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254 SEPTIEME BÉCJT.
830. secret d'un acte de piété qui pouvait causer sa perte * . Fredegoiîde n'avait plus à craindre qu'un fils {le Hilperik né d'une autre femme qu'elle, héritât du royaume; sa sécurité à cet égard était complète , mais ses fureurs n'étaient pas à bout. La mère de Chlodowig, l'épouse qu'elle avait fait répudier, Audowere, vivait encore dans un monastère de la ville du Mans; cette femme avait à lui demander compte de sa propre infortune et de la mort de deux fils, le premier traqué par elle comme une bête fauve et contraint au suicide 2 , le second assassiné. Soitquç Fredegonde crût possible qu'au fond de son cloître Audowere nourrît des projets et trouvât des moyens de vengeance, soit que sa haine contre elle n'eût d'autre cause que le mal qu'elle-même lui avait fait , cette haine était au comble; un nouveau crime suivit de près le meurtre de Chlodowig.
Des serviteurs de la reine, chargés de ses ordres, partirent pour le Mans , et , arrivés là , ils se firent ouvrir les portes du monastère où, depuis plus de quinze ans, Audowere était retirée et où avait grandi auprès d'elle sa fille Hildeswinde, qui portait le surnom de Basine 3 . Toutes les deux étaient comprises, chacune pour sa part, dans l'horrible commission donnée par Fredegonde; la mère fut mise à mort, et la fille, chose incroyable si un contemporain ne l'attestait, la propre fille du roi Hilperik fut violée, et, lui vivant, subit un tel outrage 4 . Les domaines qu' Au-
1 Greg. Turon. Hist. Franc, lib. yiii, cap. x, apud script, rer. gallic. et francic, t. H, p. 316.
2 Merowig ; voyez troisième Récit, p. 49 et suiv.
3 Voyez premier Récit, t. I. — Basine signifiait la bonne; le radical de ce nom , bas ou bat, suivant les dialectes, se retrouve en allemand et en anglais modernes dans les comparatifs besser et bel ter, et dans le superlatif best.
* Mater autem ejus crudeli morte necata , soror illius... delusa a puerjs reginœ... (Greg. Turon., loco supra cit., lib. y, cap. xl, \. II, p. 357.)
dowere av^it reçus autrefois comme consolation tfu dj- 58 ° yorce, ses autres biens et tous ceux de Chlodo wig et de sa sœur deviprent la propriété de Fredegonde 1 . Quant ^ la malheureuse jeune tille qui survivait déshonorée, sqqs famille, quoiqu'elle eût un père, et que son père fût roi, elle alla s'enfermer dans le monastère de Poitiers , et se remettre aux soins maternels de la fondatrice de pejte maison, la douce et noble Qadegonde ».
La femme à qui les souffrances (le la torture avaient arraché des déclarations contre elle-même et contre Chlordowig fut condamnée par jugement à è\re brûlée yiye.En allant au supplice, elle rétracta ses aveux, criant à h^qte voix que tout ce qu'elle avait dit était mensonge ; mais celui que ces paroles auraient dû foire tressaillir, Hilperi^, ne fut point tiré de son étrange engourdissement, et les protestations de la condamnée expirèrent inutiles au milieu des flammes du bûcher 3 . Il n'y eut point d'autres supplices au palais de Chelles; les serviteurs et les amis de Chlodowig, instruits par l'exemple de ce qui était arrivé trpis ans auparavant aux compagnons de son frère, avaient pris la fuite à propos, se dispersant de différents côtés, et faisant diligence pour sortir du royaume 4 .
Des ordres expédiés aux comtes des frontières leur enjoignirent de barrer le passage aux fugitifs; mais un seul, le trésorier de Chlodowig, fut arrêté au moment où iiarri-
1 Opesque eorum omnes reginœ delatœ sunt. (Greg. Turon. Hist. Franc, lib. Y, cap. xl, apud script, rer. gallic et francic, t. II, p. 257.)
2 In monasterium... transmitUtur in quo nunc veste mutata consistit. (Ibid.) — Voyez plus haut le cinquième Récit.
3 Mulier quœ super Chlodoveihum locuta fuerat , dijudicatur incendio concremari. Quœ cùm duceretur, reclamare cœpit misera , se mendacia protulisse : sed nihil proûcientibus vernis, ligata ad stipitem, vivens exurilur flammis. (Greg. Turon., loco supra cit.)
4 Serviente quoque Ulius per dhrersa dispersi sunt. ( Ibid.) — Voyez, troisième Récit , p. 52 , la mort des compagnons de HerQWig.
580. vait sur le territoire de Bourges, pays du royaume de Gonthramn. Gomme on le ramenait par la ville de Tours, l'évéque Grégoire, le narrateur de ces tristes scènes, le vit passer les mains liées, et apprit de ses gardiens qu'ils le menaient à la reine et à quel sort il était destiné 1 . Grégoire,
ému de compassion pour ce malheureux , chargea ceux qui le conduisaient d'une lettre où il demandait sa vie.
A cette prière d'un homme qu'elle révérait en dépit d'elle- j même, Fredegonde fut saisie d'un salutaire étonnement, et, comme si une voix mystérieuse lui eût dit : « C'est a assez », elle s'arrêta. Sa fièvre de cruauté finit: elle eut la clémence du lion , le dédain du meurtre inutile, et non- j seulement elle fit grâce au prisonnier des tortures et du supplice, mais encore elle le laissa libre de s'en aller où il voudrait 2 .
Cinq ans après, Hilperik était mort assassiné, laissant pour héritier de son royaume un fils âgé de quatre mois; et Fredegonde, incapable de faire tête au soulèvement de ses ennemis, avait mis cet enfant et elle-même sous la protection du roi Gonthramn, venu auprès d'elle à Paris. Dans ce voyage, qui devait lui donner la haute main sur les affaires de la Neustrie, Gonthramn était agité de sentiments très-divers : la joie de pouvoir prendre sa revanche des torts que lui avait faits Hilperik, et la tristesse qu'en bon frère il ressentait de sa mort; la défiance que lui causait l'amitié si trompeuse de Fredegonde , et l'intérêt qu'il avait à lui rendre service pour s'assurer la
1 Thesaurarius Chlodovechi a Cuppane stabuli comité de Bilurico rétractas, vinctus regins transmissus est dtversis cruciatibus exponendus. (Grog. Turon. Hist. Franc, lib. y, cap. il, apud script, rer. gallic. et francic, t. II . p. 157.)
2 Sed eum regina et suppliciis et vinculia j usait absolvi ; liberumque , nobis obtinentibus, ablre permUit. ( Ibld.)
tutelle de son fils et la régence du royaume 1 . D'un côté, sao. l'ambition le retenait à Paris} de l'autre, une vague terreur le pressait d'abréger le plus possible un séjour qu'il croyait périlleux ; il jouait le rôle de patron et de défenseur de Fredegonde, et il se gardait contre elle*. Ses préoccupations lui ramenaient vivement à l'esprit la fin violente de son frère et de ses neveux, Merowig et Chlodowig; ces derniers surtout, morts à la fleur de l'âge et dont il n'avait reçu aucun mal , étaient le sujet de ses rêveries mêlées de craintes pour lui-même et de regrets pour les siens. ïl en parlait sans cesse et se plaignait de ne pouvoir au moins leur donner une sépulture honorable, ignorant qu'il était du lieu où leurs corps avaient été jetés 3 . De telles pensées le conduisirent à chercher des informations à cet égard, et bientôt le bruit de sa pieuse enquête fut répandu autour de Paris. Sur ce bruit, un homme de la campagne vint au logis du roi , demandant à lui parler, et, admis en sa présence, il dit : « Si cela ne doit pas tourner contre moi dans a la suite, j'indiquerai en quel lieu est le cadavre de Chlo- « dowig *. »
Joyeux de ce qu'il venait d'entendre, le roi Gonthramn jura au paysan qu'il ne lui serait fait aucun mal, et que
1 Comperlo autem Guntchramnus rex de fratris excessu amarissime flevit; moderato quoque planctu, eommoto exercilu Parisius dirigit. (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. tu, cap. y, apud script, rer. gai lie. et francic, t. II , p. 895.)
3 Nam Fredegundem patrocinio sao fovebat, ipsamque saepiua ad convivium evocans, promiltens se eifleri maximum defensorem. (lbid., cap. vu.) — Sed quia non erat ftdus ab hominibus in ter quos venerat armis se muni vit, nec nunquam ad ecclesiam aut reliqua loca quô ire delectabat, sine grandi pergebat custodia. (Ibid., cap. vm , p. 996.)
3 Denique cura interitum M erovechi atqde Chlodovechi sœpius lamenlaretur, nesciretque ubi eos postquam interfecerant, projecissent... (Greg. Turon. loc. supra cit., lib. tiii, cap. x, t. II, p. 316.)
4 Venitad regem homo qui diceret : « Si mihi contrarium in posterum non habelur, indicabo in quo loco Chlodovechi cadaver ait positum. • (lbid.)
sM. bien au contraire, s'il donnait des preuves de ce qu'il annonçait, on le récompenserait par des présents *. Alors cet homme reprit : « roi , ce que je dis est la vérité, les faits c eux-mêmes le prouveront. Lorsque Chlodowig eut été c tué, et enterré sous l'auvent d'un oratoire, la reine, craic gnant qu'un jour il ne fût découvert et enseveli avec c honneur, le fit jeter dans le lit de la Marne. Je le trouvai c dans les filets que j'avais préparés, selon le besoin de * mon métier qui est de prendre du poisson. J'ignorais qui «ce pouvait être, mais à la longueur des cheveux, je «reconnus que c'était Chlodowig. Je le pris sur mes « épaules et le portai au rivage où je l'enterrai et lui fis un c tombeau de gazon. Ses restes sont en sûreté, fais main- « tenant ce que tu voudras s . »
Gonthramn, feignant d'aller à la chasse, se fit conduire par le pécheur au lieu où cet homme avait élevé un monticule de gazon 3 . La terre ayant été creusée, on trouva le cadavre de Chlodowig couché sur le dos et presque iritact; une partie de la chevelure, celle qui posait en dessous, s'était séparée de la tête , mais le reste, avec ses longues tresses pendantes, y demeurait encore attaché*. À cet indice qui ne laissait point de doute, le roi Gonthramn
1 Jnravit rex nibil ei molestûm fleri , sed potin* maneribos amptiari. ( Greg. Turon. H Ut Franc, lit», tiii , cap. i, apud script, rer. gallie. et francie^ L U, p. 316.)
3 Tune ille : « Veritatem, inqutt, me loqui, o rex, ipsa rallo quae acte est comprobabit. Nain quando Chlodofecbtu interfectos est acsubstillicidio oratorii eujusdam tepaltus , mettions regina ne alîquando inyentofl enm honore sepelireturjussit eum in aivemn Matronœ fluminis projici. Tune intra lapsum quod opère meo ad capiendortim pisdum nécessitaient praparaferam, reperi. Sed cùm ignorarem qnisnam esset, a essarte prolixâ cognofi Chlodo? ecbnm esse... » ( lbid.)
3 Quod corn rex compérisset, eonflngens se ad ▼enaUonem proeedere... ( lbid.)
4 Deteetoque lumulo , reperit èorpascttlam intégrant et Inlftsum ; uria Umtum pars eapillorum quae subter fuerat, jam defluxerat;aH* Yëro cum ipeis crinium flagellis intacla durabat. (lbid., p. 317.)
reconnut le fils de son frère, l'un de ceux dont il avait tant wo. souhaité de pouvoir retrouver les restes. Il ordonna pour le jeune prince des funérailles magnifiques, et, menant lui-même le deuil , il fit transporter son corps à la basilique de Saint- Vincent, aujourd'hui Saint-Germain-des-Prés 1 . Quelques semaines après, le corps de Merowig , découvert dans le pays de Térouanne, fut apporté à Paris, et enterré dans la même église, où reposait aussi le roi Hilperik 1 .
Cette église fut le tombeau commun des princes mérovingiens, de ceux-là surtout qui, enlevés par une mort violente, ne purent choisir eux-mêmes leur sépulture. Son pavé subsiste, et, dans l'enceinte de l'édifice rebâti plusieurs fois, il garde encore la poussière des fils du conquérant de la Gaule. Si ces récits valent quelque chose, ils augmenteront le respect de notre âge pour l'antique abbaye royale, maintenant simple paroisse de Paris, et peut-être joindront-ils une émotion de plus aux pensées qu'inspire ce lieu de prière consacré il y a treize cents ans.
1 Convocato igitur episcopo civitatis, cum elero et populo et cereorum innumerabilium ornatu, ad ba&ilicam sancti Vincentii delulit tumulandum. (Greg. Turon.Hist. Franc, lib. viu,cap. x, apud script, rer. gallic. et francic, t. II, p. 316.)
3 Post hœc miait] Pappolum Carnoten&œ urbis cpi&copum, qui Merovecbi ? cadaver requirens, juxta Chlodovechi tumulum sepelivit. (ibid.)