‹ Récits des temps mérovingiens (volume 2)Chapitre 6 sur 15 · II · texte numérisé non relu

II

580. cèse • .. Avant de songer à partir, Grégoire sollicita la grâce de l'homme qui l'avait poursuivi de ses impostures avec tant de perversité et d'effronterie. Hilperik était alors en veine de mansuétude, soit à cause de la joie que lui causait la fin des embarras où l'avait entraîné le soin de son honneur conjugal, soit qu'il eût à cœur d'adoucir, par des complaisances , les griefs de l'évêque de Tours. Il fit remise, sur sa prière, de la peine capitale, et ne réserva que la torture qui, selon la législation romaine, s'infligeait non comme un supplice , mais comme un supplément d'interrogatoire a .

Fredegonde elle-même jugea qu'il était de sa politique de ratifier cet acte de démence et de laisser la vie à celui qu'un jugement solennel venait de lui livrer. Mais il semble qu'en l'épargnant elle ait voulu faire sur lui l'expérience de ce qu'un homme pourrait supporter de tourment sans en mourir; et, dans ce jeu féroce , elle ne fut que trop bien secondée par le zèle officieux des vassaux et des serviteurs du palais, qui se firent à l'envi les bourreaux du condamné. « Je ne crois pas, dit le narrateur contempo- « rain qui n'est autre ici que l'évêque de Tours, je ne crois a pas qu'aucune chose inanimée, aucun métal eût pu ré- « sister à tous les coups dont fut meurtri ce pauvre mal- « heureux. Depuis la troisième heure du jour jusqu'à la « neuvième , il resta suspendu à un arbre par les mains « liées derrière le dos. A la neuvième heure on le détacha, << et on l'étendit sur un chevalet où il fut frappé de bâtons, « de verges et de courroies mises en double, et cela, non

1 Et sic unusquisque in locum suum regressus est. (Grcg. Turon.Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. etfrancic, t. II, p. 263.)

2 AtRiculfus clericus ad interûctendum depulalur, pro cujus vita vix obtinui ; tamen de tormenlia excusare non polui. (IbkL) — V. Cod.» lib. îx, lit. xii de quœsiionibus , et Digest., lib. xltiii, lit. x?ii|.

« par un ou deux hommes , mais, tant qu'il en pouvait 580 . « approcher de ses misérables membres, tous se mettaient « à l'œuvre et frappaient 1 . »

Ses'souffrances, jointes à son ressentiment contre Leudaste dont il avait été le jouet, lui firent révéler le fond encore ignoré de cette ténébreuse intrigue. Il dit qu'en accusant la reine d'adultère , ses deux complices et lui avaient eu pour but de la faire expulser du royaume avec ses deux fils, afin que le fils d'Audowere, Chlodowig, restât soûl pour succéder à son père. Il ajouta que, selon leurs espérances en cas de succès, Leudaste devait être fait duc, le prêtre Rikulf évêque f et lui-même archidiacre de Tours *. Ces révélations ne chargeaient point directement le jeune Chlodowig de participation au complot ; mais son intérêt s'était trouvé lié à celui des trois conjurés; Fredegoude ne l'oublia pas , et , de ce moment , il fut marqué dans sa pensée, comme elle marquait ses ennemis mortels, pour la plus prochaine occasion.

Les nouvelles circulaient lentement dans ce siècle, à moins qu'elles ne fussent portées par des exprès; et ainsi plusieurs semaines s'écoulèrent avant qu'on pût savoir à Tours quelle issue avait eue le procès instruit à Soissons et jugé à Braine. Durant ces jours d'incertitude , les citoyens , inquiets du sort de leur évêque , souffraient en outre des désordres causés par la turbulence et la forfanterie des ennemis de Grégoire. Leur chef, le prêtre Rikulf,

» Nu m nulla res , nullura metalium tanta verbera potult suslinere, sicut hic miserrimus... Cœdebaturfustibus, virgla, ac loris duplicibus, et non ab uno vel duobus, sed quot accedere clrca miseros poluissent urlus, tôt cœàores erant. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ▼, apud script, rer. gailic. et francic, t. II , p. 363 , 264.)

3 Cùrn autem jam in discrimine esset, tune aperuil ver i ta te m , et arcana doli publiée patefecit. Dicebat enim ob hoc regins crimen objeclum » ut éjecta de regno... ( Ibid.} — Voyez plus haut, p. 490.

580. s'était , de son autorité privée , installé dans la maison épiscopale et, là, comme s'il eût déjà possédé le titre d'évêque, objet de sa folle ambition, il s'essayait à l'exercice de la puissance absolue alors attachée à ce titre *. disposant en maître des propriétés de l'église métropolitaine , il dressa un inventaire de toute l'argenterie ; et , pour se faire des créatures, il se mit à distribuer de riches présents aux principaux membres du clergé , donnant à l'un des meubles précieux, à d'autres des prés ou des vignes. Quant aux clercs de rang inférieur, dont il croyait n'avoir nul besoin , il les traita d'une tout autre manière , et ne leu fit connaître que par des actes de rigueur et de violence le pouvoir qu'il s'était arrogé. A la moindre faute, il les faisait battre à coup de bâtons, ou les frappait de sa propre main, en leur disant : « Reconnaissez votre maître 2 . » Il répétait à tout propros , d'un ton de vanité emphatique : a C'est moi qui, par mon esprit, ai purgé la ville de Tours « de cette engeance venue d'Auvergne 3 , » Si parfois ses amis familiers lui témoignaient quelque doute sur le succès de cette usurpation , et sur la sincérité de ceux qu'attiraient autour de lui ses largesses extravagantes , il disait avec un sourire de supériorité : a Laissez-moi faire ; a l'homme avisé n'est jamais pris en défaut; on ne peut « le tromper que par le parjure*. »

1 Nam meadhuc commorante cum rege, hic, quasi jam esset episcopus, in domum ecclesiœ ingredilur impudenter. (Greg. Turou. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. galiie. et francic, t. Il , p. 264.)

' Argentum describit ecclesiœ, reliquasque res sub sua m redigit potes- Utem. Majores clericos muneribus dilat, largitur vineas, prala distribuit: minores vero fustibus plagisque multis, eliam manu propria adfecit, dicens : « Recognoscite dominum vestrum... » ( Ibid.)

3 Cujus ingenium Turonicam urbem ab Arvernis populis emundavit (Ibid.)

< Illud sœpe suis famillaribus dicere erat sol i tus, quod hominem pru.

CINQUIEME RÉCIT. m

Ce fanfaron , si plein de lui-même , fut tout à coup tiré sso. de ses rêves d'ambition par l'arrivée de Grégoire , qui fit sa rentrée à Tours au milieu de la joie universelle. Contraint de rendre le palais épiscopal à son légitime possesseur, Rikulf ne vint pas saluer Pévêque , comme le firent dans cette journée non-seulement les membres du clergé, mais tous les autres citoyens. D'abord il affecta des airs de mépris et une sorte de bravade silencieuse; puis sa rancune impuissante se tourna en frénésie , il tint des propos furibonds, et n'eut plus à la bouche que des menaces de mort f . Grégoire , toujours attentif à suivre les voies légales , ne se hâta point d'user de la force contre cet ennemi dangereux , mais , procédant avec calme et sans arbitraire , il réunit en synode provincial les suffragants de la métropole de Tours.

Ses lettres de convocation furent adressées individuellement aux évêques de toutes les cités de la troisième province lyonnaise , à l'exception de celles que possédaient les Bretons, peuple aussi jaloux de son indépendance en religion qu'en politique , et dont l'église nationale n'avait point avec l'église des Gaules de relations fixes et régulières 2 . Les évêques d'Angers, du Mans et de Rennes prirent vivement à cœur la paix de l'église de Tours et la cause de leur métropolitain. Mais Félix, évéque de Nantes, soit par son absence du synode, soit par son attitude dans les délibérations, donna des signes non équivoques de malveillance contre Grégoire et de partialité pour ses en-

dentem non aliter, nisi in perjuriis, quia declpere posait. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script rer. gai lie. etfrancic, t. II, p. 364.)

1 Sed cum me rerersum ad hue despiceret, nec ad salutationem meam, sicut reliqui cives fecerant, adveniret, sed magis me interfleere minitaretur... ( ibid.)

2 Y. Adriani Valesii Rer. francic, lib. vi, p. 281, et cœteros libre* passim.

580b demis. C'était un homme de race gauloise et de haute naissance, qui se disait issu des anciens chefs souverains du territoire d'Aquitaine, et comptait parmi ses aïeux des préfets du prétoire , des patrices et des consuls 1 . A cette noblesse, dont il était très-vain, il joignait des qualités rares de son temps, un esprit vif et entreprenant, le talent de parler avec éloquence et d'écrire avec facilité , et une étincelle de ce génie administratif qui avait brillé dans la Gaule sous le gouvernement romain 3 .

Évéque d'une frontière incessamment menacée par les courses hostiles des Bretons , et que les rois mérovingiens étaient incapables de protéger d'une manière constante , Félix avait pris sur lui de pourvoir à tout, de veiller en même temps à la sûreté et à la prospérité de son diocèse *. A défaut d'armée , il opposait aux empiétements des Bretons une politique vigilante et d'adroites négociations ; et, quand la sécurité était revenue autour de lui, il exécutait, avec ses seules ressources, de grands ouvrages d'utilité publique 4 . Au milieu de cette vie d'action et de ce mouve-

1 Maxima progenies litulis ornata veluslis ,

Cujus et a proavis gloria celsa tonal , Nam qûicumque potens Aquitanica rura subegit , Extitit ille tuo sanguine, lucu , parons.

(Fortunati opéra, lib. m, car m* 8.)

' 2 Flos generis , tutor patriae, correctio plebi9...

Cujus in ingéniant hue nova Roma venit.

(Ibid.)

3 Restituis terris quod publica jura petebant.

Temporibus noslris gaudia prisca ferens.

(Ibid., carra. 5.)

* Britanni eo anno valde infesti circa urbem fuere Namneticam atque Rhedonicam...Ad quoB cùm;FelIx episcopus legationemmUUset... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gai lie. et francic, t. II. p. 254.) — Fortunati opéra , lib. m , carm. 42.

— Auctor apostolicus, qui jura Britannica v incens , Tutus in adversis, Bpe crucis, armafugas.

( ibid., carm. S.)

ment d'iutérêts matériels, son caractère avait contracté *$fe quelque chose d'âpre et d'impérieux , fort éloigné du type moral du prêtre selon les traditions apostoliques. Il lui arriva une fois de jeter son dévolu sur un domaine que l'église de Tours possédait près de Nantes, et qui peutêtre lui était nécessaire pour l'accomplissement d'une grande entreprise, celle de détourner le cours de la Loire, et de creuser au fleuve un nouveau lit, dans le double in* térêt de l'agriculture et du commerce \ Avec sa régularité scrupuleuse et un peu roide, Grégoire refusa de céder la moindre parcelle des propriétés de son église ; et celte contestation, s'envenimant par degrés, souleva entre les 576 deux éveques une guerre de plume qui dut causer de grands à scandales. Ils s'adressaient mutuellement, sous forme de lettres, des diatribes qu'ils avaient soin de communiquer à leurs amis, et qui circulaient publiquement, comme de véritables pamphlets.

Dans ce conflit de paroles piquantes et d'allégations injurieuses, l'évêque de Tours , plus candide , moins acre d'humeur, et moins spirituel que son adversaire, était loin d'avoir l'avantage. Aux reproches mordants et pleins de colère dont l'accablait Félix , à cause de son refus de lui abandonner le domaine en litige , il répondait avec une bonhomie doctorale : « Souviens-toi de la parole du pro- « phète : Malheur à ceux qui joignent maison à maison , « et accouplent champ à champ , jusqu'à ce que la terre « leur manque; seront-ils seuls pour l'habiter 2 ? » Et quand

1 Quœ prius in prœcepi, veluti sine fruge, rigabant,

Ad victum plebis nunc famulanlur aqilae ; Altéra de fluvio metitur seges orta virorum, Cum per te populo parturit unda cibum.

( Fortunati opéra, iib. m, carm. 5.).

3 Félix, Namnetieœ urbis cpiseopus, litteras mihi gcrlpsit plenas obprobiis, scribena etium fratrem meum ob hoc interfectum , eo quodlpaer

576 l'irascible évéque de Nantes, laissant de côté l'objet de la uo. controverse , essayait de jeter du ridicule et de l'odieux sur la personne et sur la famille de son antagoniste, Grégoire ne trouvait, pour riposter, que des saillies du genre de celle-ci : « Oh ! si Marseille t'avait pour évéque, les a navires n'y apporteraient plus d'huile ni d'autres dena rées de ce genre , et seulement des cargaisons de papy- « rus, afin que tu eusses de quoi écrire à ton aise, pour a diffamer les gens de bien. Mais la disette de papier met « fin à ton verbiage 1 ...

Peut-être la mésintelligence qui divisait les évêques de Tours et de Nantes avait-elle des causes plus profondes que cette dispute accidentelle. L'imputation d'orgueil démesuré que Grégoire adressait à Félix donne lieu de croire qu'il existait entre eux quelque rivalité d'aristocratie 2 . II semble que le descendant des anciens princes d'Aquitaine souffrait de se voir hiérarchiquement soumis à un homme de noblesse inférieure à la sienne, ou que, par un sentiment exagéré de patriotisme local, il aurait voulu que les dignités ecclésiastiques, dans les provinces de l'ouest, fussent le patrimoine exclusif des grandes familles du pays. De là vinrent probablement ses sympathies et ses intelligences avec la faction qui, à Tours, haïssait Grégoire comme étranger; car il connaissait de longue main et il

cupidus episcopatus episcopum interfecisset... Villam ecclesiœ concupivit. Quam cùm darenollem, evomuit in me, ut dixi, plenus furore, obprobria mille. Cui aliquando ego respondi : Mémento dicti prophétie!... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ▼, apud script, rer. gallic. et francic, t. Il , p. 235.) — Isaïe ,5,8.

1 O si te habuisset Massilia sacerdotem ! nu m quam naves oleum aut reliquas species detulissent, niai tanlum chartam , quo majorem opportunitatem scribendi ad bonos infamandos haberes. Sed paupertas chartœ flnem imponit verbosilati. (Greg. Turon., loc. supr. cit.)

2 Immensœ eiiim erat cupiditalis al que jactanliœ. (Ibid.)

avait même favorisé les intrigues du prêtre Rikulf 1 . sso.

Ces mauvaises dispositions du plus puissant et du plus habile des suffragants de l'évêché de Tours n'empêchèrent point le synode provincial de s'assembler régulièrement et de faire justice. Rikulf, condamné comme fauteur de troubles et rebelle à son évêque, fut envoyé en réclusion dans un monastère dont le lieu n'est pas désigné 2 . Il y avait à peine un mois qu'il était renfermé sous bonne garde /lorsque des affidés de l'évéque de Nantes s'introduisirent avec adresse auprès de l'abbé qui gouvernait le couvent. Us employèrent toutes sortes de ruses pour le circonvenir; et, à l'aide de faux serments, ils obtinrent de lui , sur promesse de retour, la sortie du prisonnier. Mais Rikulf, dès qu'il se vit dehors, prit la fuite, et se rendit en hâte auprès de Félix , qui l'accueillit avec empressement, bravant ainsi d'une manière outrageante l'autorité de son métropolitain 3 . Ce fut le dernier chagrin suscité à l'évéque de Tour? par cette misérable affaire, et peut-être le chagrin le plus vif; car il lui venait d'un homme de même origine, de même rang et de même éducation que lui, d'un homme dont il ne pouvait pas dire comme de ses autres ennemis , soit de race barbare , soit bornés de sens et esclaves de leurs passions à l'égal des Barbares : a Mon « Dieu, ils ne savent ce qu'ils font. »

Cependant Leudaste, mis hors de la loi par une sentence d'excommunication, et par un édit royal qui défendait de

1 Fclicis episcopi... qui memoratœ causœ fautor extiteral. (Greg. Turon. Slisl. Franc, lib. y, apud script, rur. gallic. et francic, t. II, p. 264.)

3 Cum consilio comprovinciulium eum iu monasterinm removeri prsecipio. (Ibid.)

3 Cùmque ibidem actius dislringerctur, inlercedentihus Felicis episcopi miseis... circumvenlo perjuriisabbatc, fuga elabilur, et usque ad Fcliccm accedit episcopum : cumque illc ambienter colligit quem exsecrari débiterai, (ibid.)

il. 44

raa. lui procurer ni gîte , ni pain, ni abri , menait une vie errante , pleine de périls et de traverses. Il était venu de Braine à Paris avec l'intention de se réfugier dans la basilique de Saint-Pierre ; mais l'anathème , qqi le déclarait exclu de Pasile ouvert à tous les proscrits , l'obligea de renoncer à ce dessein , et d'aller se confier à la fidélité et au courage de quelque ami *. Pendant qu'il hésitait sur la direction qu'il devait prendre, il apprit que son fils unique venait de mourir; cette nouvelle, à ce qu'il semble, réveilla en lui toutes les affections de famille et lui inspira une envie irrésistible de revoir ses foyers. Cachant son pora , et marchant seul dans le plus pauvre équipage , \\ prit le chemin de Tours j et , à son arrivée , il se glissq d'une manière furtive dans la maison que sa femme habitait 2 . Quand il eut donné aux émotions paternelles des instants que la mobilité de son caractère et ses inquiétudes présentes durent rendre fort courts, il s'empressa de mettre en sûreté l'argent et les objets précieux qu'il avait accumulés par ses pillages administratifs.

586. Il entretenait dans le pays de Bourges , avec quelques personnes d'origine germanique, des relations d'hospitalité mutuelle, relations qui , selon les mœurs barbares , imposaient des devoirs tellement sacrés que ni les défenses de la loi , ni même les menaces de la religion , ne pouvaient prévaloir contre eux. Ce fut à la garde de ses hôtes qu'il résolut de remettre, jusqu'à des jours meilleurs, tout ce qu'il possédait de richesses ; et il eut le temps d'en expédier la plus grande partie avant que i'édit de proscription

1 Leudastes vero... baailicam sancti Pétri Parlsius expetiit. Sed cùm audisaet edictum régis, ut in suo regno a nullo colligerelur... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. galiic. et francic , t. II,

2 Et prœaertim quod fllius ejus, quem domi, reliquerat, obiisset; Tu-

ronis occulte veniena... ( Ibid.)

lancé contre lui fût promulgué à Tours '..Mais ces mo- .%i. ments de répit ne furent pas de longue du?ée ; les messagers royaux apportèrent le décret fatal, escortés d'une troupe de gens armés qui, sur des indices recueillis d'étape en étape, suivaient la trace du proscrit. La maison de Leudaste fut envahie par eux ; il eut le bonheur de s'échapper; mais sa femme, moins heureuse que lui, fut prise et conduite à Soissons , puis , sur un ordre du roi , exilée dans le pays voisin de Tournai 3 .

Le fugitif, prenant \e même chemin qu'avaient suivi les chariots qui voituraient son trésor, se dirigea vers la ville de Bourges et entra sur les terres du roi Gonthramn , où les gens de Hilperik n'osèrent le poursuivre. \l arriva chez ses hôtes en même temps que ses bagages, dont l'aspect et le volume tentèrent, malheureusement pour lui, la cupidité des habitants du lieu 3 . Trouvant que le bien d'un homme étranger au pays était de bonne prise, ils s'ameutèrent pour s'en emparer; e\ le juge du canton se mit à leur tête, afin d'avoir part au butin. Leudaste n'avait avec lui aucune force capable de repousser une pareille attaque ; et, si ses hôtes essayèrent de l'y aider, leur résistance fut inutile. Tout fut pillé par les agresseurs , qui enlevèrent les sacs de monnaie, la vaisselle d'or et d'argent, les meubles et les habits, ne laissant au dépouillé que ce qu'il avait sur le corps, et menaçant de le tuer s'il ne s'éloignait au plus vite 4 . Obligé de fuir de nouveau , Leudaste re-

1 Quae optima habuit in Biturico transposuit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ▼, apud script, rer. gallic. et francic, t. il, p. 263.)

3 Prosequentibus vero régal i bus pueris, ipse per fugam labilur. Capta quoque uxor ejus in pagum Tornacensem exsilio retruditur. (lbid.)

3 Leudastes vero in Biluricum pergens, omnes thesauros quos despoliis pauperum detraxerat se eu m tulit. (lbid., p. 264.)

4 Nec mullo post inruentibus Biluricis eu m judice loci super eum, omne aurum argentumque, vel quod secum detulerat, ahstulerunt, nibil ei niai quod super se babuit relinquentcs, ipsamque abstulissent vitam ,

580. tourna sur ses pas, et prit audacieusement la route de Tours ; le dénuement où il se voyait réduit venait de lui inspirer une résolution désespérée.

Dès qu'il eut gagné la frontière du royaume de Hilperik et celle de son ancien gouvernement, il annonça, dans le premier village, qu'il y avait un bon coup à faire, à une journée de marche , sur les terres du roi Gonthramn , et que tout homme d'exécution qui voudrait courir cette aventure , serait généreusement récompensé. De jeunes paysans, et des vagabonds de tout état qui alors ne manquaient guère sur les routes, se rassemblèrent à cette nouvelle, et se mirent à suivre l'ex-comte de Tours, sans trop lui demander où il les menait. Leudaste prit ses mesures pour arriver rapidement au lieu qu'habitaient ses spoliateurs , et pour fondre à l'improviste sur la maison où il avait vu emmagasiner le produit du pillage. Cette manœuvre hardie eut un plein succès : les Tourangeaux attaquèrent bravement, tuèrent un homme, en blessèrent plusieurs, et reprirent une portion considérable du butin, que les gens du Berri ne s'étaient pas encore partagé 1 .

M i. Fier de son coup de main et des protestations de dévouement qu'il recueillit après avoir fait ses largesses, Leudaste se crut désormais puissant coutre quelque ennemi que ce fût, et, revenant à ses allures présomptueuses, il demeura dans le voisinage de Tours, sans prendre aucun soin de dissimuler sa présence. Sur les bruits qui s'en répandirent, le duc Bérulf envoya ses officiers avec une troupe de gens bien armés pour s'emparer du proscrit 2 .

nisi fuga fuisset elapsus. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gai lie. et franc ic, t. II , p. 264.)

1 Resumlis dehinc viribus, cum aliquibus Turonicis item m inruit supef prœdones suos; inlerfecloque uno, aliquade rébus ipsis recepit. (Ibid.)

3 Et in Turonicum reverlitur. Audiens haec Bcrulfus dux, misil puerôâ suos cum armorum adparatuad compiehcndendum eum. (Ibid.;

Peu s'en fallut que Leudaste ne tombât entre leurs mains; 881 au moment d'être arrêté , il parvint encore à s'enfuir, mais ce fut en abandonnant tout ce qui lui restait d'argent et de meubles. Pendant que les débris de sa fortune étaient inventoriés comme dévolus au fisc , et dirigés vers Soissons, lui-même, suivant la route opposée, tâchait d'arriver à Poitiers pour se réfugier, en désespoir de cause, dans la basilique de Saint-Hilaire *.

Il semble que le voisinage du monastère de Radegonde, et que le caractère même de cette femme si douce et si vénérée, aient répandu alors sur l'église de Poitiers un esprit d'indulgence qui la distinguait entre toutes les autres. C'est du moins la seule explication possible de l'accueil charitable qu'un homme à la fois proscrit et excommunié trouva au sein de cette église , après avoir vu se fermer devant lui l'asile de Saint-Martin de Tours et les basiliques de Paris. La joie d'être à la fin en pleine sûreté fut grande pour Leudaste, mais elle passa vite ; et bientôt il n'éprouva plus qu'un sentiment insupportable pour sa vanité , l'humiliation d'être l'un des plus pauvres parmi ceux qui partageaient avec lui l'asile de Saint-Hilaire. Pour s'y dérober, et pour satisfaire des goûts invétérés de sensualité et de débauche, il organisa en bande de voleurs les plus scélérats et les plus déterminés d'entre ses compagnons de refuge. Lorsque la police de la ville devenait moins forte ou moins vigilante, l'ex-comte de Tours, averti par des espions, sortait de la basilique de Saint-Hilaire, à la tête de sa troupe, et, courant à quelque maison qu'on lui avait signalée comme riche , il y enlevait par effraction l'argent

1 Ule vero cernens se jamjamque capi, relictis rébus, basilicam sancli Hilarii Pictavensis expetiit. Berulfus vero dux res captas régi transmisit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gai lie. et francic, t. II, p. 264.)

584. et la vaisselle de prix, ou rançonnait à merci le propriétaire épouvanté ■. Chargés de butin, les bandits rentraient aussitôt dans l'enceinte de la basilique, où ils faisaient leur partage ; puis, mangeaient et buvaient ensemble, se querellaient ou jouaient aux dés.

Souvent le saint asile devenait le théâtre de désordres encore plus honteux ; Leudaste y attirait des femmes de mauvaise vie , dont quelques-unes , mariées , furent surprises avec lui en adultère sous les portiques du parvis a . Soit qu'au bruit de ces scandales , un ordre parti de la cour de Soissons eût prescrit l'exécution rigoureuse de la sentence portée à Braine, soit que Radegonde elle-même, outrée de tant de profanations , eût demandé l'éloignement de Leudaste, il fut chassé de l'asile de SaintrHilaire, comme indigne de toute pitié 5 . Ne sachant où reposer sa tête, il s'adfressa encore une fois à ses hôtes du Berri. Malgré les obstacles suscités autour d'eux par des événements récents, leur amitié fut ingénieuse à lui assurer une retraite, qu'il abandonna de lui -môme après quelque temps , poussé par son humeur pétulante et ses fantaisies désordonnées*. Il reprit la vie de courses et d'aventures

Leudastes enim egrediebatur debasilica, etinruens in domos diversorum prœdas publicas exercebat. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et frâncic, t. II , p. 864.)

2 Sed et in adulteriis saepe infra ipsam sanctam porticum deprehensu». ( Ibid.)

3 Commola autem regina, quod scilicet locus Deo sacratufl taliter pollueretur , jussit eum a basilica sancti ejici. ( Ibid.) — Quem sancta Radegundis, quœ ibi morabatur, jussit citius removeri , ne per eum ecclesia pollueretur. ( Chron. Turon., "apud Edmundi Marlene collect., t. y, col. 940.) — Il est probable que l'auteur de cette chronique, qui vivait à la fin du xn® siècle, avait vu dans quelque manuscrit de Grégoire de Tours une glose où le nom de Radegonde figurait après le mot Regina,

* Qui ejeclus , ad hospites suos iterum inBituricum expelit, deprecaos se occuli ab eis. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et f ranci a, (. II, p. 364.)

qui devait le mener à sa perte ; mais , eût-il été doué de su. prudence et d'esprit de conduite, il n'y avait plus de salut pour lui ; sur sa tête pesait une fatalité inévitable, la vengeance de Fredegonde qui pouvait quelquefois attendre , mais qui n'oubliait jamais.

Hilperik théologien. — Le joif Priscns. - Suite et fin de l'histoire

de Leodaste.

580. Après l'heureuse issue de l'accusation intentée contre lui , l'évoque de Tours avait repris le cours , un moment troublé , de ses occupations à la fois religieuses et politiques. Non-seulement les affaires de son diocèse et le soin du gouvernement municipal exigeaient de sa part une vigilance de tous les jours; mais encore des intérêts plus généraux, ceux de l'église gallicane, et ceux de la paix nationale sans cesse rompue entre les rois franks, lui donnaient beaucoup de soucis. Seul , ou en compagnie d'autres évoques, il faisait de fréquents voyages aux diverses résidences qu'habitait successivement la cour de Neustrie ; et dans ce palais de Braine, où il avait comparu comme accusé de lèse-majesté , il ne se voyait plus entouré que d'honneurs et de prévenances ' . Le roi Hilperik, pour fêter dignement un pareil hôte , s'étudiait à prendre tous les dehors de la politesse romaine, et à donner des preuves de savoir et de bon goût. Il faisait même à l'évéque des lectures confidentielles de morceaux de sa composition, lui demandant conseil et étalant devant lui, avec une sorte

1 Greg. Turon. Hist. Franc., lib. v et seq. passion.

de vanité naïve , ses moindres exercices littéraires, sso.

Ces grossiers essais, fruits d'un caprice d'imitation louable, mais sans portée parce qu'il était sans suite, effleuraient tous les genres d'études, grammaire, poésie, beauxarts, jurisprudence, théologie; et, dans ses élans d'amour pour la civilisation, le roi barbare passait d'un objet à l'autre avec la pétulance d'esprit d'un écolier inexpérimenté. Le dernier des poètes latins, Fortunatus, avait célébré cette fantaisie royale, comme un grand sujet d'espérance pour les amis de plus en plus découragés de l'ancienne culture intellectuelle 1 , mais Pévêque Grégoire, plus morose d'humeur, et moins ébloui par les prestiges de la puissance , ne partageait point de telles illusions. Quelles que fussent sa contenante et ses paroles en recevant les confidences d'auteur du petit- fils de Chlodowig, il n'éprouvait au fond qu'un mépris amer pour l'écrivain qu'il lui fallait flatter comme roi. Il ne voyait, dans les poèmes chrétiens composés par Hilperik sur le modèle de ceux du prêtre Sédulius, qu'un fatras de vers informes, perclus de tous leurs pieds, et où, faute des premières notions de la prosodie, les syllabes longues étaient mises pour des brèves, et les brèves pour des longues. Quant aux opuscules moins ambitieux, tels que des hymnes ou des parties de messe, Grégoire les tenait pour inadmissibles , et, parmi les tâtonnements maladroits de cette rude intelli-

Quid? quoscumque etiam regni ditione gubernas,

Doctior ingenio vincis, et ore Ioquax...

Cui simul arma fa vent, et littera constat amorc,

Hinc virtule potens, dodus et inde places.

Inler ulrumque sagax armis et jure probatus

Belliger hinc radias , legifer iade micas...

Te arma ferunt generi similem, sed littera prœfert,

Sic velcrum regum par simul atque prier.

(Forlunati, lib. n, carm. 1, ad Chilpericum regem.)

58o. gence faisant effort de tous côtés pour se débrouiller ellemême, il ne distinguait pas assez ce qu'il pouvait y avoir de tentatives sérieuses et d'intentions respectables 1 .

Guidé par un éclair de vrai bon sens, Hilperik avait songé à rendre possible en lettres latines, récriture des sons de la langue germanique; dans cette vue, il imagina d'ajouter à l'alphabet quatre caractères de son invention , parmi lesquels il y en avait un affecté à la prononciation qu'on a depuis rendue par le w. Les noms propres d'origine tudesque devaient ainsi recevoir, dans les textes écrits en latin, une orthographe exacte et fixe. Mais ni ce résultat , cherché plus tard à grand'peine , ni les mesures prises dès lors pour l'obtenir, ne paraissent avoir trouvé grâce aux yeux de l'évêque trop aifficile ou trop prévenu. Il ne fit guère que sourire de pitié en voyant un potentat de race barbare montrer la prétention de rectifier l'alphabet romain^ et ordonner, par dés lettres adressées aux comtes des villes et aux sénats municipaux , que , dans toutes les écoles publiques, les livres employés à l'enseignement fussent grattés à la pierre ponce et récrits selon le nouveau système 2 .

Une fois, le roi Hilperik, ayant pris à part l'évêque de

1 Scripsit alios libros idem rex versibus, quasi Sedulium secutus ; sed versicuii illi nulli penjtus metricœ conveniunt rationi. (Greg. Turon. Mis t. Franc, lib. v , apud script, rcr. gallic. et francic, t. 11 , p. 260.) — Confecitque duos libros, quasi Sedulium medilatus quorum versicuii debiles nullis pedibus subsistere possunt, in quibus dum non intelligebat, pro longis syllabas brèves posuit, et pro brevibus longas statuebat : et alia opuscula, vel hymnos, sive missas, quae nul la ratione suscipi possunt. ( Ibid., lib. vi, p. 291.)

5 Addiditautem et lilteras litteris nostris , id estû,sicut Grœci habent, m, Tas, vui, quorum characteres subscripsimus : hi suntû, v, z, a. Et misit epistolas in uni versas civitates regni sui , ut sic pueri docerentur, aclibri antiquitus scripti, planati pumice, rescriberentur. (Ibid., p. 260.) — Nullumque se asserebat esse prudenliorem. (Ibid., lib. yi, p. 294.)

Tours comme pour une affaire de là plus grande impor- 580. tance, fit lire devant lui, par l'un de ses secrétaires, un petit traité qu'il venait d'écrire sur de hautes questions théologiques. La principale thèse soutenue dans ce livre singulièrement téméraire était : que la sainte Trinité ne devait point être désignée par la distihction des personnes, et qu'il fallait ne lui donner qu'un nom, celui de Dieu; que c'était une chose indigne que Dieu reçût la qualification de personne comme un homme de chair et d'os; que celui qui est le fère est le même que le Fils, et le même que le Saint-Esprit; et que celui qui est l'Esprit-Saint, est le même que le Père, et le même que le Fils; que c'est ainsi qu'il apparut aux patriarches et aux prophètes, et qu'il fût annoncé par la foi * . Aux premiers mots de ce nouveau symbole de foi, Grégoire fut saisi intérieurement d'une violente agitation, car il reconnut avec horreur l'hérésie deSabellius, la plus dangereuse de toutes après celle d'Arius , parce que , comme cette dernière , elle semblait s'appuyer sur une base rationnelle 2 . Soit que le roi eût puisé dans ses lectures la doctrine qu'il renouvelait , soit qu'il y fût arrivé de lui-même par abus de raisonnement, il était alors aussi convaincu de tenir la vérité du dogme chrétien, que glorieux de l'avoir savamment exposée. Les signes de répugnance, de plus en plus visibles, qui échappaient à l'évêque le surprirent et l'irritèrent au dernier point. Mêlant â la vanité du logicien qui croit avoir pleinement raison le despotisme du maître qui ne souffre pas qu'on lui

1 Per idem tempus Chilpericus rex. scrlpsit indiculum , ut sancta Trihitas non in personarum distinctione, sed tan lu m Deus nominaretur : adsercns indignum esse, ut Deus persona, sicul homo carneus nominaretur... Cùmque hœc mini recilari jussisset, ait... (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. v, apud script, rer. gallic. et franc ic, t. Il, p. 259.)

' V. Fleury, Hist. ecclesiast., t. II , p. 338.

880. résiste, il prit le premier la parole, et dit d'un ton brusque : « Je veux que vous croyiez cela, toi et les autres docteurs a de l'église 1 . »

A cette déclaration impérieuse, Grégoire , rappelant en lui-même son calme et sa gravité habituelle, répondit : « Très-pieux roi, il convient que tu abandonnes cette er- « reur, et que tu suives la doctrine que nous ont laissée les « apôtres , et après eux les pères de l'Église, qu'Hilaire, « évoque de Poitiers , et Eusèbe, évêque de Verceil , ont « enseignée , et que toi-même tu as confessée au bap- « tême 2 . » — a Mais, répliqua Hilperik avec une mau- « vaise humeur qui allait toujours croissant, il est manifeste « qu'Hilaire et Eusèbe ont été, sur ce point, fortement <c opposés l'un à l'autre. » L'objeotion était embarrassante, et Grégoire sentit qu'il venait de se placer lui-même sur un mauvais terrain. Pour éluder la difficulté d'une réponse directe, il reprit en ces termes : «Tu dois prendre garde « de proférer des paroles qui offensent Dieu ou ses saints 3 ;» et, passant à une exposition de la croyance orthodoxe, telle qu'il aurait pu la prononcer du haut de la chaire, il ajouta : a Sache qu'à les considérer dans leurs personnes, « autre est le Père, autre le Fils, autre le Saint-Esprit. Ce « n'est point le père qui s'est fait chair, non plus que le « Saint-Esprit; c'est le fils , afin que , pour la rédemption « des hommes, celui qui était fils de Dieu devînt aussi fils « d'une vierge. Ce n'est point le père qui a souffert la pas-

1 « Sic, inquit, volo ul tu et reliqui doctores ccclcsiamm credatis. » (Greg. Turon. Hiat. Franc, lib. v, apud script, rer. gallie. et francic, 1. 11 , p. 259.)

3 Cui ego respondl .- « Hac credulitate relicta, pie rex, hoc te oportet

« scqui quod nobis post apostolos alii doctores ecclesiœ reliquerunt

(Ibid.)

3 Observare le convenit, neque Deum, neque sanctos ejus habere offcnsos. (Ibid.)

« sion, ce n'est pas l'Esprit-Saint; c'est le fils, afin que sso <* celui qui s'était fait chair en ce monde fût offert en saa crifice pour le monde. Quant aux personnes dont tu « parles, ce n'est point corporellement , mais spirituelle- « ment, qu'elles doivent s'entendre, et ainsi, bien qu'en « réalité elles soient au nombre de trois , il n'y a en elles « qu'une seule gloire , une seule éternité , une seule puisce sance * . »

Cette espèce d'instruction pastorale fut interrompue par le roi qui, ne voulant plus rien écouter, s'écria avec emportement : « Je ferai lire cela à de plus savants que toi, « et ils seront de mon avis 2 . » Grégoire fut piqué du propos, et, s'animant de son côté jusqu'à l'oubli de la circonspection , il repartit : « II n'y aura pas un homme de savoir « et de sens, il n'y aura qu'un fou qui veuille jamais- ad- « mettre ce que tu proposes 3 . » L'on ne peut dire ce qui se passa alors dans l'âme de Hilperik; il quitta l'évêque sans prononcer une parole; mais un frémissement de colère fit voir que le roi lettré et théologien n'avait rien perdu de la violence d'humeur de ses ancêtres. Quelques jours après, il fit l'essai de son livre sur Salvius, évêque d'Alby, et cette seconde tentative n'ayant pas mieux réussi que la première, il se découragea aussitôt, et abandonna ses opinions sur la nature divine avec autant de facilité qu'il avait d'abord mis d'obstination à les soutenir *.

1 « Nam scias, quia in persona aliter Pater, aliter Films, aliter Spirilus « sanctus. Non Pater adsumsit carnem, neque Spirilus sanclus, sed « Filius... De personis vero quod ais, non corporaliter, sed spirilaliter « seniiendum est... » ( Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, apud script, rer. gallic. et francic., t. H, p. 259.)

3 At ille commotus ait : « Sapientioribus te hœc pendam , qui mihi « consentiant. » (Ibid.)

3 El ego : « Nunquam eril sapiens, sed stultus qui hœc quae proponis « sequi volueril. » .( Ibid.)

4 Ad hœc ille frendens siluit. Non post multos vero dies advenienle

58i. Il ne restait plus aucun vestige de cette grave dissidence, lorsque, en Tannée 581, le roi Hilperik choisit pour habitation d'été le domaine de Nogent, sur les bords de la Marne, près de son confluent avec la Seine. L'évêque de Tours, parfaitement réconcilié, vint saluer le roi à sa nouvelle demeure, et, pendant qu'il y séjournait, un grand événement fit diversion à la monotonie habituelle de la vie intérieure du palais 1 . Ce fut le retour d'une ambassade envoyée à Constantittople pour féliciter l'empereur Tibère, successeur de Justin le Jeune, de son avènement au trône. Les ambassadeurs, chargés des présents dti nouvel empereur pour le roi Hilperik, étaient revenus en Gaule par mer; mais, au lieu de débarquer à Marseille, ville que se disputaient alors le roi Gonthramn et les tuteurs du jeune roi Hildebert, ils avaient préféré, comme plus sûr pour eux, tirl port étranger, celui d'Agde, qui appartenait au royaume des Goths 2 . Assailli par une tempête en vue de la côte de Septimanie, leur navire échoua sur des brisants, et, tandis qu'eux-mêmes se sauvaient à la nage , toute la cargaison fut pillée par les habitants du pays. Heureusement l'officier qui gouvernait la ville d'Agde au nom du roi des Goths , crut qu'il était de son devoir ou de sa politique d'intervenir, et il fit rendre aux Franks , sinon tout leur

Salvio Albigensi episcopo, hœc ei praecepit recenser!... Quod ille audiens ila respuit, ut si chartam, in qua hœc scripta tenebantur, potuisset adtingere, in trusta discerperet. Et sicrex ab hac intentione quievit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, apud script, rer. gallic. et francic,

t. II, p. 259.)

1 Tune ego Novigentum villam ad occursum régis abieram. ( Ibid., lib. vi, p. 266.) — Adriani Valesii Rer. francic, lib. xi , p. 425.

* Legati Chilperici régis, qui ante triennium adTiberium imperatorem. ajnwant, regressi [sunt non sine gravi damno atque labore. Nam cum Massiliensem portum, propter regum discordias, adiré ausi non essent... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vi, apud script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 266.)

bagage, au moins la plus grande partie des riches présents mi. destinés à leur roi 1 . Ils arrivèrent ainsi au palais de Nogent, à la grande joie de Hilperik, qui s'empressa de faire étaler, devant ses leudes et ses hôtes, tout ce qui venait de lui être remis de la part de Pempereur, en étoffes précieuses, en vaisselle d'or et en ornements de toute espèce 2 . Parmi un grand nombre d'objets curieux ou magnifiques, ce que l'évêque de Tours considéra avec le plus d'attention , peut-être parce qu'il se plaisait à y voir un symbole de la souveraineté civilisée, ce furent de grands médaillons d'or portant sur une face la tête de l'empereur avec cette légende : tibère Constantin toujours auguste , et sur l'autre, un char à quatre chevaux monté par une figure ailée avec ces mots : gloire des romains. Chaque pièce était du poids d'une livre, et elles avaient été frappées en mémoire des commencements du nouveau règne 3 . En présence de ces splendides produits des arts de l'empire, et de ces signes de la grandeur impériale, le roi de Neustrie, comme s'il eût craint pour lui-même quelque fâcheuse comparaison, se piqua de montrer des preuves de sa propre magnificence. Il fit apporter, et placer à côté des présents que contemplaient ses leudes, les uns avec un étonnement naïf, les autres avec des regards de convoitise, un énorme bassin d'or, décoré de pierreries, qui venait d'être fabriqué

1 Res autem quas undae littori iuvexerant incolae rapuerunt : ex quibus quodmelius fuit recipientes, ad Chilpericum regem retulerunU Multa tameu ex his Agathenses secum retinuerunt ( Greg. Turon. Bist. Franc, lib. ti, apud script, rer. gallic. et franeic, t. II, p. 266.)

3 Multa autem et alia ornamenta quae a legatis sunt eihibita, ostendit. ( Ibid.)

3 Àureos etiam singularum librarum pondère, quos imperalor misit, ostendit, habentes ab una parte iconem imperatoris piclam, et scriplum in circulo : tibbrii constantim pbrpbtui augusti ; ab alia veto parte habentes quadrigum et ascensorem, conlinentesque scriptum : gloria

ROMANORUM. ( Ibid.)

58i. par son ordre. Ce bassin, destiné à figurer sur la table royale dans les grandes solennités, ne pesait pas moins de cinquante livres 1 . A sa vue, tous les assistants se récrièrent d'admiration sur le prix de la matière et sur la beauté du travail. Le roi goûta quelque temps en silence le plaisir que lui causaient ces éloges, puis il dit avec une expression de contentement et d'orgueil : « J'ai fait cela « pour donner de l'éclat et du renom à la nation des « Franks, et si Dieu me prête vie, je ferai encore beaucoup «de choses 2 . »

Le conseiller et l'agent de Hilperik dans ses projets de luxe royal et dans ses achats d'objets précieux, était un juif de Paris, nommé Priscus, Cet homme, que le roi aimait beaucoup, qu'il mandait souvent auprès de lui , et avec qui même il descendait jusqu'à une sorte de familiarité, se trouvait alors à Nogent 3 . Après avoir donné quelque temps à la surveillance des travaux et au recensement des produits agricoles dans son grand domaine sur la Marne, Hilperik eut la fantaisie d'aller s'établir à Paris, dans l'ancien palais impérial, dont les débris subsistent encore au midi de la Cité, sur la rive gauche de la Seine. Le jour du départ, au moment où le roi donnait l'ordre d'atteler les chariots de bagage dont il devait suivre la file à cheval avec ses leudes, l'évêque Grégoire vint prendre congé de lui, et pendant que l'évêque faisait ses adieux, le juif Priscus arriva pour faire aussi les siens 4 . Hilperik qui, ce

1 Ibique nobis rex missorium magnum, quod ex anro gemmisque fabricaverat in quinquaginta iibrarum pondère ostendit. (Greg. Turon. Hist. Franc, Ub. y, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 266.)

3 Egohœc ad exornandam alque nobilitandam Francorum gentem feci. Sed et plurima adhuc, si vila cornes fuerit, faciam. ( Ibid.)

3 Judaeus quidam, Priscus nomine, qui ei ad species coemendas farailiaris erat... ( Ibid., p. S67.)

4 Igitur Chilpericus rex... impedimenta moveri prœcipicns Parisius

jour-là, était en veine de bonhomie, prit en badinant le mi. juif par les cheveux, et, le tirant doucement pour lui faire incliner la tête, il dit à Grégoire : « Viens, prêtre de Dieu, « et impose-lui les mains 1 . »

Comme Priscus se défendait et reculait avec effroi devant une bénédiction qui , selon sa croyance, l'eût rendu coupable de sacrilège, le roi lui dit : « Oh ! esprit dur, race « toujours incrédule qui ne comprend pas le fils de Dieu « que lui a promis la voix de ses prophètes, qui ne comte prend pas les mystères de l'Église figurés dans ses sacricc fices 2 ! » En proférant cette exclamation , Hilperik lâcha les cheveux du juif et le laissa libre; aussitôt celui-ci, revenu de sa frayeur, et rendant attaque pour attaque, répondit : « Dieu ne se marie pas, il n'en a aucun besoin, « il ne lui naît point de progéniture, et il ne souffre point « de compagnon de sa puissance, lui qui a dit par la bou- « che de Moïse : « Votjez, voyez, je suis le Seigneur, et « il n'y a pas d'autre Dieu que moi! Cest moi qui fais « mourir et qui fais vivre, moi qui frappe et qui guéris 9 . »

Loin de se sentir indigné d'une telle hardiesse de paroles, le roi Hilperik fut charmé que ce qui d'abord n'avait été qu'un jeu lui fournit l'occasion de faire briller, dans une controverse en règle, sa science théologique, pure, cette fois de tout reproche d'hérésie. Prenant l'air grave et le ton reposé d'un docteur ecclésiastique instruisant des

venire disponit. Ad quem cùm jam vale dicturus aceederem, Judaeus advenif. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vi, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 267.)

1 Cujus caesarie rex. blande adprehensa manu , ait ad me , dicens : « Veni sacerdosDei,et impone manu m super eum. » ( Ibid.)

3 Mo autem renilcnte, ait rex * O mens dura, et generatio semper incredula, quae non intelligit Dei fllium sibi prophetarum \ocibus repromisBum. (Ibid,)

3 Judœus ait: Deus non eget conjugio, neque proie dilatur, neque ullum consortem regni habere palitur... ( Ibid.)

58i. catéchumènes, il répliqua : « Dieu a engendré spirituelle-

« ment de toute éternité un fils qui n'est pas plus jeune

« d'âge que lui, ni moindre en puissance, et dont lui-même

<c a dit : Je vous ai engendré de mon sein avant V étoile du

«jour. Ce fils né avant tous les siècles, il Ta envoyé, dans

a les siècles derniers, au monde, pour le guérir, selon ce

« que dit ton prophète : // envoya son verbe et il les guérit.

«Et quand tu prétends qu'il n'engendre pas, écoute ce

« que dit ton prophète parlant au nom du Seigneur : Moi

« qui fais enfanter les autres, est-ce que je n'enfanterai

m pas aussi? Or, il entend cela du peuple qui devait re—

« naître en lui par la foi f . » Le juif, de plus en plus enhardi

par la discussion , repartit : « Est-il possible que Dieu ait

a été fait homme, qu'il soit né d'une femme, qu'il ait subi

« la peine des verges et qu'il ait été condamné à mort 2 ? »

Cette objection , qui s'adressait à ce que le raisonnement

humain a de plus élémentaire, et pour ainsi dire de plus

grossier, toucha l'esprit du roi par l'un de ses côtés faibles ;

il parut étonné, et, ne trouvant rien à répondre, il demeura

silencieux. C'était pour l'évêque de Tours le moment

d'intervenir 3 : « Si le fils de Dieu, dit-il à Priscus, si Dieu

a lui-même s'est fait homme , c'est à cause de nous , et

a nullement par une nécessité qui lui fût propre; car il ne

« pouvait racheter l'homme des chaînes du péché et de la

« servitude du démon, qu'en se revêtant de l'humanité.

1 Ad hœe rex ait : Deus ab spiritali utero Filium genuit sempiternum, non aetate juniorem, non potcstate minorem, de quo ipse ait... Quod autem ais, quia ipse non generet, audi prophetam tuum dicentem ex voce domînica... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. yi, apud script, rer. gallic. et francic, t. H, p. 267.) — Psal. cix, 3. — Psal. cvi, 21. — Isaïe, lxvi, 9.

3 Ad haec Judœus respondit : Numquid t)eus hotho fieri potuit, aut de muliere nasci, verberibus subdi, morle damnari? (Greg. Turon., loc. supr. cit.)

3 Ad hœc rege tacenle, in médium me ingerens dixi... ( Ibid.)

SIXIÈME RÉGlt. 199

« Je ne prendrai pas mes témoignages des évangiles et des 531. «apôtres auxquels tu ne crois pas, mais de tes livres « mômes, afin de te percer de ta propre épée, comme on «dit qu'autrefois David tua Goliath 1 . Apprends donc « d'un de tes prophètes que Dieu devait se faire homme : « Dieu est homme, dit-il, et qui ne le connaît pas? et « ailleurs : C'est lui qui est notre Dieu, et il n'y en a pas « d'autre que lui ; c'est lui qui a trouvé toutes les voies de « la science, et qui l'a donnée à Jacob son serviteur et à a Israël son bien-aimé; après cela il a été vu sur la terre « et il a vécu avec les hommes. Sur ce qu'il est né d'une « vierge, écoute pareillement ton prophète lorsqu'il dit : a Voici qu'une vierge concevra et qu'elle enfantera [un ufils à qui l'on donnera le nom d'Emmanuel, c'est-à-dire et Dieu avec nous. Et sur ce qu'il devait être battu de a verges, percé de clous et soumis à d'autres peines ignoa minieuses , un autre prophète a dit : Ils ont percé mes - « mains et mes pieds, et ils se sont partagé mes vêlements. « Et encore : Il m'ont donné du fiel pour ma nourriture, « et dans ma soif ils m'ont abreuvé de vinaigre 2 . » *

— « Mais, répliqua le juif, qu'est-ce qui obligeait Dieu « à souffrir de pareilles choses? » L'évêque put voir à cette demande qu'il avait été peu compris, et peut-être mal écouté; cependant il reprit, sans témoigner aucune impatience 8 : «Je te l'ai déjà dit; Dieu créa l'homme innocent,

1 Cl Deua , Del fllius, homo fleret, non suœ, sed nostrae necessitatis exstitit causa... Ego vero, non de evangeliis cl apostolo, quœnon credis, sed te tuis Ubris testimoniaprœbens, proprio te mucrone confodiam, Bicut quondam David Goliam legitur trucidasse. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vi, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 907.)

2 Igilur quod homo fulurusessat, audi prophetam tuum...Quod autem de Virgine nascitur, audi similiter prophetam tuum dicentem.... (Ibid.) — Baruch, m, 36, 37, 38. - Isaïe, vu, «4. — Psal., ni, 47. — Psal. lxviii, 25.

3 Judœuâ respondit* Quœ Deo fuit nécessitas, ut ista paleretur? Cui

58i. «mais, circonvenu par les ruses du serpent, l'homme « prévariqua contre Tordre de Dieu, et, pour celte faute, « expulsé du séjour du paradis, il fut assujetti aux labeurs « de ce monde. C'est par la mort du Christ, fils unique de « Dieu, qu'il a été réconcilié avec le père 4 . »

— « Mais, répliqua encore le juif, est-ce que Dieu ne a pouvait pas envoyer des prophètes ou des apôtres pour « ramener l'homme dans la voie du salut , sans que luia même s'humiliât jusqu'à êlre fait chair 2 ? » L'évêque, toujours calme et grave, répondit : « Le genre humain n'a « cessé de pécher dès le commencement : ni l'inondation « du déluge, ni l'incendie de Sodome, ni les plaies de « l'Egypte, ni le miracle qui a ouvert les eaux de la mer « Rouge et celles du Jourdain, rien de tout cela n'a pu a l'effrayer. Il a toujours résisté à la loi de Dieu , il n'a « point cru les prophètes, et non-seulement il n'a point « cru, mais il a mis à mort ceux qui venaient lui prêcher « la pénitence. Ainsi donc, si Dieu lui-même n'était des- « cendu pour le racheter, nul autre n'eût pu accomplir « l'œuvre de cette rédemption 3 . Nous avons été régénérés « par sa naissance, lavés par son baptême, guéris par ses « blessures, relevés par sa résurrection, glorifiés par son « ascension, et pour nous faire entendre qu'il devait venir « apportant le remède à nos maux, un de tes prophètes a a dit : Nous sommes redevenu* sains par ses meurtrissures.

ego.... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vi, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 268.)

1 Jam dix! libi, Deus hominem creavit innoxium , sed asiu serpenlis circumventus... (Ibid.)

2 Non poterat Deus mittere prophetas aut apostolos, qui eum ad viam revocarent salutis, nisi ipse humiliatus fuissel in carne? (Ibid.)

3 Ad hœc ego : A principio genus semper deliquit humanum , quem nunquam terruit nec submersio diluvii, nec incendium Sodomse, uec plaga Egypli. . ( Ibid.)

« Et ailleurs : Il portera nos péchés, et il priera pour les mi. a violateurs de la loi. Et encore : Il sera mené à la mort a comme une brebis quon va égorger; il demeurera en a silence sans ouvrir la bouche, comme V agneau est muet a devant celui qui le tond; il est mort dans les douleurs, a condamné par jugement. Qui racontera sa génération ? « So?i nom est le Seigneur des armées. Jacob lui-même, « de qui tu te vantes d'être issu , bénissant son fils Juda, a lui dit comme s'il eût parlé au Christ, fils de Dieu : Les « enfants de votre père vous adoreront. Juda est un jeune « lion; vous vous êtes levé, mon fils, pour aller à la proie r « et vous vous êtes couché pour dormir comme un lion; « qui osera le réveiller 1 ?.,..*»

Ces discours, logiquement peu suivis, mais empreints, dans leur désordre , d'un certain caractère de grandeur > ne produisirent aucun effet sur l'esprit du juif Priscus; il cessa de soutenir la dispute, mais sans se montrer aucunement ébranlé dans sa croyance 2 . Quand le roi vit qu'il se taisait de l'air d'un homme qui ne veut rien céder, il se tourna vers l'évêque de Tours et dit : « Saint prêtre , que a ce malheureux se passe de ta bénédiction , moi je te « dirai ce que Jacob disait à l'ange avec lequel il s'entre- « nait : Je ne vous laisserai point aller que vous ne m'ayez a béni*. » Après ces paroles, qui ne manquaient ni de

1 Quod autem morbis noslris mederi v en tu rus erat propheta tuus ait... De hoc et Jacob il le, de cujus te jactas venisse generatione, in illa filii sui Juds benedictione, quasi ad Ipsum Chrislum Filium Dei loquens , ait... ( Greg- Turon. Ilist. Franc, lib. vi, apud script, rer. gai lie. et francic, t. II , p. 268.) — lsaïe, lui , 5. — Ibid., 13. — Ibid., vu, 8. — Ibid., my, 5. — Gènes., lix , 8 et 9. — Ibid., 19.

* Hœc et alia nobis dicentibus, numquam compunclus est miser ad credendum. (Greg. Turon., loc. sup. cil.)

9 Tune rex , silenle illo, cùm videret eum bis sermon ibns non compungi, ad me con versus, postulat ut accepta benedictiojie, dteceJerct,

58i. grâce ni de dignité, Hilperik demanda de l'eau pour que l'évoque et lui se lavassent les mains ; et lorsque tous deux se furent lavés , Grégoire , posant sa main droite sur la tête du roi, prononça la bénédiction au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit 1 .

Tl y avait là, sur une table , du pain, du vin , et probablement aussi différents mets destinés à être offerts aux personnes de marque qui venaient faire au roi leurs salutations de départ. Suivant les règles de la politesse franke, Hilperik invita l'évoque de Tours à ne pas se séparer de lui sans avoir pris quelque chose à sa table. L'évoque prit un morceau de pain, fit dessus le signe de la croix, puis l'ayant rompu en deux parts, il en garda une, et présenta l'autre au roi, qui mangea debout avec lui. Ensuite , tous les deux s'étant versé un peu de vin, ils burent ensemble, en se disant adieu 2 . L'évêque se disposa à reprendre la route de son diocèse ; le roi monta à cheval au milieu de ses leudes et de ses gens de service, escortant, avec eux, le chariot couvert qui portait la reine et sa fille Rigonthe. C'était à ces deux personnes que se trouvait alors réduite la famille royale de Neustrie, naguère si nombreuse. Les deux fils de Hilperik et de Fredegonde étaient morts Tannée précédente , emportés par une épidémie ; le dernier des fils d'Audowere avait péri presque en même temps par une catastrophe sanglante, dont les sombres détails feront le sujet du prochain récit 3 .

ait enim : Dicam, inquit, tibi, o sacerdos, quod Jacob dixit ad angelum... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vi, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 268.) — Gènes., xxxn , 86.

1 Et hœc dicens, aquam manibus porrigi jubel, quibus ablutis, facla oralione... (Greg. Turon., loc. supr. cit.)

2 Accepto pane, gratias Peo agenles, et ipsi accepimus, et régi porreximus , haustoque diero, valedicentes discessimus. ( Ibid.)

3 Rex vero, ascenso équité, Parisius est regressus cum conjuge et Ûlia

Cette scène de controverse religieuse, si bizarrement **«. provoquée par un trait 4e badinage, avait, à ce qu'il semble, laissé une forte impression dans l'esprit du roi Hilperik. Durant son séjour à Paris , il ne put s'empêcher de réfléchir profondément à l'impossibilité de convaincre les juifs et de les attirer dans le sein de l'Église en raisonnant avec eux. Ces réflexions continuèrent même de le préoccuper au milieu de grands embarras politiques , et des soins de la guerre de conquête qu'il poursuivait sur sa frontière du midi 1 ; elles eurent pour résultat, en Tannée 582, une préception royale qui ordonnait que tous les 582. juifs domiciliés à Paris fussent baptisés. Ce décret, adressé, dans le style ordinaire , au comte ou juge de la ville , sa terminait par \me formule de l'invention du roi, formule vraiment barbare, qu'il avait coutume d'employer, tantôt comme une sorte d'épouvantail , tantôt avec l'intention sérieuse de s'y conformer à la lettre : « Si quelqu'un mé- « prise notre ordonnance, qu'on le châtie en lui crevant « les yeux \ »

Frappés de terreur , les juifs obéirent et allèrent à l'église recevoir l'instruction chrétienne. Le roi se fit une gloire puérile d'assister, en grande pompe, aux cérémonies de leur baptême 3 , et même détenir sur les fonts plusieurs de ces convertis par force. Un homme , pourtant , osa lui résister et refuser de faire abjuration ; ce fut ce

et omni familia sua. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. yi, apud script, rer. «allie, et francic, t. II , p. 368.)

1 Voyez plus haut, troisième et cinquième Récits.

2 Rex vero Ch il péri eus multos Judœorum eo anno baptizari prœcepit. (Greg. Turon., loc. supr. cil., p. 275.) — Et in prœceptionibus, quas ad judices pro suis utilitatibus dirigehat, hœc addebat : Si quis prœcepta nostra contemserit, oculorum avulsione mulctetur. (Ibid., p. 291.)

3 Exquibuspluresexcepit esanclo lavacro. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vi, apud Script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 275.)

«m. même Priscus, dont la défense logique avait été si opiniâtre. Hilperik se montra patient ; il tenta de nouveau sur l'esprit du raisonneur qui lui avait tenu tête les moyens de persuasion 4 ; mais, après une conférence inutile, irrité de voir, pour la seconde fois, son éloquence en défaut, il s'écria : « S'il ne veut pas croire de bon gré , je le ferai « bien croire malgré lui 2 . » Le juif Priscus, jeté alors en prison , ne perdit pas courage ; profitant avec adresse de l'intime connaissance qu'il avait du caractère du roi, il le prit par son faible , et lui fit offrir de riches présents , à condition d'obtenir en échange un peu de répit. Son fils , disait-il, devait prochainement épouser une juive de Marseille, il ne lui fallait que le temps de conclure ce mariage, après quoi il se soumettrait comme les autres et changerait de religion 3 . Que le prétexte fût vrai et la promesse sincère, Hilperik s'en inquiéta peu, et l'appât de l'or calmant tout à coup sa manie de prosélytisme, il fit mettre son marchand juif en liberté. Ainsi Priscus demeura seul pur d'apostasie et calme de conscience parmi ses coreligionnaires, qui, agités en sens divers par le remords et par la crainte , s'assemblaient secrètement pour célébrer le jour du sabbat, et, le lendemain, assistaient comme chrétiens aux offices de l'église 4 .

1 Priscus vero ad cognoscendam vcrilalem nulla penilus potuit rationc deflecli. (tireg. Turon. Hiat. Franc, lib. ti , apud script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 276.)

3 Tune iratus rex jussit eura custodiœ mancipari, scilicet ut quem credere voluntarie non poterat , saitem credere faccret vel invitum. (Ibid.)

3 Sed ille, datis quibusdam muneribus, spalium postulat, doneclilius ejus Massiliensem llebrœam accipiat : poliieetur dolose se deinceps quœ rex Jusserat impleturum. ( Ibid.)

4 Nonnulli lamen eorum corporc tanlum ,non corde abluli, ad ipsam quam prius perfldiam habuerant, Deo inentili regressi sunt, ila ni et sabbalum observare , et diem dominicain honorare viderenlur. (Ibid,,

Parmi ceux des nouveaux convertis que le roi Hilperik 582. avait honorés de la faveur de sa paternité spirituelle , se trouvait un certain Phatir, originaire du royaume des Burgondes, et récemment établi à Paris. Cet homme, d'un caractère sombre, n'eut pas plus tôt abjuré la foi de ses ancêtres, qu'il en conçut un profond regret; le sentiment de l'opprobre où il se voyait tombé lui devint hientôt insupportable. L'amertume de ses pensées se tourna en jalousie violente contre Priscus, qui, plus heureux que lui, pouvait marcher la tête haute , exempt de la honte et du tourment qui rongent le cœur d'un apostat 1 . Cette haine, nourrie sourdement, s'accrut jusqu'à la frénésie, et Phatir résolut d'assassiner celui dont il enviait le bonheur. Chaque jour de sabbat , Priscus allait accomplir en secret les rites du culte judaïque , dans une rçiaison écartée au sud de la ville, sur l'une des deux voies romaines Sont le point * ,de rencontre se trouvait à peu de distance du petit pont. Phatir forma le projet de l'attendre au passage, et, menant avec lui ses esclaves armés de poignards et d'épées, il se posta en embuscade sur une place qui était le parvis de la basilique de Saint-Julien. Le malheureux Priscus, ne se doutant de rien, suivit sa route ordinaire ; selon l'usage des juifs qui se rendaient au temple , il n'avait sur lui aucune espèce d'armes, et portait noué autour de son corps, en guise de ceinture, le voile dont il devait se couvrir la tête durant la prière et le chant des psaumes 2 . Quelquesuns de ses amis l'accompagnaient, mais ils étaient, comme lui, sans moyens de défense. Dès que Phatir les vit à sa

1 Inlerea orilur inlenlio in ter illum et Phaiirem ex Judœo conversum qui jam régis filius erat ex lavucro. (Greg. Turon. Hist. Franc, lit), vi, apud script, rer. gai lie. et francic, t. II, p. 276.)

3 Cùmque die sabbali Priscus prœcinctus orario, uullum in manus ferais ferramentum , Mosaicus leges quasi implelurus, secreliora competcrol. c Ibid.)

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