Oneratum ferro recludi prœcepit in carcere. (Ibid
4 Feci, fateor et occultum hoslem publice in domum suscepi. (Ibid.)
chez lui avec un air d'abattement et de profonde inquié- m tude, et aux premiers mots que dit Grégoire pour lui demander ce qu'il avait, il se jeta à ses pieds, en s'écriant : « Je suis un homme perdu si tu ne viens promptement à « mon aide. Excité par Leudaste, j'ai dit des choses que « je n'aurais pas dû dire. Accorde-moi , sans tarder, Pauce torisation de partir pour me rendre dans un autre « royaume ; car si je reste ici , les officiers royaux vont se « saisir de moi , et je serai envoyé au supplice 1 . Un clerc ne pouvait en effet s'éloigner de l'église à laquelle il était attaché, qu'avec la permission de son évêque, ni être reçu dans le diocèse d'un autre évêque, sans une lettre du sien, qui lui servait comme de passe-port. En sollicitant ce congé de voyage au nom du prétendu péril de mort dont il se disait menacé, le sous- diacre Rikulf jouait un jeu double ; il tâchait de faire naître une circonstance matérielle capable de servir de preuve aux paroles de Leudaste, et de plus il se procurait à lui-même le moyen de disparaître de la scène et d'attendre en parfaite sûreté l'issue de cette grande intrigue.
Grégoire ne se doutait nullement des motifs du départ de Leudaste ni de ce qui se passait alors à Soissons; mais la requête du sous-diacre, enveloppée de paroles obscures et accompagnées d'une sorte de pantomime tragique , au lieu de l'attendrir, le surprit et l'effaroucha. La violence des temps , les catastrophes soudaines qui , chaque jour, venaient sous ses yeux mettre fin aux plus hautes fortunes, le sentiment de ce qu'il y avait alors de précaire dans la
1 Discedeiite vero Leudaste, ipse se pedibus meis sternit, dicens : «Nisi « succurras velociter, periturus sum. Ecce, insti gante Leudaste, locutus « sum quod loqui non debui. Nunc vero aliis me regnis emitte. Quod « nisi feceris, a regalibus comprehensus, mortales pœnas sum luiturus.» (Grcg. Turon. Hist. Franc, lib..y, apud script, rer. gallic et francic, t. II, p. *62.)
580. position et dans la vie de chacun, l'avaient porté à se faire une habitude de la circonspection la plus attentive. Il se tint donc sur ses gardes, et, au grand désappointement de Rikulf qui, par son désespoir simulé, espérait le faire tomber dans le piège, il répondit : « Si tu as tenu des pro- (i pos contraires à la raison et au devoir, que tes paroles « demeurent sur ta tête; je ne te laisserai pas partir pour a un autre royaume , de crainte de me rendre suspect au a roi 1 . »
Le sous-diacre se leva confus du peu de succès de cette première tentative , et peut-être se préparait-il à essayer quelque nouvelle ruse, lorsqu'il fut arrêté sans bruit par l'ordre du roi, et emmené à Soissons. Dès qu'il y fut arrivé, on lui fit subir seul un interrogatoire, où, malgré sa situation critique, il remplit de point en point les engagements qu'il avait pris avec ses deux complices. Se donnant pour témoin du fait , il déposa que le jour où l'évêque Grégoire avait mal parlé de la reine , l'archidiacre Platon et Gallienus étaient présents , et que tous deux avaient parlé comme lui. Ce témoignage formel fit mettre en liberté Leudaste , dont la véracité ne paraissait plus douteuse , et qui d'ailleurs ne promettait aucun renseignement nouveau 2 . Relâché pendant que son compagnon de mensonge prenait sa place en prison , il eut le droit de se croire dès lors l'objet d'une espèce de faveur; car ce fut lui que, par un choix bizarre , le roi Hilperik chargea d'aller à Tours se saisir de Gallienus et de l'archidiacre Platon. Pro-
1 Cui ego aio : « Si quid incongruum rationi effatus es, sermo tuus in « caputtuum eril; nam ego alieri te reguo non mittam, ne suspectas « habear coram rege. » (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. y, apud script, rer. gallic. el franeic, t. Il, p. 262.)
2 At ille iterum vinctus, relaxato Leudaste, cuslodiœ depulalur, diccns Gallienum eadem die et Plalonem archidiaconum fuisse présentes, cura hœceslepiscopus elocutus. (lbid.)
bablement cette commission lui fut donnée parce que, avec ho. sa jactance habituelle, il se vantait d'être le seul homme capable d'y réussir, et que , pour se rendre nécessaire , il faisait, de l'état de la ville et des dispositions des citoyens, les récits les plus capables d'alarmer l'esprit ombrageux du roi.
Leudaste , fier de son nouveau rôle d'homme de confiance et de la fortune qu'il croyait déjà tenir, se mit en route dans la semaine de Pâques. Le vendredi de cette semaine, il y eut dans les salles qui servaient de dépendances à l'église cathédrale de Tours un grand tumulte occasionné par la turbulence du prêtre Rikulf. Ce personnage imperturbable dans ses espérances, loin de concevoir la moindre crainte de l'arrestation du sous -diacre, son homonyme et son complice, n'y avait vu autre chose qu'Un acheminement vers la conclusion de l'intrigue qui devait le porter à l'épiscopat *. Dans l'attente d'un succès dont il ne doutait plus, sa tête s'échauffa tellement qu'il devint comme un homme ivre, incapable de régler ses actions et ses paroles. A l'un de ces intervalles de repos que prenait le clergé entre les offices, il passa et repassa plusieurs fois devant l'évêque avec un air de bravade, et finit par dire tout haut qu'il faudrait que la ville de Tours fût nettoyée d'Auvergnats a . Grégoire ne fut que médiocrement affecté de cette sortie inconvenante dont le motif lui échappait. Habitué, surtout de la part des plébéiens de son église, à la rudesse de ton et de propos qui se propageait de plus en plus en Gaule, par l'imitation des mœurs
1 Sed Riculfus presbyter, qui jam promissionem de episcopatu a Leudaste habebat, in tan tu m eiatus fuerat, ut magi Simonis superbiœ œquaretur. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. galiic. et francic, t. Il , p. 262.)
2 In die sextft Paactaœ, in tantum me conviciis et sputis egit... (Ibid.) — Turonicam urbem ab Arvernis populis emuadaviU ( Ibid., p. 264.)
sso. barbares, il répondit sans colère et avec une dignité tant soit peu aristocratique : c< Il n'est pas vrai que les natifs « de l'Auvergne soient des étrangers ici; car, à l'exception « de cinq, tous les évêques de Tours sont sortis de familles « alliées de parenté à la nôtre; tu devrais ne pas ignorer cela * . » Rien n'était plus propre qu'une pareille réplique à irriter au dernier point la jalousie du prêtre ambitieux. Il en eut un tel redoublement, que, ne se possédant plus, il se mit à adresser à l'évêque des injures directes et des gestes menaçants. Des menaces il aurait passé aux coups, si les autres clercs, en s'interposant, n'eussent prévenu les derniers effets de sa frénésie 2 .
Le lendemain de cette scène de désordre, Leudaste arriva à Tours; il y entra sans étalage et sans suite armée, comme s'il était venu simplement pour ses affaires personnelles 3 . Cette discrétion, qui n'était pas dans son caractère, lui fut probablement prescrite par les ordres formels du roi , comme un moyen d'opérer plus sûrement les deux arrestations qu'il devait faire. Durant une partie du jour, il fit semblant d'être occupé d'autre chose, puis tout à coup, fondant sur sa proie, il envahit avec une troupe de soldats les domiciles de Gallienus et de l'archidiacre Platon. Ces deux malheureux furent saisis de la manière la plus brutale, dépouillés de leurs vêtements et liés ensemble avec des chaînes de fer 4 . En les conduisant ainsi à travers
1 Ignorans miser, quod praeter quinque episcopos, reliqui omnes qui sacerdotium Turonicum susceperunt, parenlum nostrorum prosapiœ sunt conjuncti. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic et francic, t. II , p. 264.)
7 Ut vix a manibus lemperaret, fldus scilicet doli quem praeparaverat. (Ibid.,p. 262.)
3 In crastina autem die, id est sabbati in ipso Pascba , venit Leudastes in urbem Turonicam, adsimilansque aliud negotium agere.*.. (Ibid.)
4 Adprehensos Platonem archidiaconum et Gailienum in vincula con-
la ville, Leudaste annonçait avec mystère que justice allait mo. être faite de tous les ennemis de la reine, et qu'on ne tarderait pas à s'emparer d'un plus grand coupable. Soit qu'il voulût donner une haute* idée de sa mission confidentielle et de l'importance de sa capture, soit qu'il craignît réellement quelque embûche ou quelque émeute , il prit pour le départ, à la sortie de la ville, des précautions extraordinaires. Au lieu de passer la Loire sur le pont de Tours, il s'avisa de la traverser, avec les deux prisonniers et leurs gardes, sur une espèce de pont mobile formé de deux barques jointes ensemble par un plancher, et que d'autres barques menaient à la remorque 1 .
Lorsque la nouvelle de ces événements parvint aux oreilles de Grégoire, il était dans la maison épiscopale, occupé de nombreuses affaires dont le soin remplissait toutes les heures que lui laissait l'exercice de son ministère sacré. Le malheur trop certain de ses deux amis, et ce qu'il y avait de menaçant pour lui-même dans les bruits, vagues, mais sinistres, qui commençaient à se répandre, tout cela joint à l'impression encore vive des scènes fâcheuses de la veille, lui causa une profonde émotion. Saisi d'une tristesse de cœur mêlée de trouble et d' abattement, il interrompit ses occupations et entra seul dans son oratoire 2 . Il se mit à prier à genoux; mais sa prière, qiiel-
nectit : catenatosque a p. exulos veste jubet cos ad reginam deduci. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p 262.)
1 Interea ingressi in fluvium super pontem qui .duabus linlribus lenebatur... ( Ibid.) — Cette interprétation m'a paru la seule capable de donner un sens à ce passage obscur. Il serait de toute impossibilité d'établir sur la Loire [au mois d'avril, un pont de planches soutenu par deux barques seulement, duabus linlribus. D'ailleurs, la suite du passage indique de la manière la plus positive que les deux bateaux qui supportaient le plancher n'étaient pas amarrés, mais qu'ils marchaient: navis illa quœ Leudastem vehebat...
2 Hœc ego audiens, dum in domo ecclesiœ residerem mœstus , turba-
580. que fervente qu'elle fût, ne le calmait pas. Que va-t-ti arriver? se demandait-il avec angoisse; et cette question pleine de doutes insolubles, il la tournait et retournait dans son esprit, sans pouvoir trouver une réponse. Pour échapper au tourment de l'incertitude, il se laissa aller à faire une chose qu'il avait plus d'une fois censurée d'accord avec les conciles et les pères de l'Église, il prit le livre des Psaumes de David, et l'ouvrit au hasard pour voir s'il ne rencontrerait pas, comme il le dit lui-même, quelque verset de consolation 4 . Le passage sur lequel ses yeux tombèrent fut celui-ci : « Il les fit sortir pleins d'espérance, « et ils ne craignirent point, et leurs ennemis furent en- « gloutis au fond de la mer. » La relation fortuite de ces paroles avec les idées qui l'obsédaient, fit sur lui ce que ni la raison ni la foi toute seule n'avaient pu faire. Il crut y voir une réponse d'en haut, une promesse de protection divine pour ses deux amis et pour quiconque serait en* veloppé avec eux dans l'espèce de proscription que la rumeur publique annonçait, et dont ils étaient les premières victimes 2 .
Cependant l'ex-comte de Tours, se donnant l'air d'un chef prudent, habitué aux surprises et aux stratagèmes, effectuait son passage de la Loire dans une sorte d'ordonnance militaire. Pour mieux diriger la manœuvre et regarder à la découverte, il avait pris place en tête sur l'avant du radeau; les prisonniers se trouvaient à l'arrière, la troupe des gardes occupait le resté dû plancher, et cette lourde embarcation était fort chargée de monde. Déjà on
tusque ingressus oratorium... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apiid script, rer. gallic. et f ranci c, t. II, p. 262.)
1 Davidici carminis sumo librum , ut sciiicet apertus aliquem consolationis versiculum daret. ( Ibid.)
2 In quo ita repertum est : « Êduxit eos in spe, et non timuerunt; et « inimicos eorum operuit mare. » (Ibid.)
avait passé le milieu du fleuve, l'endroit que la force du sso. courant pouvait rendre périlleux, lorsqu'un ordre, donné par Leudaste d'une manière brusque et inconsidérée, amena tout à coup un plus grand nombre de gens sur la partie antérieure du pont. La barque qui lui servait de support , enfonçant par le poids, se remplit d'eau ; le plancher inclina fortement, et la plupart de ceux qui se trouvaient de ce côté, perdirent l'équilibre et furent jetés dans le fleuve. Leudaste y tomba des premiers, et il gagna, le bord à la nage, pendant que le radeau, en partie plongeant, en partie soutenu par la seconde barque au-dessus de laquelle se trouvaient les prisonniers enchaînés, faisait route à grand'peine, vers le lieu du débarquement 1 . Hormis cet accident, qui manqua de donner force de prédiction littérale au texte du verset de David, le trajet de Tours à Soissons eut lieu sans encombre et avec toute la promptitude possible.
Dès que les deux captifs eurent été amenés devant le roi , leur conducteur fit les plus grands efforts pour exciter contre eux sa colère, et lui arracher, avant toute réflexion, une sentence capitale et un ordre d'exécution à mort 2 . Il sentait qu'un pareil coup frappé d'abord rendrait extrêmement critique la position de l'évêque de Tours, et qu'une fois engagé dans cette voie d'atroces violences, le roi ne pourrait plus reculer ; mais ses calculs et son espoir furent déçus. Aveuglé de nouveau par les séductions sous l'empire desquelles il passait sa vie, Hilperik était revenu de
1 Navis illa quœ Leudastem vehebat , demergilur; et nisi nandi fuisset adminiculo Hbcrutus, cum sociis for si tan interfrsct. Navis vero, alia quœ huic innexa erat, quœ el vinctos vehebat, super aquas , Dei auxilio, elevatur. (Greg. Turon. Hisl. Franc, lib. v, apud script, rer. gallie. et francic. t. Il , p. 262.)
2 Igilur deducti ad regem qui vincti fuefaut, incusantur instanter, ut capitali sentenUa flnirenlur. ( Ibid.)
wo. ses premiers doutes sur la fidélité de Fredegonde, et l'on ne trouvait plus en lui la même fougue d'irritabilité. Il regardait cette affaire d'un œil plus calme. Il voulait désormais la suivre avec lenteur, et même porter dans l'examen des faits et dans la procédure toute la régularité d'un légiste, genre de prétention qu'il joignait à celles d'être versificateur habile, connaisseur en beaux-arts et profond théologien.
Fredegonde elle-même mettait alors à se conduire tout ce qu'elle avait de force et de prudence. Elle jugeait avec finesse que le meilleur moyen pour elle de dissiper toute ombre de soupçon dans l'esprit de son mari, était de se montrer digne et sereine, de prendre une attitude matro- *nale et de ne paraître nullement pressée de voir finir l'enquête juridique. Cette double disposition , que Leudaste n'avait prévue ni d'une part ni de l'autre, sauva la vie aux prisonniers. Non-seulement on ne leur fit aucun mal, mais, par un caprice de courtoisie difficile à expliquer, le roi , les traitant beaucoup mieux que le sous-diacre leur accusateur, les laissa dans une demi-liberté, sous la garde de ses officiers de justice 4 .
11 s'agissait de mettre la main sur le principal accusé; mais là commencèrent pour le roi Hilperik l'embarras et les perplexités. Naguère il s'était montré plein de décision et même d'acharnement dans ses poursuites contre l'évêque Praetextatus 2 . Mais Grégoire n'était pas un évêque ordinaire; sa réputation et son influence s'étendaient par toute la Gaule; en lui se résumait et se personnifiait, pour ainsi dire, la puissance morale de l'épiscopat. Contre un pareil
Sedrex recogiians, absolutos a vincnlo in libéra cuslodia réservât inlaesos. ( Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. el francic, t. H, p. 262.) 3 Voyez plus haut, quatrième Récit.
e e si
adversaire la violence eût été périlleuse, elle aurait produit wo. un scandale universel dont Hilperik, au fort de sa colère, n'eût peut-être pas tenu compte, mais qu'il n'osait affronter de sang-froid. Renonçant donc à l'emploi de la force, il ne songea plus qu'à mettre en œuvre une de ces combinaisons d'astuce, un peu grossières, dans lesquelles il se complaisait. En raisonnant avec lui-même, il lui vint à l'esprit que l'évêque , dont la popularité lui faisait peur, pourrait bien , de son côté , avoir peur de la puissance royale, et essayer de se soustraire par la fuite aux chances redoutables d'une accusation de lèse-majesté. Cette idée, qui lui parut lumineuse, devint la base de son plan d'attaque et le texte des ordres confidentiels qu'il fit partir en diligence. Il les adressa au duc Bérulf qui, investi, en vertu de son titre, d'un gouvernement provincial, commandait en chef à Tours, à Poitiers, et dans plusieurs autres villes récemment conquises, au sud de la Loire, par les généraux neustriens 1 . Bérulf, selon ces instructions, devait se rendre à Tours sans autre but apparent que celui d'inspecter les moyens de défense de la ville. Il lui était enjoint.d'attendre, sur ses gardes et dans une dissimution complète, l'instant où Grégoire, par quelque tentative d'évasion, se compromettrait ouvertement et donnerait prise contre lui.
La nouvelle du grand procès qui allait s'ouvrir venait d'arriver à Tours, officiellement confirmée et grossie, comme cela ne manque jamais, d'une foule d'exagérations populaires. Ce fut sur l'effet probable de ces bruits menaçants que le confident du roi Hilperik compta principalement pour la réussite de sa mission. Il se flattait que cette sorte d'épouvantail allait servir, comme dans une chasse, à
1 Adriani Valesii Rer. francic, lib. x , p. 449.