LA MORT DR PICHEGRU
on a passé un bâton long de quarante-cinq, centimètres et de cinq de pourtour et dont on s'est servi comme d'un tourniquet. La main qui s'en est servie a tourné jusqu'à strangulation complète.
Est-ce celle de Pichegru?
Cette question, les chirurgiens n'hésitent pas à la résoudre affirmativement, et bien qu'il semble extraordinaire que les bras d'un homme, affaibli par l'effort même qu'il fait pour se détruire, aient pu imprimer et maintenir à un morceau de bois une impulsion assez prolongée pour donner la mort, ils déclarent que Charles Pichegru « s'est étranglé lui-même ». Il n'est pas fait mention de l'heure à laquelle on peut faire remonter le suicide. Il est dit seulement que les extrémités sont froides, les muscles des mains et les doigts fortement contractés.
Le lendemain, le corps fut transporté au Palais de justice, à fin d'autopsie. L'opération, qui eut lieu dans la salle du tirage au sort des jurés, ne fit rien découvrir d'anormal et n'ébranla pas la conviction exprimée par les chirurgiens dans le procès verbal dont rien, du reste, n'autorise à suspecter la sincérité. L'autopsie terminée, on
exposa ces restes déchirés dans la salle où le tribunal criminel tenait ses audiences.
Là, le commissaire du gouvernement, André Gérard, prit la parole, afin de prouver « que la vérité avait été recherchée par tous les moyens ». Faisant allusion au complot auquel Pichegru était accusé d'avoir participé, il continua : « L'instruction deviendra bientôt publique, et l'état où elle se trouvait, au moment où Charles Pichegru s'est donné la mort, ajoutera une grande preuve morale aux preuves légales qui constatent cet événement. Alors, la malignité, l'intrigue, l'esprit de parti, la haine et la malveillance feront de vains efforts pour corrompre l'opinion. Les contemporains diront et la postérité répétera qu'un Français qui s'était profondément rendu coupable envers sa patrie, n'a pas vu de milieu entre la mort volontaire et l'échafaud : il s'est suicidé. »
L'orateur, en tenant ce langage, semble avoir prévu que la version du suicide rencontrerait beaucoup d'incrédules, et avoir voulu répondre par avance aux propos calomnieux que les ennemis du Premier Consul allaient tenir. A peine la nouvelle de la mort mystérieuse de Pichegru commençait-elle à se répandre que, déjà, circulaient