II
Mo. (raquer l'évéque, et à le pousser à une fausse démarche qui le mènerait droit au piège. Bérulf entra dans la ville de Tours et en visita les remparts comme il avait coutume de le faire dans ses tournées périodiques. Le nouveau comte, Eunomius, l'accompagnait pour recevoir ses observations et ses ordres. Soit que le duc frank laissât deviner son secret à ce Romain, soit qu'il voulût aussi le tromper luimême , il lui annonça que le roi Gonthramn avait dessein de s'emparer de la ville par surprise ou à force ouverte, et il ajouta : « Voici le moment de veiller sans relâche; pour « qu'aucune négligence ne soit point à craindre, il faut que « la place reçoive garnison 1 . À la faveur de cette fable et de la terreur, aussitôt répandue, d'un péril imaginaire, des troupes de soldats furent introduites sans éveiller la moindre défiance; des corps de garde furent établis, et des sentinelles placées à toutes les portes de la ville. Leur consigne était, non d'avoir les yeux tournés vers la campagne, pourvoir si l'ennemi n'arrivait pas, mais d'épier l'évéque à la sortie, et de l'arrêter s'il passait sous un déguisement quelconque ou en équipage de voyage 2 .
Ces dispositions stratégiques furent inutiles, et les jours se passèrent à en attendre l'effet. L'évéque de Tours ne paraissait nullement songer à prendre la fuite, et Bérulf se vit réduit à manœuvrer sous main pour l'y déterminer ou lui en suggérer l'idée. À force d'argent, il gagna quelques personnes de la connaissance intime de Grégoire, qui allèrent l'une après l'autre, avec un air de vive sympathie, lui parler du danger où il était et des craintes de tous ses
1 Berulfusdux cum Eunomio comité fabulam flngitquod Guntchramnus rcx rapere vellet Turonicam civitatem : et idcirco ne aliqua negligentia accederet, oportet, ait, urbem custodia consignai*!. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib.y, apud Bcript. rer. gallic. et francic, t. II , p. 268.)
3 Ponunt portis dolose custodes, qui civitatem tueri adsimulantes, me utique custodirent. ( lbid.)
arnis. Probablement, dans ces ipsinuations perfides, le sso. caractère du roi Hilperik ne fut pas ménagé; ef les noms d'Hérode et de Néron du siècle, que bien des gens lui appliquaient tout bas, furent prononcés, impunément cette fois, par les agents de trahison 1 . Rappelant à l'évoque les paroles de l'Écriture Sainte : Fuyez de ville en ville devant vos persécuteurs, ils lui conseillèrent d'emporter secrètement les objets les plus précieux que possédait son église et de se retirer dans Tune des cités de l'Auvergne, pour y attendre de meilleurs jours. Mais, soit qu'il soupçonnât les vrais motifs de cette étrange proposition , soit qu'un tel avis, même sincère, lui parût indigne d'être écouté, il resta impassible et déclara qu'il ne partirait point 2 .
Ainsi, il n'y eut plus aucun moyen de s'assurer çorporellement de cet homme auquel on n'osait toucher à moins qu'il ne se livrât lui-même; et il fallut que le roi prît son parti d'attendre de l'accusé qu'il voulait poursuivre judiciairement, une comparution volontaire. Pour l'instruction de ce grand procès, des lettres de convocation furent adressées, comme dans la cause de Praetextatus, à tous les évêques de Neustrie ; il leur était enjoint de se trouver à Soissons au commencement du mois d'août de Tannée 580. Selon toute apparence, ce synode devait être encore plus nombreux que celui de Paris en 577; car les évêques de plusieurs cités méridionales, nouvellement conquises sur le royaume d'Austrasie , et entre autres celui d'Albi , furent invités à s'y rendre 8 . L'évêque de Tours reçut cqtte
1 Chilpericus, Nero nostri temporis et Herodes. (Greg. Turon. Hist. Frapc, ltf>. ti, apud script, rer. «allie. et francic, t. Il, p. 290.)
3 Mitluntetiam qui mihi consilium ministrarent, ut occulte adsumptis ipelioribus rébus ecclesiœ, Arvernum fuga secederem; sed non adquievi. (Ibid., lib. v, p. 263.)
3 IgiLur re*, arce&silte regni aui episcopis, causam diligenter jussit
580. invitation dans la même forme que tous ses collègues ; par une sorte de point d'honneur, il s'empressa d'y obéir aussitôt, et arriva des premiers à Soissons.
L'attente publique était alors fortement éveillée dans la ville , et cet accusé , d'un si haut rang , de tant de vertu et de renommée, excitait un intérêt universel. Ses manières dignes et calmes sans affectation , sa sérénité aussi parfaite que s'il fût venu siéger comme juge dans la cause d'un autre , ses veilles assidues dans les églises de Soissons, près des tombeaux des martyrs et des confesseurs, changèrent en un véritable enthousiasme les respects et la curiosité populaires. Tout ce qu'il y avait d'hommes de naissance gallo-romaine , c'est-à-dire la masse des habitants, se rangeait, avant toute épreuve juridique, du parti de l'évêque de Tours contre ses accusateurs, quels qu'ils fussent. Les gens du peuple surtout , moins réservés et moins timides en présence du pouvoir, donnaient libre carrière à leurs sentiments, et les exprimaient en public avec une hardiesse passionnée. En attendant l'arrivée des membres du synode et l'ouverture des débats, l'instruction du procès se poursuivait toujours sans autre fondement que le témoignage d'un seul homme. Le sous-diacre Rikulf , qui ne se lassait pas de faire de nouvelles dépositions à l'appui des premières, et de multiplier les mensonges contre Grégoire et contre ses amis , était souvent conduit de la prison au palais du roi, où ses interrogatoires avaient lieu avec tout le secret observé dans les affaires les plus importantes 1 . Durant le trajet et au retour, une foule d'artisans, quittant leurs ateliers, s'assemblaient sur son
exquiri. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. t, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 263.) — Ibid., p. 264.
1 Cumque Riculfus clericus Bsepius discuteretur occulte, et contra me - vel meos multas fallacias promu Igaret... ( Ibid.)
passage et le poursuivaient de leurs murmures à peine wo. contenus par l'aspect farouche des vassaux franks qui l'escortaient.
Une fois, qu'il revenait la tête haute r d'un air de satisfaction et de triomphe , un ouvrier eh bois , appelé Modestus, lui dit : « Misérable qui complotes avec tant d'ace charnement contre ton évéque,ne ferais-tu pas mieux de « lui demander pardon et de tâcher d'obtenir ta grâce 1 ? » A ces mots , Rikulf désignant de la main l'homme qui les lui adressait, cria en langue tudesque à ses gardes, qui n'avaient pas bien compris l'apostrophe du Romain ou qui s'en étaient peu souciés : « En voilà un qui me conseille « le silence pour que je n'aide pas à découvrir la vérité ; « voilà un ennemi de la reine qui veut empêcher qu'on a informe contre ceux qui l'ont accusée 2 . » L'artisan romain fut saisi dans la foule et emmené par les soldats, qui allèrent aussitôt rendre compte à la reine Fredegonde de la scène qui venait d'avoir lieu, et lui demander ce qu'il fallait faire de cet homme.
Fredegonde', importunée peut-être par les nouvelles qu'on lui apportait chaque jour de ce qui se disait par la ville , eut un mouvement d'impatience qui la fit rentrer dans son caractère et se départir de la mansuétude qu'elle avait observée jusque-là. Par ses ordres, le malheureux ouvrier fut soumis à la peine du fouet, puis on lui infligea d'autres tortures, et enfin on le mit en prison avec les fers aux pieds et aux mains 3 . Modestus était un de ces hom-.
1 Modestus quidam faber lignarius ait ad eum : « O infelix qui contra « episcopum tuum tam contumaciter i&la méditai is! satius tibi erat ai- « 1ère... » (Greg. Turon. fiiat. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 264.)
3 Ad hœc ille clamnre cœpit voce magna, ac dieere : « En ipsum, qui « mini gilentium indicit, ne prosequar verilatem : en reginae intmicum, « qui causam criminis ejus non siiiit inquiri. » (Ibid.)
3 Nuntiantur protinus hœc reginœ. Adprehendilur Modestus , torqueu. 8,
138 • CINQUIÈME KÉCIT.
580. mes, peu rares alors, qui joignaient à une foi sans bornes une imagination extatique; persuadé qu'il souffrait pour la cause de la justice , il ne douta pas un instant que la toute-puissance divine n'intervînt pour le délivrer. Vers minuit , deux soldats qui le gardaient s'endormirent , et aussitôt il se mit à prier de toute la ferveur de son âme , demandant à Dieu de le visiter dans son malheur par la présence auprès de lui des saints évoques Martin et Médard '. Sa prière fut suivie d'un de ces faits, étranges mais attestés, où la croyance du vieux temps voyait des miracles, et que la science de nos jours a essayé de ressaisir en les attribuant au phénomène de l'état d'extase. Peutêtre l'intime conviction d'avoir été exaucé procura-t-elie tout à coup au prisonnier un surcroît extraordinaire de force et d'adresse , et comme un nouveau sens plus subtil et plus puissant que les autres; peut-être n'y eut-il dans sa délivrance qu'une suite de hasards heureux; mais, au dire d'un témoin, il réussit à rompre ses fers , à ouvrir la porte et à s'évader. L'évêque Grégoire, qui veillait cette nuitlà dans la basilique de Saint-Médard , le vit entrer, à sa grande surprise , et lui demander, en pleurant, sa bénédiction 2 .
Le bruit de cette aventure, courant de bouche en bouche , était bien fait pour augmenter, à Soissons, l'effervescence des esprits. Quelque subalterne que fût dans l'état social de l'époque la condition des hommes de race ro-
lur, flagellalur, et in vincula eompaclus custodiœ deputatur. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 363.)
1 Cùmque inter duos custodes catenis et in cippo teneretur vinclus , média nocte dormientibus custodibus, oralionem fudit ad Dominum, ut dignaretur ejus polentia mi sérum visitare , et qui innocens conligalus fuerat, visitatione Martini prœsulis uc Medardi absolveretm*. (Ibid.)
3 Moi disruptis vinculis, confraclo cippo, reserato ostio, sancti Medardi basilicam nocte, nobis vigilantibus, introivit. ( Ibid.)
maine, il y avait dans la voix de toute une ville s'élevanf; s»o. contre les poursuites intentées à l'évêque de Tours, quelque chose qui devait contrarier au dernier point les adversaires de cet évêque , et agir même en sa faveur sur l'esprit de ses juges. Soit pour soustraire les membres du synode à cette influence , soit pour s'éloigner lui-même du théâtre d'une popularité qui lui déplaisait, Hilperik décida que l'assemblée des évêques et le jugement de la cause auraient lieu au domaine royal de Braine. Il s'y rendit avec sa famille , suivi de tous les évêques déjà réunis à Soissons. Comme il n'y avait point là d'église , mais seulement des oratoires domestiques, les membres du concile reçurent 1 -ordre de tenir leurs audiences dans l'une des maisons du domaine, peut-être dans la grande halle de bois qui , deux fois chaque année , lorsque le roi résidait à Braine, servait aux assemblées nationales des chefs et des hommes libres de race franke '.
Le premier événement qui signala l'ouverture du synode fut un événement littéraire ; ce fut l'arrivée d'une longue pièce de vers composée parVenantiusFortunatus, et adressée en même temps au roi Hilperik et à tous les évêques réunis à Braine 2 . La singulière existence que s'était faite, par son esprit et son savoir-vivre, cet Italien, le dernier poète de la haute société gallo-romaine, exige ici une digression épisodique 3 . Né aux environs de Trévise et élevé à Ravenne , Fortunatus était venu en Gaule pour acquitter un vœu de dévotion au tombeau de saint
1 Gongregati igitur apud Brennacum villara episcopijn unam domum residerejussi sunt. (Greg. Turon. tlisl. Franc, lib. v, apud script, rer. gai lie. et francic, t. Il, p. 263.)
2 Ad Chiipericum regem quando tynodus Brinnaco habita est. Forlunati Pictar. episc. lib. îx, carmen i; apud ejus opéra. Romœ, 4786. In-4<>.
3 Voyez 1. 1 , premier Récit.
580. Martin; mais comme ce voyage fut pour lui plein d'agréments de toute sorte, il ne se hâta point de le terminer 1 . Après avoir fait son pèlerinage à Tours, il continua de se promener de^ville en ville, accueilli, fêté, désiré par les hommes riches et de haut rang qui se piquaient encore de politesse et d'élégance 2 . De Mayence à Bordeaux, et de Toulouse à Cologne, il parcourait la Gaule, visitant sur son passage les évoques, les comtes, les duos, soit gaulois , soit franks d'origine , et trouvant , dans la plupart d'entre eux, des hôtes empressés, et bientôt de véritables amis.
Ceux qu'il venait de quitter après un séjour plus ou moins long dans leur palais épiscopal , leur maison de campagne ou leur chàteau-fort , entretenaient dès lors avec lui une correspondance réglée, et il répondait à leurs lettres par des pièces de vers élégiaques, où il retraçait les souvenirs et les incidents de son voyage. Il parlait à chacun des beautés naturelles ou des monuments de son pays; il décrivait les sites pittoresques , les fleuves , les forêts, la culture des campagnes , la richesse des églises, l'agrément des maisons de plaisance 3 . Ces peintures, quelquefois assez vraies et quelquefois vaguement emphatiques, étaient mêlées de compliments et de flatteries. Le . poëte bel esprit vantait chez les seigneurs de race franke l'air de bonhomie , l'hospitalité , l'aisance à converser en langue latine ; et chez les nobles gallo-romains l'habileté
1 Vila Fortunati, prœflxa ejus operibus, auctore Michaele Angelo Luchi.
2 Quemdam virum religiosum, nomine Fortunalum, metricis versibus insignem, qui a mullis potenlibus honorabilibus viris, in his Gailicis et Belgicia regionibuB perdi versa loca, tune vit œ ac scientiœ suae merilo inviUibatur.. ( Hincmarus de Egidio Rem. episc. , in vila S. Remigii, apud Fortunati vitam , p. 64.)
3 V. Fortunati, lib. i, carm. 49, 20, 24 ; lib. m , carm. 6, 8, et passim.
politique , la finesse, la science des affaires et du droit f . m A l'éloge de la piété des évêques et de leur zèle à bâtir et à consacrer de nouvelles églises, il joignait celui de leurs travaux administratifs pour la prospérité, l'ornement ou la sûreté des villes. Il louait l'un d'avoir restauré d'anciens édifices, un prétoire, un portique, des bains, l'autre d'avoir détourné le cours d'une rivière et creusé des canaux d'irrigation; un troisième d'avoir élevé une citadelle garnie de tours et de machines de guerre a . Tout cela, il faut l'avouer, était marqué des signes de l'extrême décadence littéraire, écrit d'un style à la fois prétentieux et négligé, plein d'incorrections , de maladresses et de jeux de mots puérils ; mais, ces réserves faites, il est intéressant de voir l'apparition de Fortunatus en Gaule y réveiller une dernière lueur de vie intellectuelle, et cet étranger devenir le lien commun de ceux qui, au milieu d'un monde inclinant vers la barbarie, conservaient isolément le goût des lettres et des jouissances de l'esprit 3 . De toutes ses amitiés, la plus vive et la plus durable fut celle dont il se lia avec une femme , avec Radegonde , l'une des épouses du roi Chlotaire I er , retirée alors à Poitiers dans un monastère qu'elle-même avait fondé, et où elle avait pris le voile comme simple religieuse.
Dans l'année 529 , Chlother, roi de Neustrie, s'était joint 539. comme auxiliaire à son frère Theodorik, qui marchait contre les Thorings ou Thuringiens, peuple de la confédé-
1 Fortunati opéra, lib. tu, carm. 4,2,3,4, S, 15, 16 ; lit), ix, carm. 16 passim.; lib. vu, carm. 7, 8, 9, 10, il , 12,13, 14; lib. x, carm. 28 et passim.
2 Fortunati lib. 1, carm. 18, ad Letmtium Burdegalensem episcopum de Bissono, villa Burdegalensi. — Ibid., lib. m, carm. 10, ad Felicem Nannetensem episc. cùm alihLdetorqueret fluvium. — Ibid. , carm. 12 , ad Niceiium Trevirensem de caslello super Mosellam.
» Vita Fortunati , p. 47 , 48, 49. — Fortunatus Ilalicus apud Gallias in metrica insignis habebatur. ( Flodoard, Ilist. Rem. eccl., Ibid., p. 61.)
529. ration saxonne, voisin et ennemi des Franks d'Austrasie f . Les Tburingiens perdirent plusieurs batailles; les plus braves de leurs guerriers furent taillés en pièces sur les rives de l'Unstrudt; leur pays, ravagé par le fer et le feu, devint tributaire des Franks , et les rois vainqueurs firent entre eux un partage égal du butin et des prisonniers 2 . Dans le lot dti roi de Neustrie tombèrent deux enfants de race royale , le fils et la fille de Berther, l'avant-dernier roi des Tburingiens. La jeune fille ( c'était Radegonde ) avait à peine huit ans ; mais sa grâce et sa beauté précoce produisirent une telle impression sur l'âme sensuelle dij prince frank , qu'il résolut de la faire élever à sa guise , pour qu'elle devînt un jour une de ses femmes 3 . 539 Radegonde fut gardée avec soin dans l'une des maisons 53 * royales de Neustrie, au domaine d'Aties, sur la Somme. Là, par une louable fantaisie de son maître et de son époux futur, elle reçut , non la simple éducation des filjes de race germanique, qui n'apprenaient guère qu'à filer et à suivre la chasse au galop, mais l'éducation raffinée des riches Gauloises. A tous les travaux élégants d'une femme civilisée, on lui fit joindre l'étude des lettres romaines, la lecture des poêles profanes et des écrivains ecclésiastiques 4 . Soit que son intelligence fût naturellement ouverte à toutes }es impressions délicates , soit que la ruine de son
1 Greg. Turon. Hi&t. Franc, lib. m, apud script, rer. gai lie et francic, t. Il, p. 490.
2 Patrata ergo Victoria regionem illam capes&unt , in* suam redigunt potestatem. ( Ibid )
3 Chlotharius vero redtens, ftadegundem filjam Bertharii régis seeum captivam abduxit, sibique eam in mati imonium sociavit. ( Ibid.) — Quae veniens in sortem prœcelsi régis Chlotharii... (Vita sanctœ Badegundis, auctore Fortunato, apud script, rer. gailic. et francic. , t. III, p. 456.)
4 In Veromandensem duel a Atteias in villa regia nutriendi causa eustodibus est deputata. Quaepuella, inter alia opéra quae sexui ejus congruebant, litteris est erudita. (Vita S. Badegundis, apud script, rer. gailic. et francic, t. UI , p. 456.)
pays et de sa famille , et les scènes de la vie barbare dont 529 elle avait été le témoin, l'eussent frappée de tristesse et de *
dégoût, elle se prit à aimer les livres comme s'ils lui eussent ouvert un monde idéal meilleur que celui qui l'entourait 1 . En lisant l'Écriture et les Vies des Saints, elle pleurait et souhaitait le martyre ; et probablement aussi des frêves tnoitis sortibres, des rêves de paix et de liberté, accompagriaient ses autres lectures. Mais l'enthousiasme • religieux, qui absorbait alors tout ce qu'il y avait de noble et d'élevé dans les facultés humaines, domina bientôt en elle, et cette jeune barbare , en s' attachant aux idées et aux mœurs de la civilisation , les embrassa dans leur type le plus pur, la vie chrétienne *.
Détournant de plus en plus sa pensée des hommes et des choses de ce siècle de violence et de brutalité , elle Vit approcher avec terreur l'âge nubile et le moment d'appartenir comme femme ad roi dont elle était la captive. Quatid l'ordre fut donné de la faire venir à la résidence royale pour la célébration du mariage , entraînée par un instinct de répugnance invincible , elle prit la fuite; mais on l'atteignit, on la ramena, et, malgré elle épousée à Soissons, elle devint reine, ou plutôt l'une des reines des Franks neustriens; car Chlother, fidèle aux mœurs de la vieille Germahie , ne se contentait pas d'une seule épouse, quoiqu'il eût aussi des concubines 3 . D'inexprimables dégoûts,
1 Tempeslalebarbarica,Francorum viclorla regiotle vastata... (VilaS. Radrgundis» apud script, rer. gallic. et francic, t. III, p. 456.
* Necfuit àrduum rudimentis Ulam liberalibua informari, cujusannos et scxum tioti minus acurhen ingetiii quam castitatis insigniasuperabant. (Vita S Radegundis, auctore Hildeberto, Cenoman , episc. ,apud Bolland., Àcta sanctorum Àugusti, t. III / p. 84 ) — Fréquenter loquens cum parvulls, si conferret sors temporis, martyr fieri cupiens... ( Vila 9. Radogundis, aUclore Fortuiiato , ibid., p. 68.)
3 Quam cùm prœparalis expehsis Victuriaci voluissi-t rex prsedictus accipcre, pcr Betarcham ab Attelas nocte cum paucis elapsa est- Deitidè
538. que ne pouvait atténuer, pour une âme comme celle de Radegonde, l'attrait de la puissance et des richesses, suivirent cette union forcée du roi barbare avec la femme qu'éloignaient de lui , sans retour possible , toutes les perfections morales que lui-même s'était réjoui de trouver en elle , et qu'il lui avait fait donner.
»3i Pour se dérober, en partie du moins, aux devoirs de sa BU, condition, qui lui pesaient comme une chaîne, Radegonde s'en imposait d'autres plus rigoureux en apparence; elle consacrait tous ses loisirs à des œuvres de charité ou d'austérité chrétienne ; elle se dévouait personnellement au service des pauvres et des malades. La maison royale d'Aties, où elle avait été élevée, et qu'elle avait reçue en présent de noces, devint un hospice pour les femmes indigentes. L'un des passe- temps de la reine était de s'y rendre, non pour de simples visites, mais pour remplir l'office d'infirmière dans ses détails les plus rebutants 1 . Les fêtes de la cour de Neustrie, les banquets bruyants, les chasses périlleuses, les revues et les joutes guerrières, la société des vassaux à l'esprit inculte et à la voix rude , la fatiguaient et la rendaient triste. Mais s'il survenait quelque évêque ou quelque clerc poli et lettré , un homme de paix et de conversation douce, sur-le-champ elle abandonnait toute autre compagnie pour la sienne; elle s'attachait à lui durant de longues
Suessionis cùm eam direxisset, ut reginam erigeret... (Script, rer. gallic. et francic, t. III, p. 456.) — Les probabilités de cette union polygame sont une grande cause de tourment pour les écrivains modernes qui se sont occupés des actes de sainte Radegonde. Le père Mabillon remarque la difficulté en désespérant de la résoudre : locus sane lubricus ac dlfficilis ( Annales Benedictini , t. I , p. 424).
1 Sic devota femina, nata et nupta regina , palatii domina, pauperibus serviebat ancilla. ( Vila S. Radegundis auctore Forlunato, apud Bolland., A ci a sanctorum Augusli, .t. 111, p. 68.) — Atteias domum instruit, quo lectis culte compositis , congregalis egenis t'eminis , ipsa eas lavans in thermis , morborum cuiabat putredines. ( Ibid.)
heures, et quand venait l'instant de son départ, elle le 53g chargeait de cadeaux, en signe de souvenir, lui disait mille à fois adieu , et retombait dans sa tristesse f .
L'heure des repas qu'elle devait prendre en commun avec son mari la trouvait toujours en retard, soit par oubli, soit à dessein, et absorbée dans ses lectures instructives ou ses exercices de piété. Il fallait qu'on l'avertît plusieurs fois, et le roi, ennuyé d'attendre, lui faisait de violentes querelles , sans réussir à la rendre plus empressée ni plus exacte 2 . La nuit, sous un prétexte quelconque, elle se levait d'auprès de lui et s'en allait se coucher à terre sur une simple natte ou un cilice, ne revenant au lit conjugal que transie de froid, et associant d'une manière bizarre les mortifications chrétiennes au sentiment d'aversion insurmontable qu'elle éprouvait pour son mari 3 . Tant de signes de dégoût ne lassaient pourtant pas l'amour du roi de Neustrie. Chlother n'était pas homme à se faire sur ce point des scrupules de délicatesse ; pourvu que la femme dont la beauté lui plaisait demeurât en sa possession, il n'avait nul souci des violences morales qu'il exerçait sur elle. Les répugnances de Radegonde l'impatientaient sans lui causer une véritable souffrance , et , dans ses contrariétés
1 Ad ejus opinionem si quis servorum Dei visus fuisset, vel per se, vel vocatus occurrere, videres illam cœtestem habere lœtitiam... lpsa se lolam occupabat juxta viri justi verba... retcnlabatur per die». . Et si venisset pontifex, in aspecfu ejus laetifleabatur et remuneratum relaxa bat, ipsa tristis, ad propria. (Vita S. Radegundis, auctore Fortunato, apud Bolland. Acla Sanclorum Augusli , t. III , p. 69.)
* Unde hora seroltna, dum si nunliaretur tarde quod eam rex qaœreret ad mensam circa res Dei dum satagebat , rixas babebat a conjuge. (Bolland. Acta Sanclorum Augusti, t. III, p. 69.)
3 Nocturno temporn, cùm icclinaret cum principe , rogans se pro bumana necessitate consurgere, et levans, egressa cubiculo, tamdiu ente secrelum rat ion i incumbebat jactalo rilicio, ut solo calons spiritu, jaceret gelu penetrata, teta carne prœmortua. ( lbid., p. 68.)
r>38 conjugales, il se bornait à dire avec humeur : « C'est une, * none que j'ai là, ce n'est pas une reine'. »
Et en effet, pour cette âme froissée par tous les liens qui rattachaient au monde , il n'y avait qu'un seul refuge , la vie du cloître. Radegonde y aspirait de tous ses vœux; mais les obstacles étaient grands, et six années se passésu. rent avant qu'elle osât les braver. Un dernier malheur de famille lui donna ce courage. Son frère , qui avait grandi à la cour de Neustrie, comme otage de la nation thuringienne, fut mis à mort par Tordre du roi , peut-être pour quelques regrets patriotiques ou quelques menaces inconsidérées". Dès que la reine apprit cette horrible nouvelle, sa résolution fut arrêtée ; mais elle la dissimula. Feignant de n'aller chercher que des consolations religieuses , et cherchant un homme capable de devenir son libérateur, elle se rendit à Noyon, auprès de l'évéque Médard , fils d'un Frank et d'une Romaine , personnage célèbre alors dans toute la Gaule par sa réputation de sainteté 3 . Chlother ne conçut pas le moindre soupçon de cette pieuse démarche, et non-seulement il ne s'y opposa point, mais il ordonna lui-même le départ de la reine ; car ses larmes l'importunaient, et il avait hâte de la voir plus calme et moins sombre d'humeur 4 .
1 De qua régi dicebatur habere se magis jugalem monacham quam reginam. (Bolland. Acla Sanclorum Augusti, t. III, p. 69.)
2 Cujus frai rem postea injuste per hommes iniquos occidit. Illa quoque ad Deum conversa... ( Greg. Turon. Hist. Franc, lib. m, apud script, rer. gallic. et francic , t. Il , p. 490.) — Ut hœc religiosius viveret, frater inlerûcitur innocenter. (VitaS. Badegundis, auctore Fortunato. Ibid., t. 111 , p. 456.)
' 3 Pater igitur hujus nomine Nectar dus de forli Francorum génère, non fuit infimu* libertate : mater vero romana , nomine Protagia , absolutis claruit servi tu te natatibus. (Vila S. Medardi. Ibid., p. 454.) — lbid. , p. 452.)
< Directa a rege veniens ad B. Jtfedardum Noviomago... ( Ibid., p. 456.)
Radegoude trouva l'évêque de Noyon dans son église, 544. officiant à l'autel. Lorsqu'elle se vit en sa présence, les sentiments qui l'agitaient , et qu'elle avait contenus jusque-là, s'exhalèrent j et ses premiers mots furent un cri de détresse : « Très-saint prêtre , je yeux quitter le siècle a et changer d'habit! Je t'en supplie, très-saint prêtre, « consacre-moi au Seigneur f ! » Malgré l'intrépidité de sa foi et la ferveur de son prosélytisme, J'évêque, surpris de cette brusque requête, hésita et demanda le temps de réfléchir. Il s'agissait, en effet, de prendre une décision périlleuse, de rompre un mariage royal contracté selon la loi salique et d'après les mœurs germaines , mœurs que l'Église, tout en les abhorrant, tolérait encore par çraintç de s'aliéner l'esprit des Barbares 2 .
Bien plus , à cette lutte intérieure entre la prudence et le zèle, se joignit aussitôt, pour saint Médard , un combat d'un tout autre genre. Les seigneurs et les guerriers franks qui avaient suivi la reine l'entourèrent en lui criant aveo des gestes de menace : a Ne t'avise pas de donner le voile a à une femme qui s'est unie au roi ! prêtre , garde-toi a d'enlever au prince une reine épousée solennellement ! » Les plus furieux , mettant la main sur lui , l'entraînèrent avec violence des degrés de l'autel jusque dans la nef de l'église, pendant que la reine, effrayée du tumulte, cherchait avec ses femmes un refuge dans la sacristie 3 . Mais
1 Supplicat instanter ut ipsam, mutata veste, Domino consecraret. (Vita S. Medardi, apud script, rer. gallic. «t franclc. , t. III , p. 456.)
3 Sed memor dicentis apostoli : Si qua ligata Bit conjugi, non quœrat diasolvi; differebat reginam ne veste tegeret monachica. (Ibid.)
3 Adhoc beatum virum perturbabant proceres, et per basilicam graviter ab altari retrahebant, ne velaret régi conjunclam, ne videretur sacer. dpti ut prœ*umeret principi subducere reginam , non publicanam sed publicam. (Vita S. Radegundis, apud script, rer. gallic. et francic, t. 111, p. 456.)
5*4. là, recueillant ses esprits, au lieu de s'abandonner au désespoir, elle conçut un expédient où l'adresse féminine avait autant de part que la force de volonté. Pour tenter de la manière la plus forte et mettre à la plus rude épreuve le zèle religieux de l'évêque , elle jeta sur ses vêtements royaux un costume de recluse , et marcha ainsi travestie vers le sanctuaire, où saint Médard était assis, triste, pensif et irrésolu 1 , a Si tu tardes à me consacrer, lui ditce elle d'une voix ferme, et que tu craignes plus les hommes a que Dieu , tu auras à rendre compte , et le pasteur te re- « demandera l'âme de sa brebis 3 . » Ce spectacle imprévu et ces paroles mystiques frappèrent l'imagination du vieil évéque, et ranimèrent tout à coup en lui la volonté défaillante. Élevant sa conscience de prêtre au-dessus des craintes humaines et des ménagements politiques, il ne balança plus , et de son autorité propre , il rompit le mariage de Radegonde, en la consacrant diaconesse par l'imposition des mains 3 . Les seigneurs et les vassaux franks eurent aussi leur part d'entraînement ; ils n'osèrent ramener de force à la résidence royale celle qui avait désormais pour eux le double caractère de reine et de femme consacrée à Dieu.
La première pensée de la nouvelle convertie (c'était le nom qu'on employait alors pour exprimer le renoncement au monde) fut de se dépouiller de tout ce qu'elle portait sur elle de joyaux et d'objets précieux. Elle couvrit l'autel de ses ornements de tête , de ses bracelets, de ses agrafes
1 Intrans in sacrarium , monachica Teste induitur , procedit ad altare, bealisaimum Medardum his verbis alloquitur dicens... (Vita S. Radegundis, apud script, rer. galiie. et francic, t. III, p. 456.)
1 Si me consecrare distuleris, et plus hominem quam Deum timueris, de manu tua a paslore ovis anima requiratur. ( lbid.)
3 Quo ille contestationis concussus tonitruo , manu superposita, consecravit diaconam. (Ibid.)
de pierreries, de ses franges de robe tissues de fil d'or et su. de pourpre ; elle brisa de sa propre main sa riche ceinture d'or massif en disant : « Je la donne aux pauvres 1 ; » puis elle songea à se mettre à l'abri de tout danger par une prompte fuite. Libre de choisir sa route , elle se dirigea vers le Midi, s'éloignant du centre de la domination franke par l'instinct de sa sûreté , et peut-être aussi par un instinct plus délicat qui l'attirait vers les régions de la Gaule où la barbarie avait fait le moins de ravages ; elle gagna la ville d'Orléans, et s'y embarqua sur la Loire , qu'elle descendit jusqu'à Tours. Là, elle fit halte pour attendre , sous la sauvegarde des nombreux asiles ouverts près du tombeau de saint Martin , ce que déciderait à son égard l'époux qu'elle avait abandonné 2 . Elle mena ainsi quelque temps la vie inquiète et agitée des proscrits réfugiés à l'ombre des basiliques , tremblant d'être surprise si elle faisait un pas hors de l'enceinte protectrice , envoyant au roi des requêtes, tantôt fières, tantôt suppliantes; négociant avec lui par l'entremise des évoques pour qu'il se résignât à ne plus la revoir, et à lui permettre d'accomplir fies vœux monastiques.
Chlother se montra d'abord sourd aux prières et aux 514 sommations ; il revendiquait ses droits d'époux en attestant ^ la loi de ses ancêtres, et menaçait d'aller lui-même saisir de force et ramener la fugitive. Frappée de terreur quand le bruit public ou les lettres de ses amis lui apportaient de
1 Mox indumentum nobile .. exuta ponit in altare, blatlas gemmataque ornamenta... Cingulum auri ponderatum fractum dal in opus pauperum. (Vita S. Radegundis, apud script, rer. gallîc. et francic, t. III, p. 456.) — Slapioncra, camisas, manicas, cofeas, fibulas, cuncla auro,quœdam gemmiaexornata... (Ibid., p. 457.)
3 Hinc felici navigio Turonis appulsa... quid ogerit circa S. Martini atria, templa, basilicam, flens lachrymis insatiata, singula jacens per limina. ( Acte Sanctorum Augusli, t. III , p. 70.)
544 pareilles nouvelles, Radegonde se livrait alors à un redou- 55Q blement d'austérités, au jeûne , aux veilles , aux macérations par le cilice , dans l'espoir, tout à la fois , d'obtenir l'assistance d'en haut, et de perdre ce qu'elle avait de charme pour l'homme qui la poursuivait de son amour 1 . Afin d'augmenter la distance qui la séparait de lui , elle passa de Tours à Poitiers, et, de l'asile de saint Martin , dans l'asile non moins révéré de saint Hilaire. Le roi pourtant ne se découragea pas, et, une fois, il vint jusqu'à Tours sous un faux prétexte de dévotion; mais les remontrances énergiques de saint Germain , l'illustre évêque de Paris, l'empêchèrent d'aller plus loin *. Enlacé, pour ainsi dire, par une puissance morale contre laquelle venait se briser la volonté fougueuse des rois barbares, il consentit, de guerre lasse, à ce que la fille des rois thuringiens fondât à Poitiers un monastère de femmes, d'après l'exemple donné dans la ville d'Arles par une matrone gallo-romaine, Caesaria, sœur de Pévêque Cœsariusou saint Césaire 3 .
Tout ce que Radegonde avait reçu de son mari, selon la coutume germanique, en dot et en présent du matin , fut consacré par elle à l'établissement de la congrégation qui devait lui rendre une famille de choix , à la place de celle qu'elle avait perdue par les désastres de la conquête et la
1 Cùni in vïlla ipsa adhuc esset, fit sot î us quasi eam rex iterum vellet accipere... hœc audiens beatissima nimio tcrrore perterrita, se amplius cruciandam tradidit cilicio asperrimo, ac tenero corpori aplavit. (Actâ Sanctorum Augusti , t. 111, p. 76.)
* Sicut enim jarn per internuntios cognoverat quod timebat, prœcelsus rex Chlotharius eu m filio suo praecellentissimo Sigiberto Turones advenit, quasi devotionis causa, quo facilius Piclavis accederet, ut suam régi n a m accipere t. ( Acta Sanctorum Augusti, t. III , p. 76. Vita S. Radegundis, auctore Baudonivia, moniali œquaii )
3 Tune rex timeus Dei judicium, quia regina magis Dei voluntatem fecerat quam suam... (Ibid.) — Pictavis, inspirante et coopérante Deo, monasterium slbi per ordinalioriem pi <Tcelsi régis Chlolharii construxit. (Ibid.) — Script, rer. gallic et francic , t. Il, p. 356, 357 et 359.
tyrannie soupçonneuse des vainqueurs de son pays. Sur un bu terrain qu'elle possédait aux portes de la ville de Poitiers, ^ elle fit creuser les fondements du nouveau monastère, asile ouvert à celles qui voulaient se dérober par la retraite aux séductions mondaines et aux envahissements de la barbarie. Malgré l'empressement de la reine et l'assistance que lui prêta Tévêque de Poitiers, Pientius, plusieurs années s'écoulèrent avant que le bâtiment fut achevé * ; c'était une villa romaine avec toutes ses dépendances, des jardins, des portiques , des salles de bains et une église. Soit par quelque idée de symbolisme , soit par une précaution de Sûreté matérielle contre la violence des temps, l'architecte avait donné un aspect militaire à l'enceinte extérieure de ce paisible couvent de femmes. Les murailles en étaient hautes et fortes en guise de rempart , et plusieurs tours s'élevaient à la façade principale 2 . Ces préparatifs tant soit peu étranges frappaient vivement les imaginations, et l'annonce de leurs progrès courait au loin comme une grande nouvelle : « Voyez , disait-on dans le langage mystique de a l'époque, voyez l'arche qui se bâtit près de nous contre a le déluge des passions et contre les orages du monde 3 ! » Le jour où tout fut prêt, et où la reine entra dans ce refuge, d'où ses vœux lui prescrivaient de ne plus sortir que
1 Quam fabricant vir apostolicus Pientius , episcopus , et Austrasius dux per ordinationem dominicain celeriter fecerunl. (Vita S. Radegundis, apud script, rer. gailic. et francic, t. III , p. 457.)
2 Transeuntibus autem nonis sub muro, iterum caterva vîrginum per fcnestrus turrium , et ipsa quoque mûri propugnacula , voce* proferre ac lamentari desuper cœpit. (Greg. Turon., lib. de Gloria confessorum, cap. cvi.) — ToLt congregatio supra murum lamentans... Rogaverunt desursum ut subtus turrim repausaretur feretrum. (Aeta Sanctonim Augusti,l. III, p. 82.)
3 Quasi recentior lemporis nostri Noe , propter turbines et procellas, social i bus vel sororibus in latere ecclesiœ monasterii fabricat arcam. (Vita S. Cœâarii, Arelat. episc, apud Annal, franc, ecclesiast., t. I, p. 471 .)
su morte, fut un jour de joie populaire. Les places et les rues 5! J de la ville qu'elle devait parcourir étaient remplies d'une foule immense; les toits des maisons se couvraient de spectateurs avides de la voir passer, ou de voir se refermer sur elle les portes du monastère \ Elle fit le trajet à pied, escortée d'un grand nombre de jeunes filles qui allaient partager sa réclusion , attirées auprès d'elle par le renom de ses vertus chrétiennes et peut-être aussi par l'éclat de son rang. La plupart étaient de race gauloise et filles de sénateurs 2 ; c'étaient celles qui, par leurs habitudes de retenue et de tranquillité domestique , devaient le mieux répondre aux soins maternels et aux pieuses intentions de leur directrice ; car les femmes de race franke * portaient jusque dans le cloître quelque chose des vices originels de la barbarie. Leur zèle était fougueux, mais de peu de durée ; et, incapables de garder ni règle ni mesure, elles passaient brusquement d'une rigidité intraitable à l'oubli le plus complet de tout devoir et de toute subordination 8 .
5so. Ce fut vers Tannée 550 que commença pour Radegonde la vie de retraite et de paix qu'elle avait si longtemps désirée. Cette vie selon ses rêves était une sorte de compromis entre l'austérité monastique et les habitudes mol-
1 Quanta vero congressio popularis extitit die qua se sancta deliberavit recludere, ut quos plateœ non caperent, ascendentes tecla comptèrent. (Acta Sanctorum Augusli, t. III, p. 72.)
2 Multiludo immensa sanclimonialium , ad numerum circiter ducentarum, quae per illius prœdicationem conversœ vilam sanctam agebant , quœ secundum sœculi dignitatem, non modo de scnutoribus, verum eliam nonnullae de ipsa regali stirpe hac religionis forma florebant. (Greg. Turon., lib. de Gloria confessorum , cap. cti.)
* Greg. Turon. Hist. Franc. ( de Cbrodiclde moniali t filia Ghariberti régis, et de Basina filia Chilperici), lib. ix,p. 354 etseq. —(De Ingeltrude religiosa et Berthegunde ejus filia), p. 354 et 359. — ( De Theodechilde rcgina ) , lib. îv, p. 216.
lement élégantes de là société civilisée. L'étude des lettres 550. figurait au premier rang des occupations imposées à toute la communauté; on devait y consacrer deux heures chaque jour, et le reste du temps était donné aux exercices religieux , à la lecture des livres saints et à des ouvrages de femme. Une des sœurs lisait à haute voix durant le travail fait en commun , et les plus intelligentes , au lieu de filer, de coudre ou de broder, s'occupaient dans une autre salle à transcrire des livres pour en multiplier les copies f . Quoique sévère sur certains points, comme l'abstinence de mo viande et de vin, la règle tolérait quelques-unes des corn- 5^ modités et même certains plaisirs de la vie mondaine ; l'usage fréquent du bain dans de vastes piscines d'eau chaude, des amusements de toute sorte, et entre autres le jeu de dés, étaient permis 2 . La fondatrice et les dignitaires du couvent recevaient dans leur compagnie, non-seulement les évéques et les membres du clergé, mais des laïques de distinction. Une table somptueuse était souvent dressée pour les visiteurs et pour les amis ; on leur servait des collations délicates, et quelquefois de véritables festins, dont la reine faisait les honneurs par courtoisie, tout en s'abstenant d'y prendre part 8 . Ce besoin de sociabilité amenait
1 Omnes li lieras discant. Omni tempore duabus horis, hoc est a mane usque ad horam secundam , leclioni vacent. Reliquo vero diei spalio faciant opéra sua... Reliquis vero in unam opérant! bua, una de sororibus* usque ad tertiam légat. (Régula S. Cœsariœ, apud Annal. Franc, ecclesiast., 1. 1, p. 477.) — Acta Sanctorum Augusli , t. III , p. 61.
3 De balnco vero... pro calcis amaritudine , ne lavanUbus noceret novitas ipsius fabricœ jussisse domnam Radegundem, ut servientes monasterii publice hoc visitaient, donec omnis odor nocendi discederet.... De tabula vero respondit, et si lusisset vivente domna Radegunde, se minus culpa respicerct : tamen nec in régula per scripluram prohiberi, nec in canonibus retulit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ix, apud script, rer. gallic. et francic, 1. 11 , p. 374.)
3 Atque sœculares cum abbatissa refleerent... De conviviis etiarn ait se nullam novam fecisse consuetudinem, nisi sicut actum est sub domna Radegunde. ( Ibid. p. 374, 375.)
mo encore au couvent des réunions d'un autre genre; à cer- ^7 taines époques, on y jouait des scènes dramatiques, où figuraient, sous des costumes brillants, de jeunes filles du dehors, et probablement aussi les novices de la maison 1 . Tel fut Tordre qu'établit Radegonde dans son monastère de Poitiers, mêlant ses penchants personnels aux traditions conservées depuis un demi-siècle dans le célèbre monastère d'Arles. Après avoir ainsi tracé la voie et donné l'impulsion, elle abdiqua, soit par humilité chrétienne, soit par un coup d'adresse politique, toute suprématie officielle, fit élire par la congrégation une abbesse qu'elle eut soin de désigner, et se mit, avec les autres sœurs, sous son autorité absolue. Elle choisit , pour l'élever à cette dignité , une femme beaucoup plus jeune qu'elle et qui lui était dévouée, Agnès, fille de race gauloise, qu'elle avait prise en affection depuis son enfance a . Volontairement descendue au rang de simple religieuse , Radegonde faisait sa semaine de cuisine, balayait à son tour la maison, portait de l'eau et du bois comme les autres; mais, malgré cette apparence d'égalité, elle était reine dans le couvent par le prestige de sa naissance royale , par son titre de fondatrice, par l'ascendant de l'esprit, du savoir et de la bonté 3 .
1 De palla holoserlca veslimenla nepti suœ temerarie fecerit : foliota aurea, quae fuerant in gyropallœ, inconsulte sustulerit, et ad collum neptls suce facinorose suspendent .- vittam de auro exornatam eidem nepti suœ superflue fecerit : barbatorlas inlus eo quod celebraverit. (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. ix, apud script, rer. gallic et francic, 1. 11, p. 374, 375 ) — Mabillon , Annales Benedictini , t. I , p. 499.)
* Electione etiam nostrœ congregafionis domnam et sororem meam Agnetem, quam ab ineunte œtate loco flliae colui et educavi, abbatissam inslilui , ac me post Deum ejus ordinationi regulariter obedituram commisi. (Greg. Turon. Hist. Franc., ed Ruinart, p. 472.)
3 Nos vero humiles desideramus in ea doctrinam, formam, vultum , personam, scientiam , pictatem , bonilalem , dulcedinem, quam speciaiem a Domino inter ceteros homines habuiL ( Vita S. Radegundis, auctorc Baudoni via, apud Aela Sanctorum Augusti, t. III, p. 84.)— Sur la
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C'était elle qui maintenait la règle ou la modifiait à son 550 gré , elle qui raffermissait les âmes chancelantes par des ,* 7 exhortations de tous les jours, elle qui expliquait et commentait, pour ses jeunes compagnes, le texte de l'Écriture sainte, entremêlant ses graves homélies de petits mots empreints d'une tendresse de cœur et d'une grâce toute féminine : « Vous, que j'ai choisies, mes filles; « vous, jeunes plantes, objet de tous mes soins; vous, mes « yeux , vous , ma vie, vous, mon repos et tout mon bonci heur 1 ... »
Il y avait déjà plus de quinze ans que le monastère de 567. Poitiers attirait sur lui l'attention du monde chrétien, lorsque Venantius Fortunatus , dans sa course de dévotion et de plaisir à travers la Gaule, le visita comme une des choses les plus remarquables que pût lui offrir son voyage. Il y fut accueilli avec une distinction flatteuse ; cet empressement que la reine avait coutume de témoigner aux hommes d'esprit et de politesse, lui fut prodigué comme à l'hôte le plus illustre et le plus aimable. Il se vit comblé par elle et par i'abbesse de soins, d'égards, et surtout de louanges. Cette admiration , reproduite chaque jour sous toutes les formes, et distillée, pour ainsi dire , à l'oreille du poète, par deux femmes, l'une plus âgée et l'autre plus jeune que lui, le retint, par un charme nouveau , plus longtemps qu'il ne l'avait prévu 2 . Les semaines, les mois
science et les lectures de sainte Radegonde, voyez les poé-ies de Fortunat. Elle lisait assidûment saint Grégoire de Nazianze, saint Basile, Alhanase, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Jérôme, saint Augustin , Seduliua el Paul Orose. (Lib. v, car m. 1.)
1 Nobis dum praedieab.it dicebat : Vos elegi filias , vos mea lumina, vos mea vita, vos mea requies totaquc félicitas, vos novcllaplaulalio ..
( Vita S. Radegundis, apud Acta Sunctorum Augustl, t. lit , p. 77.)
2 Hoc quoque quod delectabiiiter adjecistis : me domnœ meœ Radi gunds muro charilatis inclusum, scio quidem; quia non ex meis mentis, sed ex illius consuetudine quam circa cunctos novit impen dere
456 s - CINQUIÈME RÉCIT.
567 se passèrent, tous les délais furent épuisés; et quand le 580. v oy a g eur P^to de se remettre en route, Radegonde lui dit : «Pourquoi partir? pourquoi ne pas rester près de a nous ? » Ce vœu d'amitié fut pour Fortunatus comme un arrêt de la destinée; il ne songea plus à repasser les Alpes , s'établit à Poitiers , y prit les ordres , et devint prêtre de l'église métropolitaine f .
Facilité par ce changement d'état, ses relations avec ses deux amies, qu'il appelait du nom de mère et de sœur, devinrent plus assidues et plus intimes 9 . Au besoin qu'ont d'ordinaire les femmes d'être gouvernées par un homme, se joignaient, pour la fondatrice et pour l'abbesse du couvent de Poitiers, des circonstances impérieuses qui exigeaient le concours d'une attention et d'une fermeté toutes viriles. Le monastère avait des biens considérables , qu'il fallait non-seulement gérer, mais garder avec une vigilance de tous les jours contre les rapines sourdes ou violentes, et les invasions à main armée. On ne pouvait y parvenir qu'à force de diplômes royaux, de menaces d'excommunications lancées par les évéques , et de négociations perpétuelles avec les ducs , les comtes et les juges , peu empressés d'agir par devoir, mais qui faisaient beaucoup par intérêt ou par affection privée. Une pareille tâche demandait à la fois de l'adresse et de l'activité, de fréquents voyages, des visites à la cour des rois , le talent de plaire aux hommes puissants, et de traiter avec toutes
colligatis. (Fortunati epist. ad Felicem, episc. Namiiet., imer ejus opéra, lib. M, p. 78.)
1 Mabillon, Annales Bénédictin! , t. I, p. 458.
— Martinum cupiens , voto Radegundis adhœsi , Quam genuit cœlo terra Toringa sacro.
( Fortunati , lib. vin, carm. I*) s V. Fortunati opéra, lib. vm, carm. 2 et passioi.
sortes de personnes. Fortunatus y employa , avec autant 567
de succès que de zèle, ce qu'il avait de connaissance du
monde et de ressources dans l'esprit; il devint le conseiller, l'agent de confiance , l'ambassadeur, l'intendant , le secrétaire de la reine et de l'abbesse 1 . Son influence, absolue sur les affaires extérieures, ne l'était guère moins sur l'ordre intérieur et la police de la maison; il était l'arbitre des petites querelles, le modérateur des passions rivales et des emportements féminins. Les adoucissements à la règle, les grâces, les congés, les repas d'exception, s'obtenaient par son entremise et à sa demande 9 . Il avait même, jusqu'à un certain point, la direction des consciences , et ses avis , donnés quelquefois en vers , inclinaient toujours du côté le moins rigide 3 .
Du reste, Fortunatus alliait à une grande souplesse d'esprit une assez grande facilité de mœurs. Chrétien surtout par l'imagination , comme on l'a souvent dit des Italiens , son orthodoxje était irréprochable , mais dans la pratique de la vie, ses habitudes étaient molles et sensuelles. Il s'abandonnait sans mesure aux plaisirs de la table, et, non-seulement on le trouvait toujours joyeux convive, grand buveur et chanteur inspiré, dans les festins donnés par ses riches patrons soit romains, soit barbares, mais encore, à l'imitation des mœurs de Rome impériale , il lui
1 Vita Fortunati , prœflxa ejua operibus, p. iliii , xlix.
* Accessit votis sors jucundissima nostris ,
Dura meruere meœ sumere dona preces :
Profecit mihimet potius cibus ille sororum ; Has Sîilias epulis , me pietate foves.
(Fortunati, lin. xi, carmen. 8, ad Abbatissam.)
3 Fortunal us agens , Agnes quoque versibus orant ,
Ut lassata nimis vina bcnigna binas.
(Ibid., carra. 4, ad domnam Radeguudem.)
458 CINyUIÈME RÉCIT.
697 arrivait parfois de diner seul à plusieurs services*. Habiles 5 ^ comme le sont toutes les femmes à retenir et à s'attacher un ami par les faibles de son caractère, Radegonde et Agnès rivalisèrent de complaisances pour ce grossier penfchant du poète , de même qu'elles caressaient en lui un défaut plus noble, celui de la vanité littéraire. Chaque jour elles envoyaient au logis de Fortunatus les prémices des repas de la maison 2 ; et non contentes de cela, elles faisaient apprêter pour lui , avec toute la recherche possible, les mets dont la règle leur défendait l'usage. C'étaient des viandes-.de toute espèce , assaisonnées de mille manières, et des légumes arrosés de jus ou de miel , servis dans des plats d'argent, de jaspe et de cristal 5 . D'autres fois, on l'invitait à venir prendre son repas au monastère,
1 V. Fortunati opéra, lib. m, car m. 15, 46, 47,48, 49; lib. vu, car m. 25,26, 29, 30; lib. ix, carm. 22 ; lib. x, carm. 42; lib. xi, carm. 46 22,23, 24 et passim.
2 Fortunati lib. xi, carm. 42 de eulogiis, 43 pro caslaneis, 14 pro lacté, 45 aliud pro lacté, 48 pro prunellis, 19 pro aliis deliciis et îacte, 20 pro ovis et prunis-
— Deliciis variis tumido me ventre tetendi , Omnia aumendo lac, holua, ova, butyr.
( Ibid., carm. 23.)
3 Hsec quoque prima fuit hodiernœ copia cœnae
Quod mini perfuso melle dedistis holus...
Praeterea venit m issus cum collibus altis,
Undique carnali monte superbus apex.
Deliciis cunctis quas terra vel unda ministrant,
Compositis epulls hortultts intus erat.
(Ibid., carm. 9.)
Carnea dona lumens , gravata ârgenlea perfert.
Quo nimium pingui jure naiabat olus.
Marmoreus defert discus quod gignitur hortis.
Quo mibi mellitus fluxit in ore sapor.
Intumuit pullis vitreo scutellarotatu.
Subductis pennis, quam grave pondus habent !
( Ibid., carm. 40.)
et alors , non-seulement la chère était délicate , mais les 567 orîiements de la salle à manger respiraient une sensualité 5 ^, coquette. Des guirlandes de fleurs odorantes en tapissaient les murailles, et un lit de feuilles de roses couvrait la table en guise de nappe 4 . Le vin coulait dans de belles coupes pour le convive, à qui nul vœu ne l'interdisait; il y avait comme Une ombre des soupers d'Horace ou de TibuIIe dans l'élégance de ce repas offert à un poëte chrétien par deux recluses mortes pour le monde.
Les trois acteurs de cette scène bizarre s'adressaient Pun à l'autre des propos tendres, sur le sens desquels un païen se serait certainement mépris. Les noms de mère et de sœur , dans la bouche de l'Italien , accompagnaient des mots tels que ceux-ci : ma vie, ma lumière, délices de mon âme; et tout cela n'était, au fond, qu'une amitié exaltée, mais chaste, une sorte d'amour intellectuel 2 . À Pégard de Pabbesse, qui n'avait guère plus de trente ans lorsque cette liaison commença, l'intimité parut suspecte, et devint le sujet d'insinuations malignes. La réputation du prêtre Fortunatus en souffrit; il fut obligé de se défendre et de protester qu'il n'avait pour Agnès que les sentiments d'un frère, qu'un amour de pur esprit, qu'une affection toute céleste. Il le fit avec dignité, dans des vers où il prend le Christ et la Vierge à témoin de son innocence de cœur 3 .
1 Molliter arridot ruiilantum copia florum ,
Vix tôt campus habct quoi modo m en sa rosas. Insultant epulae stillanli germine fultae,
Quod mantile solet, eur rosa pulchra tegit ?
Enituit paries viridi pen dente chorymbo
Quae locacalces babet hue rosa pressa rubel.
(Fortuniti, lit), xi , carm. II.)
2 V. Fortunati opéra, lib. xi passim.
Mater honore mini, soror aulem dulci* amorc,
Quam pietate, Ode, pecloro, corde, coio.
Cœlesti affectu, non crimine corporis ullo,
567 Cet homme d'humeur gaie et légère, qui avait pour maxime de jouir du présent et de prendre toujours la vie du côté agréable , était , dans ses entretiens avec la fille des rois de Thuringe, le confident d'une souffrance intime, d'une mélancolie de souvenir dont lui-même devait se sentir incapable 1 . Radegonde avait atteint l'âge où les cheveux blanchissent, sans oublier aucune des impressions de sa première enfance, et, à cinquante ans, la mémoire des jours passés dans son pays et parmi les siens lui revenait aussi fraîche et aussi douloureuse qu'au moment de sa captivité. II lui arrivait souvent de dire : « Je « suis une pauvre femme enlevée ; » elle se plaisait à retracer dans leurs moindres détails les scènes de désolation, de meurtre et de violence dont elle avait été le témoin et en partie la victime *. Après tant d'années d'exil, et malgré un changement total de goûts et d'habitudes , le souvenir du foyer paternel et les vieilles affections de famille demeuraient pour elle un objet de culte et de passion; c'était un reste, le seul qu'elle eût conservé, des mœurs et du caractère germaniques. L'image de ses parents morts ou bannis ne cessait point de lui être présente, en dépit de
Non caro, scd hoc quod spiritus optât, amo.
Testis adest Christus ...
(Fortunati , lib. xi, car m. 6.)
Quamvis docliloquax te séria curia fatiget,
Hue venieng festoa misce poeta jocos...
Pelle palatinas post multa negotia rixas,
Vivere jucunde mensa benigna monet.
( Ibid., lib. vu , car m. 96 et 28.)
Post patrise cineres, et culmina lapsa parentum,
Quœ hoslili acie terra Thoringa tulit , Si loquar infausto certamine bella peracta,
Quas prius ad lacrymas femina rapta trahar.
(Fortunati libellus ad Artarchin ex persona Radcgundis, inter ejus opéra, 1. 1 , p. 482 )
ses nouveaux attachements et de la paix qu'elle s'était sot faite. II y avait même quelque chose d'emporté, une ar- ^ deur presque sauvage dans ses élans d'âme vers les derniers débris de sa race , vers le fils de son oncle réfugié à Constantinople, vers des cousins nés dans l'exil et qu'elle ne connaissait que de norp 1 . Cette femme qui, sur la terre étrangère, n'avait rien pu aimer que ce qui était à la fois empreint de christianisme et de civilisation, colorait ses regrets patriotiques d'une teinte de poésie inculte , d'une réminiscence des chants nationaux qu'elle avait jadis écoutés dans le palais de bois de ses ancêtres ou sur les bruyères de son pays. La trace s'en retrouve çà et là , visible encore, bien que certainement affaiblie, dans quelques pièces de vers où le poète italien , parlant au nom de la .reine barbare, cherche à rendre telles qu'il les a reçues ses confidences mélancoliques.
« J'ai vu les femmes traînées en esclavage , les mains « liées et les cheveux épars; Tune marchait nu-pieds dans o le sang de son mari, l'autre passait sur le cadavre de son a frère'. — Chacun a eu son sujet de larmes, et moi j'ai « pleuré pour tous. — J'ai pleuré mes parents morts, et il a faut aussi que je pleure ceux qui sont restés en vie. — « Quand mes larmes cessent de couler, quand mes soupirs a se taisent, mon chagrin ne se tait pas. — Lorsque le vent «murmure, j'écoute s'il m'apporte quelque nouvelle; « mais l'ombre d'aucun de mes proches ne se présente à « moi*. — Tout un monde me sépare de ceux que j'aime
1 Fortunali libcllus ad Artarchin ex persona Radegundis, inter ejus opéra, 1. 1, p. 482 ; et Iibell. de Excidlo Thuringiœ, p. 474.
3 Nuda marilalcm calcavit planta cruorem ,
Blandaque Iransibal, fratre jacente, soror.
(Fortunali opéra, 1. 1, p. 475.) 3 Sœpe sub humecto conlidens lumina vultu ,
567 <r le plus. — En quels lieux sont-ils? Je le demande au 580 « vent qui siffle; je le demande aux nuages qui passent; « je voudrais que quelque oiseau vînt me donner de leurs «nouvelles 1 . — Ah! si je n'étais retenue par la clôture « sacrée de ce monastère, ils me verraient arriver près « d'eux au moment où ils m'attendraient le moins. Je « m'embarquerais par le gros temps; je voguerais avec « joie dans la tempête. Les matelots trembleraient, et moi « je n'aurais aucune peur. Si le vaisseau se brisait, je m'at- « tacherais à une planche, et je continuerais ma route ; et « si je ne pouvais saisir aucun débris, j'irais jusqu'à eux « en nageant 2 . »
Telle était la vie que menait Fortunatus depuis l'année 567, vie mêlée de religion sans tristesse , et d'affection sans aucun trouble , de soins graves et de loisirs remplis par d'agréables futilités. Ce dernier et curieux exemple d'une tentative d'alliance entre la perfection chrétienne et les raffinements sociaux de la vieille civilisation, aurait passé sans laisser de souvenir, si l'ami d'Agnès et de Radegonde n'eût marqué lui-même, dans ses œuvres poétiques, jusqu'aux moindres phases de la destinée qu'il s'é-
Murmura clausa latent, nec mea cura lacet.
Spccto libensaliquam si nunciet aura salutem > Nullaque de cunctis umbra parenlis adest.
( Forlunali opéra, 1. 1 , p. 475.)
Quœ loca te leneant, si sibilat aura, requiro, Nubila si volitanlpenduli, posco locum...
Quod si signa mihi nec terra nec aequora mittunt , Prospéra vel veniens nuntia ferret ar».
(lbid., p. 477.)
Imbribus infestis si solreret unda carinam , Te peterem tabula rémige vecta mari.
Sorte sub infausta si prendere ligna vetarer, Ad le venissem lassa nalanle manu.
(Ibid.)
tait choisie avec un si parfait instinct du bien-être. Là se 567 trouve inscrite, presque jour par jour, l'histoire de cette M0 société de trois personnes liées ensemble par une amitié vive, le goût des choses élégantes, et le besoin de conversations spirituelles et enjouées. II y a des vers pour les petits événements dont se formait le cours de cette vie à la fois douce et monotone , sur les peines de la séparation } les ennuis de Pabsence et la joie du retour, sur les petits présents reçus ou donnés, sur des fleurs, sur des fruits, sur toutes sortes de friandises, sur des corbeilles d'osier que le poète s'amusait à tresser de ses propres mains, pour les offrir à ses deux amies*. II y en a pour les soupers faits à trois dans le monastère et animés par de délicieuses eau* séries*, et pour les repas solitaires où Fortunatus, mangeant de son mieux, regrettait de n'avoir qu'un seul plaisir, et de ne pas retrouver également le charme de ses yeux et de son oreille 3 . Enfin il y en a pour les jours heureux ou tristes que ramenait régulièrement chaque année, tels que l'anniversaire de la naissance d'Agnès et le premier jour de carême, où Radegonde , obéissant à un vœu perpétuel , ,se renfermait dans sa cellule , pour y passer le
* f Fortunali , lib. vm , car m. a, de itiuere suo, cum ad domnum Germanum ire deberet, et a domna Badegunde tencretur. — Lib. tiii, car m. 10, ad domnam Radegundem de violis et rosis; 42 ad eamdem, pro floribus transmisses. — Lib. xi , car m. 7 , ad Abbalissam et Radegundem, absens; 47, de minière suo ; 2i, de absentia sua; 96, de m un ère buo; 27, de ilincre suo; 48, aliud de ilinere suo. — Voyez le Cours d'histoire moderne de M. Guizot, année 1829, 48» livraison.
* Blanda magistra ttium verbis recreavit et escis,
Et satiat vario deliciante joco.
(Fortunali, lib. xi, carm. 25.)
I s Quls mihi det relfquas epulas , ubi voce fldeli ,
.* Deliclas animœ te loquor esse meœ ?
\ A vobis absens colui jejunia prandens ,
K Nec sine te poterat me saturarc cibus.
( Ibid., carm. 46.)
867 temps du grand jeune ' . a Où se cache ma lumière? pour- .530, a quoi se dérobe-t-clle à mes yeux ? » s'écriait alors le poëte , avec un accent passionné , qu'on aurait pu croire profane ; et, quand venaient le jour de Pâques et la fin de cette longue absence , mêlant des semblants de madrigal aux graves pensées de la foi chrétienne , il disait à Radegonde : « Tu avais emporté ma joie : voici qu'tMe me re- « vient avec toi; tu me fais doublement célébrer ce jour cr solennel 2 . »
Au bonheur d'une tranquillité unique dans ce siècle , l'émigré italien joignait celui d'une gloire qui ne l'était pas moins et même il pouvait se faire illusion sur la durée de cette littérature expirante dont il fut le dernier et le plus frivole représentant. Les Barbares l'admiraient et faisaient de leur mieux pour se plaire à ses jeux d'esprit 3 ; ses plus minces opuscules, des billets écrits debout pendant que le porteur attendait, de simples distiques improvisés à table, couraient de main en main, lus, copiés, appris par cœur; ses poëmes religieux et ses pièces de vers adressés aux rois étaient un objet d'attente publique 4 . A son arrivée en
1 Fortunali , lib. n, carm. 3, de natalitio Abbalissœ; 5, ad Abbatissamdenalali suo. — Lib. vm, carm. 13, ad domnam Radegundem, cùm se recluderei; 44 ad eamdem cùm rediit. — L. xi, carm. 9, ad domnam Radegundem quando se reclusil
* Quo sine me mea lux oculis errantibus abdit,
Nec patitur visu se reserare meo ?...
( Fortunali , lib. xi , carm. «.)
AbstuleraB tecum, revocas mea gaudia tecum , Paschalemque facis bis celebrare diem.
( Ibid., lib. vm, carm. 44.)
3 Ubi mihi tantumdem valebat raucum gemere quod cantare , aptid quos nihil dispar erat aut slridor anseris aut canor oloris; solasœpe bombicans , barbaros leudos harparclidebat... quo résidentes auditores inter acernea pocula, laute bibentes, insana, Baccho judice, debaccharent. ( Fortunati , lib. i , Proœmium ad Grogorium episc. Turon., p. *.)
4 Hic B. Martini vilain, quatuor in libris heroico in venu contexuit,
Gaj'e , il avait célébré en style païen les noces de Sighe- 567 bert et de Brunehilde , et en style chrétien la conversion ^ de Brunehilde arienne à la foi catholique 4 . Le caractère guerrier de Sighebert, vainqueur des nations d'outre Rhin, fut le premier thème de ses flatteries poétiques; plus tard, établi à Poitiers dans le royaume de Haribert, il lit en l'honneur de ce prince, nullement belliqueux, l'éloge du roi pacifique 3 . Haribert étant mort en l'année 567, la situation précaire de la ville de Poitiers, tour à tour prise et reprise par les rois de Neustrie et d'Austrasie , fit longtemps garder au poète un silence prudent; et sa langue ne se délia qu'au jour où la cité qu'il habitait lui parut définitivement tombée sous le pouvoir du roi Hilperik. Alors il composa pour ce roi, en vers élégiaques, son premier panégyrique; c'est la pièce mentionnée plus haut et dont Fenvoi au concile de Braine a donné lieu à ce long épisode.
L'occasion de la tenue du concile fut assez adroitement «w. saisie par Fortunatus dans l'intérêt de son succès littéraire, car les évêques réunis à Braine étaient l'élite des hommes de science et des beaux esprits de la Gaule , une véritable académie. Du reste, en plaçant son œuvre sous leur patronage, il se garda soigneusement de faire la moindre allusion au procès épineux qu'ils étaient appelés à juger. Pas un mot sur la pénible épreuve qu'allait subir Grégoire de Tours, le premier de ses confidents littéraires, son ami et son bienfaiteur 3 . Rien, dans cette pièce de cent cinquante vers , qui touche à la circonstance , qui
et mulla alia, maximeque hymnos singularum festivitalum, et prœcipue ad singulos amicos vereiculoa, nulli poetarum secundus, auavi et diserto Bermonecomposuit. (Paulusdiaconus, apud Fortunali vilam, p. lxi.)
1 Fortunali , lib. vi, carm. 2 et 3. — Voyez 1. 1, premier Récit.
3 Forlunati, lib. vi, carm. 4.
* V. Fortunati opéra, lib. v, carm. 3, 4, 5, 9, 10, 41 , 42, 14, 15, 16, 49, 10. — Lib. THI, Carm. 19,20 , 21,22,23,24,25,26.
m CINQUIÈME TÉCIT.
580. présente un reflet de couleur locale ou un trait de physionomie individuelle. On n'y voit que de belles généralités de tous les temps et de tous les lieux, une réunion de prélats vénérables , un roi modèle de justice , de lumières et de courage, une reine admirable par ses vertus , sa grâce et sa bonté ; figures de fantaisie , pures abstractions aussi en dehors de la réalité présente, que Tétait de l'état politique de la Gaule la paisible retraite du monastère i& Poitiers 1 .
Après que les évêques eurent admiré, avec le sens faux et le goût complaisant des époques de décadence littéraire, les tours de force poétiques, les exagérations et les subtilités du panégyriste, il leur fallut revenir des chimères de cet idéal factice aux impressions de la vie réelle. L'ouverture du synode eut lieu , et tous les juges prirent place sur des bancs dressés autour de la salle d'audience. Comme dans le procès de Praetextatus, les vassaux et les guerriers franks se pressaient en foule aux portes de la salle, mais avec de tout autres dispositions à l'égard de l'accusé 2 . Loin de frémir, à sa vue, d'impatience et de colère, ils ne lui témoignaient que du respect, et partageaient même en sa faveur les sympathies exaltées de la population galloromaine. Le roi Hilperik montrait dans sa contenance un air de gravité guindée, qui ne lui était pas habituel. Il semblait ou qu'il eût peur de rencontrer en face l'adversaire que lui-même avait provoqué , ou qu'il se sentît gêné
1 Quid de justiliœ referam moderamine , prîneeps ,
Quo maie nemo redit, si bene justa petit...
Te arma ferunt generi similem , sed littera praefert, Sic veterum regum par simul atque prior...
Omnibus exccllens merilis, Fredeguudis opima Atque serena suo fulget ab ore dies.
(Fortunati , Iib. îx , car m. I.
* Voyez plus haut, quatrième Récit.
CINQUIÈME RÉCIT. 4fi7
par le scandale d'une enquête publique sur les mœurs de sso, la reine.
A son entrée, il salua tous les membres du concile, et, ayant reçu leur bénédiction, il s'assit '. Alors Berthramn, Tévêque de Bordeaux , qui passait pour être le complice des adultères de Fredegonde, prit la parole comme partie plaignante ; il exposa les faits de la cause , et interpellant Grégoire, il le requit de déclarer s'il était vrai qu'il eût proféré de telles imputations contre lui et contre la reine 2 , « En vérité, je n'ai rien dit de cela , répondit Tévêque de « Tours. — Mais, reprit aussitôt Berthramn avec une vice vacitéqui pouvait paraître suspecte, ces mauvais propos « ont couru ; tu dois en savoir quelque chose? » L'accusé répliqua d'un ton calme : «D'autres l'ont dit; j'ai pu l'en- « tendre, mais je ne l'ai jamais pensé 3 . »
Le léger murmure de satisfaction que ces paroles exci ■->• tèrent dans l'assemblée se traduisit au dehors en trépignements et en clameurs. Malgré la présence du roi, les vassaux franks, étrangers à l'idée que se faisaient les Roumains de la majesté royale et de la sainteté des audiences judiciaires, intervinrent tout à coup dans le débat par des exclamations empreintes d'une rude liberté de langage, a Pourquoi impute-t-on de pareilles choses à un prêtre de « Dieu? — D'où vient que le roi poursuit une semblable « affaire? — Est-ce que l'évêque est capable de tenir des. « propos de cet te espèce, même sur le compte d'u n esclave?
1 Dehinc adveniente rege , data omnibuB salutatione ac benedictiono accepta', resedit. (Greg. Turon. Hist. Franc , lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. S63.)
2 Tune Bertchramnus Burdegalcnsis civilatis episcopus, cui hoc cum regina crimen impactum fuerat, causa m proponit , meque interpellât, dicens a me sibi ac reginœ crimen objectum. ( Ibid.)
3 Negavi ego in veritate me hœc locutum ; et audisse quidem alios, me non excogi lasse. ( Ibid.) — Voyez , sur le sens de ce passage, l'opinion du gavant éditeur dom Ruinart, prœfat., p. m.
tto. « — Ah ! Seigneur Dieu, prête secours à ton serviteur 4 . » A ces cris d'opposition , le roi se leva, mais sans colère, et comme habitué de longue main à la brutale franchise de ses leudes. Élevant la voix pour que la foule du dehors enlendît son apologie, il dit à l'assemblée : « L'imputation « dirigée contre ma femme est un outrage pour moi ; j'ai « dû le ressentir. Si vous trouvez bon qu'on produise des « témoins à la charge de l'évêque , les voilà ici présents ; « mais s'il vous semble que cela ne doive pas se faire , et « qu'il faille s'en remettre à la bonne foi de l'évêque , «dites-le, j'écouterai volontiers ce que vous aurez oiv « donné 2 . »
Les évéques , ravis et un peu étonnés de cette modération et de cette docilité du roi Hilperik , lui permirent aussitôt de faire comparaître les témoins à charge dont il annonçait la présence; mais il n'en put présenter qu'un seul , le sous-diacre Rikulf *. Platon et Gallienus persistaient à dire qu'ils n'avaient rien à déclarer. Quant à Leudaste , profitant de sa liberté et du désordre qui présidait à l'instruction de cette procédure ? non-seulement il n'était point venu à l'audience , mais de plus il avait eu la précaution de s'éloigner du théâtre des débats. Rikulf, audacieux jusqu'au bout, se mit en devoir déparier; mais les membres du synode l'arrêtèrent en s'écriant de toutes •parts : « Un clerc de rang inférieur ne peut être cru en
1 Nam extra domum rumor in populo magna erat diccntium : « Cm* « haec super sacerdotem Dei objiciunlur? cur lalia rex. prosequitur? « Numquid potuit episcopus lalia diccre vel de servo? Heu, heu, « Domine Deus, largireauxilium servo tuo. » (Grog. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 263.)
2 Rex aulem diccbat : « Crimen uxoris meae meum habetur oppro - « brium. Siergo censetis ut super cpiscopum testes adhibeantur, ecce « adsunt. Certe si videtur ut haec non fiant, et in fldem episcopi commit- « lantur, dicite, libenter audiam quœ jubetis. » ( Ibid.)
* Mirali sunl omnes régis prudentium vel paUeoliaw simui... ( Ibid.)
«justice contre un évoque'. » La preuve testimoniale sso. ainsi écartée, il ne restait plus qu'à s'en tenir à la parole et au serment de l'accusé; le roi, fidèle à sa promesse, n'objecta rien pour le fond, mais il chicana sur la forme. Soit par un caprice d'imagination, soit que de vagues souvenirs de quelque vieille superstition germanique lui revinssent à l'esprit sous des formes chrétiennes, il voulut que la justification de l'évêque Grégoire fût accompagnée d'actes étranges et capables de la faire ressembler à une sorte d'épreuve magique. Il exigea que l'évêque dit la messe trois fois de suite à trois autels différents , et qu'à l'issue de chaque messe, debout sur les degrés de l'autel, il jurât qu'il n'avait point tenu les propos qu'on lui attribuait 2 .
La célébration de la messe jointe à un serment, dans la vue de le rendre plus redoutable, avait déjà quelque chose de peu conforme aux idées et aux pratiques orthodoxes; mais l'accumulation de plusieurs serments pour un seul et même fait était formellement contraire aux canons de l'Église. Les membres du synode le reconnurent, et ils n'en furent pas moins d'avis de faire cette concession aux bizarres fantaisies du roi. Grégoire lui-même consentit à enfreindre la règle qu'il avait tant de fois proclamée. Peutêtre, comme accusé personnellement, se faisait-il un point d'honneur de ne reculer devant aucun genre d'épreuves; peut-être aussi, dans cette maison où tout avait la physionomie germanique, où l'aspect des hommes était barbare , et les mœurs encore à demi païennes, ne retrou-
1 Tune cuncti8 dicentibus : Non polest persona inferior super sacerdotem credi... ( Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gai lie et fraude, t. II , p. 263.)
3 Rcstitil ad hoc causa, ut dictis misais in tribus altaribus, me de his verbis exuerem sacramenlo. ( Ibid.)
t. il. 10
58o. vait-il plus la même énergie ,1a même liberté de conscience, que dans l'enceinte des villes gauloises ou sous le toit des basiliques 1 .
Pendant que ces choses se passaient, Fredegonde, retirée à l'écart, attendait la décision des juges, affectant de paraître calme jusqu'à l'impassibilité , et méditant au fond de son cœur de cruelles représailles contre les condamnés, quels qu'ils fussent. Sa fille Rigonthe, plutôt par antipathie contre elle que par un sentiment bien sincère d'affection pour l'évêque de Tours, semblait profondément émue des tribulations de cet homme qu'elle ne connaissait guère que de nom , et dont elle était d'ailleurs incapable de comprendre le mérite. Renfermée ce jour-là dans son appartement , elle jeûna et fit jeûner avec elle toutes ses femmes, jusqu'à l'heure ou un serviteur, aposlé à dessein , vint lui annoncer que l'évêque était déclaré innocent a . Il paraît que le roi , pour donner une marque de pleine et entière confiance aux membres du concile, s'abstint de suivre en personne les épreuves qu'il avait demandées, et qu'il laissa les évéques accompagner seuls l'accusé à l'oratoire du palais de Br ai ne, où les trois messes furent dites et les trois serments prêtés sur trois autels. Aussitôt après, le concile rentra en séance; Hilperik avait déjà repris sa place; le président de l'assemblée resta debout et dit avec une gravité majestueuse ; « roi,
« l'évêque a accompli toutes les choses qui lui avaient été « prescrites; son innocence est prouvée; et maintenant « qu'avons-nous à faire ? il nous reste à te priver de la
1 Et licet canonibus essenl contraria, pro causa tamen régis impletr sunt. (tireg. Turon. Hist Franc, lin. v, apud script, rer. guiiio. et francic, t. II, p. 263.)
3 Sed nec hoc sileo , quod Ri g un ti s regina condolens doloribus mejs jejunium cum omni domo sua celeb ravit, quousque puer nunUaret me omnia sic implesse , ut fuerant insLituta. ( Ibid.)
« communion chrétienne, toi et Berlhramn , l'accusateur sso. « d'un de ses frères*. » Frappé de cette sentence inattendue, le roi changea de visage, et, de Pair confus d'un écolier qui rejette sa faute sur des complices, il répondit : a Mais je n'ai raconté autre chose que ce que j'avais en- « tendu dire. » — a Qui est-ce qui Ta dit le premier? » répliqua le président du concile, d'un ton d'autorité plus absolu a . — c< C'est de Leudasie que j'ai tout appris, » dit le roi encore ému d'avoir entendu retentir à ses oreilles le terrible mot d'excommunication.
L'ordre fut donné sur-le-champ d'amener Leudaste à la barre de l'assemblée, mais on ne le trouva ni dans le palais ni aux environs; il s'était esquivé prudemment. Les évèques résolurent de procéder contre lui par contumace et de le déclarer excommunié 8 . Quand la délibération fut close, le président du synode se leva, et prononça Panathème selon les formules consacrées :
« Par le jugement du Père, du Fils et du Saint-Esprit, « en vertu de la puissance accordée aux apôtres et aux a successeurs des apôtres, de lier et de délier dans le ciel « et sur la terre , tous ensemble nous décrétons que Leu- « daste, semeur de scandale, accusateur de la reine, faux « dénonciateur d'un évêque, attendu qu'il s'est soustrait à « l'audience pour échapper h son jugement , sera désor- « mais séparé du giron de la sainte mère Église et exclu « de toute communion chrétienne, dans la vie présente et
1 împleta sunt omnia ab episcopo quœ imperata sunt, o rex. Quid Tronc ad tenisi ut cum Bertchramno accusatore fralris communione pri- ▼eris? (Greg. Turon. Hist. .Franc, Iib. t, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 263.)
* Elille : « Non, inquit, ego nisi audita narravi. Quxrenlibus Hlls quia haec dixerit? respondlt se hœc a Leudaste au disse. ( Ibid.) j 3 Me aulem, secundum inflrmitatem vel consilii vel proposition!» suie, a m fugam inicral. Tune plaeuit omnibus sacerdolibus ut... (Ibid.)
m CINQUIÈME RÉGIT.
580. « dans la vie à venir *. Que nul chrétien ne lui dise salut a et ne lui donne le baiser. Que nul prêtre ne célèbre pour « lui la messe et ne lui administre la sainte communion du « corps et du sang de Jésus-Christ. Que personne ne lui « fasse compagnie, ne le reçoive dans sa maison, ne traite « avec lui d'aucune affaire, ne boive, ne mange, ne con- « verse avec lui, à moins que ce ne soit pour l'engager à « se repentir 2 . Qu'il soit maudit de Dieu le père qui a « créé l'homme; qu'il soit maudit de Dieu le fils qui a « souffert pour l'homme; qu'il soit maudit de l'Esprit « Saint qui se répand sur nous au baptême ; qu'il soit mau- « dit de tous les saints qui depuis le commencement du a monde ont trouvé grâce devant Dieu. Qu'il soit maudit « partout où il se trouvera , à la maison ou aux champs , « sur la grande route ou dans le sentier. Qu'il soit maudit a vivant et mourant, dans la veille et dans le sommeil , « dans le travail et dans le repos. Qu'il soit maudit dans « toutes les forces et tous les organes de son corps. Qu'il « soit maudit dans toute la charpente de ses membres, "et « que du sommet de la tête à la plante des pieds il n'y ait « pas sur lui la moindre place qui reste saine 8 . Qu'il soit a livré aux supplices éternels avec Dathan et Abiron , et « avec ceux qui ont dit au Seigneur : Retire-toi de nous.
1 Formulée excommunicationum, apud script, rer. gallic. et francic, t. IV, p. 641 et 612. — Ut sator gcandali, infiliator reginœ, accusalor episcopi , ab omnibus arcerelur ecclesiis , eo quod se ab audienlia subtraxisset. (Greg. Turon. Hlst. Franc, Iib. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 263.)
3 Nullus christianus ei ave dicat, aut eum osculari praesumat NuUub presbyter cum eo missam celebrare audeat. Nemo ei jungatur in consortio, neque in aliquo negolio... (Formula excommunicationum, apud script, rer. gallic. et francic, t. IV, p. 644 et 642.)
3 Maledictus sit ubicumque fuerit, sive in domo, sive in agro, sive in via, sive in semila .. Maledictus sit in totis viribus corporis... Maledictus sit in totis compaginibus membrorum; a vertice capitis usque ad planta m pedis non sit in eo sanitas. (Ibid.. p. 643.)
a Et de même que le feu s'éteint dans l'eau , qu'ainsi sa m. a lumière s'éteigne pour jamais , à moins qu'il ne* se re- « pente et qu'il ne vienne donner satisfaction. » A ces derniers mots, tous les membres de l'assemblée , qui avaient écouté jusque-là dans un silence de recueillement, élevèreut ensemble la voix, et crièrent à plusieurs reprises : a Amen, que cela soit, que cela soit, qu'il soit anathèmc; «amen, amen 1 .»
Cet arrêt, dont les menaces religieuses étaient vraiment effrayantes et dont les effets civils équivalaient pour le condamné à la mise hors de la loi du royaume , fut notifié par une lettre circulaire à tous ceux des évéques de Neustrie qui n'avaient pas assisté au concile 3 . Ensuite on passa au jugement du sous-diacre Rikulf, convaincu de faux témoignage par la justification de l'évéque de Tours. La loi romaine, qui était celle de tous les ecclésiastiques sans distinction de race, punissait de mort l'imputation calomnieuse d'un crime capital, tel que celui de lèse-majesté 3 ; cette loi fut appliquée dans toute sa rigueur, et le synode porta contre le clerc Rikulf une sentence qui l'abandon* nait au bras séculier. Ce fut le dernier acte de l'assemblée; elle se sépara aussitôt, et chacun des évéques, ayant pris congé du roi, fit ses dispositions pour retourner à son dio-
1 Et sicut aqua ignis extinguitur, sic extinguatur lucerna ejus in secula 8eculorum, niai resipuerit et ad salis facti on em vcnerit. ( Formulas extommunicationum , apud script, rer. gallic. et francic, t. IV, p. 642.— — Et respondeanl omncs tertio : Amen, aut fiât , fiât, aut anathema «if.Ibid., p.641.)
2 Unde et epistolam subscriptam aliis episcopis qui non adfuerant transmiserunt. ( Grcg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud. script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 263)
9 Comprimatur unum maximum humante vilœ malum, dolalorum exsecrnnda pernicies..., ila ut judices nec calumniam nec vocem prorsus défèrent is admittanl. Sed qui delator extileril capitali *entenliœ subjugetur. (Cod. Theod. constit. anni 319.) — Ibid. , constit. anni 323, de calumniaioribus.