et différents troupeaux ou parties de ceux-ci se mêlent et s'en vont parfois à de longues distances de leurs pâturages propres. Très souvent des bêtes isolées, séparées vraisemblablement de leurs troupeaux dans la course folle d'une panique, sont retrouvées à 300

SCÈNES DE LA VIE AMÉRICAINE

kilomètres de leur point de départ.C'est p0U r réunir ces égarés et faire un recensement, non ml ^77— b, er des boeufs pour le marlh quon fait une ronde annuelle. A cette époque

qu.arnveenmaietjuin, on fouille tout le py ' f 1 -^- appartenant à un district Rassemblés en un vaste troupeau duquel les différents

ranchemen séparent leurs propres bêtes, aisém = a, sables à Ja marque Aprèg m *

Î* des ammaux égarés, chaque propriétaire fois les veaux marqués, lâche de nouveau la suTv?nte P ° Ur ^ la rCVOir qU ' à ^ r ° nde de rannée

Pour chaque district, embrassant plusieurs centaines de k.lomètres carrés et de dix à vingt parcours ou ranges, on choisit un capitaine - gL-

ralement un des vieux colons bien au courant du pays. Sous lui travaillent les bouviers (cowhoys ou cowpunchers, comme on appelle tous les gens qui s occupent d'élevage) des diverses ranches formant souvent une troupe de soixante-dix hommes et plus, avec deux cents chevaux et même davantage, car chaque bouvier a avec lui au moins trois et souvent jusqu'à huit chevaux de rechange dans ces occasions.

LES RANCHEMEN DU FAR-WEST

La région tout entière, si vaste qu'il leur faut un ou deux mois pour la sillonner, est partagée en parcours quotidiens. S'il y a un grand ruisseau ou une rivière qui la traverse, on suit ce cours d'eau, et le pays jusqu'à la distance de 40 ou 50 kilomètres sur les deux rives est soigneusement fouillé par les bouviers montés, lesquels, travaillant tous sous les ordres d'un même chef, montrent une grande habileté dans l'accomplissement de leur pénible tâche. Ils restent en selle au moins seize heures par jour, et la plupart du temps au galop, à la recherche des bêtes à demi sauvages. Souvent, longtemps après la nuit venue, on les voit reparaître chassant devant eux le bétail retrouvé dans la journée, et celui-ci, après avoir été abreuvé, est réuni au gros des animaux, qui est soigneusement surveillé jour et nuit.

Si le parcours est un parcours montagneux, comme c'est fréquemment le cas (il est dans le Wyoming des ranges si tués à 2, 000 ou 2, 400 mètres au-dessus du niveau de la mer, au cœur des montagnes Rocheuses), la recherche des bestiaux est infiniment plus difficile que sur les prairies plates ou ondulées. Dans le premier cas, celui de chaînes de montagnes abruptes pleines de poches, de

guiches et de drars, généralement couverts, au

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