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LA PÉTHOLIE.
Impossible d'imaginer un pays plus pittoresque que la vallée au fond de laquelle serpente Freneh Creek (rivière des Français) et qui aboutit à Oil- Creek (rivière de l'Huile). Dans la langue spéciale d'Oil-City, toutes les terres qui bordent Frencb Creek sont considérées comme « territoire sec, » c'est-à-dire dépourvu d'buile, bien qu'on se demande pourquoi il en serait ainsi, à moins qu'on n'entende comparer ces terres aux gigantesques et inépuisables sources de Pithole et de Cherry— Run. L'air en effet qu'on respire tout le long de Frencb Creek est fortement imprégné de l'odeur acre et désagréable du pétrole ; la rivière ellemême est toute couverte de larges taches irisées d'buile flottante ; les marécages et les fossés qui la bordent sont pleins de cette vase verdâtre et brillante, particulière au pétrole ; la boue ellemême en porte les traces évidentes. Mais, à tort ou à raison , les augures du lieu se sont longtemps prononcés contre la présence du précieux liquide le long de Frencb Creek, ce qui veut dire que les cherebeurs de sources ont préféré aller tenter fortune sur des terrains où, comme à Pithole, on peut pratiquer des puits jaillissants qui rapportent à leurs fortunés propriétaires 100,000 ir. par jour, avec
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LA PÉTKOLIE.
soit, c'est un salon doré, comparé à la foule crottée qui l'encombre. La boue, dans la Pétrolie, est assez liquide pour prendre d'elle-même son niveau comme l'eau, et à Oil-City, la boue et l'huile, séparées ou combinées, régnent en souveraines sur les choses, les bêtes et les gens.
En approchant de la ville, la vallée va s'élargissant vers le delta que forme Oil-Creek. Les tranchées taillées dans le roc pour le chemin de fer vous révèlent les restes pétrifiés de ce qui fut autrefois d'épaisses forêts. Ces arbres d'une époque oubliée sont là accumulés, comme ils sont tombés sans doute au jour du grand cataclysme. On suit parfaitement les couches annulaires de leurs troncs, et l'on peut étudier leurs écorces rugueuses. Ces forêts ensevelies ne sont pas à plus de 12 ou 15 mètres au-dessous de la surface du sol. Personne cependant, comme nous le disions plus haut, ne songe à s'en inquiéter au point de vue de la science, non plus que de cent autres faits géologiques et minéralogiques que les sondages des puits mettent tous les jours en lumière. La seule chose qui ait le privilège d'occuper les esprits des habitants, c'est le pétrole et rien que le pétrole.
Il n'est pas de lieu au monde où se voient réu-
Kbm <- " m AirtRiCAire.
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LA PETROLIE.
les passants à traverser, vient trancher sur la monotonie de ce marécage. Alors, à côté de ces obstacles s'amoncellent des débris de vaisselle, des tessons de bouteilles., de vieilles caisses de conserves, des boites de sardines vides, des os, des fragments de barriques ou des chariots brisés, etc. Ces indications de civilisation sont aussi variées qu'intermittentes, car la ville proprement dite n'est qu'une longue rue tortueuse, bâtie à plat entre la rivière et la haute colline escarpée qui la borde.
Sur cette étroite bande de terrain, les dépôts, les chantiers, les hôtels, les magasins, les restaurants, les débits de whisky et les puits de pétrole se disputent la place, sans le moindre égard pour la convenance générale et la position ou le besoin réciproque de chacun. Tout à côté d'un comptoir de liquoriste, où des hommes fument et boivent, est un puits en pleine activité qui remplit l'air de son gaz inflammable, et sur les planches graisseuses duquel on lit crayonné à la craie : « Défense de fumer. » Vient ensuite un petit intervalle de trottoir où, si le piéton n'est pas au-dessus de la boue, il est du moins au-dessus de l'eau et de l'huile. Au delà sont des rangées de cuves de pétrole; un peu plus loin, des terrassiers entament
SCENES DE LA VIE AMÉRICAINE
Je roc pour faire place à quelque maison hors de portée de la boue, tandis que d'autres établissent des habitations sur pilotis au-dessus de la rivière, et rattachent tant bien que mal avec des ligatures de fer les murailles à la toiture. Au milieu d'un groupe de puits et de mares stagnantes de pétrole, un photographe a dressé son atelier de planches. Le long du rivage, des barques échouées dans la vase servent de restaurant sous le nom pompeux de Eating Saloons, à raison de 15 francs par jour. En avançant encore, on reconnaît les différentes espèces de magasins aux guenilles laissées devant leur porte, sur le trottoir ou au milieu de la rue. Car, ainsi qu'il a été dit déjà, on n'achète de vêtements que quand ceux qu'on porte ne tiennent plus au corps, et alors on s'habille séance tenante chez les marchands : ici une veste, là un pantalon, plus loin des bottes, et l'on jette à la rue au fur et à mesure, chaque objet qu'on vient de quitter. La civilisation e,st retombée là dans sa grossièreté primitive, mais pour les formes extérieures seulement, car la sécurité des personnes et des propriétés y est tout aussi grande qu'au milieu de Paris ou de Londres.
L'extrémité de la longue rue qui constitue la ville et qui aboutit à Oil-Creek est, dans son genre,
LA PÛTROLIE.
impossible à décrire. Qu'on s'imagine les plus hideux quartiers de la Cité de Londres semés de baraques en bois brut, et de ces hautes maisons de charpentes des villes improvisées d'Amérique, baraques et maisons encombrées devant et derrière de machines à vapeurs, de pompes, d'appentis et de tout l'attirail des puits de pétrole, le tout en partie brûlé et plus ou moins endommagé par les débordements de la rivière. Qu'on mêle à cet ensemble une population grouillante chaussée des meilleures bottes de marais qui soient au monde, mais vêtue de haillons dont ne voudraient pas nos balayeurs ; — qu'on encombre les routes d'attelages haletants, tirant péniblement, à travers les bourbiers où ils s'enfoncent, leurs chariots surchargés de barils d'huile; — qu'on couvre la rivière voisine de trains de bateaux plats chargés aussi du même liquide ; — que par-dessus tout on fasse prédominer le pétrole dans tout ce qu'on mange, tout ce qu'on boit, tout ce qu'on touche ou qu'on respire et l'on n'aura encore sous les yeux qu'un tableau très imparfait d'Oil-City.
Plus on voit cette ville et ses environs, moins on les aime et plus on a de raisons de s'émerveiller de l'activité qu'on y remarque. Mais on ne saurait
trop insister sur l'état à peu près impraticable de
SCÈNES DE LA VIE AMÉRICAINE
la longue voie qui constitue le quartier des affaires
^e sol en est tellement détrempé, qu'elle resi semble plutôt à un aneien eanal qu'à une rue de création récente, et n'étaient les énormes fragments de roc qui arrêtent de temps en temps ses flots de boue, les radeaux circuleraient plus aisèment que les voitures. Des baraques seules pouvaient convenir à une rue pareille, et avec une log^ue digne de louange on n'y a bâti que des baraques. De ces constructions, les unes sont adossées au rocher, les autres élevées sur pilotis ou sur des monticules de terre, sans la plus mince préoccupation du confort des habitants ou des voisins comme aussi sans la plus légère apparence de méthode ou de régularité. Qu'il y ait un espace libre sur un point quelconque du roc entre deux exploitations de sources ou entre deux réservoirs d'huile c'est tout ce qu'il faut. On assemble en quelques jours les charpentes de l'édifice, et, une quinzaine plus tard, la maison est faite. Peu importe qu'après examen d'un de ces enviables sites on découvre qu'il n'y a pas de place pour la construction projetée. L'habit est taillé suivant la mesure de l'étofle, et quelque ridicule qu'en soit Informe, la maison est adaptée au terrain,.
Il est évident que, quand le plan d'Oil-City fut
LA PÉÏH0L1K.
conçu, la foi manquait aux futurs habitants. Ils ne croyaient pas à la durée de la production de l'huile, et, au lieu d'une ville, c'est un campement qu'ils ont fait. Les maisons élevées là ne sont pas seulement des maisons de charpentes, il en est qui sont de l'espèce de construction la plus légère. La ville de l'huile consiste en une ligne d'habitations de cette nature, entassées pêle-mêle de chaque côté du canal boueux dont il vient d'être parlé; des banques, des hôtels, des cuves à pétrole, des épurations, des bureaux de vente et d'achat de terrains, des montagnes de barils vides, des montagnes de barils pleins, des débits de spiritueux, des magasins d'habillements, des monceaux de machines de rebut, des fragments de voitures, des bateaux amarrés le long des maisons et faisant l'office d'hôtels garnis, tout Cela est accumulé au hasard, dans la confusion la plus étrange et le désarroi le plus repoussant. On n'y saurait trouver deux endroits se ressemblant, si ce n'est par la boue, par la graisse et par la puanteur du sempiternel produit du lieu. Sous ces trois rapports désagréables, il n'est pas une maison qui vaille mieux que le reste, et il est difficile d'imaginer comment chaque maison pourrait être pire qu'elle ne l'est effectivement.
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La grande rue d'Oil-City, c'est la plus passante de celles que vous voudrez des rues passantes de Paris ou de Londres, et si le lecteur veut bien se la figurer encombrée de voitures de trait, ruisselante d'huile et assaillie par une population dégoûtante venue de tous les coins de l'Amérique, — de la Californie à la Nouvelle-Ecosse, du Canada au Texas, — il aura quelque idée de l'existence qu'on mène dans la curieuse capitale de l'huile. Tout cela, il est vrai, et il faut bien qu'on s'en souvienne, n'a pas mis quatre années à s'improviser. En un peu plus de trois ans, un maigre et pauvre territoire, défriché à demi et nourrissant à peine une cinquantaine de personnes, a été converti en une ville de bois de neuf mille âmes, ayant deux journaux, deux grandes banques, une demi-douzaine d'hôtels, dix raffineries d'huile, cinq églises et une école publique.
Dans cette évaluation de la population et des établissements principaux d'Oil-City, n'est pas compris un village propre et coquet qui est cependant comme le faubourg de la ville, et qui s'étale de l'autre côlé d'Oil-Creek sur un coteau appelé Cottage-Hill. Ce site se compose d'une très-pittoresque série de collines mamelonnées, sur les pentes desquelles s'élèvent, de distance en dis-
LA PÉTROLIE.
tance, les résidences « des rois et des princes de l'huile » du voisinage. Il y a là des maisons dont les propriétaires ont gagné dans le pétrole leurs dix ou quinze millions de francs. Ces gros bonnets du commerce local ne résident pas dans la région, ainsi qu'on appelle le lieu d'extraction ; ils y descendent seulement de temps à autre pour y surveiller leurs intérêts, et conformémentaux règles de la prodigalité en vogue sur la terre du pétrole, ils s'y sont bâti de jolies petites villas pour leur servir d'abri durant leurs courtes visites.
Toutes les maisons de Cottage-Hill, excessivement propres et coquettes, sont construites dans le genre des chalets suisses. Quand on pense que tout ce qu'elles renferment a dû franchir, pour y arriver, des distances considérables semées de difficultés sans nombre, on ne peut s'empêcher de s'étonner de l'élégance de l'ameublement de quelques-uns de ces chalets, en même temps parfois que de la grossière écorce de leurs habitants. De la colline on a une très belle vue sur le pittoresque pays d'alentour, et particulièrement sur la très peu pittoresque plaine boueuse dans laquelle se vautre Oil-City. Partout, en amont et en aval, la rivière est couverte de bah aux que remorquent
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péniblement des attelages de chevaux. Ces barques plates, chargées de barils vides, remontent par longues files, et il faut que les conducteurs d'attelages déploient une certaine adresse pour éviter les bateaux chargés d'huile qui descendent le courant, entraînés avec une vitesse très grande.
Partout, sur les hauteurs et dans les creux, au fond des cours et même au coin des rues et des passages, apparaissent les inévitables appareils à exploiter les puits ; partout se montrent des machines à vapeur et des bielles en mouvement occupées à pomper le liquide puant et sale, puis aie transvaser dans des cuves, des barils ou des réservoirs ; en un mot, dans tout ce qui peut servir à le contenir et dans une foule de récipients qui ne le contiennent pas toujours parfaitement. Partout, l'huile coule à flots , soit qu'elle jaillisse d'elle-même, soit qu'elle cède à l'effort des pompes ; partout, son gaz est en perpétuel dégagement; partout, l'atmosphère est tellement chargée de ces miasmes nauséabonds que les tuyaux et les réservoirs sont parfois couverts de stalactites de paraffine que le gaz y a déposées.
Le visiteur qui s'arrête aux hôtels d'Oil-City se sent très enclin à se montrer coulant sur la prodj.
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LA PÉTROLIE.
galité des princes de l'huile qui se sont bâtis des villas à Cottage-Hill. Pithole— City, Titusville, Franklin et autres centres de l'industrie du pétrole, ont des hôtels véritables; mais les hôtels d'Oil-City — c'est toujours, bien entendu, de l'Oil-Cily des premiers temps qu'il est question — n'ont d'hôtels que le nom, et s'il est vrai qu'avant de mourir chacun de nous doivent absorber dans le cours de son existence un certain nombre de litres dépoussière et de malpropretés, il n'est pas d'endroit où cette tâche puisse être accomplie plus rapidement et d'une manière plus continue que dans ce dernier lieu. Tout est horriblement primitif et r grossier dans ces prétendus hôtels, et le plus grossier' encore c'est la compagnie qu'on y trouve, car on ne vient là que pour amasser de l'argent et s'en aller aussitôt que possible. On y est très mal, on en convient, mais on ne s'avise pas de venir en Pétrolie pour y vivre ; on ne voit pas non plus pourquoi on ferait en sorte que les choses fussent mieux pour ceux qui viendront plus tard. Hôteliers, boutiquiers, tout le monde en un mot vous tient le même raisonnement.
Tous ces gens savent parfaitement que leurs clients ne deviendront jamais des habitués ; ils
savent aussi qu'eux-mêmes ils n'auront rien do
tésr^
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plus pressé, dès qu'ils auront amassé suffisamment, que de vendre à bénéfice leur fond de commerce, et c'est ainsi que tout est dans un état transitoire. On ne fait pas de routes, bien que, par suite de cette absence de voies de communication, il en coûte 13 ou 14 francs par hectolitre pour amener l'huile des puits dans la ville, alors qu'il suffirait d'une taxe de 50 centimes par fût pour établir une bonne route en un mois, et réduire le transport de moitié. On ne fait pas de ponts, bien que de temps à autre des centaines de barils d'huile disparaissent dans la rivière, faute de pouvoir la traverser commodément.
Il est relativement facile de tirer l'huile de; entrailles de la terre, mais la faire venir des puits est une tout autre affaire. Oil-City est littéralement encombré d'huile à laquelle manquent le moyens de transport. Le chemin de fer « Atlanti. and Great Western », qui a ouvert cette régio au commerce, enlève nuit et jour ce produit pa lourds convois ; néanmoins, bien qu'il prélève si ce transport l'énorme taux de 20 francs p;< tonnes de 1 ,000 kilogrammes et par chaque dis tance de 1,600 mètres parcourue , bien qu' charge par jour des milliers de tonnes, il ne par
LA PÉTROLIE.
vient pas à débarrasser les chantiers d'Oil-City, ni à faire face aux prodigieux besoins de la consommation des Étals-Unis, où le pétrole trouve cent applications diverses. D'un autre côté, la route d'Oil-City à Pithole-Creekest d'un bout à l'autre impraticable, même aux bêtes de somme. On pourrait cependant faire sur ce parcours, en un mois et moyennant 250,000 fr., un chemin carrossable qui économiserait cinq millions de francs par an.
Il n'est point de localité où le bizarre mélange d'énergie et d'indolence du caractère américain se montre d'une manière plus frappante que dans ces régions de l'huile. On vous élève une ville, comme à Pithole, dans l'espace de quatre mois, et l'on néglige complètement d'améliorer le primitif sentier de montagne par lequel il faut que l'huile s'en aille sur le marché. « Si l'on veut mon huile, dit le propriétaire du puits, ma foi ! qu'on vienne la chercher. » A quoi le consommateur, qui achète le produit, réplique : « Puisque j'ai à payer tant en sus pour venir prendre livraison sur place, il faut que le producteur me livre son huile à tant meilleur marché. » Et de la sorte vendeur et acheteur font peser sur leurs profits mutuels une taxe qui, si elle était imposée par le gouver-
2ff » SCÈNES M „ », E atmMm
nemen,, serait regardée par RMte monde comme -orittM et vexatoire. L'impôt du gouverne- |»en ^ te pétrole es, d'un dollar ou 5 fr. 20 par lar do ,63 litres : celui q „ e le vendeur' 1 acheteur se font réciproquement subir par ce anguher abandon des voies de communication „„i
«mmm au transport du produit, s'élève à 3 dollars ,/ 2 „„ „ n peu pl „ s de n frMcs
dur b,es ans une contrée, q ue leur plus vif désir est de qu„ler une fois leur Muée faite. En con-
"*"** chemi »^ villes, travaux, réservoirs
™ch,„ese, ,„„t ce qui a. rai, „„x affaires eou^ es son, de Pespèce la plus primitive e, la Plus temporale; et lou, sagaees que senties Amencams, ils „e semble,,, pas s'apercevoir q„ -x q- leur fournissent les moyeus de , ras
Pour eurhu.le doive,,, h„i,, au bon, du comme par ob.enir Ies froBls les meilleurs e, les plus
vill e T eS ', deS PerS0 "" eS COmme des """<* ""les «I -lou, es, à l'é,a, primhif. Les individus qui
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LA PÉTR0L1E.
des raillions de dollars vivent côte à côte avec des charretiers, des aventuriers sans sou ni maille, des maçons, des terrassiers, des millionnaires comme eux, des cochers, des bateliers, avec tous ceux enfin que le manque de travail, l'amour des aventures ou du lucre, amènent dans ce singulier lieu. Les beaux habits et les belles manières ne comptent pour rien dans l'aristocratie de cet Eldorado du pétrole. Si misérablement vêtu qu'il puisse être, si horriblement vulgaires que soient ses allures et son langage, votre voisin peut vous dépasser si incommensurablement en richesse, que, dans la société où la richesse est la seule distinction reconnue, il est regardé comme étant votre supérieur de beaucoup. L'huile et l'argent sont là les seules choses requises, et, règle générale, plus un homme est sale et mal vêtu, plus il est riche, selon toute probabilité. Avoir une tenue assez propre, c'est-à-dire avoir des habits qui ne soient pas absolument couverts de boue et de taches, c'est être un étranger en Pélrolie, et, règle générale encore, être étranger en Pétrolie signifie être pauvre. Soyez aussi déguenillé et aussi sale qu'il vous plaira, cela n'empêche qu'on vous traitera peut-être avec autant de considération qu'un millionnaire, car les haillons et la malpropreté
SCÈIIES DE LA VIE AMÉRICAINE
dénotent un résident du lieu, et personne n'a le droitni le motif de supposer qu'une personne qui a habité la Pétrolie ne soit pas plusieurs fois millionnaire.
Le principe démocratique en cours dans le commerce du pétrole, c'est que tous les hommes, riches ou pauvres, charretiers ou propriétaires de puits, sont égaux. La source des richesses du propriétaire de puits peut se tarir en une semaine, et le seizième d'action de son conducteur d'attelage peut, dans une seule journée, monter de 1 ,250 francs à uu million. Ces exemples de l'instabilité de la fortune sont si constamment présents à l'esprit de tous les Pétroliens, qu'on sait parfaitement bien que, quel que soit l'avoir d'un homme, tant qu'il reste à spéculer dans les régions de l'huile, il peut le perdre en une semaine ; de même qu'on sait aussi que, quelle que soit la pauvreté d'un homme dans les mêmes circonstances, il peut devenir millionnaire en un jour.
C'est ainsi qu'entre les classes, le degré descend vite au niveau de la plus basse, et que tout le monde est obligé de se façonner aux mœurs grossières du lieu et d'en arrivera l'argot, indispensable à l'établissement de rapports agréables et
LA PÉTROLIE.
par conséquent profitables. Les grands airs ne mèneraient à rien. Un extérieur d'homme bien élevé ne fait pas la plus petite impression. Qu'on emploie ou non dans les affaires de la vie des formules de politesse ordinaire, cela regarde les individus, mais dans aucun cas il n'en est tenu compte. Les hommes bien élevés, pour dire le mot, s'escomptent à perte; non qu'il ne s'en trouve pas, mais ils sont en minorité, et pendant leur séjour dans le pays il leur faut en adopter les manières, absolument comme il leur faut porter leurs plus vieux habits et leurs bottes les plus crottées.
Quand une fois cependant on a dit de la Pétrolie ce qu'il vient d'en être dit, on en a dit tout le mal qu'on en peut dire, car il n'a jamais existé nulle part population plus laborieuse ni plus paisible. Tout le monde sort armé du couteau et du revolver. Pourquoi? Personne n'en sait rien. De l'aveu de tous, il n'y a pas plus de raison pour avoir ces armes sur soi que de s'en munir pour aller à l'église. Les premiers pionniers qui vinrent en avaient, leurs successeurs ont fait comme eux, et les autres ont suivi l'exemple par la force de 1 imitation. Chacun convient que c'est absurde, et l'on ne se fait pas faute de dire que tôt ou tard
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290 SCÈNES DE LA VIE AMÉRICAINE
l'administration municipale d'Oil-City interdira le port de toute espèce d'armes. Toutefois, on peut se demander à quoi servirait cette défense, car si loin qu'on remonte dans l'histoire de cette coutume de porter des armes, on ne peut pas trouver à citer de cas où l'on ait dû en faire usage.
Dans les premiers temps de la fondation de la ville, il est vrai, un habitant d'Oil-City fut trouvé assassiné dans les bois ; un comité de vigilance se forma aussitôt, et tous les individus suspects furent expulsés. Depuis lors, deux ou trois charretiers, en revenant la nuit à travers bois, ont été arrêtés et dévalisés de quelques dollars dont ils étaient porteurs, mais là se termine le catalogue des crimes commis en Pétrolie.