II
582. portée, il tomba sur eux , l'épée à la main , suivi de ses esclaves qui, animés de la fureur de leur maître, frappèrent sans distinction de personnes, et firent un même carnage du juif Priscus et de ses amis. Les meurtriers , gagnant aussitôt l'asile le plus sûr et le plus proche , se réfugièrent ensemble dans la basilique de Saint-Julien *. Soit que Priscus jouît parmi les habitants de Paris d'une grande considération, soit que la vue des cadavres gisant sur le pavé eût suffi pour soulever l'indignation publique, le peuple s'ameuta sur le lieu où ces meurtres venaient d'être commis , et une foule considérable , poussant des cris de mort contre les assassins , cerna de tous côtés la basilique. L'alarme fut telle parmi les clercs gardiens de Péglise, qu'ils envoyèrent en grande hâte au palais 4" roi, demander protection et des ordres sur ce qu'ils devaient faire. Hilperik fit répondre qu'il voulait que sou filleul Phatir eût la vie sauve , mais que les esclaves devaient tous être mis hors de l'asile et punis de mort. Ceux-ci, fidèles jusqu'au bout au maître qu'ils avaient servi dans le mal comme dans le bien, le virent, sans murmurer, s'évader seul par le secours des clercs, et ils se préparèrent à mourir 2 . Pour échapper aux souffrances dont les menaçait la colère du peuple, et à la torture qui, judiciairement, devait précéder leur supplice, ils résolurent, d'un accord unanime , que l'un d'entre eux tuerait les autres , puis se tuerait lui-même de son épée, et ils nommèrent par acclamation celui qui devait faire l'office de bourreau. L'esclave
1 Subilo Phatir adveniens, ipsum gladio cum sociis qui aderant jugulavit. Quihusinterfeclis, ad basilicam sancti Juliani cum pueris suis, qui ad propinquam plateam erant, confugit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vi, apud script, rer. gallic. et francic , t. II, p. 276.)
2 Cùmque ibidem résidèrent, audiunt quod rex dominum vita exccssum, famulos tanquam mal efac tores a basilicâ traclos , ju béret interflci. (Ibid.)
exécuteur de la volonté commune frappa ses compagnons sœ. l'un après l'autre ; mais quand il se vit seul debout, il hésita à tourner le fer contre sa poitrine 1 . Un vague espoir d'évasion, ou la pensée de vendre au moins chèrement sa vie , le poussa à s'élancer hors de la basilique , au milieu du peuple ameuté. Brandissant son épée d'où le sang dégouttait, il tenta de se faire jour à travers la foule ; mais, après quelques moments de lutte, il fut écrasé par le nombre, et périt cruellement mutilé 2 . Phatir sollicita du roi , pour sa propre sûreté, la permission de retourner dans le pays d'où il était venu ; il partit pour le royaume de Gonthramn , mais les parents de Priscus se mirent en route sur ses traces, l'atteignirent , et par sa mort , vengèrent celle de leur parent 3 .
Pendant que ces choses se passaient à Paris, vers la fin de l'année 582, un événement inattendu mit en rumeur la ville de Tours, assez paisible depuis trois ans, sous le gouvernement de son nouveau comte , Eunonius. Leudaste, l'ex-comte, y reparut , non plus d'une façon mystérieuse, mais publiquement, avec ses airs habituels de confiance et de présomption. Il était porteur d'un édit royal qui lui accordait la faculté de faire revenir sa femme d'exil , de rentrer dans ses biens immeubles, et d'habiter son ancien domicile 4 . Cette faveur, qui lui semblait le premier pas vers une fortune nouvelle , il la devait aux sollicitations
1 Tune unus ex his evaginato gladlo, domino suo jam fugato , socios suos interfleit. (Greg. Turon. Hist. Franc-, lib. n, apud script, rer. gallic. el francic, t. II, p. 276.)
3 Ipse postmodum cum gladio de basilica egressus... sed inruente super se populo, crudellter inlerfecius est. (Ibid.)
3 Phatir autem, accepta licentia, ad regnum Guntchramni , unde vénérât, est regressus : sed non posl multos dies a parenlibus Prisci interfectus est. ( Ibid.)
4 Leudastes in Turonicum cum prœcepto régis advenil, ut uxorcm reciperet, ibique commoraretur. (Ibid., p. 282.)
582 des nombreux amis qu'il comptait à la cour, parmi les chefs de race franke , dont le caractère turbulent sympathisait avec le sien. Durant près de deux ans, ils n'avaient cessé d'obséder de leurs instances, tantôt le roi Hilperik, tantôt les évoques du concile de Braine, tantôt Fredegonde elle-même , devenue plus accessible à leur influence depuis la mort des deux fils sur lesquels s'appuyait sa fortune. Cédant à un besoin de popularité, et faisant plier, devant l'intérêt du moment, sa haine et ses désirs <Je vengeance, elle consentit , pour sa part , à ce que l'homme qui Pavait accusée d'adultère fût relevé de l'excommunication prononcée contre lui. Sur cette parole d'oubli et de pardon, les amis de Leudaste se mirent en campagne pour solliciter plus vivement l'indulgence des évoques. Ils allèrent de l'un à l'autre, les priant d'apposer leur nom au bas d'un écrit, sous forme de lettre pastorale, qui portait que le condamné de Braine serait reçu dorénavant dans la paix de l'Église et dans la communion chrétienne. On parvint à recueillir , de cette manière , l'adhésion et les signatures d'un assez grand nombre d'évêques; mais, soit par une sorte de discrétion, soit par crainte de ne pas réussir, aucune démarche ne fut faite auprès de celui que Leudaste avait voulu ruiner par ses accusations mensongères. Aussi Grégoire fut-il singulièrement surpris d'apprendre que son plus grand ennemi, excommunié par un concile et proscrit par le roi, revenait, avec une lettre de grâce , habiter le territoire de Tours. Il le fut encore davantage, lorsqu'un envoyé de Leudaste vint lui présenter la lettre signée par les évêques , et le prier de consentir avec eux à la levée de l'excommunication 4 . Soupçonnant quelque
1 Sed et nobis epistolam sacerdotum manu Bubscriplam detulit, ut in communionem acciperetur. (Greg.Turon.Hist. Franc, lib. vi , apud script, rer. gallic. et francic, t. Il , p. 282.)
nouvelle fraude inventée pour le compromettre , il dit au 577. messager : « Peux-tu me montrer aussi des lettres de la a reine, à cause de laquelle, surtout, il a été séparé de la a communion chrétienne? » La réponse fut négative , et Grégoire reprit : « Quand j'aurai vu des ordres de la reine, a je le recevrai sans retard dans ma communion 1 . » Le prudent évêque ne s'en tint pas à ces paroles; il fit partir un exprès chargé d'aller s'informer, en son nom, de l'authenticité de la pièce qui lui avait été présentée , et des intentions de la reine Fredegonde. Celle-ci répondit à ses demandes par une lettre ainsi conçue : « Pressée par beauce coup de gens, je n'ai pu faire autrement que de lui per- « mettre de se rendre à Tours; maintenant je te prie de ne « point lui accorder ta paix, et de ne point lui donner de a ta main les ëulogies, jusqu'à ce que nous ayons pleine- « ment avisé à ce qu'il convient de faire *. »
L'évêque Grégoire connaissait le style de Fredegonde; il vit clairement qu'il s'agissait pour elle , non de pardon , mais de vengeance et de meurtre 3 . Oubliant ses propres griefs , il eut compassion de l'homme qui naguère avait comploté sa ruine et qui allait se livrer lui-même, faute de jugement et de prudence. Il fit venir le beau-père de Leudaste, et lui montrant ce billet d'un laconisme sinistre, il le conjura de faire en sorte que son gendre usât de cir-
1 Sedquoniam litleras reginœ non vidimus, cujus causa maxime a communione remotus fuerat, ipsum recipcre distuli, dicens : Cùm reginœ manda tu m suscepero, tune eum recipere non morabor. (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. vi, apud script rer. gallic. et francic, t. Il, p. 281.)
3 Interea ad eam dirigo : quœ mini scripta remisit, dicens : Compressa a multis, aliud facere non potui, nisi ut eum abire permilterem; nunc autem rogo , ut pacem tuam non mereatur, neque eulogias de manu tua suscipiat, donec a nobis quid agi debcat plenitus pertractetur. ( Ibid.) — Sur la distribution des ëulogies aux personnes non excommuniées, voyez plus haut, troisième Récit , p. 23.
3 At ego hœc scripta relegens timui ne inlerflceretur. ( Ibid.)
It.
58a. conspection et se tînt caché de nouveau jusqu'à ce qu'il fût bien sûr d'avoir adouci l'esprit de la reine 1 . Mais ce conseil inspiré par la charité évangélique fut mal compris et mal reçu; Leudaste , jugeant d'autrui par lui-même, s'imagina qu'un homme dont il était l'ennemi ne pouvait songer qu'à lui tendre des embûches ou à lui jouer de mauvais tours. Loin de devenir plus circonspect , il fit comme s'il eût pris l'avertissement au rebours, et, passant de la sécurité à l'audace la plus téméraire, il résolut d'aller, de lui-même , se présenter devant le roi Hilperik. II partit de Tours au milieu de l'année 883, et se dirigea vers la ville de Melun, que le roi attaquait alors et dont il faisait le siège en personne 1 .
583. Ce siège ne devait être que le prélude d'une invasion totale des États du roi Gonthramn , invasion projetée par Hilperik , du moment où il avait vu ses premiers désirs d'ambition réalisés par la conquête de presque toutes les villes d'Aquitaine. Devenu en moins de six ans , grâce à l'habileté militaire du gallo-romain Desiderius 3 , seul maître du vaste territoire compris entre les limites méridionales du Berri, la Loire, l'Océan, les Pyrénées, l'Aude et lesCévennes, il conçut, peut-être à l'instigation de cet homme de guerre aventureux, une espérance encore plus hardie, celle de réunir aux provinces neustriennes le corps entier du royaume des Burgondes. Pour assurer l'exécution de cette difficile entreprise , il pratiqua des intrigues
1 Aceeraitoque Bocero ejus hœc ei innotui , obsecrans ut se cautum redderet, donec reginae animus leniretur. ( Greg. Turon. Hist. Franc, 11b. yi, apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 282.)
3 Sed ille consilium meum, quod pro Dei intuitu aimpliciter insinuavi, dolo&e suspiciens , cùm ad hue nobis esaet tnimicus; nolult agere quae
mandavi Spreto ergo hoc consilio , ad regem dirigit, qui tune cum
exercitu in pago Miglidunensi degebat. ( Ibid.)
3 Voyez plus haut, trosième Récit, p. 15 et 46.
auprès des principaux seigneurs d'Austrasie, en gagna 583. plusieurs par de l'argent , et reçut d'eux une ambassade chargée de conclure avec lui, au nom du jeune roi Hildedebert, une alliance offensive contre Gonthramn l . Le pacte en fut dressé et confirmé par des serments réciproques, dans les premiers mois de l'année 583; aussitôt le roi Hilperik réunit ses troupes et commença la guerre pour son compte , sans attendre la coopération effective des forces austrasiennes *.
Son plan de campagne, dans lequel il serait permis de voir l'inspiration d'une intelligence supérieure à la sienne, et un nouveau fruit des conseils de l'habile chef gallo-romain, consistait à s'emparer tout d'abord, par une attaque simultanée, des deux places les plus importantes de la frontière orientale du royaume des Burgondes, la cité de Bourges et le château de Melun. Le roi voulut commander lui-même l'armée qui devait marcher vers ce dernier point, et il remit à Desiderius , qu'il avait fait duc de Toulouse , le soin de conduire, à l'aide d'une grande levée d'hommes faite au sud de la Loire , les opérations contre Bourges. L'ordre qui fut expédié de la chancellerie neustrienne au duc de Toulouse et à ceux de Poitiers et de Bordeaux , pour l'armement général des milices de leurs provinces , était d'une concision bizarrement énergique : « Entrez « sur le territoire de Bourges, et, arrivant jusqu'à la « ville, faites-y prêter le serment de fidélité en notre c< nom 3 . »
1 Chilpericus rex legatos nepotis sut Childeberti suscepit , inter quos primus erat Egidius Remensis episcopus. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vi, apud script, rer. gai lie. el francic, t. Il , p. 281.)
2 Quod cum juramenlo Armassent, obsidesque inter se dédissent, discesserunt. Igitur fidens in promises eorum Chilpericus , commolo regni sui exe roi tu... ( Ibid.)
3 Tune misU nuntios ad supradictos duces, dicens: Ingredimini Bi-
583. Bérulf, duc de Poitiers, proclama son ban de guerre dans le Poitou , la Touraine, l'Anjou et le pays de Nantes ; Bladaste , duc de Bordeaux , fit armer les habitants des deux rives de la Garonne, et le duc de Toulouse , Desiderius, convoqua sous sa bannière les hommes libres des contrées de Toulouse, d'Alby, de Cahors et de Limoges. Ces deux derniers chefs, réunissant leurs forces, entrèrent dans le Bérri par la route du sud, et le duc Bérulf par celle de l'ouest \ Les deux armées d'invasion se composaient presque entièrement d'hommes de race gallo-romaine ; celle des méridionaux, commandée en chef par Desi/lerius, le meilleur des généraux neustriens , fit plus de diligence que l'autre, et malgré l'énorme distance qu'il lui fallut parcourir, elle arriva la première sur le territoire de Bourges. Avertis de son approche, les habitants de Bourges et de son district ne s'effrayèrent point du péril qui les menaçait. Leur cité, autrefois l'une des plus puissantes et des plus belliqueuses de la Gaule, conservait d'antiques traditions de gloire et de courage; et à cet orgueil national se joignait, pour elle , celui de la splendeur dont elle avait brillé, sous l'administration romaine, par son titre de métropole d'une province , ses monuments publics et la noblesse de ses familles sénatoriales.
Quoique bien déchue depuis le règne des Barbares, une pareille ville pouvait encore donner des preuves d'énergie, et il n'était pas aisé de la contraindre à faire ce qu'elle ne voulait pas. Or, soit à cause du mauvais renom du gou-
turicum, et accedenles usque ad civitatem, sacra men la fidelitatis exigite de nomine nostro. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vi, apud script, rer. gai lie. etfrancic, t. II, p. 384.)
1 Berulfu8 vero dux cum Turonicis, Pictavis, Andegavisquc, alquo Namneticis, ad lerminum Bituricum venit. Desidcrius vero et Bladastes , cum omni exercitu provinciœ sibi commisaae , ab alia parte Bituricum vallant. (Ibid.)
vernement de Hilperik, soit pour ne pas se voir ballottés 5*3. (Tune domination à l'autre, les citoyens de Bourges tenaient fermement à celle dont ils faisaient partie depuis la fusion en un seul État de Pancien royaume'd'Orléans et du royaume des Burgondes. Résolus non-seulement k soutenir un siège, mais à se porter d'eux-mêmes au-devant de Pennemi, ils firent sortir de la ville quinze mille hommes en complet équipage de guerre 1 .
Cette armée rencontra, à quelques lieues au sud de Bourges, celle de Desiderius et de Bladaste, beaucoup plus nombreuse, et supérieure en outre par Phabileté de son commandant en chef. Malgré de tels désavantages, les hommes du Berri n'hésitèrent pas à accepter le combat; ils tinrent si ferme, et la lutte fut si acharnée, que, selon le bruit public, plus de sept mille hommes périrent de part et d'autre 2 . Un moment refoulés en arrière, les méridionaux remportèrent à la fin par la supériorité du nombre. Chassant devant eux les débris de Parmée vaincue, ils continuèrent leur marche vers Bourges, et se livrèrent, sur toute la route, à des ravages imités de ceux des hordes barbares; ils incendiaient les maisons, pillaient les églises, arrachaient les vignes et coupaient les arbres au pied. C'est ainsi qu'ils arrivèrent sous les murs de Bourges, où l'armée du duc Berulf fit sa jonction avec eux 3 . La
1 Bituricl vero cum qulndecim millibus ad Mediolanense castrum (Château-Meillan) confluunt. (Greg. Taron. Hist. Franc, lib. ti, apud script, rer. gallic. et francic, t. H , p. 281.)
2 Ibique contra Desiderium ducem confligunl : factaque est ibi strages magna, ita ut de u troque exercitu amplius quam septem millia ceci dissent, (lbid.)
3 Duces quoque cum reliqua parte populi , ad clvitatem pervenerunt, cuncta diripientes vel dévastantes .- talisque depopulatio inibi actaest, qualis nec antiquitus est audita fuisse, ut nec domus reraaneret, nec vinea nec arbores; sed cuncta succiderent, incenderent, debellarent. Fîam et ab ecclesiis auferentes sacra ministeria... (Ibid., p. 381,383.)
583. ville avait fermé ses portes, et la défaite de ses citoyens en rase campagne ne la rendait ni moins Hère , ni plus disposée à se rendre aux sommations des chefs neustriens. Desiderius et ses deux collègues de race franke l'investirent de toutes parts, et, suivant les traditions affaiblies de Part des Romains , ils se mirent à tracer leurs lignes et à construire des machines de siège 1 .
Le rendez-vous assigné aux troupes qui devaient agir contre Melun était la ville de Paris ; durant plusieurs mois elles y affluèrent de tous côtés, et firent souffrir aux habitants toutes sortes de vexations et de dommages 2 . Dans cette armée recrutée au nord et au centre de la Neustrie , les hommes d'origine franke formaient le plus grand nombre, et la race indigène de la Gaule ne se trouvait qu'en minorité. Lorsque le roi Bilperik jugea qu'il avait réuni assez de monde , il donna Tordre de départ et se mit en route à la tête des siens, par la voie romaine du sud-est. Les troupes longeaient la rive gauche de la Seine qui, dès le voisinage de Paris, appartenaient au royaume de Gonthramn. Elles marchaient sans ordre et sans discipline, s'écartant à droite et à gauche pour piller et pour incendier, enlevant les meubles des maisons, le bétail, les chevaux et des hommes qui , liés deux à deux, suivaient, comme prisonniers de guerre, la longue tile des chariots de bagages 3 .
La dévastation s'étendit sur les campagnes au sud de Paris, depuis Étampes jusqu'à Melun, et elle continua au-
1 Adriani Valesii Rer. francic, lib. xi , p. 457.
2 Chilperieui... Parisius venit; ubi cùm resedisset magnum dispendium rerum incolis intulit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ti, apud script, rer. gallic. et francic., t. II. p, 384, 289.)
3 Chilperieus vero jussit exercitum qui ad eum accessit, per Parisius tramire. Quo transeunte et ipse transi it, atque ac Miglidunen&e castrum abiit cuncta incendio tradens atque devastans. (Ibid.)
tour de cette dernière ville, quand les bandes neustriennes $83. eurent fait halte pour l'assiéger. Sous la conduite d'un homme de guerre aussi peu expérimenté que Tétait le roi Hilperik, ce siège ne pouvait manquer de traîner en longueur. Le château (Je Melun, situé, comme Paris, dans une île de la Seine , passait alors pqu? une place trèsforte par sa position ; il n'avait presque rien à craindre des attaques fougueuses, mais sans art, d'un ramas d'hommes inhabiles aux travaux militaires, et capables seulement de venir, avec bravoure, escarmoucher s\ir des barques , au pied de ses murailles. Les jours et les mois se passèrent dans des tentatives d'assaut inutilement renouvelées, où les guerriers franks firent sans doute de nombreuses prouesses, mais qui mirent à bout leur patience. Ennuyés d'un campement prolongé , ils devinrent de plus en plus indociles, négligèrent le service qui leur était commandé, et ne s'occupèrent avec ardeur qu'à battre la campagne pour amasser du butin f .
Telles étaient les dispositions de l'armée campée devant Melun, lorsque Leudaste arriva, pleiu d'espoir et d'assurance, au quartier du roi Hilperik. Il fut le bienvenu auprès des leudes qui retrouvaient en lui un ancien compagnon d'armes , brave dans le combat , joyeux à table et hardi au jeu ; mais, quand il essaya de parvenir jusqu'à la personne du roi, ses demandes d'audience et les sollicitations de ses amis les plus élevés en grade et en crédit furent repoussées. Assez oublieux des injures lorsque sa colère était calmée , et qu'il ne se sentait pas matériellement lésé dans ses intérêts, Hilperik aurait cédé aux prières de ceux qui l'entouraient, et admis en sa présence l'accusateur de Fredegonde , si la crainte de déplaire à la
1 Adriani Valesii fter. francic, lib. xi, p. 457.
M3. reine et d'encourir ses reproches ne l'eût retenu. L'excomte de Tours, après avoir inutilement employé la médiation des seigneurs et des chefs de bande, s'avisa d'un nouvel expédient , celui de se rendre populaire dans les rangs inférieurs de l'armée, et d'exciter en sa faveur l'intérêt de la multitude ' .
Grâce aux défauts même de son caractère, à ses bizarreries d'humeur et à sa jactance imperturbable, il y réussit complètement, et cette foule d'hommes, que l'oisiveté rendait curieux et faciles à émouvoir, s'anima bientôt pour lui d'une sympathie passionnée. Quand il crut le moment venu d'essayer sa popularité, il demanda que l'armée tout entière suppliât le roi de le recevoir en sa présence ; et un jour que Hilperik traversait les lignes du camp, celte requête proférée par des milliers de voix retentit tout à coup à ses oreilles 2 . Les sollicitations d'une troupe en armes, indisciplinée et mécontente,- étaient des ordres; le roi s'y soumit par crainte de voir son refus causer une émeute, 7 et il annonça que le proscrit de Braine pouvait se présenter devant lui. Leudaste parut aussitôt et se prosterna aux pieds du roi en demandant pardon. Hilperik le fit relever, dit qu'il lui pardonnait sincèrement, et ajouta d'un ton de bienveillance presque paternelle : « Comporte-toi avec « prudence jusqu'à ce que j'aie vu la reine et qu'il soit a convenu que tu rentres en grâce auprès d'elle ; car, a tu le sais , elle est en droit de te trouver bien couce pable 3 . »
1 Adriani Valesii Rer francic, lib. xi, p. 460.
3 Deprecalusque est populum , ut régi preces funderet ut ejus prœsentiam mercretur. Deprecante igitur omni populo... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vi, apud script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 282.)
3 Rex.se videndum ei prœbuit, prostratusque pedibus ejus veniam fiagilavit : cui rex : « Cautum , inquil , te redde puulisper, donec visa re-
Cependant le bruit de la double agression tentée contre 583. Melunet contre Bourges fit sortir le roi Gonthramn de son inertie et de ses habitudes peu militaires. Depuis les premières conquêtes des Neustriens en Aquitaine , il n'avait prêté de secours aux villes de son partage que par l'envoi de ses généraux, et jamais il ne s'était mis en personne à la tête d'une armée. Menacé de voir sa frontière de l'ouest ouverte sur deux points différents, et l'invasion neustrienne pénétrer, cette fois, au cœur de son royaume , il n'hésita pas à marcher lui-même contre le roi de Neuslrie, et à provoquer une bataille décisive qui, selon sa croyance mêlée de traditions germaniques et d'idées chrétiennes , devait être le jugement de Dieu. Il se prépara à cette grande démarche par la prière , le jeûne et l'aumône, et, rassemblant ses meilleures troupes, il prit avec elles la route de Melun 4 .
Parvenu à peu de distance de cette ville et des cantonnements de Hilperik, il s'arrêta, et quelle que fût sa confiance dans la protection divine, il voulut, suivant l'instinct de son naturel précautionneux , observer à loisir les positions et l'attitude de l'ennemi. Il ne tarda pas à être informé du peu d'ordre qui régnait dans le camp des Neustriens, et du peu de soin avec lequel on y faisait la garde, soit de jour, soit de nuit. Sur cet avis , il prit ses mesures pour approcher le plus près possible de l'armée assiégeante , sans lui inspirer assez de crainte pour qu'elle devînt plus attentive; et, un soir qu'une bonne partie des troupes s'était dispersée dans la campagne pour aller au fourrage
« glna concernât qualiler ad ejus graliam revertaris, cui multuminve- « nids esse culpabilis. ( Greg. Turon. Hist. Franc, lib'. vi , apud script, rer. gallic. et francic, t. Il , p. 282-283.)
1 Guntchramnua vero rex cum exercitu contra fratrem suum advcnl', totam gpem in Dei judicio cotlocans. (Ibid., p. 283.) — Ipse alitera rex, utsaepe diximus, in eleemosyois magnus, in vigiiiis atque jojuniis promptua crat. ( Ibid., lib. ix, p. 347.)
m. on an pillage , saisissant l'occasion, il dirigea contre les lignes dégarnies une attaque soudaine et bien conduite. Les soldats neustriens, surpris dans leur camp an moment où ils pensaient le moins à combattre , ne purent soutenir le choc des assaillants, et les bandes de fourrageurs, qui revenaient une à une , furent taillées en pièces. En peu d'heures, le roi Gonthramn demeura maître du champ de bataille , et remporta ainsi , comme général, sa première et dernière victoire *.
On ne sait quelle fut dans cette sanglante mêlée la contenance du roi Hilperik; peut-être, durant l'action, fit-il des actes de bravoure, mais , après la déroute , lorsqu'il s'agit de rallier les débris de son armée et de préparer une revanche, la volonté lui manqua. Comme il était dépourvu de prévoyance , le moindre revers le déconcertait et lui enlevait subitement toute présence d'esprit et tout courage. Dégoûté de l'entreprise pour laquelle il avait fait faire de si grands mouvements de troupes , il ne songea plus qu'à la paix , et, dès le matin qui suivit cette nuit de désastre, il envoya porter au roi Gonthramn des paroles d'accommodement. Gonthramn, toujours pacifique, et nullement enivré de l'orgueil du triomphe, n'avait lui-même qu'une envie, celle de terminer promptement la querelle, et de rentrer dans son repos. Il députa , de son côté , des envoyés qui, rencontrant ceux de Hilperik, conclurent avec eux, pour les deux rois, un pacte de réconciliation a .
1 Qui die una jam v espère, misso exercilu , maximam partem de germant BOi exercitu interfecit. (Greg. Turon. Hiat Franc, li£. yi , apud script, rer. gallie. et francic, t. II, p. 282.) — Cuneumque hostium, prœ eupiditate ab aliis segregatum , crepusculo noctis agressus ultima labefactavit pernicie. (Aimoini, monaehiFloriac, deGesL Franc, apud script, rer. gallie. et francic., t. III, p. 90.)
2*Mane autem concurrentibus legatig, pacem fecerunt. (Greg. Turon., loc. eupr. cit. — Adriani Valesii Rer. francic, lib. xi, p. 458.
SIXIÈME RÉCIT. 2t9
D'après ce pacte, formulé suivant la vieille coutume 5*3. germanique, les rois traitèrent ensemble, non comme souverains indépendants, mais comme membres d'une môme tribu, et soumis, malgré leur titre, à une autorité supérieure , celle de la loi nationale. Us convinrent de s'en remettre au jugement des anciens du peuple et des évêques, et se promirent l'un à l'autre que celui des deux qui serait convaincu d'être sorti des bornes de la loi composerait avec l'autre, et l'indemniserait selon la décision des juges*. Pour joindre les actes aux paroles ,1e roi de Neustrie expédia sur-le-champ aux trois ducs qui assiégeaient Bourges Tordre de lever le siège de la ville , et d'évacuer le pays. Lui-même reprit le chemin de Paris avec son armée diminuée de nombre, suivie d'une foule de blessés, moins fière d'aspect, mais toujours la même pour l'indiscipline et l'avidité dévastatrice 2 .
La paix étant faite , ce trajet de retour avait lieu en pays ami; mais les soldats neustriens n'en tinrent nul compte, et ils se remirent à piller, à ravager et à faire des prisonniers sur la route. Soit par un scrupule de conscience qui lui était peu ordinaire, soit par un sentiment tardif de la nécessité du bon ordre, Hilperik vit avec peine ces actes de brigandage , et résolut de les réprimer. L'injonction faite de sa part à tous les chefs de bande de veiller sur leurs gens et de les contenir sévèrement était trop insolite pour qu'elle ne rencontrât pas de résistance; les seigneurs franks en murmurèrent , et l'un d'entre eux , le comte de Rouen, déclara qu'il n'empêcherait personne de faire ce
1 Pollicentcs alter alterutro, ut quicquid sacerdotes vel scniores populi judicarent, pars parti componeret quœ terminum legis excesserat. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ?i,apud script, rer. gallic. et francic, t. II p. 282.) »
2 Et 3ic paciflci discesseruot.... At i&li qui Biturigaa ob&idebant , accepta mandata ul rêver lercnlur ad propria. (Ibid.)
583. qui avait toujours été permis. Dès que l'effet eut suivi ces paroles , Hîlperik , retrouvant tout à coup de l'énergie, fit saisir le comte , et le fit mettre à mort pour servir d'exemple aux autres. Il ordonna , en outre , que tout le butin fût rendu et tous les captifs relâchés, mesures qui, prises à temps, auraient sans doute prévenu le mauvais succès de sa campagne 4 . Ainsi , il rentra dans Paris plus maître de ses troupes et plus capable de les bien conduire qu'il ne l'avait été à son départ; malheureusement, ces qualités essentielles du chef de guerre venaient d'éclore en lui hors de propos, car sa pensée était alors entièrement à la paix. La rude leçon du combat de Melun avait mis fin à ses projets de conquête , et désormais il ne songeait plus qu'à tâcher de retenir par la ruse tout ce que l'emp'oi de la force lui avait fait gagner jusque-là.
Leudaste, revenu sain et sauf, avait suivi le roi jusqu'à Paris, où Fredegonde séjournait alors. Au lieu d'éviter cette ville, dangereuse pour lui , ou de ne faire que la traverser avec l'armée, il s'y arrêta, comptant que les bonnes grâces du mari seraient au besoin sa sauvegarde contre la rancune de la femme*. Après quelques jours passés sans trop de précaution , voyant qu'il ne lui arrivait ni poursuites ni menaces , il se crut amnistié dans l'esprit de la reine , et jugea le temps venu où il pouvait se présenter devant elle. Un dimanche que le roi et la reine assistaient ensemble à la messe dans la cathédrale de Paris , Leudaste se rendit à l'église, traversa de l'air le moins timide la
1 Chilpericus vero rex cùm exercitum suum a prœdis arcere non pos~ set, Rothomagensem comitem gladio trucidavit : et sic Parisius rodiit omnem rrlinqunns praedam captivosque relaxans. (Greg. Turon. Bist. i Franc , lib. yî, apud script, rer. gallic. et francic, t. Il , p. 282.)
2 At ille, ut erat incautus ac levis, in hoc fldens quod rcgis prœsenliain meruisset. .. ( Ibid., p. 283.) !
foule qui entourait le siège royal , et, se prosternant aux 583. pieds de Fredegoude qui était loin de s'attendre à le voir, il la supplia de lui pardonner 1 .
A cette subite apparition d'un homme qu'elle haïssait mortellement, et qui lui semblait venu là moins pour l'implorer que pour braver sa colère, la reine fut saisie du plus violent accès de dépit. La rougeur lui monta au front, des larmes coulèrent sur ses joues, et jetant vers son mari , immobile à côté d'elle, un regard amèrement dédaigneux, elle s'écria : « Puisqu'il ne me reste pas de fils sur qui je a puisse me reposer du soin de poursuivre mes injures, a c'est à toi, Seigneur Jésus, que j'en remets la pour- « suite 2 ! » Puis, comme pour faire un dernier appel à la conscience de celui dont le devoir était de la protéger, elle se jeta aux pieds du roi, en disant avec une expression de vive douleur et de dignité blessée : a Malheur à moi ! qui « vois mon ennemi, et qui ne peux rien contre lui 3 .» Cette scène étrange émut tous les assistants , et plus que personne le roi Hilperik , sur qui retombaient à la fois le reproche et le remords d'avoir trop aisément pardonné une insulte faite à sa femme. Pour se faire pardonner à luimême son indulgence prématurée, il ordonna que Leudaste fût chassé de l'église , se promettant désormais de l'abandonner, sans pitié ni recours, à la vengeance de Fredegonde. Quand les gardes eurent exécuté l'ordre d'expulsion qu'ils venaient de recevoir, et que le tumulte eut cessé, la
1 Die dominica in ecclesia sancta reginœ pedibus provolvilur yeniam deprecans. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vi , apud script, rer. gullic. et francic, t. II , p. 383.)
2 At illa frendens et rasecrans, adspectum ejus a se repulit, fiuisque lacrymis, ait : « Et quia non exstat de flliis qui criiuiois mei causas in- « quirat, libi eas f Jeau Domine, inquirendas committo. » ( Ibid.)
3 Prostrataque pedibus régis adjecit : ■ Vœ mihi, qua? video inimicuni « meum, et nihil ei prœvaleo. » ( Ibid.)
5M. célébration de la messe, un moment suspendue, fut reprise et se continua sans incident nouveau 1 .
Conduit simplement hors de l'église , et laissé libre de s'enfuir où il voudrait, Leudaste ne songea point à profiter de ce bonheur, qu'il ne devait qu'à la précipitation avec laquelle Hilperik avait donné ses ordres. Loin qu'un tel avertissement lui fit enfin ouvrir les yeux sur le péril de sa position, il s'imagina que, s'il avait mal réussi auprès de la reine, c'était pour avoir manqué d'adresse , pour s'être présenté brusquement devant elle, au lieu de faire précéder sa requête de quelque beau présent. Cette folle idée prévalant sur toute autre, il prit le parti de demeurer dans la ville et de visiter aussitôt les boutiques des orfèvres et des marchands d'étoffes les plus renommés 2 .
Il y avait, près de l'église cathédrale et sur le trajet de l'église au palais du roi , une vaste place voisine du pont qui joignait les deux rives du bras méridional de la Seine. Cette place, destinée au commerce, était bordée de comptoirs et de magasins où s'étalaient des marchandises de toute espèce 3 . L'ex-comte de Tours se mit à la parcourir, allant d'une boutique à l'autre 4 , regardant tout avec eu* riosité, faisant le riche , racontant ses affaires , et disant à ceux qui se trouvaient là : « J'ai essuyé de grandes pertes, « mais il me reste encore chez moi beaucoup d'or et d'ar- « gent.o Puis, comme un acheteur entendu, se recueillant pour délibérer en lui-même et choisir avec discernement, il maniait les étoffes, essayait sur lui les bijoux, soupesait
1 Tune repulso eo a loco sancto, missarum solemnia celebrata sont* (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ti , ;apud script, rer. gallic. et francic , t. II, p. 283.)
2 Adriani Valesii, Rer. "francic, lib. n> p. 164.
3 V. Dulaure, Histoire de Paris, t. I.
4 Leudastes usque ad plateam est prosecutus , inopinans quid ei accident: domosque negotiantium circumiens..,(Greg. Turon., loc. supr» cit.)
la vaisselle de prix, et , quand son choix était fixé , il re- 583. prenait d'un ton haut et avantageux : « Ceci est bien; meta tez ceci à part; je me propose de prendre tout cela \ » Pendant qu'il achetait ainsi des choses de grande valeur, sans s'inquiéter de savoir s'il trouverait de quoi les payer, la fin de la messe arriva, et les fidèles sortirent en foule de la cathédrale. Le roi et la reine, marchant de compagnie, prirent le chemin qui menait au palais , et traversèrent la place du Commerce 2 . Le cortège dont ils étaient suivis et le peuple qui se rangeait devant eux avertirent Leudaste de leur passage; mais il ne s'en émut point , et continua de s'entretenir avec les marchands , sous le portique de bois qui entourait la place et servait comme de vestibule aux différents magasins 3 . Quoique Fredegonde n'eût aucune raison de s'attendre à le rencontrer là, du premier regard, avec la vue perçante de l'oiseau de proie , elle découvrit son ennemi dans la foule des promeneurs et des acheteurs. Elle passa outre , pour ne pas effaroucher l'homme dont elle voulait s'emparer à coup sûr, et, dès qu'elle eut mis le pied sur le seuil du palais, elle dépêcha plusieurs de ses gens, braves et adroits, avec l'ordre dç surprendre Leudaste, de le saisir vivant, et de le lui amener garrotté 4 .
1 Species rimatur, argentum pensât, atque diversa ornamenta prospicit, dicens : Hscet haec coraparabo, quia multum raihi aurum argentumque resedit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. vi, apud script, rer. gallio. et irancic, t. II ,p. 963.)
3 Igitur egresso rege cum regina de ecclesia sancta... (Ibid.)
8 Ista illo gdicente... (Ibid.) — Domos negotiantium..., secùsportam, quœ ad meridiem pandit egressum. (Ibid., Iib. vin, p. 328.) — L'absence de tout vestige de substruction en maçonnerie romaine permet de conjecturer que les bâtiments de cette place publique étaient de bois, chose du reste fort commune alors dans les villes du nord de la Gaule. La bâtisse en bois, souvent employée à la construction des églises et d'autres édifices considérables , ne manquait ni d'art, ni de goût. Y. Fortunati carmen de Domo liçnea, apud Biblioth. patrum, t. X , p. 883.
4 Adriani Valesii, Rer. francic, lib. xi, p. 464. .
583. Afin de pouvoir s'approcher de lui sans lui inspirer aucune défiance , les serviteurs de la reine déposèrent leurs armes , épée et bouclier, derrière un des piliers du portique; puis, se distribuant les rôles, ils avancèrent de façon à lui rendre la fuite et la résistance impossibles '.Mais leur plan fut mal exécuté, et l'un d'eux, trop impatient d'agir, mit la main sur Leudaste avant que les autres fussent assez près pour le cerner et le désarmer. L'ex-comte de Tours, devinant le péril dont il était menacé , tira son épée et en frappa l'homme qui l'attaquait. Les compaguons de celuici reculèrent de quelques pas , et , courant prendre leurs armes, ils revinrent sur Leudaste, le bouclier au bras et l'épée à la main, furieux contre lui et décidés à ne plus ménager sa vie 2 . Assailli à la fois par devant et par derrière, Leudaste reçut dans ce combat inégal un coup d'épée à la tête, qui lui enleva les cheveux et la peau sur une grande partie du crâne. Il réussit, malgré sa blessure, à écarter les ennemis qu'il avait en face, et s'enfuit, tout couvert de sang , vers le pont sur lequel s'ouvrait la porte méridionale de la ville \
Ce pont était de bois , et son état de dégradation accusait , ou le dépérissement de l'autorité municipale , ou les exactions et les rapines des agents du fisc royal. Il y avait des endroits où les planches, pourries de vétusté, laissaient un espace vide entre les solives de la charpente , et obligeaient les passants à marcher avec précaution. Serré de près dans sa fuite, et contraint de traverser le pont à
1 Subito advenientes régi n se pueri, voluerunt eum vincire catenis. ( Greg. Turon. Hist. Franc, lib. yi, apud script, rer. gai lie. et francic, tll, p. 383.)
2 Elle vero evaginato gladio unum verberat; reliqui exinde succensi felle, adprehensi parmis el gladiis, super eum iorucrunt. ( Ibid.)
3 Ex quibus unus iibrans ictum maxiraam partem capilis ejus a capillis et cute detexit. ( Ibid.)
pleine course, Leudaste n'eut pas le loisir d'éviter les mau- 583. vais pas ; l'un de ses pieds , passant entre deux poutres mal jointes , s'y engagea de telle sorte , qu'il fut jeté à la renverse et qu'en tombant il se cassa la jambe '. Ceux qui le poursuivaient , devenus maîtres de lui par cet accident , lui lièrent les mains derrière le dos, et, comme ils ne pouvaient le présenter à la reine dans un pareil état, ils le chargèrent sur un cheval , et le menèrent à la prison publique en attendant de nouveaux ordres 2 .
Les ordres vinrent, donnés par le roi, qui, impatient de regagner les bonnes grâces de Fredegonde, s'ingénia pour faire quelque chose qui lui fût complètement agréable. Loin d'avoir aucune pitié du malheureux dont ses actes personnels d'oubli et de pardon avaient entretenu les illusions présomptueuses et la folle étourderie , il se mit à chercher quel genre de mort on pourrait infliger à Leudaste, calculant dans sa pensée le fort et le faible de tous les supplices , pour découvrir ce qui réussirait le mieux à contenter la vengeance de la reine. Après de mûres réflexions, faites avec un sang-froid atroce, Hilperik trouva que le prisonnier, grièvement blessé comme il l'était, et affaibli par une grande perte de sang, devait succomber aux moindres tortures, et il résolut de le faire guérir, pour le rendre capable de supporter jusqu'au bout les tourments d'un supplice prolongé 3 .
Confié aux soins des médecins les plus habiles, Leudaste fut tiré de sa prison malsaine et transporté hors de la ville, dans l'un des domaines royaux , afin que le grand air et
1 Cùmque per ponlem urbia fugeret, elapso inter duos axe» qui ponlem faciunt pede, effracta oppresaus est tibia. (Greg. Turon. Hist Franc, lib. vi, apud script, rer. gai lie. et francic, t. Il, p. 383.) 3 Ligatisquc post tergum manibus custodiœ mancipatur. ( Ibid.) 3 Pulsitque rex ut substentaretur a medicis quoadusque ab hit ictibus sanatus, diuturno supplicio cruciaretur. (Ibid.)
383. l'agrément du lieu rendissent plus prompte sa guérison. Peut-être, par un raffinement de précautions barbares, lui laissa-ton croire que ces bons traitements étaient des signes de clémence , et qu'il deviendrait libre en retrouvant la santé; mais tout fut inutile, la gangrène se mit dans ses plaies et il tomba dans un état désespéré*. Quand ces nouvelles parvinrent à la reine, elle ne put se résoudre à laisser son ennemi mourir en paix , et tandis qu'il restait encore un peu de vie à lui ôter, elle commanda qu'on en finit avec lui par un supplice bizarre que, selon toute apparence, elle se donna le plaisir d'imaginer. Le moribond fut arraché de son lit et étendu sur le pavé , la nuque du cou appuyée contre une énorme barre de fer, puis un homme armé d'une autre barre l'en frappa sur la gorge , et répéta ses coups jusqu'à ce qu'il eût rendu le dernier soupir 2 .
Ainsi se termina l'existence aventureuse de ce parvenu du vi e siècle, fils d'un serf gallo-romain, et élevé, par un coup de la faveur royale , au rang des chefs des conquérants de la Gaule. Si le nom de Leudaste , à peine mentionné dans la plus volumineuse des histoires de France, méritait peu qu'on le tirât de l'oubli, sa vie, mêlée intimement à celle de plusieurs personnages célèbres, offre l'un des épisodes les plus caractéristiques de la vie générale du siècle. Des problèmes sur lesquels s'est partagée en sens divers l'opinion des érudits se trouvent résolus d'euxmêmes, pour ainsi dire, par les faits de cette curieuse histoire. Quelle fortune pouvait faire , sous la dominâtioty
1 Sed cùm ad villam flscalem ductus f uisset , et computrescentibus plagia extremam agercl vitam... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ri, apud script, rer. gai lie. et francic, t. II , p. 383.)
2 Jussu reginoc in terrain projicitur resupinus, positoquead cervicem ejus vecle iramenso ab alio ei gulam verberaut; sicque seonper perfldam agens vitam , jus ta morte fini vit. (Ibid.)
franke, le Gaulois et l'homme de condition servile ? Com- M3 . ment se gouvernaient alors les villes épiscopales, placées sous la double autorité de leur comte et de leur évêque ? Quelles étaient les relations mutuelles de ces deux pouvoirs, naturellement ennemis, ou au moins rivaux l'un de l'autre? Voilà des questions auxquelles répond clairement le simple récit des aventures du fils de Léocadius.
D'autres points de controverse historique auront été, du moins je l'espère, mis également hors de tout débat sérieux par les Récits qui précèdent. Bien que remplis de détails et marqués de traits essentiellement individuels , ces Récits ont tous un sens général, facile à exprimer pour chacun d'eux. L'histoire de l'évêque Praetextatus est le tableau d'un concile gallo-frank; celle du jeune Merowig montre la vie de proscrit, et l'intérieur des asiles religieux ; celle de Galeswinthe peint la vie conjugale et les mœurs dômes- ' tiques dans les palais mérovingiens ; enfin, celle du meurtre de Sighebert présente , à son origine , l'hostilité nationale • de l'Austrasie contre la Neustrie. Peut-être ces différentes vues des hommes et des Ghoses du vi e siècle, sortant d'un fond purement narratif, seront-elles, par cela même, plus nettes et plus fixes pour le lecteur. On a dit que le but de l'historien était de raconter, non de prouver; je ne sais, mais je suis certain qu'en histoire le meilleur genre de preuve, le plus capable de frapper et de convaincre tous les esprits, celui qui permet le moins de défiance et laisse le moins de doutes, c'est la narration complète, épuisant les textes, rassemblant les détails épars, recueillant jusqu'aux moindres indices des faits ou des caractères, et, de tout cela, formant un corps auquel vient le souffle de vie par l'union de la science et de l'art.
Révolte des citoyens de Limoges. — Grande épidémie. — Douleur maternelle de Fredegonde. — Histoire de Chlodowig, troisième fils du roi Hilperik.
Fredegonde avait eu sa part de profit dans les conquêtes du roi de Neustrie; il paraît que plusieurs villes d'Aquitaine lui furent assignées en usufruit , c'est-à-dire avec le droit d'y percevoir tous les impôts dus au fisc en argent et en nature 1 . Pressée d'accroître le plus possible ce revenu , qu'elle devait aux chances de la guerre et que les mêmes chances pouvaient lui enlever, elle suggéra au roi Hilperik l'idée de faire , pour son royaume agrandi , un nouveau règlement sur l'assiette et le taux de la contribution foncière. L'impôt foncier, organisé en Gaule par l'administration romaine, se levait encore, au vi* siècle, d'après des rôles de cadastre modelés sur les anciens rôles impériaux. Les propriétaires gallo-romains le payaient seuls, et les hommes libres de race germanique s'en trouvaient exempts par leur coutume originelle et par une résistance
1 Regina... jussit libros ethiberi , qui de civitatibus suis... vénérant. (Greg. Turoii. Hist. Franc, lib. v, cap. xxxy, apud script rer. gallic. et francic, 1. 11 , p. S53.) — On doit se rappeler ici les cinq villes qui for maient le douaire de Galeswinthe.
obstinée contre laquelle venaient échouer toutes les tentatives, soit violentes, soit astucieuses, des officiers du fisc 1 . Cet exemple n'était pas sans influence sur les possesseurs indigènes, qui, secondés en cela par les évéques et le haut clergé des villes, employaient toutes sortes de subterfuges pour éluder les sommations et les enquêtes des collecteurs fiscaux 8 . En outre, la dégradation toujours croissante des ressorts administratifs rendait la perception des taxes trèsirrégulière et les recouvrements très-incertains. Les recensements des biens et des personnes ne se faisaient que d'une manière partielle et devenaient de plus en plus rares; en matière d'impôts, la coutume tendait à remplacer la loi. Vers Tannée 580, lorsque Fredegonde, non par une inspiration politique, mais par l'instinct de cupidité qui lui était naturel , s'avisa de conseiller la mesure d'un recensement général , les taxes payées pour les immeubles dans le royaume de Neustrie se réglaient encore sur le même pied que du temps du roi Chlother, c'est-à-dire que, depuis vingt ou irente ans au moins, ni l'assiette ni le taux de la contribution n'avaient changé 3 .
1 Franci vero cum Parihenium in odio magno haberent , pro eo quod eis tributa antedicti régis (Theudeberti) tempore inflexisset, eum persequi cœperunt. (Greg. Turon. H is t. Franc, lib. m, cap. xxxvi, apud script, rer. gallic. et franci c, t. II , p. 203.) — Habebat ( Fredegundis) tune temporis secum Audonem judicem qui ei tempore régis (Chilperici) in multis consenserat malis. Ipse enim, cum Mummolo prœfecto, mullos de Francis, qui tempore Childeberti régis senior i s ingenui fuerant, publico tributo subegit : qui post mortem régis ab ipsis spoliatus ac denudatus est. (Ibid., lib. tu , cap. xy, p. 299. )1
3 Sed cum populis tributariam functionem infligere vellent, dicentes quia librum prae manibus haberent qualiter sub anteriorum regum tempore dissolvissent, respondimus nos dicentes. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. ix, cap. xxx , apud script, rer. gallic. et francic, t. II , p. 350.) —
Gaiso vero cornes tributa cœpit exigere : sed ab Eufronio episcopo
prohibitus, cum exacta pravitate ad régis direxit prœsentiam. ( Ibid.)
3 Chil péri eus autem rex descriptiones novas et graves per consilium Fredegundis in cuncto regno suo fleri j usait- (Gesta reg. Francor., apud
Le conseil donné par la reine était de ceux que le roi Hilperik ne pouvait manquer d'accueillir avec joie. Il fut décidé qu'un renouvellement d'impôts aurait Heu dans toute la Neustrie, et, quant à l'exécution de ce grand projet, le roi en remit le soin à ses officiers gallo-romains , conservateurs des traditions de l'habileté et aussi de l'avidité administrative. Procédant selon la méthode suivie au temps des empereurs, ils firent un plan qui distinguait par classe les terres cultivées et qui les soumettait à différents taux et à différents genres de contribution ; ensuite un décret royal prescrivit l'application de ce plan à tous les pays anciennement ou nouvellement soumis au roi de Neustrie. La condition faite dans ces pays, depuis plus d'un demisiècle , aux propriétaires indigènes , se trouvait tout d'un coup démesurément aggravée ; de nouvelles taxes, variées et graduées avec un certain art , étaient mises sur toutes les cultures et frappaient les instruments de l'exploitation agricole. Il y en avait pour les champs, les bois, les maisons, le bétail, les esclaves; mais la principale surcharge porta sur les terres à vignes* Pour la première fois, elles étaient imposées à une amphore, c'est-à-dire à la moitié d'un muid de vin par demi-arpent, ce qui semble montrer qu'alors, dans son esprit de convoitise matérielle, Hilperik eut surtout en vue le produit des riches vignobles dç l'Aquitaine 1 .
script, rer. gallic. et francic.,t. II, p. 663.) — Chilpericus etiam rei, suggerente Fredegunde regina, proscriptionibus gravissions populuoo sibi subjeclum atterere coepit. flAimoini monachi Floriac, de Gest. Francor., lib. m, cap. xxxi ; ibid.» t. III, p. SI.)
1 Chilpericus vero rex descriptiones noyas et graves in omni regno suofieri jussil.... Statutum enim fuerat, ut possessor de propria terra unam amphoram vini per aripennem redderet. Sed et alise functiones infligebantur multae , tam de reliquis terris quam de mancipiis : quod impleri non poterat. (Greg, Turon. Hist. Franc, lib. v, cap. xxix, apud script rer. gallic. et francic, t. II, p* 251. — L'aripennls gaulois » moitié
La tâche d'aller de ville en ville, faire le recensement des terres et des personnes soumises à l'impôt, tâche difficile dans ce temps et qui pouvait être périlleuse, fut confiée au référendaire Marcus, homme d'origine gauloise, très-zélé pour les intérêts du fisc et très-adroit à prélever pour lui-même une part des sommes qu'il percevait f . Cette commission était double , et il y avait deux manières de l'exécuter, l'une applicable aux pays anciennement neustriens, l'autre aux territoires nouvellement conquis. Dans les villes que le royaume de Neustrie possédait depuis le dernier partage, et dont le trésor royal conservait les rôles de cadastre, Marcus, transportant avec lui des copies de ces rôles, devait les rectifier et les compléter par enquête; quant aux villes détachées , soit de PAustrasie , soit du royaume de Gonthramn , il devait y saisir les registres du cadastre municipal, et, après vérification de leur exactitude , les expédier au trésor du roi. Telle fut la charge donnée au commissaire gallo-romain, avec ordre de hâter, de tout son pouvoir, le recouvrement des nouvelles taxes.
Il partit du palais de Soissons ou de quelque résidence 580 . voisine dans l'hiver de 580 , et , soit que sa tournée eût commencé par les villes du nord , soit qu'il eût gagné directement la contrée méridionale , vers la fin du mois de février il se trouvait à Limoges. Cette ville , tant de fois
Aajugerum, équivalait, suivant l'estimaUon de M. Dureau de la Malle, à douze ares soixante-quatre centiares; l'amphore contenait vingt-six litres.
1 Marcum referendarium qui hœc agere jussus fuerat. (Greg. Tnron. flist. Franc, lib. v , cap. xxix , apud script, rer. gallic. et f ranci c, t. II , p. 264.) — Marcus referendarius qui hanc descriptionem faciebat, secum omnes polepticos ferens. (Greg. Turon. Hist., epitomata, ibid., p. 409.) — Marcus referendarius huic muneri prœpositus... (Aimoini monachi Floriac, de Gest. Franc, lib. m, cap. xxxi; ibid., 1. 111, p. 81.) — Sous les rois mérovingiens, le titre de référendaire se donnait au chef de la chancellerie, garde du sceau ou de l'anneau royal.
5w. prise et reprise , avait appartenu légitimement au roi Hilperik avant d'être à lui par conquête , et ses rôles de cadastre étaient depuis longtemps déposés dans les archives royales de Neustrie. Elle comptait parmi les cités où le nouveau système d'impôts pouvait s'organiser par un simple travail de vérification des rôles , travail qui toutefois n'était possible qu'au moyen d'une enquête publique, et de déclarations faites par les possesseurs de terres devant la curie ou le sénat municipal. Les Calendes, c'est-à-dire le premier jour de mars, étaient, à ce qu'il paraît, jour d'assemblée solennelle et d'audience judiciaire pour la curie de Limoges 1 . Ce jour-là, les magistrats municipaux et le corps des décurions siégeaient au tribunal ou délibéraient en conseil, et les habitants de la campagne, propriétaires ou colons, venaient en grand nombre à la ville pour leurs procès ou leurs affaires. Ce fut le jour que Marcus choisit pour ses premières opérations; elles consistaient à donner publiquement lecture des ordres du roi , à obtenir, de gré ou de force , le concours de l'autorité municipale; enfin, à commencer l'enquête sur l'état des biens situés dans la circonscription alors très-vaste du territoire de la cité, sur la contenance exacte de ces biens, leurs cultures diverses et les mutations de propriété opérées depuis le dernier recensement 2 .
1 Lcmovicinus quoque populus... congregatus in calendis martiis. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, cap. xxix, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 254.)— Adriani Valesii Rer. francic, lib. x, t. II, p. 402.) — Les réunions ordinaires du sénat de Rome avaient lieu chaque mois au Calendes et aux ides. ( Voyez Adam, Antiquités romaines, 1 1,
2 Plusieurs faits mentionnés par Grégoire de Tours prouvent que les questions relatives à l'assiette de l'impôt se traitaient, dans chaque ville, entre les commissaires royaux et la municipalité, sans intervention du comte. Voyez ce que Grégoire dit dejtfarowig , évêque de Poitiers , et de lui-même, lib. ix, cap. xxx.
Dès le matin du 4" mars, la ville de Limoges fut en mo. rumeur; une foule de citoyens de toutes les classes encombraient les abords du lieu «où la curie devait s'assembler. Ses magistrats , les décurions, le défenseur, l'évéque et le haut clergé de la ville, prirent place sur les sièges et les bancs du sénat. Le référendaire Marcus entra dans l'assemblée avec une escorte d'honneur et suivi de gens qui portaient ses livres de cadastre et ses rôles d'imposition. H présenta sa commission scellée d'une empreinte de l'anneau royal, et déclara le taux et la nature des taxes décrétées par le roi. Dans les temps romains, l'homme qui aurait élevé la voix pour faire des objections et des remontrances, eût été le défenseur, la loi de son institution lui en donnait le privilège f ; mais , depuis le règne des Barbares , ce chef laïque du pouvoir municipal s'effaçait devant l'évéque, seul capable de prendre en main la tutelle des intérêts de la cité. L'évéque de Limoges, Ferreolus, ne manqua point à ce devoir. Établissant une sorte de prescription contre les droits du fisc , il dit que la ville avait été recensée au temps du roi Chlother, et que ce recensement faisait loi; qu'après la mort de Chlother, les citoyens ayant prêté serment au roi Hilperik, ce roi avait promis et juré lui-même de ne leur imposer ni loi ni coutume nouvelles, de ne faire aucune ordonnance qui tendit à les dépouiller, mais de les maintenir dans l'état où ils avaient vécu sous la domination de son père a . Ces paroles,
1 lu defensoribus untversarum provinciarum erit administrationia hœc forma... Scilicet ut iu primis parentis vicem plebi exhibeas, descriptionibus rusticos urbanosque non patiaris adfligi, officialium insolenlis et judicum procacilati... occurras... nec patiaris quicquam ultra delegationem soUlam, ab bis exigi. (Cod. Juat., lib. i t tit. lv, 1. 4.)
3 Respondimus nos dicentes : Descriptam urbem Turonicam Chlolhacharii régis tempore manifestum est... Post mortem vero Chlothacharii régis Chariberio régi populua hic sacramentum dédit. Simililer etiam et
580» expression calme du mécontentement public et des velléités de résistance qui alors couvaient dans la ville, furent suivies de murmures approbattfs partis des bancs de la curie, et peut-être, suivant la mode romaine, y eut-il, de différents côtés , des acclamations proférées en chœur, telles que celles-ci : « Gela est vrai ! Cela est juste ! C'est o l'avis de tous ! oui , de tous f ! »
Plein de l'orgueil du pouvoir et impatient des retards que cette opposition pouvait lui causer, Marcus répliqua d'un ton vif et hautain; il dit qu'il était venu pour agir, non pour disputer, somma la ville d'obéir au décret du roi, et joignit aux sommations les menaces 2 . Sa voix fut aussitôt couverte par une clameur générale, et, le tumulte de l'assemblée se communiquant au dehors, la foule près* sée aux portes ne se contint plus, et pénétra dans la curie. Alors la résistance modérée fit place aux fureurs populaires, et la salle retentit des cris : Point de recensement t A la mort l'exacteur ! A la mort le spoliateur ! Marcus à la
"ille cum juramento promisit, ut leges consueludinesque novas populo non infligeret, sed in illo quo quondam sub patris dominalione statu vixerant, in ipso hic eos deinceps retineret ; neque ullam novam ordinationem se inflicturum super eos, quod perlineret ad apolium, spopondit. (Greg. Turon. Ilist. Franc, lib. ix, cap. xxx; ibid., p. 860.) — La promesse qu'en 564 le roi Haribert fit aux villes de son partage dut être faite alors par les autres fils de Chlother dans leurs royaumes respectifs. Ce qui concerne la ville de Tours peut donc s'induire pour Limoges , sauf cette différence que Tours prétendait, par privilège, à une exemption absolue d'impôts.
1 Vere , vcre. — Modo vere, modo digne. — jEquum est, justum est. — Omnes censemus. — Omnes, omnes. — Voyez Lamprid., apud script, histor. Auguslœ, p. 53, et, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1. 1, p. 415, une note sur les acclamations du peuple et du sénat. Des réunions civiles cet usage passa dans les églises, où 11 fut pratiqué aux élections d'évêques et aux sermons.
2 Dum cunctas Aquitanlœ urbes quœ ad regnum Chilperici respicere videbantur ad hœc solvenda verbis vel minis invitaret a Lemovicinis. • (Aimoini monachi Floriac, de Gest. Franc, lib. m, cap. xxxi, apud script, rer. gnllic. et francic, t. III , p. 84.)
mort 1 1 Accompagnant ces vociférations de gestes signifi- sso catifs , ie peuple se portait vers la place où le commissaire royal était assis auprès de Pévêque. Dans cet instant critique, l'évoque Ferreolus remplit pour la seconde fois le noble rôle de protection attaché à son titre ; il dit à Marcus de se lever, et , le prenant par la main , contenant de la voix et du geste le flot des révoltés qui s'arrêtèrent surpris et respectueux, il gagna l'une de6 issues de la salle , et conduisit le référendaire à la plus prochaine basilique *. Parvenu à cet asile où sa vie était en sûreté, Marcus avisa aux moyens de sortir promptement de Limoges ; il y réussit, aidé encore par l'évéque, et peut-être à la faveur d'un déguisement.
Cependant le tumulte continuait dans la salle de la curie; les magistrats et les sénateurs, laïques et clercs, restaient confondus pêle-mêle avec le peuple, les uns mornes, ne sachant que résoudre, les autres se livrant à toute l'effervescence des passions politiques. Parmi ces derniers figuraient, à ce qu'il semble, des prêtres et des chefs d'abbaye. Indécis un moment et comme étonné d'avoir laissé sortir sain et sauf l'homme dont il voulait se venger, le peuple tourna sa colère contre les livres de cadastre que Marcus avait abandonnés dans sa fuite. Les plus furieux s'en saisirent pour les lacérer, mais un autre avis prévalut, celui de transporter ces registres sur la place publique, et de les y brûler avec un appareil qui signalerait la victoire des citoyens de Limoges et leur résolution de ne point souffrir la levée des nouveaux tributs. On courut fouiller
1 Lemovicinus quoque populus cùtn se cerneret lali fasce gravari, Marconi referendarium .. interficere voluit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, cap. xxix ; ibid, t. Il, p. 951.)
1 Et fccisset utiquft niai eum.episcopus Ferreolus ab imminent! discrimine liberasset. ( lbid. )
s* la maison qu'avait occupée le référendaire, et Ton prit tout ce qui s'y trouva de rôles et de volumes destinés à différentes villes. Un bûcher fut dressé aux cris de joie de la multitude enivrée de sa rébellion. Parmi elle, des citoyens de haut rang s'agitaient comme elle, et applaudissaient, en voyant la flamme détruire les livres apportés par l'officier du roi 1 . Bientôt il n'en resta plus que des cendres; mais ces livres étaient des copies dont les originaux reposaient en sûreté dans les coffres du trésor royal ; l'espèce de délivrance que la cité de Limoges se flattait d'avoir conquise ne pouvait pas être de longue durée. Elle dura peu en effet, et ses suites furent déplorables.
De la première ville où il crut pouvoir s'arrêter, Mareus expédia un message au roi Hilperik pour l'informer des graves événements qui venaient d'avoir lieu à Limoges. La sédition , avec menaces de mort contre un officier du prince et destruction de registres publics, était l'un des crimes pour lesquels, sous J'empire romain, l'empereur, quel que fût son caractère, n'avait ni pardon ni clémence. Aux traditions impériales se joignirent, dans ce cas, pour déterminer la conduite du roi de Neustrie, l'esprit de colère et de vengeance personnelle de la souveraineté barbare et l'instinct d'avarice excité par une telle occasion de gagner largement des confiscations et des amendes. Ces divers mobiles concoururent , selon toute apparence , à la décision énergique prise aussitôt par le roi. Il fit partir de son palais, en mission extraordinaire, des officiers chargés
1 Arreptis quoque libris description u m incendio niullitudo conjuncla concremavit. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, cap. xxix, apud script, rer. gallic. et francic, t. U, p. 254.) — Et omnes poleptici incendiis sunt concremati. (Greg. Turon. Hist. Franc, epilomata, ibid., p. 409.) -El tomi univers! quos secum fcrcbat igné cremali sunt. ( Aimoini monachi Floriac, de Gest. Franc, lib. m, cap. xxxi; ibid., t III « p. 81.)
de se rendre à Limoges, d'entrer dans la ville, soit de gré, 5*0. soit de force, et de sévir contre les habitants par des exécutions à mort, par un appareil de supplices capable d'inspirer la terreur, et par un surcroît d'impositions 1 . L'ordre fut exécuté de point en point; les commissaires royaux arrivèrent à Limoges, et le peuple, qui s'était soulevé témérairement , n'osa ou ne put rien pour se défendre. Après enquête sommaire sur les circonstances de la révolte, une sorte de proscription enveloppa les sénateurs de Limoges , et , avec eux, tout ce qu'il y avait de citoyens considérables. Des abbés et des prêtres , accusés d'avoir animé le peuple à l'incendie des livres de recensement , furent soumis, en place publique, à différents genres de tortures 2 . Tous les biens des suppliciés et des proscrits échurent au fisc , et la ville fut frappée d'un tribut exceptionnel beaucoup plus dur que les impôts qu'elle avait refusé de payer 3 .
Pendant que les citoyens de Limoges étaient si cruellement châtiés de leur rébellion d'un jour, le référendaire Marcus poursuivait sa tournée administrative ; il la termina sans rencontrer d'obstacles. Six ou huit mois après son départ , il revint au palais de Braine, apportant avec lui l'argent perçu comme premier terme du nouvel impôt, et les rôles de recensement et de répartition arrêtés pour toutes les villes du royaume. Ceux des villes dont le revenu appartenait à la reine Fredegonde lui furent remis
1 Undè rnultùm molestus rex dirigens de latere suo personas, immensis damnis populum adflixit, suppliciisque conterruit, morte multavit.(Grcg. Turon. Hist. Franc, lib. y, cap. xxix, apad script, rer. gai lie. et francie., t. Il, p. 451.)
1 Ferunt etiam tune ah bâtes atque presbyteros ad stipites extensos digérais subjacuisse tormentis, calumniantibus regalibus misais, quod in seditione populi ad incendendos libros satellites adfui?sent. (Ibid.)
3 Acerbiora quoque deinceps infligentes tribuln. ( Ibid.)
5M. pour être gardés par elle dans les coffres où elle Renfermait son or, ses bijoux , ses étoffes précieuses et les titres de ses domaines ' ; le reste fut réintégré, on prit place pour la première fois , dans le trésor royal de Neustrie. De cette vaste opération financière, Marcus tira d'immenses profits plus ou moins illicites; ses richesses furent un objet de haine et de malédiction pour ses frères d'origine, les Gallo- Romains , désolés et ruinés par les nouveaux tributs *. Soit que ces charges fussent, par elles-mêmes, d'une lourdeur insupportable, soit que le poids en fût aggravé, pour la masse des contribuables , par un mauvais classement des terres et par l'inégalité de la répartition, beaucoup de familles aimèrent mieux abandonner leurs héritages et s'expatrier que de les subir. Durant le cours de l'année 580, une foule d'émigrés quittèrent le territoire de Neustrie pour aller s'établir dans les villes qui obéissaient à Hildebert II ou à Gonthramn 8 .
Cette année , où les mesures administratives du roi Hilperik tombèrent comme un fléau sur la Neustrie, fut marquée , dans toute la Gaule , par des fléaux naturels. Au printemps , le Rhône et la Saône , la Loire et ses affluents, grossis par des pluies continuelles, débordèrent et firent de grands ravages. Toute la plaine d'Auvergne fut inondée; à Lyon, beaucoup de maisons furent détruites par
1 Regina.... jussit libros exhiber! , qui de eivitatibus suis per Marcura vénérant. (Greg. Turon. Hist. Franc, Jib. y, cap. xxxv.apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 253.) — Elingressa in regestum (Fredegundis) reseravil arcam monilibus ornamentisque pretiosis refertam ; de quacum diutissime res di versas extrahens flliœ adstanti porrigeret. (Ibid., lib.u, cap. xxxiv, p. 352.)
2 Marcus quoque referendarius post cogregatos de iniquis descriplionibus thesauros... (Ibid., lib. vi, cap. xxviu, p. 25t.)
3 Qua de causa multi relinquentes civitates illaa, vel possessiones proprias, alia régna pelierunt : satius ducentes alibi peregrinari , quam tali periculo subjacere. ( Ibid., lib. v, cap. xxix, p. 254.)
les eaux , et une partie des murs de la ville s'écroula '. s». Dans l'été, un orage de grêle dévasta le territoire de Bourges; la ville d'Orléans fut à demi consumée par un incendie. Un tremblement de terre assez violent pour ébranler les remparts des villes se fit sentir à Bordeaux ht dans le pays voisin; la secousse, prolongée vers l'Espagne, détacha des Pyrénées d'énormes quartiers de roche qui écrasèrent les troupeaux et les hommes 2 . Enfin , au mois d'août, une épidémie de petite-vérole de la nature la plus meurtrière se déclara sur quelques points de la Gaule centrale, et, gagnant de proche en proche, parcourut presque tout le pays.
L'idée de poison occulte , qui , dans de semblables désastres, ne manque jamais de s'offrir aux imaginations populaires, fut admise presque généralement, et les potions d'herbes antivénéneuses jouèrent le principal rôle parmi les remèdes qu'on essaya 3 . La mortalité, qui était effrayante, frappait surtout les enfants et les personnes jeunes. La douleur des pères et des mères dominait dans ces scènes lugubres, comme le trait le plus déchirant; elle
1 Pari modo Riiodanus cum Àrari cunjunctus , ripas excedens, grave damnum populis intulit, muros Lugdunensis civitalis aliqua ex parte subvertit. (Greg. Turon. Hist Franc, lib. y, cap. xxxiv, apud script, rer. gallic. et franc, t II, p. 259.)
2 Ipso anno graviter urbs Burdegalensis a terra motu concussa est mœniaque civitatis in discrimine eversionis extiterunt. Qui trcmor ad vicinas ci vitales porrectus est et usque ad Hispaniam adtigit , sed non tam valide. Tamen de Pyrenœis montibus immensi lapides BUnt commoti... (Ibid.)
3 Dysentericus morbus pêne Gallias totas praoccupavit.. . a multis autem adserebatur venenum occultum esse. Rusticiores verô corales hoc puBulas nominabant; quod non est incredibile, quia missae in scapulis sive cru ri bus ventôse, procedentibus erumpentibusque vesicis, decursa sanie multi libcrabantur ; sed et herbœ quœ venenis medcnlur, potui sumptœ plerisque presidia conlulerunt. (Ibid., lib. ▼, cap. xxxv, p. 353). — Voyez dans Grégoire de Tours rénumération des symptômes, qui sont évidemment ceux de la petite-vérole maligne.
wo. arrache au narrateur contemporain un cri de sympathie dont l'expression a quelque chose de tendre et de gracieux : a Nous perdions , dit-il, nos doux et chers petits enfants « que nous avions réchauffés dans notre sein , portés dans «nos bras, nourris, avec un soin attentif, d'aliments « donnés de notre propre main; mais nous essuyâmes nos « larmes et nous dîmes avec le saint homme Job : « Le « Seigneur me les a donnés, le Seigneur me les a ôtés, que a le nom du Seigneur soit béni '.»
Lorsque l'épidémie, après avoir désolé Paris et son territoire, se porta vers Soisson6, enveloppant avec cette ville la résidence royale de Braine, l'un des premiers qu'elle atteignit fut le roi Hilperik. Il ressentit les graves symptômes du mal à son début , mais il eut , dans cette épreuve , le bénéfice de J'âge , et il se releva prompte— ment a . A peine il entrait en convalescence, que le plus jeune de ses fils, Dagobert, qui n'était pas encore baptisé, tomba malade. Par un sentiment de prévoyance religieuse, et dans l'espoir d'attirer sur lui la protection divine , ses parents se hâtèrent de le présenter au baptême 3 ; l'enfant parut se trouver un peu mieux , mais bientôt son frère , Ghlodobert , âgé de quinze ans , fut pris comme lui de la
fit quidem primum hœc infirmitas a mense Auguslo iniliata parvulos adolescentes adripuit Jetoque subegit. Perdidimus dulces et caros nobis infantulos , quos aut grcmiis fovimus, aut ulnis bajulavimus aut propria manu niinistratis cibis ipsos studio sagaciore nutrivimus ; sed abstenus Jacrymis eu m beuto Job diximus... (Greg. Turon. Hisl. Franc, lib. v, cap. xxxv, apud script, rer. gallic et francic, t. Il, p. 253.)— Job, ch. i, T. 94.
2 Igitur in his diebus Ch il péri eus rex graviter œgrotavit. (Grog. Turon. Hist. Franc, lib. v, cap. xxxv, apud script, rer gallic. et francic, t. Il, p. 253.)
3 Quo convalescente , filius ejus junior, needum ex aqua et spirilu Bancto renatus , œgrotarc cœpit. Quem in extremis videntes, baptismos abluerunt. (Ibid.)
maladie régnante 4 . A la vue de ses deux (ils en péril de sso. mort, Fredegonde fut saisie des cruelles angoisses de cœur que la nature fait souffrir aux mères, et, sous le poids de l'anxiété maternelle, quelque chose d'étrange se passa dans cette àme si brutalement égoïste. Elle eut des éclairs de conscience et des sentiments d'humanité; il lui vint des pensées de remords , de pitié pour les souffrances d'autrui , de crainte des jugements de Dieu. Le mal qu'elle avait fait ou conseillé jusque-là , surtout les sombres événements de cette année, le sang versé à Limoges, les misères de tout genre qu'avait produites par tout le royaume l'établissement des nouveaux tributs, se représentaient à elle, troublaient son imagination , et lui causaient un repentir mêlé d'effroi 2 .
Agitée par ses craintes maternelles et par ce soudain retour sur elle-même , Fredegonde se trouvait un jour avec le roi dans la pièce du palais où leurs deux fils étaient couchés, en proie à l'accablement de la fièvre. Il y avait du feu dans l'âtre à cause des premiers froids de septembre et pour la préparation des breuvages qu'on administrait aux jeunes malades. Hilperik, silencieux, donnait peu de signes d'émotion; la reine, au contraire, soupirant, promenant ses regards autour d'elle , et les fixant tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre de ses enfants, montrait, par son attitude et ses gestes, la vivacité et le trouble des pensées qui l'obsédaient. Dans un pareil état de l'âme, il arrivait
1 Quo parumper melius agente, frater ejus senior, noraine Chlodobertus, ab hoc morbo corriptur. (Greg. Turon. Hlst. Franc, lib. y, cap. xxxv, apud script, rer. gallic. et francic, t. Il, p. 253.)
2 Ipsumque in discrimine mortis Fredegundis mater cernens, serô pœnilens... (Ibid.) — Tandem Fredegundis cujus toties dolor lacera torquebatpraecordia,quoties semimortua natorum contemplabalurcorpora, pristinse feritalis oblita, humani induit compassionem animi. (Aimoini mouacJii Floriac, de test. Franc, lib. m, cap. xxi, ibid., t. III, p. 82.)
il. 4*
5*0. souvent aux femmes germaines de prendre la parole en vers improvisés ou dans un langage plus poétique et plus modulé que le simple discours. Soit qu'une passion véhémente les dominât, soit qu'elles voulussent, par un épanchement de cœur, diminuer le poids de quelque souffrance morale, elles recouraient d'instinct à cette manière plus solennelle d'exprimer leurs émotions et leurs sentiments de tout genre, la douleur, la joie, l'amour, la haine, l'indignation, le mépris 1 . Ce moment d'inspiration vint pour Fredegonde ; elle se tourna vers le roi , et attachant sur lui un regard qui commandait l'attention , elle prononça les paroles suivantes a :
« Il y a longtemps que nous faisons le mal et que la « bonté de Dieu nous supporte ; souvent elle nous a châ- « tiés par des fièvres et d'autres maux, et nous ne nous « sommes pas amendés. *
« Voilà que nous perdons nos fils; voilà que les larmes a des pauvres, les plaintes des veuves, les soupirs des ora phelins les tuent , et nous n'avons plus l'espérance d'ace masser pour quelqu'un 3 .
« Nous thésaurisons sans savoir pour qui nous accumu- « Ions tant de choses ; voilà que nos trésors restent vides
1 On en trouve une foule d'exemples dans les sagas, qui sont le monument le plus complet des anciennes mœurs germaniques. Les personnages de ces récits, hommes ou femmes, improvisent fréquemment ; l'improvisation des femmes est annoncée par ces formules : Tha kvad hun visu Uiessa, Hun svarar og kvad visu, Enn hun kvad visu (alors elle dit ces vers; elle répondit et dit ces vers; elle lui dit en vers, etc.). — Voy. Saga af Ragnari Lodbrok, cap. iv, x, xvi; Skioldunga saga, cap. xxxi ; Volsunga saga, cap. xxix, et tout le recueil intitulé Nordiska Kaempa dater.
3 Ail ad regem. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, cap. xxxy, apud script, rer. gai lie. et francic, t. II , p. 853.)
3 « Ecce jam perdimus ûlios; ecce jam eos lacrymae pauperum, lamenta viduarum , suspiria orpbanorum interimunt ; nec spes remanet cui aliquid congregemus. » (Ibid.)
« de possesseur, pleins de rapines et de malédictions f . sso.
« Est-ce que nos celliers ne regorgeaient pas de vin? « Est-ce que nos greniers n'étaient pas combles de fro- ' « ment? Est-ce que nos coffres n'étaient pas remplis d'or, « d'argent, de pierres précieuses, de colliers et d'autres « ornements impériaux ? Ce que nous avions de plus beau, a voilà que nous le perdons 2 . »
Ici les larmes qui , dès le début de cette lamentation , avaient commencé à couler des yeux de la reine, et qui, à chaque pause, étaient devenues plus abondantes, étouffèrent sa voix. Elle se tut et resta la tête penchée, sanglotant et se frappant la poitrine 3 ; puis elle se redressa , comme inspirée par une résolution soudaine, et dit au roi: a Eh bien ! si tu m'en crois , viens et jetons au feu tous « ces rôles d'impôts iniques ; contentons-nous, pour notre a fisc, de ce qui a suffi à ton père, le roi Chlother 4 . » Aussitôt elle donna Tordre d'aller chercher dans ses coffres les registres de recensement que Marcus avait apportés des villes qui lui appartenaient. Lorsqu'elle les eut
1 « Thesaurizamus nescientes cui congregamus ea. Ecce thesauri rémanent a possessore vacui, rapinis ac malediclionibus pleni. » (Greg. Turon., lit), ▼ , cap. xxxv, apud script, rer. gallic. et francic. , t. II , p. 253.)
3 « Numquid non exundabant promptuarïa vino ? Numquid non horrea replebantur frumento? Numquid non erant thesauri referli auro, argento, lapidibus pretiosis, monilibus, yel reliquis imperialibua ornamentis? Ecce quod pulchrius habebamus, perdimus. » (Ibid.) — Il est difficile de croire que ce discours si plein d'accent et de mouvement, soit une amplification de l'historien; Grégoire de Tours n'a pas le défaut de déclamer sous le nom de ses personnages ; il leur fait dire les paroles qu'il avait lui-même entendues ou que l'opinion des contemporains leur attribuait. Or, si le discours de Fredegonde fut, comme il y a lieu de le penser, reproduit par les ouï-dire, on ne peut en expliquer le caractère que par l'induction qui précède.
3 Hœc effata regina , pugnis verberans pectus... ( Ibid.)
4 « Nunc, si placet, veni et incendamus omnes descriptiones iniquas, sufllciatque flaeo nostro, quod suffecit patrt regique Chlothachario. » (Ibid.)
580. sous sa main, elle les prit l'un après l'autre et les jeta dans le large foyer, au milieu des tisons brûlants. Ses yeux s'animaient en voyant la flamme envelopper et consumer ces rôles obtenus à grand' peine ; mais le roi Hilperik , étonné bien plus que joyeux de cette action inattendue, regardait sans proférer un seul mot d'acquiescement. « Est-ce que tu hésites? lui dit la reine d'un ton impé- « rieux; fais ce que tu me vois faire, afin que, si nous « perdons nos fils, nous échappions du moins aux peines «étemelles 1 .»
Obéissant à l'impulsion qui lui était donnée, Hilperik se rendit à la salle du palais où les actes publics étaient réunis et conservés; il en fit extraire tous les rôles dressés pour la perception des nouvelles taxes, et commanda qu'ils fussent jetés au feu. Ensuite il envoya dans les diverses provinces de son royaume des hommes chargés d'annoncer que le décret de l'année précédente sur l'impôt territorial était annulé par le roi , et de défendre aux comtes et à tous les officiers fiscaux de l'exécuter à l'avenir 2 .
Cependant la maladie mortelle suivait son cours ; le plus jeune des deux enfants succomba le premier. Ses parents voulurent qu'il fût enseveli dans la basilique de Saint- Denis, et ils firent transporter son corps du palais de Braine à Paris, sans l'accompagner eux-mêmes 3 . Tous leurs soins
1 Jussit libros exhiber! , qui de civitatibus suis per Mareum vénérant; projectisque in ignem, itcrum ad regem conversa : « Quid ta, inquit, moraris?Fac quod vides a me fleri. » (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, cap. xxxv, apud script, rer. gai lie. et francic, t. II, p. 253.)
3 Tune rex compunctus corde , Iradidil omnes libros descriptionum igni, conflagralisque Mis, misit qui futuraa prohibèrent desoriptiones. (Ibid.)
3 Post hsec infantulus junior dum nimio labore tabescit , extingitur ; quem cum maximo mœrore deducentes a villa Brennaco Parisius ad ba«
se portaient dès lors sur Chlodobert, dont l'état ne don- m nait plus qu'une faible espérance. Renonçant pour lui h tout secours humain , ils le placèrent sur un brancard , et le conduisirent à pied jusque dans Soissons, à la basilique de Saint-Médard. Là, suivant une des pratiques superstitieuses du siècle, ils l'exposèrent, couché dans son lit près de la tombe du saint , et firent un vœu solennel pour le rétablissement de sa santé. Mais le malade, épuisé par la fatigue d'un trajet de plusieurs lieues, entra en agonie le jour même, et il expira vers minuit 4 . Cette mort émut vivement toute la population de la ville ; à l'impression de sympathie que cause d'ordinaire la fin prématurée des personnes royales, se joignait, pour les habitants de Soissons , un retour personnel sur eux-mêmes. Presque tous avaient à pleurer quelque perte récente. Us se portèrent en foule aux funérailles du jeune prince , et le suivirent processionnellement jusqu'au lieu de sa sépulture, la basilique des martyrs saint Crépin et saint Crépinien. Les hommes versaient des larmes , et les femmes , vêtues de noir, donnaient les mêmes signes de douleur qu'aux obsèques d'un père ou d'un époux ; il leur semblait, en accompagnant ce convoi, mener le deuil de toutes les familles 2 . En témoignage de ses regrets paternels, Hilperik fit de grands dons aux églises et aux pauvres. Il ne retourna pas à Braine , dont le séjour lui était devenu odieux , et où
silicam sancti Dionysii sepelire mandaverunt. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, cap. xxxv, upud script, rer. gallicic. el francic, t. II, p. 253.)
* Chlodobertum verô componentes in feretro, Suessiones ad hasilicam sancti Medardi duxeriuit, projicicntesque eum ad sanctum scpulcrum, voverunt vota pro eo ; sed média nocte, aiihelus jam et tenuis, spiritum exhalavit. ( Ibid.) — Médard , évêque de Noyon , mort en 560 , avait été enterré à Soissons, par ordre du roi Chlother.
2 Magnus quoque hic planclus omni populo fuit; nam viri lugenles, mulieresque lugubribus vestimentis induise, ut solet in conjugum exsequiis fleri , ita hoc funus sunt prosecuts. ( lbid.)
il. 14.
24fi SEPTIÈME RÉCIT.
580. l'épidémie continuait ses ravages ; parti de Boissons avec Fredegonde, il alla s'établir avec elle dans Tune des maisons royales qui bordaient la vaste forêt de Cuise , à peu de distance de Compiègne. On était alors au mois d'octobre, à l'époque de la chasse d'automne, espèce de solennité nationale au plaisir de laquelle tout homme de race franke se livrait avec une passion capable de lui faire oublier les plus grands chagrins 1 . Le mouvement, le bruit , l'attrait d'un exercice violent et quelquefois périlleux, calmaient la tristesse du roi et le rendaient par intervalles à son humeur habituelle ; mais, pour la douleur de Fredegonde, il n'y avait ni distraction ni trêve. Ses souffrances comme mère s'aggravaient du changement que la mort de ses deux fils allait amener dans sa situation comme reine, et des craintes qu'elle en concevait pour l'avenir. Il oe restait plus qu'un seul héritier du royaume de Neustrie, et c'était Ghlodowig , le fils d'une autre femme , de l'épouse qu'elle avait supplantée autrefois, l'homme qu'un complot récent venait de lui signaler comme l'objet des espérances et des intrigues de ses ennemis a . La perspective du veuvage, malheur qu'elle devait craindre chaque jour , la frappait d'épouvante; elle se voyait , dans ses appréhensions , dégradée de son rang, privée d'honneurs, de pouvoir, de richesses, soumise, par représailles, ou à des traitements cruels ou à des humiliations pires que la mort. Ce nouveau tourment d'âme ne la conduisit pas au même genre de pensées que le premier. Un moment élevée au-
lgitur post morlem flliorum Chilperici , rex mense octobri in Cotia silva pleDUS luctu cum conjuge residebat. (Greg. Turon. Hist. Franc, Hb. v, cap. il, apud script, rer. gallic. et franc ic, t. II, p. 256.) — Adriani Valesii Rer. francic, lib. i, t. II , p. 408.
3 Le complot de Leudasle et du prêtre ttikulf. Voyez plus haut, cinquième Récit, p. 406, 407, 408 et 459.— Chlodowig était alors âgé d'environ vingt-cinq ans.
dessus d'elle-même par ce que l'instinct maternel porte mo. en soi d'inspirations nobles et tendres, elle était retombée dans sa propre nature, l'égoîsme sans frein, l'astuce et la cruauté. Elle se mit à chercher les moyens de tendre à Ghlodowig un piège où il perdît la vie , et ce fut sur le fléau qui venait de lui enlever son fils qu'elle compta, dans cette machination, pour faire périr son ennemi. Le jeune prince, absent de Braine, avait échappé à l'épidémie ; elle résolut de suggérer à son père, à l'aide d'un faux prétexte, l'idée de l'envoyer dans ce lieu où la contagion se montrait de plus en plus meurtrière. La raison qu'elle imagina pour persuader son mari fut sans doute l'intérêt de savoir par le témoignage d'une personne sûre, d'un membre de la famille, ce qui se passait dans cette maison royale subitement abandonnée de ses maîtres et exposée ainsi aux larcius et aux dilapidations de tout genre. Ne soupçonnant rien des motifs secrets de cet avis, Hilperik le trouva bon à suivre; il donna, par un message, à Ghlodowig, l'ordre de se rendre à Braine, et le jeune homme obéit avec cette soumission filiale qui était dans les mœurs germaniques \ Soit pour inspecter par lui-même ses récoltes de l'année, soit pour varier ses distractions, le roi passa bientôt de la forêt de Guise au domaine de Ghelles , sur la Marne. Là, il se prit à songer à son fils qui était à Braine, exposé, pour lui complaire , à un danger presque certain , et il le rappela près de lui 2 . Ghlodowig revint sain et sauf de sa périlleuse mission ; plein de lui-même et de la bonne for-
1 Tune Chlodevechum fllium suum Brennacum, faoiente regina, trantmisil , ut scilicet et ipseab hoc interitu deperiret. Graviter ibi his diebus morbus ille qui fratrea interfecerat sawiebat. ( Greg. Turon. Uist. Franc, lib. v, cap. xl, apud script» rer. gai lie. et francic, t. II, p. 256.)
2 Ipae enim rex Calam parisiacœ civitatis villam advenif. Post pauoos vero dies Cbiodovechum ad se venire praecipit. (Ibid.) — Chellesest dans le département de Seiue-elrMarne , à six lieues Est de Paris.
MO. tune qu'il avait de survivre à ses jeunes frères , il irrita comme à plaisir les regrets et la haine de Fredegonde. Il étalait devant elle des airs de fierté méprisante , et il tenait à tout venant des propos tels que ceux-ci * : « Voilà « mes frères morts , le royaume reste à moi seul ; toute la «Gaule me sera soumise, le sort m'a réservé. l'empire a universel. — Voilà que mes ennemis sont sous ma main, « je les traiterai comme il me plaira 2 . » Souvent il lui arrivait de joindre des invectives contre la reine à ces forfanteries puériles où sa vanité se gonflait de l'orgueil inspiré aux Neustriens par leurs conquêtes récentes , et par l'espoir qu'ils fondaient sur elles de rétablir à leur profit l'unité de la domination franke 3 .
Fredegonde était informée des moindres discours de son beau-fils, et, dans l'état de préoccupation extrême où elle se trouvait, ces vaines paroles lui causaient des mouvements de frayeur. D'abord on lui fit des rapports exacts , ensuite le faux se mêla au vrai ; enfin , il y eut de pures fables inventées par émulation de zèle 4 . Un jour, quelqu'un vint lui dire : <c Si tu restes privée de fils, c'est par
1 Igiturcùm in supradicta villa apud patrem habitaret, cœpit immature jactare... (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, cap. il, apud script, rcr. gai lie. et francïc, t. II, p. 286.)
3 « Ecce mortuis fratrihus meis, ad me restitit omne regnum ; mihi univers» Galliee subjicientur, imperiumque universuin mihi fata largita sunt. Ecce inimicis in manu posilis inferam quxeumque placueril. (Ibid.)
3 Sed et de noverca sua Fredegunde regina non condecibiliadetreciabat. ( Ibid.) — L'agrandissement de la Neustrie se poursuivait, depuis l'année 577, par l'occupation successive de toules les villes d'Aquitaine, appartenant soit à l'Austrasie, soit au royaume de Gonlchramn ; cette invasion fut complète en l'année 582. Voyez troisième et sixième Récits , p. la et 492.
4 Quœ illa audiens, pavore nimio terrebatur. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib y, cap. xl , apud script, rer. gai lie. et francic, t. II , p. 256.) — Non defuere tamen qui delatoria contra eum usi arte , non solum quœ ipse injuriose loqucbatur de regina yerum etaliqua ad ipsam referrent mendacia. ( Aimoini monachi Floriac. de Gest. Franc., ibid., 1 111, p. 87 J
« l'effet des trames de Chlodowig. Il a commerce avec la m». « fille d'une de tes servantes , et il s'est servi de la mère « pour faire mourir tes enfants par des maléfices. Je t'en « avertis, n'attends pas mieux pour toi maintenant que tu a as perdu ce qui te donnait l'espérance de régner * . » Cette dénonciation mensongère, frappant la reine comme d'un coup électrique, réveilla en elle toute son énergie et la fit passer de l'abattement à la fureur. Elle fit saisir dans sa maison, garrotter et amener devant elle les deux femmes qui lui étaient désignées. Par son ordre , la concubine de Chlodowig fut battue de verges et on lui coupa les cheveux , signe d'infamie que les coutumes germaniques infligeaient, avant toute punition, à la femme adultère et à la fille débauchée ; puis , on exposa cette malheureuse dans la cour du palais, le corps serré entre les deux moitiés d'un pieu fendu qu'on avait dressé devant le logement du jeune prince pour lui faire honte et peine à la fois*. Pendant que la fille subissait ce genre de supplice , la mère fut mise à la question , et , à force de tortures , on tira d'elle un faux aveu des sortilèges qu'on lui imputait 3 .
Munie de cette preuve qui semblait péremptoire , Fredegonde alla trouver le roi, lui dit ce qu'elle venait d'apprendre , et demanda vengeance contre Chlodowig. Son
1 Post diea yero aliquot adveniens quidam ait reginae : Ut orbata flliia sedcas, dolus hic Chlodovechi est operatus. Nam ipse concuplscens uni us ancillarum tunrum flliam, maleficiis tuos per matrem ejus Altos inteifecit; ideoque moneo nesperes de te melius, cum tibi spes per quam regnare débiteras sit ablata. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. v, cap. il, ibid., t. II, p. 256.)
3 Tune regina timoré perlerrita et furore succensa, nova orbilate compuncta, adprehensa puella in quam ocuios injecerat Chlodevechus, et graviter verberata incidi comam capitia ejus jussit ; ac scissœ sudi impositam deûgi ante metatum Chlodovechi prœcepit. ( Ibid.)
3 Matrc quoque puellae religata et lormentis diù cruciala elicuit ah ea professiooem quœ hos sermoncs veros esse flrmaret ( Ibid,)
5w. récit, adroitement mêlé d'insinuations capables de donner à Hilperik des craintes pour sa propre vie , fit sur lui une telle impression, que, sans rien examiner, sans interroger de nouveau personne, sans même entendre son fils , il résolut de le livrer à la justice de sa marâtre '. Devenu pusillanime à force de crédulité, supposant à Chlodowig, outre le crime dont on le chargeait, des pensées d'usurpation et de parricide, il n'osa le faire arrêter dans le palais , au milieu de ses jeunes compagnon», et ce fut par une sorte de guet-apens qu'il voulut s'assurer de sa personne. Ce jour-là, une partie de chasse eut lieu dans la forêt voisine de Celles; le roi s'y rendit accompagné seulement de quelques leudes dévoués parmi lesquels figuraient le duc Bob ou Baudeghisel, et le duc Desiderius, l'habile et heureux chef de l'armée d'invasion qui poursuivait alors en Aquitaine la conquête des villes de Hildebert et de Gonthramn 2 . Venu à la cour de Neustrie dans l'intervalle de deux campagnes, on eût dit qu'il s'y trouvait à point nommé pour aider de sa main la colère insensée du père contre le fils , et remplir ce rôle de ministre de la fatalité que les nobles gallo-romains jouèrent plus d'une fois dans les catastrophes domestiques de la dynastie mérovingienne 3 , A l'une des stations de la forêt , Hilperik s'arrêta et fit
1 Régi exinde hœc et alia hujuscemOdi insinuans , vindictam de Chlodovecho poposeit. (Greg. Turon. Hist. Franc, Mb. v, cap. iL,apud seript. rer. gallic. et francic, t. II, p. 356.)
2 Tune rex in venationem direct us.... ( Ibid. ) — Bobo dux films Mummoleni.... Bodegisilus, filius Mummoleni suessionici. (Ibid., iib. ti, cap. xlvi, p. 390, et lib. x, cap. n, p. 364.) — Les syllabes Bob, Bab, Bod, Bad, Bat, se substituaieut Souvent, comme petit nom familier, aux noms germaniques formés du composant Bald ou Baud, et d'un autre mol quelconque. — Voyez plus haut troisième et sixième Récits.
5 Voyez l'histoire d'Arcadius, sénateur arverne. (Grégoire de. Tours, liv. m, ch, îx, xii et xvui.)
partir un message ordonnant à Chlodowig de se rendre m auprès de lui, seul , pour un entretien secret '. Le jeune homme crut peut-être que ce rendez-vous mystérieux était arrangé par son père afin de lui donner le moyen de s'expliquer devant lui , de parler librement et de prouver son innocence ; du moins il obéit sans retard , n'ayant aucun soupçon de ce qui allait suivre. Arrivé à la forêt, il se trouva bientôt en présence de son père et des ducs Bob et Desiderius , qui se tenaient tous deux près de lui. On ne sait de quel air le roi accueillit son fils, s'il éclata en reproches et en malédictions ou s'il n'y eut de sa part qu'un morne silence avec un signe de commandement. A ce signe, ou à Tordre qui leur fut donné, Desiderius et Bob s'approchèrent du jeune prince, et, le saisissant, chacun de son côté, par un bras , ils le tinrent avec force pendant qu'on )ui enlevait son épée 2 . Quand il fut désarmé , on le dépouilla de ses riches habits, et on le couvrit de vêtements grossiers ; accoutré ainsi et chargé de liens comme un vil malfaiteur, il fut conduit devant la reine et remis à sa discrétion 3 .
Quoique Fredegonde eût d'avance bien arrêté ce qu'elle voulait faire quand elle se verrait maîtresse de la vie du dernier de ses beaux-fils , elle ne précipita rien; et , suivant l'esprit de calcul et de prévoyance qui ne l'abandonnait jamais, elle retint Chlodowig prisonnier dans le palais de Chelles pour l'interroger elle-même, et tirer de ses paroles, soit des preuves contre lui , soit des renseignements sur
1 Eum prœcepit arcessiri secretius. ( Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, cap. xl, apud script, rer. gallic. etfrancic, t. Il, p. 356.)
2 Quo adveniente, exjussu régis adprehensus in manicis a Desiderio atque Bobone ducibus... (Ibid.)
3 Nudatur armis etvestibiw, ac vili indumento contectus, reghufe vinctus adducitar. ( lbid.)
5*0. ses liaisons d'intérêt et d'amitié '. Durant trois jours, cette procédure domestique mit en présence Pan de l'autre , dans une lutte inégale, deux êtres de nature bien différente, la femme aussi adroite qu'impitoyable , pleine d'art pour dissimuler et de force pour vouloir , et le jeune homme imprudent , étourdi , franc de cœur et léger de propos. L'interrogatoire du prisonnier roula sur trois points qui lui furent présentés sous toutes les formes : Qu'avait-il à dire sur les circonstances du crime dont il était chargé? De quelles personnes avait-il reçu des suggestions ou des conseils? Avec quelles personnes se trouvait-il particulièrement lié d'affection 2 .
De quelques détours qu'on usât pour le surprendre, Chlodowig fut inébranlable dans ses dénégations sur tous les faits allégués; mais, ne résistant pas au plaisir de se faire gloire de la puissance et du dévouement de ses amis , il en nomma un grand nombre 3 . Cette information suffit à la reine, qui mit fin à son enquête pour passer à l'exécution de ce qu'elle avait résolu. Au matin du quatrième jour, Chlodowig, toujours lié ou enchaîné, fut conduit deChelles à Noisy, domaine royal situé à peu de distance sur l'autre rive de la Marne 4 . Ceux qui le transférèrent ainsi, comme pour un changement de prison, avaient des ordres secrets ; peu d'heures après son arrivée, il fut frappé à mort d'un couteau qu'on laissa dans la plaie, et enterré dans une fosse
1 At illa in custodia eum retineri prœcepit, elicere ab eo cupiens
(Greg. Turon. Hist. Franc, lib. y, cap. xx, apud script rer. gallic. et francic, t. II , p. 256.)
2 Si hœc ita ul audierat se haberent, vel cujus consilio usub fuerit , aut cujus hœc inslinctu fccisset, vel cum qui bus maxime amicitias conligasset. ( Ibid.)
3 At ille'reliqua denegans , amicitias multorum dctexit. ( Ibid.)' Denique posttriduum , regina vinctum jussit eum Iran sire Ma trôna m
fluvium et in villa cui Nuceto nomen est custodiri. (Ibid.)— Noisy-le- Grand, à quatre lieues Nord-Est de Paris.
creusé le long du mur d'une chapelle dépendait du palais sso. de Noisy 1 .
Le meurtre consommé , des gens instruits par Fredegonde se rendirent auprès du roi et lui annoncèrent que Chlodowig , poussé au désespoir par la grandeur de son crime et l'impossibilité du pardon, s'était tué de sa propre main; comme preuve du suicide, ils ajoutèrent que l'arme qui avait causé la mort était encore dans la blessure 2 . Hilperik, imperturbable dans sa crédulité, ne conçut aucun doute, ne fit ni enquête ni examen; regardant son fils comme un coupable qui s'était puni lui-même , il ne le pleura point et ne donna pas même des ordres pour sa sépulture 3 . Cette omission fut mise à profit par la reine, dont l'inimitié ne pouvait s'assouvir; elle s'empressa de commander qu'on déterrât le corps de sa victime et qu'on le jetât dans la Marne, pour qu'il fût à jamais impossible de l'ensevelir honorablement 4 . Mais ce calcul de barbarie demeura sans effet ; au lieu de se perdre au fond de la rivière ou d'être emportés au loin par le courant , les restes de Chlodowig furent poussés dans un filet tendu par un pêcheur du voisinage. Quand cet homme vint lever ses filets, il retira de l'eau un cadavre, et reconnut le jeune prince à sa longue chevelure qu'on n'avait point songé à lui enlever. Touché de respect et de compassion, il transporta le corps sur la rive et l'inhuma dans une fosse qu'il couvrit de gazon afin de la reconnaître, gardant pour lui seul le
1 In qua cuslodia cultio prrcussus interiit : ipsoquc in loco srpultus est. (Gi'fg. Turon. Hist. Franc, lib. y, cap. xl, apud script, rer. gai lie. et francic, t. II, p. 256.) — Ibid., lib. vm, cap. x, p. 316.
2 Interea advenerunl nuntii ad regera qui dicerent, quo^d ipse seictu proprio perfodisset : et adiiuc ipsum eullrum de quo se perculit in loco stare vulneris adfirmabanl. ( Ibid., lib. v, cap. xl, p. 256.)
3 Quibus verbis rex Chilpericus iulusus, nec flevit, quem ipse se, ut ila dicam, morti tradiderat, iusUgante regina ( Ibid., p. 957.)
4 Ibid., lib. vm, cap. x , t. II, p. 316.