LA MORT DE PICHEGRU
ce moment, il cherchait à décourager et à désarmer le parti qui menaçait son pouvoir et sa vie.
A ces raisons qui ne permettent pas de laisser sur sa mémoire, même à l'état de doute, une imputation calomnieuse et visiblement intéressée, il y a lieu d'ajouter celles que nous avons résumées plus haut et qui font comprendre pourquoi Pichegru a préféré une mort libératrice à une existence humiliée, déshonorée et désormais sans but. Il avait touché de trop près la gloire pour se consoler d'avoir perdu le droit d'en jouir et il n'a pas voulu survivre à son honneur.
Quelques années plus tard, le gouvernement des Bourbons restauré, se rappelant que Pichegru s'était compromis pour eux, voulut le réhabiliter; invoquant les services, d'ailleurs bien obscurs, qu'il avait rendus à la cause royale; il lui éleva même une statue. Mais la postérité, bien qu'elle ait admis, en faveur du suicidé du Temple, les circonstances atténuantes, n'a pas ratifié cette tentative de réhabilitation.
La Révolution de 1789 ayant pour but avoué de détruire l'ancien régime, il était impossible que ses coups n'atteignissent pas le clergé, qui en était, grâce à son organisation, la plus forte citadelle. 11 était d'autant plus aisé de les lui porter que les vices de cette organisation devenaient, de jour en jour, plus éclatants et ne prêtaient que trop le il a ne ;i de justes critiques, à de légitimes revendications. Des historiens, entraînés par l'esprit de haine plus encore que par le souci de la vérité, ont prétendu (|ue les imeurs du clergé, celles de l'épiseopat surtout, appelaient un prompt remède et justifiaient amplement les mesures persécu-
trices dont l'Eglise de France eut alors à souiïrir. Cette affirmation ne résiste pas à un examen impartial de la réalité.
Quoi qu'en disent ceux qui ne veulent voir le clergé de cette époque qu'à travers quelques abbés de cour, ses mœurs, alors comme aujourd'hui, étaient pures. Sur cent trente évêques que compte la France à la veille de la Révolution, on en trouve à peine une dizaine qui soient indignes d'excercer le sacerdoce. Aux débordements d'un Rohan ou d'un Talleyrand, on peut opposer les vertus de la presque totalité de leurs collègues. Quant aux curés et aux vicaires, ils étaient presque tous, à cette époque, comme maintenant, des hommes de devoir.
La vérité, c'est qu'à partir du xvme siècle et contrairement à ce qui s'était toujours pratiqué, l'épiscopat ne se recrute plus que dans la noblesse et que les gentilshommes appelés au gouvernement des âmes, déploient, pour la plupart, sous la mitre, les habitudes de domination et de grande existence, qu'ils tiennent de leurs aïeux et qui ne sont pas conformes à ce que prêche l'Evangile touchant la pauvreté à laquelle doivent se vouer les ministres du Seigneur.
Si l'on ajoute à ce recrutement défectueux de l'épiscopat, si bienfait pour lui donner l'apparence et les avantages d'un corps puissant et privilégié, le grand rôle qu'avait tenu l'Eglise dans l'histoire des siècles précédents, alors que ses membres occupaient les plus hauts postes de l'Etat, siégeaient dans les ministères, dans les ambassades, dans les parlements, dans les Académies, et que, suivant le mot de l'abbé Sicard, l'éminent historien de L'ancien clergé de France, on pouvait se demander « où l'Eglise n'était pas », on comprend sanspeine que l'épiscopat soit devenu, la Révolution commencée, le point de mire des réformateurs.
Toutefois, là où ils se trompèrent, c'est lorsqu'ils crurent qu'ils seraient aidés dans leur œuvre destructive par ce qu'on appelait le bas clergé. Assurément, le bas clergé souhaitait des réformes; il souhaitait plus d'équité dans la distribution des bénéfices; il se croyait digne d'accéder, lui aussi, aux fonctions épiscopales, d'où, peu à peu, l'usage l'avait banni. Mais, ces réformes, il voulait les voir se réaliser d'accord avec les évêques, et non contre les évêques. A leur exemple, il s'était résigné à la confiscation des biens ecclésiastiques, suivie aussitôt, d'ailleurs, de la fixation
d'un traitement, et si la Révolution s'en fût tenue là, il se serait accommodé du régime nouveau qu'elle lui imposait. Mais, lorsque, non contente de s'emparer de ses biens, elle émit la prétention de lui imposer aussi une Constitution et, sous prétexte de le libérer, entendit régler les rapports de l'Eglise avec le pape et ceux des membres de l'Eglise entre eux, il se révolta.
Depuis 1516, les relations de la France avec Rome, au point de vue religieux, étaient réglées par le Concordat conclu entre le pape Léon X et le roi François Ier. Résolue à le déchirer, la Constituante eut le tort grave de ne pas commencer par faire part de ses intentions au Saint-Siège. C'était avouer que, dans la loi nouvelle, à côté de dispositions auxquelles il se fût résigné, elle voulait en introduire d'autres qu'il ne pouvait accepter, et qu'en conséquence elle préférait légiférer sans plus se préoccuper de lui que s'il n'existait pas. Cette intention, implicitement avouée, eut pour premier effet de donner à la Constitution civile du clergé le caractère d'une déclaration de guerre à l'Église et à la Papauté.
Ce fut bien pis encore quand furent connues les mesures qu'elle édictait. Table rase était faite de
l'antique organisation de l'Eglise. Archevêchés, eanonieats, prébendes, chapelles, chapitres, prieurés, abbayes, couvents étaient supprimés. Les circonscriptions épiscopales étaient remaniées, et, au lieu de cent trente évêchés, il n'en était maintenu qu'un seul par diocèse. Les traitements ecclésiastiques assurés au clergé en remplacement de ces biens, étaient notablement réduits et uniformisés.
Cette première partie de la Constitution civile répondait, au moins en partie, à des nécessités généralement reconnues; elle n'altérait en rien des lois essentielles de l'Eglise, ne lésait que des intérêts matériels et, en dépit des protestations qu'elle soulevait, elle n'était pas inacceptable. Malheureusement, on n'en pouvait dire autant des dispositions qui suivaient, relatives au mode de nomination des évêques et des curés. Au choix du roi, ratifié par le pape, en ce qui touchait les évêques, elles substituaient l'élection par les fidèles, ceux-ci élisant les curés et les curés élisant les évêques. Elles interdisaient aux évêques élus de demander au pape de ratifier leur élection; ils ne pouvaient recevoir l'institution canonique que du métropolitain ou, à défaut de lui, du pins
ancien de leurs collègues. On leur laissait, il est vrai, le droit de correspondre avec le Saint-Siège en certains cas. Mais ce droit était illusoire puisque, en leur permettant d'affirmer au pape leur entière union avec lui, on leur enlevait la liberté de lui obéir.
En même temps qu'on prétendait libérer de la sorte le clergé de l'autorité pontificale et créer ainsi une Eglise nationale, exclusive de toute influence étrangère, on le soumettait à la censure des autorités civiles dans un grand nombre d'actes de sa vie sacerdotale. Enfin, pour couronner ce chef-d'œuvre d'arbitraire, véritable encouragement au schisme et instrument destructeur de la vieille hiérarchie catholique, tout titulaire élu devait prêter un serment de fidélité à la nation, à la loi et au roi, dont la teneur était incompatible avec ce qu'exige du prêtre le devoir d'obéissance au pape.
Avant même que le projet eût été mis en délibération, il fut aisé de voir qu'il recontrerait, de la part de l'épiscopat et des prêtres, une indomptable et presque unanime résistance, surtout en ce qui touchait l'élection et le serment. Vainement, ses défenseurs objectaient que l'élection était le sys-
terne pratiqué dans la primitive Eglise; on leur répondait que les premiers chrétiens l'avaient alors librement choisi, et que l'État ne le leur avait pas imposé. L'Etat n'a pas le droit de légiférer sur ce qui touche à la discipine intérieure de l'Eglise, ajoutait-on, et, de ce chef, les catholiques ne doivent obéissance qu'au pape. Reconnaître les droits abusifs que s'attribuait le pouvoir civil, ce serait briser le lien qui unissait au successeur de saint Pierre le clergé de France, lequel avait toujours reconnu et entendait reconnaître en lui seul, le chef de l'Eglise universelle. Par conséquent, il était impossible d'obéir à cette Constitution schismatique.
Elle avait été votée le 12 juillet. Le pape, l'épiscopat, la presque totalité du clergé y répondirent par des protestations, dont l'ensemble, sous des formes diverses, ne représente pas moins de quatre-vingt-six volumes et qui revendiquaient pour le seul corps épiscopal en communion avec Le Souverain Pontife, le droit de gouverner l'Eglise dont la juridiction spirituelle n'appartenait qu'à lui.
Sur ces entrefaites, l'évoque de Quimper mourut. Par application de la loi nouvelle, un curé breton
l'abbé Expilly, membre de la Constituante, fut élu à sa place et accepta sa succession. Mais l'évêque de Rennes, Mgr de Cirac, auquel il avait demandé de lui conférer l'institution canonique, la lui refusa. Cet incident surexcita les passions aux prises, les colères des uns, la résistance des autres.
Le 26 novembre, à la tribune de l'Assemblée, Voidel, rapporteur de la Constitution, demande des mesures de rigueur contre le clergé rebelle. Un débat dramatique s'engage. MiraÏ3eau, l'abbé Maury, pour ne citer que les orateurs les plus véhéments, y prennent part. Finalement, sur la proposition du premier, il est décrété : 1° que les évoques, curés et vicaires seront tenus de jurer fidélité à la nation, à la loi et au roi; 2° qu'ils s'engagent à maintenir la Constitution de tout leur pouvoir : 3° que les réfractaires seront remplacés; 4° que ceux qui violeront leur serment après l'avoir prêté, seront poursuivis, privés de leur traitement et déchus de leurs droits civiques; 5° enfin, que les évoques et prêtres, membres de l'Assemblée, prêteront serment dans la huitaine, à partir du jour où le décret aura été promulgué.
Le 3 janvier 1791, sur la proposition de Barnave, l'Assemblée décide que ce délai de huit jours prendra fin le lendemain.
Ce que fut la séance du 4 janvier, où le clergé, placé entre le déshonneur et la misère, répondit par un refus à cette sommation, tous les historiens de la Révolution l'ont raconté, et il suffit de le rappeler ici brièvement. Le clergé comptait dans l'Assemblée un peu plus de trois cents prêtres dont quarante-cinq évoques. Plusieurs de ceux-ci, au nombre d'une quinzaine, avaient regagné leur diocèse. Sur les trente qui siégeaient le 4 janvier, il n'y en eut que quatre qui prêtèrent le serment : Loménie de Brienne, archevêque de Sens; Talleyrand, évêque d'Autun; Jarente, évêque d'Orléans, et La Font de Savines, évêque de Viviers. Et encore, y a-t-il lieu de constater qu'à l'exception de Talleyrand, ces assermentés, après avoir juré, se refusèrent ultérieurement à conférer l'institution canonique aux évêques élus. « J'ai juré, disait l'un d'eux, mais je ne sacre pas. » A ces quatre noms, il faut ajouter ceux du coadjuteur de l'archevêque de Sens, son neveu, portant le même nom que lui; de Gobol, évêque in parliOuo de Lydda, et de Du Bourg-Mirondot,
évoque in partions de Babylone. Sept sur quarante-cinq, telle fut la part de fépiscopat dans la soumission à la loi qui consacrait la rupture de l'Église de France avec le Saint-Siège.
En revanche, que de nobles et fières déclarations de la part des évêques fidèles : « Je ne donne aucun regret à ma place, aucun regret à ma fortune, déclare Bonnac, évêque d'Agen; j'en donnerais à la perte de votre estime. » Et il refuse le serment. Saint-Aulaire, évêque de Poitiers, tient un langage analogue : « Accablé d'années et d'infirmités, je ne veux pas déshonorer ma vieillesse. » L'évêque de Senez écrira quelques jours plus tard : « Ma tête est aux hommes, mon âme n'est qu'à Dieu. » Hachette des Portes, évêque de Glandèves, lui fait écho : « Malheur à moi, si, accablé de travaux et d'années, j'imprimais une tache à ma vieillesse! » La Tour du Pin, archevêque d'Auch, répond : « Les temps ont pu changer, mais non les principes. » On ne saurait tout citer, car cent vingt évêques opposent à la loi une égale résistance.
La grande majorité du bas clergé, dans l'Assemblée et hors de l'Assemblée, suit cet exemple, et c'est une vérité que proclame Mirabeau lorsqu'il
s'écrie, avec une amertume mêlée de dépit : « Nous avons pris leurs biens; mais, il ont gardé leur honneur. »
Il n'y a pas lieu de raconter ici les suites tragiques et si connues de cette néfaste Constitution civile, les persécutions exercées contre les prêtres qui n'avaient pas voulu prêter le serment : la spoliation dont ils furent l'objet, puis successivement la proscription, l'incarcération, la mort même, sans parler des peines que bientôt subirent à leur tour ceux-là qui l'avaient prêté, à commencer par Gobel, élu archevêque de Paris, sacré par ce farceur de Talleyrand, et que son apostasie ne put sauver de l'échafaud.
Un jour vint, en efTet, où entre les assermentés et les Insermentés, les réfractaires, comme on disait alors, la Terreur ne distingua plus. Les assermentés, qui étaient le petit nombre, eurent à souffrir comme les autres de la haine qu'inspirait le catholicisme aux maîtres du jour. Presque par-
tout, le culte fut supprimé, remplacé par celui de la Raison, et le prêtre, qu'il eût ou non prêté le serment, fut considéré comme l'ennemi du bien public, traité comme tel.
A ce sujet, il faut observer que l'on méconnaît le clergé constitutionnel lorsqu'on le représente comme un ramassis de mauvais prêtres. Bonaparte, lui-même, le calomniait lorsque, à la veille du Concordat, il l'appelait « un tas de brigands déshonorés ». 11 s'est infligé un démenti en exigeant du pape que plusieurs de ces assermentés fussent réintégrés dans les fonctions sacerdotales à la seule condition d'abjurer leurs erreurs passées et de se soumettre à l'autorité pontificale. Il fut alors dans la vérité et dans la justice, au moins pour un certain nombre d'entre eux, bien plus qu'au moment où il les accablait d'épithètes injurieuses. Beaucoup, en effet, n'étaient coupables que d'avoir eu peur de la misère, que d'avoir reculé devant le martyre ou encore, surtout dans les paroisses rurales, d'avoir cédé aux supplications des fidèles dont ils étaient aimés et qui les suppliaient de ne pas les abandonner.
Il faut remarquer aussi que, souvent, leur conduite fut le résultat de la difficulté des commu-
nications, de la lenteur que mettaient les nouvelles à franchir les distances. Dans les petites paroisses, éloignées des grands centres, et qui communiquaient difficilement avec l'évêque, on fut longtemps sans savoir si le pape autorisait ou non le serment. Souvent, il fut prêté par ignorance et celui qui le prêtait ne croyait pas mal faire. C'est si vrai que lorsque les ordres du pape furent enfin connus, les rétractations, bien qu'elles exposassent à plus de périls encore que le simple refus de serment, vinrent diminuer notablement le nombre des assermentés. Ceux-ci ne furent donc pas toujours de mauvais prêtres. On en vit, dans la situation si difficile où ils s'étaient mis, persévérer dans la pratique des devoirs sacerdotaux.
Quand on veut regarder à l'histoire du clergé de France pendant la Révolution, on est stupéfait des lacunes qu'on y rencontre. Dans les ouvrages d'ensemble, consacrés à tant d'événements mémorables et dont quelques-uns ont eu d'illustres auteurs, il n'est guère question que de ce que j'appellerai l'aristocratie du clergé. Ce que firent, en ces temps tragiques, les hauts dignitaires de l'Église, on nous l'a raconté. Grâce à
ces récits, nous pouvons les suivre de la tribune des États généraux, dans l'émigration, voir figurer les uns dans les solennités révolutionnaires et les autres monter à l'échafaud. L'histoire les a rencontrés sur son chemin; elle s'est emparée d'eux et leur a taillé une place conforme à celle qu'ils ont tenue dans les événements.
En revanche, elle a négligé les faits et gestes des obscurs et des humbles, curés, desservants, vicaires qui, n'ayant pas eu, comme leurs supérieurs, les moyens de s'enfuir, ont subi jusqu'à l'excès les vicissitudes d'un temps où tout ce qui avait porté le costume sacerdotal était devenu promptement suspect. Assermentés, réfractaires, conspirateurs, chouans, défroqués, on n'a, pour reconstituer leur lamentable odyssée, que des relations d'un caractère purement local ou des ouvrages ecclésiastiques que recommandent aux érudits la richesse et la sûreté de leur documentation, mais qui arrivent rarement au grand public.
Il en résulte que d'émouvantes péripéties échappent à celui-ci, qui les ignore et croit néanmoins tout savoir, alors qu'il en est réduit à se contenter de ce que des écrivains trop dédaigneux
des épisodes et des personnages de second plan, ont bien voulu lui en dire; et ainsi s'expliquent les idées trop souvent erronées qu'on se fait du pôle du clergé inférieur pendant la Révolution.
Ce rôle û été cependant considérable. Les lois pénales, dont l'application rigoureuse suivit de si près la Constitution civile, sont là pour l'attester, non moins que la part prise par des prêtres réfraotaires aux insurrections royalistes. Dans les contrées montagneuses de Test et du midi, comme sur les grèves de la Bretagne et dans les landes de la Vendée, ils furent l'âme de la rébellion. A ces révoltés de la première heure, qui avaient refusé le serment constitutionnel, on vit même se joindre un certain nombre de ceux qui l'avaient prêté, et qui trouvaient inique que la Terreur les eût récompensés de leur soumission en ne les distinguant bientôt plus des insoumis, et en les proscrivant s'ils refusaient de renoncer, de parole et de fait, à leur engagements sacerdotaux.
Beaucoup cependant reculèrent devant le martviv; ils rentrèrent dans la vie civile. Il en est qui se marièrent, quelques-uns avec des religieuses dont le sort avait été pareil au leur. Mais, il convient de le dire, ces malheureux, pour la plupart,
ne contractèrent mariage que sous la menace. Pour quelques unions volontaires comme celle du capucin Chabot, on en compte des centaines dont ceux qui s'y étaient résignés ne furent coupables que de faiblesse, et s'empressèrent de briser leurs liens conjugaux dès que l'occasion leur en fut offerte.
En 1801, au moment où le Concordat se négociait entre le Saint-Siège et le gouvernement consulaire, le cardinal Caprara, envoyé du pape à Paris, fut assailli de demandes en réhabilitation, formées par des prêtres mariés, et il fut si visible que les signataires, en général, n'avaient cédé qu'à la force, que leurs demandes, pour la plupart, furent accueillies et suivies d'absolution. On réintégra dans les fonctions sacerdotales tous ceux dont la femme était morte, ou ceux qui s'étaient rendus libres en recourant au divorce et en faisant annuler le mariage civil qui, seul, avait été célébré.
Presque tous ces délinquants que leur repentir ramenait dans le giron de l'Eglise avaient d'humbles origines. Fils d'artisans ou de cultivateurs, la Révolution les avait trouvés desservants ou vicaires dans des paroisses rurales, en possession presque toujours du dévouement et de l'affection
de leurs paroissiens, éloignés le plus souvent de tout centre d'influence, privés de conseils et constatant, dès que commencèrent les exactions et les rigueurs, que ceux de qui ils avaient le droit d'attendre des conseils et des exemples, prêtaient le serment constitutionnel ou s'enfuyaient. Dès lors, retenus à leur poste par l'impossibilité de le quitter, par la crainte de compromettre les intérêts religieux ou encore par les supplications de leurs ouailles, ils se firent « jureurs » eux aussi, cherchant des excuses dans le malheur des temps, dans la nécessité de ne pas abandonner leur troupeau, et, sans doute aussi, dans les hésitations que manifestèrent les autorités ecclésiastiques avant que le pape eût parlé, sur la question de savoir s'il était licite ou non de jurer.
La bonne foi de la plupart de ces assermentés était évidente. On en trouve la preuve dans ce fait que, lorsque les décisions pontificales furent connues, les plus scrupuleux se rétractèrent ou ne maintinrent leur serment qu'avec des restrictions. Mais d'autres s'y résignèrent uniquement parce qu'ils étaient sans ressources, et que, se rétracter, c'était se condamner à mourir de faim. M'est pas héros qui veut, et l'on ne saurait nier* qu'en ce
temps-là on ne vit guère d'héroïsme quand les convictions religieuses ne s'étayaient pas de convictions royalistes. Royalistes, ces curés vendéens qui mènent les chouans contre les bleus et célèbrent la messe avant le combat; royalistes, ces prêtres de la Lozère, du Gard et de l'Aveyron, qui se cachent le jour dans les grottes et, la nuit, vont porter le viatique aux mourants, un fusil en bandoulière, et royalistes aussi, ceux qui, pour défendre le trône et l'autel, pratiquaient, en louant Dieu, le métier de conspirateurs.
C'est donc calomnier le clergé constitutionnel que de le représenter comme un ramassis de mauvais prêtres. Ils l'étaient, si d'avoir désobéi aux instructions du Saint-Siège suffit pour mériter cette qualification. Mais ils ne le furent pas tous, tant s'en faut, si l'on entend par mauvais prêtres ceux qui affichaient de mauvaises mœurs. Dans les communes rurales éloignées de Paris, il arriva fréquemment que les fidèles ne purent se rendre compte de la différence qui existait entre les assermentés et les autres, tant leur desservant, quoique « jureur », demeurait tel qu'ils lavaient toujours connu, leur prêchant les mêmes doctrines et les mêmes devoirs qu'autrefois, leur donnant les
mêmes exemples de zèle religieux, de mansuétude et de charité.
Ce souci de ne pas déshonorer le sacerdoce est, chez presque tous ces assermentés, aussi éclatant que celui de ne pas priver les ouailles des enseignements de la religion et de venir en aide aux suspects, d'arracher des victimes au terrorisme triomphant. On le constate même chez ceux qui s'étaient mariés par crainte de la mort ou de la déportation. On les voit se reprocher leur faiblesse, s'en repentir et s'attacher à dissimuler, autant qu'ils le peuvent, le scandale de leur mariage, en attendant le jour où il leur sera donné de le réparer.
Ce jour-là, je l'ai dit, se leva en 1804, à la veille du Concordat. Alors, les repentirs cachés s'affirmèrent; les aveux se multiplièrent et les coupables sollicitèrent humblement leur pardon, se déclarant à L'avance prêts à se soumettre aux peines disciplinaires qui leur seraient infligées.
J'ai sous les yeux, provenant des archives de l'évêché de Versailles, un grand nombre de ces requêtes auxquelles, comme on l'a vu, le Saint- Siège, très heureusement inspiré, fit droit, — et il n'eut pas à le regretter, — toutes les fois que le pétitionnaire pouvait prouver, avec la sincérité de ses regrets, qu'il avait cédé non à l'attrait de la femme, mais à la violence et à la peur; ce qui fut le cas de presque tous les requérants.
L'un d'eux, l'abbé Pierre Hureau, curé de Saint- Cyr-la-Rivière, raconte «comment il succomba ». Sa confession met en scène un conventionnel bien oublié aujourd'hui, mais à qui ses violences donnèrent, sous la Terreur, une réputation sinistre et passagère, ce qui ne l'empêcha pas, d'ailleurs, d'être nommé, en 1803, directeur de l'enregistrement du département de la Loire. Il se nommait Jean-Pierre Couturier; il avait été lieutenant criminel et civil d'un bailliage en Lorraine. Successivement élu à la Législative et à la Convention et bientôt jacobin forcené, il demanda l'amnistie en faveur de Jourdan Coupe-Têtes et autres auteurs des massacres de la Glacière d'Avignon; il déclara ne pas blâmer la conduite de Carrier et proposa pour les prêtres une nouvelle
formule de serinent à laquelle ils devraient adhérer sous peine d'incarcération. En 1793, il fut envoyé en mission dans le département de Seine-et-Oise. Il y parut à la tête d'une bande armée, formée d'hommes sans aveu, ramassés dans les bas-fonds de Paris, et répandit de toutes parts la terreur, en s'attaquant de préférence aux prêtres.
« Il faisait venir à Etampes et autres lieux les jeunes ecclésiastiques, écrit l'abbé Hureau, et ceux encore mariables; il les mariait en place publique, devant l'arbre de la liberté, où il faisait monter un homme, et pour fin de la cérémonie, le perché leur lâchait ses eaux sur la tète en criant : — Voilà l'eau bénite ».
Si ces malheureux faisaient mine de résister, on les menaçait de mort. Gardé à vue chez lui, l'abbé Hureau dut donc choisir entre le mariage et le dernier supplice : « J'avoue que c'eût été une victime de plus : mais le courage m'a manqué. » Toutefois, pour se soustraire à une cérémonie « scandaleuse et déshonorante », il imagina, remplissant les fonctions d'officier public, de faire afficher les bans de son mariage avec sa bonne, fille âgée, infirme depuis vingt-cinq ans et dont il
prenait soin « comme de sa mère ». Ces bans affichés, il se crut quitte de plus. Mais Couturier exigea la célébration. Le curé transcrivit sur les registres de l'état civil son acte de mariage; il le fit signer par plusieurs témoins, lesquels colportèrent partout qu'il était marié, ce dont le représentant du peuple voulut bien se contenter. « Il fut convenu avec ma domestique qui m'avait déjà plusieurs fois sauvé la vie, de ne point regarder ceci comme un mariage et de le rompre si la Révolution laissait entrevoir une lueur plus favorable à la religion et à ses ministres, ce qui parut au milieu de Tan V. Pour lors, nous allâmes exposer le fait à l'état civil du 2e arrondissement de Paris, qui demanda l'acte et l'annula en prononçant le divorce. »
En des conditions presque semblables se présente le cas de l'abbé Dirmand, jadis capucin, et nommé, après la suppression des ordres monastiques, desservant à Neauphle-le-Château, diocèse de Versailles. Il remplit ces fonctions, conjointement avec un vicaire, jusqu'à la fin de 1793. Ils sont contraints de les cesser « par la rigueur des lois gouvernementales ». — « C'est dans ce coup fatal porté à la sainteté de notre religion, expoe
l'abbé Dirmand, que, forcé par des circonstances impérieuses et pour me mettre à l'abri des menaces violentes et des poursuites injustes des ennemis du bon ordre et de la religion, qui mettaient déjà ma tête à prix et me désignaient pour être une des victimes de la Révolution, ce fut, dis-je, dans ce moment malheureux que, malgré mon devoir, mon penchant et mon inclination, je m'associai à la personne d'âge et de confiance que j'avais auprès de moi. »
Veuve et sans enfant, elle avait soixante ans. C'est donc avec vraisemblance que l'époux affirme que le mariage n'a pas été consommé. Mais, l'eûtil été, que ce ne serait peut-être pas la plus grande faute de l'époux. Ce dont il paraît avoir surtout à cœur de se justifier, c'est de s'être permis, étant marié, de reprendre, dès qu'il l'a pu, l'exercice des fonctions sacerdotales. Il l'a fait pour que les fidèles ne fussent pas privés plus longtemps des enseignements de l'évangile et des pratiques religieuses. Voilà, semble-t-il, ce qui plaide pour lui et lui rouvre, comme à l'abbé Hureau, le sein de FÉglise.
Sont également réhabilités et réintégrés le curé Legris,qui a dû se marier sous menace de périr avec
une vieille cousine, Mme de Bionne; le curéLebas, le moine récollet Salmon, ces deux derniers, victimes des brutalités « de l'armée révolutionnaire » qui suivait Couturier; l'abbé Le Provost, que ses paroissiens menacés de le perdre « ont supplié d'épouser sa belle-sœur », veuve, qui s'était retirée chez lui; d'autre encore qui, pas plus que les précédents, n'ont consommé le mariage. Toutes les femmes étaient âgées; il y en avait d'octogénaires.
Le cas de l'abbé Desfonds, desservant de Proùais (Eure-et-Loir), est plus délicat. On l'a marié par la ruse et la violence avec sa bonne et sans doute après s'être assuré la complicité de celle-ci. Des explications assez confuses de l'abbé, il semble résulter qu'elle a été introduite nuitamment dans sa chambre, alors que, pour n'être pas contraint de l'épouser, il l'avait fait partir. Des gens armés de bâtons se sont rués sur lui. Depuis longtemps seul, sans appui, livré à luimême, il avait déjà prêté le serment constitutionnel, alors « que nos évêques n'étaient plus dans leurs diocèses, que nos grands vicaires n'osaient rien dire, que nos archidiacres ne nous visitaient plus ». Il explique ainsi sa première
faute, preuve de sa faiblesse, et la peur qui s'est emparée de lui et dont la seconde est la conséquence. Il s'est donc laissé marier, mais avec toutes sortes de restrictions.
Cependant, il y a eu deux grossesses successives, lune avant le mariage, l'autre après. On ne comprend pas bien s'il reconnaît en être l'auteur ou s'il le nie. Il a fini, du reste, par faire partir sa femme ; elle est morte depuis. Mort aussi l'un des enfants, celui qui était légitime. Il pourvoit de loin à l'entretien de l'autre. La sincérité de ses aveux et de son repentir, les périls qu'il a courus, le zèle avec lequel il a propagé l'enseignement religieux pendant les plus mauvais jours, constituent aux yeux du, grand pénitencier des circonstances atténuantes, et, finalement, on le réhabilite.
Toutes ces confessions sont douloureuses. Elles témoignent d'atroces souffrances matérielles. Il est de ces infortunés qui ont connu le froid et la faim, vécu comme des vagabonds, « se nourrissant, dit l'un d'eux, de fèves crues et de racines », et pu croire souvent que leur dernière heure était arrivée. Aussi, l'Église est-elle indulgente pour leur faute, soit qu'elle considère qu'ils l'ont assez
expiée, soit qu'elle comprenne la nécessité de ne pas décimer, par des exclusions trop nombreuses, le clergé paroissial dont le recrutement est encore mal assuré. Elle absout en ajoutant aux paroles de pardon un avis maternel : « Nous lui recommandons, écrit Mgr Charrier de la Roche, évêque de Versailles, dans l'une des sentences de réhabilitation qu'il rend au nom du Saint-Siège, de profiter de l'indulgence de l'Eglise pour s'attacher de plus en plus à ses devoirs, s'animer du véritable esprit ecclésiastique, édifier désormais autant qu'il aurait pu scandaliser par sa conduite passée, et porter son prochain à la vertu, surtout par son exemple ».
Parmi les suppliques qui ont passé sous mes yeux, il en est un petit nombre d'un caractère très différent. Leurs signataires ont trouvé le bonheur dans le mariage et ne désirent pas changer d'état. Ils estiment qu'ils se doivent au conjoint qu'ils se sont donné, à la famille qui s'est fondée autour d'eux et à qui leurs soins sont indispensables. Mais ils voudraient régulariser, au regard de l'Église, leur situation qui n'est régulière qu'au regard de l'État; ils sollicitent pour leur union la bénédiction religieuse.
Tel le cas de l'ex-abbé Claye, qui entend bel et bien rester marié et qui discute avec l'autorité diocésaine les conditions disciplinaires qu'elle veut lui imposer, parmi lesquelles figure « la cessation d'habitation pendant un mois » afin sans doute que, dans la retraite, il examine le pour et le contre de sa résolution. Au dire du rapporteur de cette affaire, dont nous n'avons pas la solution, le requérant n'est nullement poussé par des motifs religieux. « La conduite tenue depuis le mariage en est la preuve. D'abord, c'est à la veille de la fête de tous les saints en l'année 1794 que ce mariage a été contracté avec tout l'étalage que les plus mondains peuvent mettre en ces cérémonies; on a donné un bal le jour de la fête. » Depuis, nul signe de religion; on n'a vu le pétitionnaire à l'église que lorsque, en raison de quelque événement public, on y chantait le Te Deum. Il va maintenant, il est vrai, à des messes basses. Mais il n'y fait même pas le signe de la croix.
Le cas n'est pas isolé. A Dreux notamment on signale plusieurs prêtres mariés « pas plus religieux les uns que les autres » et qui ne veulent la bénédiction nuptiale qu'afîn de ne pas nuire à leur situation dans le monde.
Plus contrite et plus docile apparaît Augustine- Amélie Masson, ex-religieuse Annonciade. Chassée de son couvent par la Révolution, séparée de sa famille* ayant à peine de quoi vivre et « se voyant par la seule qualité de religieuse l'objet de l'exécration publique », elle s'est laissé persuader, « malgré les remords d'une conscience timorée, qu'elle avait fait des vœux contre nature » et elle a épousé un ecclésiastique dont elle est veuve depuis sept ans. « Elle cherche en vain la paix du cœur et cette sécurité qui sont le fruit de la vertu. » Elle ne pourra les retrouver que si le saint Père, à la justice duquel elle se soumet par avance, lui rouvre la communion des fidèles pour élever chrétiennement sa famille. Ici encore, l'Église pardonne et absout.
Dans toutes ces affaires, d'ailleurs, elle semble s'inspirer, plus encore que de ses propres lois, du désir de seconder les vues du premier consul. Bonaparte avait compris et fait comprendre aux autorités ecclésiastiques qu'au lendemain des commotions effroyables qui avaient tout détruit en France, la religion n'y pourrait être solidement restaurée qu'à la condition de ne pas laisser subsister en face d'elle des coupables non réconcilies.
Aussi, l'Eglise ouvrait-elle les bras à tous ceux qui, quel qu'eût été leur passé, revenaient à elle repentants et soumis.
Voilà, brièvement résumées, quelles furent les suites de la Constitution civile du clergé. Ses ailleurs avaient prétendu libérer le bas clergé du joug de l'épiscopat et l'épiscopat du joug pontifical. Mais ils n'étaient parvenus qu'à cimenter l'union entre les prêtres, les évêques et Rome et qu'à rendre inévitable le jour des réparations solennelles. L'aube de ce jour commença à éclairer l'horizon dès le lendemain du 9 thermidor; elle devint plus lumineuse au lendemain du 18 brumaire, et c'est sous l'éclat éblouissant de ses rayons que les populations, redevenues maîtresses d'elles-mêmes, rouvrirent de force les portes des temples, montrant du même coup à Bonaparte tout ce qu'il ajouterait à sa gloire en rendant légal, par un Concordat, le relèvement des autels que réclamait impérieusement l'âme française outragée dans ses traditions et dans sa foi.
Le prince, frère de Louis XVI, qui, sous le règne de celui-ci, se nomma le Comte de Provence et qui porta ensuite la couronne sous le nom de Louis XVIII, est trop connu, surtout après les récits où je l'ai montré tour à tour dans l'Emigration et sur le trône ', pour qu'il y ait lieu de s'attarder ici à résumer son existence au cours de laquelle nulle épreuve ne lui fut épargnée. Ce que j'en veux rappeler aujourd'hui, c'est le piquant épisode de sa liaison avec la Comtesse de Balbi, liaison corn-
1. Histoire de VÉmigration% 3 vol. in-8°. — Louis XVIII et le duc Decazes, 1 vol. iu-8°.
mencée à la Cour de son frère, quand lui-même n'était encore que « Monsieur », et brisée par sa volonté, à Vérone, en 1795, au moment où il était appelé au trône comme successeur du petit roi Louis XVII, mort au Temple, le 8 juin de la même année.
Sur cette épisode, les documents, jusqu'à ce jour, faisaient défaut. Il n'en est plus de même aujourd'hui; nous en possédons un qui l'éclairé de la plus vive lumière. Nous voulons dire le récit qu'y consacra le Comte d'Avaray, confident et favori du Comte de Provence, le courtisan de son exil, mort à Madère en 1812, des fatigues et des épreuves qu'il devait à son dévouement à la cause royale1. C'est ce récit qui va nous servir
1. Ce document, comme la plupart des papiers du roi dont je me suis servi pour mon histoire de l'Émigration, appartient à M. le duc de Blacas qui, en nTouvrant ses Archives si précieuses, a bien voulu m'en assurer la communication exclusive jusqu'à l'achèvement de mes travaux. Le comte d'Avaray écrivit celte relation à la demande de Louis XV1I1. Elle était restée inédite jusqu'au jour où je l'ai publiée dans la Bévue des Deux Mondes. Si, depuis cette époque, un écrivain, sans attendre que je l'eusse transportée dans un volume, l'a reproduite presque intégralement dans l'un des siens, c'est sans mon autorisation. Fréquemment victime de procédés de ce genre, je me borne à constater que le soin qu'il a eu, en butinant sans mesure à travers mon étude, de m'attribuer l'honneur de la priorité, ne justifie pas l'incorrection de ses emprunts. Si le droit de cilalion n'avait des limiles il deviendrait un instrument de spolialion et, s'il est légitime
de guide, nous faire connaître Mme de Balbi et nous révéler l'histoire de la liaison et les incidents qui y mirent lin.
Elle était déjà commencée lorsque, en 1775, François de Béziade, Comte d'Avaray, âgé de dix-huit ans, avec une jolie figure, des parents aimés et estimés, arrivait à Versailles désireux de faire sa carrière dans l'armée. « Monsieur, qui aimait mon père, raconte-t-il, me plaça promptement auprès de sa personne, en sorte qu'attaché à lui par devoir et le voyant sans cesse, je le fus bientôt par le sentiment autant que par la reconnaissance. »
A cette époque, le Comte de Provence, quoique marié, comme son frère le Comte d'Artois, à l'une des filles du roi de Sardaigne, commençait à distinguer la toute jeune et sémillante comtesse de Balbi, née Caumont La Force, femme d'un gentilhomme génois, de qui elle devait se séparer à cinq ans de là, à la suite d'une attaque d'aliénation mentale dont il avait été frappé et qui avait obligé sa famille à le faire enfermer.
d'emprunter, même beaucoup, aux historiens morts, on est tenu à plus de réserve envers les auteurs vivante, surtout lorsque
leur travail, n'ayant pas reçu la l'urine drlinilivc du voIiiiih-. un
leur cause, en l'utilisant avant eux, un véritable dommage.
« La comtesse de Balbi, dit encore d'Avaray, était entrée dans le monde sous des auspices peu avantageux. Des circonstances absolument hors de mon sujet, en lui donnant auprès de Madame (la Comtesse de Provence) la place de dame d'atours jusque-là occupée par Mme de Lesparre, lui avaient attiré un grand nombre d'ennemis auxquels sa situation était trop faible pour pouvoir longtemps résister. Avec une tournure agréable, beaucoup d'esprit, de chaleur, d'énergie et d'intrigue, elle était parvenue, au bout de quelques années, à se donner un nouveau maintien. Les bontés de Madame avaient été échangées contre celles de Monsieur, en sorte que la faveur de ce prince, qui en avait fort peu alors, était devenue son appui contre les dégoûts sans nombre que la Reine et la Cour lui prodiguaient. Quelques liaisons galantes et les entours de Monsieur étaient sa seule ressource indépendante du prince qu'elle avait séduit. Les femmes ne la voyaient pas, ou détournaient la tête à son approche, ou fuyaient sa rencontre. »
Telle était la dangereuse sirène dont, en entrant dans la maison militaire du Comte de Provence, le jeune officier qu'était alors d'Avaray se vit
subitement rapproché. Traité en même temps avec distinction par la Reine, il se trouva dans une situation fort délicate pour un jeune homme qui devait croire qu'il fallait opter entre la faveur de la Reine et de la Gour et celle de Monsieur et de la comtesse de Balbi. Mais il était habile, plein de délicatesse et de droiture. Il manœuvra si loyalement que, sans rien perdre de la bienveillance royale, il gagna celle de Monsieur et de sa favorite. Marie- Antoinette continua à le traiter avec bonté, et Mme de Balbi, sensible à sa conduite et flattée de ses soins, ne lui montra plus que des égards.
« Les années s'étaient écoulées ainsi. Une plus grande habitude de se voir, des amis communs, point d'exigences d'un côté, beaucoup d'attentions de l'autre, des goûts fort différents, mais jamais en opposition, un centre de réunion dont mon caractère connu m'obtenait l'approche sans causer le moindre ombrage, tout enfin concourait à resserrer le lien possible entre deux personnes qui ne se conviennent pas. Mme de Balbi, d'ailleurs fatiguée sans cesse de soins intéressés, de sollicitations importunes, regardait sans doute comme un repos la société d'un homme qui n'avait jamais rien à
lui demander, et un défaut même de son caractère, que d'autres circonstances auraient rendu incompatible avec le sien, lui offrait peut-être un attrait de plus.
« Extrêmement violente et emportée, accoutumée à voir tout céder autour d'elle, Mme de Balbi n'était pas fâchée de trouver quelquefois la résistance même opiniâtre que je lui montrais sur la moindre proposition qu'elle voulait emporter d'autorité. Mais si, dans une position qui ne rend pas redoutable, on peut, par la résistance même, conquérir l'estime de la personne qu'on combat, il est probable qu'on s'attirera sa haine le jour où elle croira vous trouver le plus petit moyen de rivalité. C'est ce que l'expérience m'a trop bien démontré depuis. »
La haine aux suites de laquelle d'Avaray, dans ce piquant récit, prépare son lecteur ne devait éclater que dix ans plus tard. Dans ce jeune homme que le Comte de Provence accueillait toujours avec bonté et à qui il accordait de plus en plus son estime, Mme de Balbi ne voyait encore qu'un attentif, dont les hommages la flattaient, et, loin de supposer qu'il pût jamais devenir redoutable, ni lui ravir tout ou partie de l'influence qu'elle
entendait posséder seule, elle se montrait, en toute occasion, disposée à s'assurer sa gratitude en l'aidant de son crédit.
Elle lui en donna une preuve positive en 1783, lorsque, après la paix avec l'Angleterre, d'Avaray revint du siège de Gibraltar où, grâce à l'appui de la Reine, il avait pu se faire envoyer. Il s'y était bravement conduit. En récompense de ses services sur la batterie flottante du prince de Nassau-Siegen, il venait d'être nommé colonel en second du régiment de Boulonnais qui tenait garnison à Rouen. N'ayant « que mille francs à manger par an », — c'est lui qui l'avoue, — il était endetté déjà au moment de son départ pour l'Espagne. Les dépenses d'un long voyage et d'une campagne mouvementée n'ayant pas arrangé ses affaires, il se débattait déjà dans une gène humiliante. La nécessité d'acheter des chevaux et tout un équipage avant de se rendre à son régiment vint aggraver ses charges et rendre sa situation d'autant plus cruelle que, à la suite d'un procès qui durait depuis vingt ans, sa famille, bien qu'elle eût obtenu gain de cause, se trouvait dans l'impossibilité de lui venir en aide.
Dans cette détresse, après s'être longtemps
demandé s'il en appellerait à la bienveillance toujours très marquée de la Reine ou à celle non moins vive de Monsieur, c'est à celle-ci qu'il décida de recourir par l'entremise de Mme de Balbi.
« Elle me reçut à merveille, avec une obligeance et une grâce parfaites. A peine y avait-il quelques jours que je lui avais parlé, que Monsieur m'envoie chercher, me remet avec cette bonté qui lui est propre un portefeuille renfermant mille louis en billets de la Caisse d'escompte et me dit d'un ton qui centuple le bienfait :
« — Que ne le disiez-vous, jeune homme? Le mois prochain, vous toucherez encore cinq cents louis.
(( Je baisai la main protectrice de mon maître et courus chez Mme de Balbi pour lui exprimer ma reconnaissance en reportant tout à elle... Dès ce moment, je lui rendis plus par affection que par devoir. Je fermai les yeux sur ses défauts pour ne les ouvrir que sur ses qualités. Je ne la vis plus que sensible, obligeante, fière, courageuse, et, si c'était en vain que je cherchais en elle la grâce, la douceur, les vertus sans lesquelles il n'est pas de femme aimable et attachante, je m'appliquai à y trouver toutes celles qui consti-
tuent un grand caractère et, en vérité, c'était souvent avec succès.
« Le comte d'Hautefort, notre ami, servait encore à resserrer une intimité que les habitudes de la vie de Monsieur1 rendaient chaque jour plus nécessaire. Il n'y avait plus de mérite d'ailleurs à se trouver sans cesse chez Mme de Balbi. La mode s'était déclarée pour elle. Elle voyait la meilleure compagnie en hommes et en femmes, et sa maison, dont elle faisait les honneurs d'une manière noble et aisée, était devenue l'une des plus agréables de Paris. Ne voulant pas m'en tenir à lui rendre des soins dont elle pouvait se dispenser de me savoir gré, je l'accompagnai bientôt dans un voyage qu'elle fit en Angleterre. Enfin, cette liaison de nécessité, d'habitude et de société était telle alors qu'il n'a pas tenu à moi qu'elle n'en soit devenue une d'amitié sincère. »
Il résulte clairement des pages qu'on vient de lire qu'à l'époque à Laquelle elles se rapportent, c'est surtout à Mme de Balbi que d'Avaray doit le vif intérêt que lui témoigne Monsieur. Mais,
1. « Ce prince, soit a Versailles, soit à Paris, passait la moitié de la journée chez Mme de Balbi. •> {Annotation de dUAvaray sur
son manuscrit.)
vienne la Révolution, elle lui fournira l'occasion de rendre à son maître un service éclatant. L'intérêt de celui-ci se transformera en une solide amitié et d'Avaray pourra se flatter de ne la devoir qu'à lui-même.
Au mois de juin 1791, Louis XVI et sa famille, résolus depuis plusieurs semaines à se soustraire par la fuite aux périls qui les environnaient comme aux outrages dont ils étaient abreuvés, préparaient dans le mystère l'exécution de leur projet. Le comte d'Artois, sa femme, ses fils, les princes de Condé, les tantes du Roi étaient déjà hors du royaume. Seul, Monsieur, « fixé par le devoir auprès de son malheureux frère, » était resté dans Paris, attendant son signal « pour briser les fers qu'ils portaient ensemble ». Il disposait, peu à peu, toutes choses en vue de son départ et de celui de Madame, qui ne l'avait pas quitté.
Sa décision prise et confiée à la comtesse de
Balbi, convaincu de la nécessité de se donner un compagnon vaillant et dévoué, il avait dû chercher dans son entourage un homme de cœur capable de l'aider dans ses préparatifs et de lui servir de défenseur et d'appui pendant sa route. Tout d'abord le nom de d'Avaray s'était présenté à son esprit. Puis, hésitant à s'adresser à un si jeune homme, répugnant à le séparer de ses parents qui continuaient à habiter Paris, à l'exposer aux dangers que lui-même allait courir, il avait fait, auprès d'un autre officier de sa maison, une tentative restée vaine, celui qui en était l'objet s'étant effrayé non des risques, mais de la responsabilité. Alors, il avait derechef songé à d'Avaray et, « n'osant lui en parler directement », chargé Mme de Balbi de s'assurer s'il y pouvait compter.
« Ma vie est à mon maître! » s'était écrié d'Avaray.
Et, dès ce jour, il avait exclusivement travaillé à la délivrance de Monsieur, encouragé dans ses démarches par l'espoir d'y réussir et par « la sensibilité » avec laquelle, à toute heure, celui-ci lui demandait pardon d'avoir douté de son dévouement.
« Tous les préparatifs de son départ furent
réglés entre nous, raconte d'Avaray, et cette mémorable et funeste époque du 21 juin 1791, qui vit ramener Louis XVI à l'échafaud, fut celle de la délivrance et l'on peut dire du commencement du règne de Louis XVIII. A l'aide d'un déguisement, de la connaissance d'une langue étrangère et surtout de la présence d'esprit et du sang-froid de mon maître, je parvins à le tirer du Luxembourg, de Paris et du royaume. »
Vingt-quatre heures plus tard, dans la nuit ayant franchi la frontière au delà de Maubeuge ils arrivaient à Mons, follement heureux du succès de leur entreprise, se demandant avec angoisse si le même bonheur avait présidé à la fuite du Roi et des siens, et si la Comtesse de Provence Madame, partie de Paris en même temps qu'eux mais par une autre route \ était, elle aussi arrivée à bon port.
Aux portes de Mons, comme ils s'étaient fait reconnaître, ils furent avertis que Madame les attendait à l'auberge de la « Femme Sauvage ».
1. Elle était partie durant la soirée du 21 juin, à la môme heure que son mari, mais dans une autre voilure, ayant reconnu, comme lui, que la prudence leur commandait de voyager séparément. Elle dut au dévouement de sa lectrice, .Mme de Gourbillon, d'arriver sans accident à Bruxelles.
Il COMTE DE PROVENCE ET MADAME DE BALBI. 199
Ils s'y rendirent en toute hâte, bien qu'un peu surpris que Madame les eût précédés. L'hôtelier, veau à leur rencontre avec des flambeaux, confirma la bonne nouvelle et les éclaira jusqu'au haut de l'escalier. .Mais, là, devant la porte d'une chambre entr'ouverte, se dresse un laquais qui, les ayant examines, leur déclare tout net que ce n'est pas eux qu'on attend. En même temps, au fond de la chambre, une femme couchée, qu'on voit s'agiter violemment dans son lit, se met à crier :
« N'entrez pas! Ce n'est pas vous! Ah! l'Horreur! Fermez, fermez, ce n'est pas lui *.
Lui, c'était le comte de Fersen, qui n'arriva que quelques heures plus tard et qui apprit à Monsieur que, durant la nuit précédente, il avait accompagné la famille royale jusqu'à Bondy. Il croyait fermement qu'elle était déjà hors de France.
1. Cet épisode, que son caractère tragi-comique m'a décidé à rappeler ici d'après la relation de d'Avaray>est également raconté dans celle de Monsieur, et en «les termes presque identiques. On sait que Monsieur écrivil la sienne, en arrivant à Coblentz, au lendemain de son évasion. Elle a été publiée, sous son règne ei depuis, dans la collection des Mémoire* $w V Émigration (Paris,
IHdol). Celle de d'Avaray ne Ta jamais été, mais le sera ultérieurement. ]| l'avail écrite uni(|uement pour le Roi, dans les papiers duquel je l'ai retrouvée, enrichie d'annotations de la main de Louis XVIII.
Cependant, empêchés de se loger à la « Femme Sauvage » où la place manquait, les voyageurs étaient allés prendre gîte à la « Couronne Impériale », et alors qu'on refusait de les recevoir, toutes les chambres étant occupées, ils avaient eu la bonne fortune d'y voir apparaître Mme de Balbi et sa sœur, la comtesse de Ménars. La veille, se rendant de Bruxelles à Paris, Mme de Balbi avait rencontré, en deçà de Valenciennes, son valet de chambre que d'Avaray avait eu la précaution de lui envoyer. Un mot avait suffi pour lui faire rebrousser chemin jusqu'à Mons où elle s'était arrêtée comme au point le plus favorable pour être instruite du sort des fugitifs. Le hasard avait fait le reste.
« Dans nos transports, ne pouvant parler, nous nous embrassons tous avec ce sentiment que rien ne saurait dépeindre... Nous soupâmes mal de fort bon appétit. Ces dames cédèrent leur appartement à Monsieur et pour la première fois, depuis près de deux ans, il s'endormit sans craindre le réveil. »
Monsieur ne devait jamais oublier qu'il devait son salut à d'Avaray. Il le lui avait dit avec effusion en franchissant la frontière; il le lui répéta
dovant Mme de Balbi avec une chaleur de cœur dont la femme jalouse qu'elle était ne pouvait ne pas prendre ombrage. A Bruxelles, où il arriva bientôt après, avec Madame qu'il avait trouvée à Namur et où son frère, le Comte d'Artois, était accouru de Goblentz, sa reconnaissance envers d'Avaray prit des formes plus solennelles. Ayant reçu la douloureuse nouvelle de l'arrestation de la famille royale à Varennes, les princes se considérant, dès ce moment, comme les dépositaires du pouvoir royal, se déterminèrent à recevoir tous les Français émigrés, hommes et femmes, qui se trouvaient alors à Bruxelles.
« Jamais à Versailles, à l'époque la plus florissante du règne, l'affluence n'avait été aussi grande. Après avoir recueilli les hommages et les vœux qui lui étaient offerts et déploré la captivité du Roi, le premier soin de Monsieur, au milieu de cette foule de Français fidèles, eut encore son serviteur pour objet. Il me présenta à tout ce qui l'entourait comme son libérateur et son ami, je cite ses propres expressions. En exagérant ces services, il montrait la beauté de son âme généreuse et sensible. Cet éloge, donné par Monsieur, par le frère du Roi, me valut la marque d'honneur
la plus flatteuse qu'un gentilhomme puisse recevoir. La noblesse, réunie sous la conduite de MM. les ducs d'Uzès, de Chabot et de Villequier, me donna le glorieux témoignage de passer chez moi en corps l. Cet honneur infini, auquel j'ai répondu, autant qu'il a été en moi, par les marques de mon respect et de ma sensibilité, je le rapporte entièrement et uniquement à mon prince. »
Ce serait faire injure à la mémoire du futur Louis XVIII que de le supposer capable de s'en tenir, pour exprimer sa reconnaissance, à ces manifestations platoniques. A l'heure où il commence à les prodiguer, il ne saurait prévoir encore qu'il régnera. Louis XVI est vivant; il a un héritier et peut espérer que, la Révolution terminée, cet enfant sera son successeur. Deux existences se dressent donc entre le trône et Monsieur. Il ne peut même se flatter d'exercer la régence qui, le cas échéant, appartiendrait à la Reine. Il en résulte que, pour récompenser le serviteur auquel il doit sa délivrance, il n'a que son amitié à lui offrir. Du moins, il y ajoutera une confiance sans limites.
« Et je n'en fus informé que le lendemain! Ce reproche, je suis bien aise de le consigner ici. » {Annotation autographe du Roi sur le manuscrit de d'Avaray.)
L'affection dont il L'honore, il s'attachera à en varier Les preuves. J)ès ce moment, il le fixe auprès de sa personne, il en fait son conseiller, s'accoutume à penser tout haut devant lui, captivé, tout à la fois, par le souvenir du service rendu et par tout ce qu'il y a dans la nature de d'Avaray de droiture, de probité, de délicatesse et d'instinctif dévouement.
En arrivant à Goblentz, qui va devenir la citadelle de l'Emigration, il lui offre une épée, et, s'il n'inscrit pas sur la garde une « devise d'amitié », c'est que Mme de Balhi l'en détourne. Lorsque, à la date où commence ce récit, la mort de son neveu le fait roi et alors que d'Avaray veut le quitter pour aller se servir de cette épée en Vendée, il refuse de le laisser partir.
— Vous resterez auprès de moi, lui dit-il.
Et il le nomme capitaine de ses gardes, fonction, hélas! purement nominale, mais qui, du moins, donne une raison d'être à la présence de d'Avaray à sa petite cour. Bientôt, à ce témoignage de ses sentiments, il en ajoutera d'autres. Il décidera que désormais les armes des d'Avaray seront chargées de l'écusson de France « aux trois ileurs de lys pleines avec cette devise : Vicù iter durant
Pietas » ; il la fera graver sur un sceau en argent que Louis XVI a toujours porté attaché à sa montre. En offrant à son ami l'empreinte de ce sceau, il entoure les lys de ces paroles solennelles :
* « Cette empreinte est celle du cachet du Roi mon frère dont ses assassins ont donné la description et que, du fond de la Tour du Temple, la Reine trouva le moyen de me faire parvenir1. Je conserve avec respect et sans en faire usage cette sainte dépouille. Mais, aujourd'hui, j'ai voulu qu'elle mît le sceau à cet acte de ma reconnaissance. — Louis. »
Plus tard enfin, d'Avaray sera fait duc et, en 1814, son père, qui lui a survécu, recueillera ce titre dont l'exil et sa mort prématurée l'ont empêché de se parer lui-même.
Au moment où ces extraordinaires faveurs, d'ailleurs légitimées par de nouveaux services, pleuvaient sur d'Avaray, Mme de Balbi était,
1. « Lorsque je reçus ce dépôt sacré et le billet qui l'accompagnait, je courus chez mon ami. A peine étais-je entré dans sa chambre et avant que j'eusse ouvert la bouche : « Vous avez « eu, me dit-il, des nouvelles du Temple. ■> (Annotation autographe du Roi sur le manuscrit de d'Avaray.)
coi ii nie on va le voir, définitivement disgraciée et ne pouvait plus rien pour les ralentir. Mais elle les avait vues commencer et s'en était offensée. Encore toute puissante, elle faisait les beaux jours de Goblentz. Monsieur avait promptement repris ses habitudes chez elle, comme le Comte d'Artois chez la comtesse de Polastron et, forte de ces assiduités qui amenaient dans son salon la fine fleur de la société des émigrés, sa haine était redoutable. Ici encore, il faut laisser la parole à d'Avaray :
« Guidé par un sentiment de justice, et Ton peut dire de courage, Monsieur avait voulu peu après son arrivée écrire une relation de sa fuite de Paris. En la dédiant à son libérateur auquel il prodiguait les témoignages de la plus vive reconnaissance, il avait eu grand soin de saisir mille occasions d'amener quelques traits sensibles ou flatteurs pour son amie. Il avait poussé la délicatesse jusqu'à l'associer, pour ainsi dire, à mon succès, croyant par là trouver grâce pour les sentiments que son cœur voulait répandre. Il s'était bien trompé. Chaque éloge pour moi avait été un coup d'épingle; chaque expression touchante pour elle n'avait paru qu'un affront et, de ce moment,
il eût été facile de prévoir ce qui se manifesta hautement bientôt après. Comme il m'était impossible, malgré les plus constants efforts, de réprimer les marques publiques d'intérêt et de reconnaissance que me donnait mon maître, chaque instant irritait davantage Mme de Balbi qui, me jugeant par ellemême, n'imaginait pas qu'il pût être loin de moi de vouloir dominer; qui, oubliant un caractère dont je ne m'étais jamais démenti, se persuadait sans doute que j'allais empiéter sur ce qu'elle regardait comme ses droits, et que je n'aurais d'autre but que de détruire peu à peu sa faveur. »
Voilà donc la guerre déclarée entre la maîtresse et le favori. Vainement, d'Avaray cherche à en prévenir les effets et s'attache à défendre en toute occasion son ennemie contre les traits acérés que lui décoche la malignité publique; tout est inutile et, bientôt, il se voit dans la nécessité de résister ouvertement à la créature altière et jalouse « qui ne supporte pas que la pensée de Monsieur soit pour une autre qu'elle ».
Au milieu de « la tourbe de Coblcntz » il a distingué une jeune femme « douce, modeste, timide, pleine d'esprit et de grâce » ; il lui a donné son cœur. Monsieur, « parce qu'elle était aimable
et plus peut-être parce qu'elle était aimée », la
traite en toute occasion avec bonté. C'en est assez pour attirer sur elle raniniadversion de Mme de Balbi.
« Un matin que j'assistais avec cinq ou six hommes à la Chemise Blanche 1 de Mme la Comtesse, voulant à tout prix amener une chose désagréable pour moi, elle tourne la conversation sur les femmes, juge leurs différents agréments, compare l'une à l'autre et, enfin, aboutit à me dire :
« — Vous ne me parlerez pas de Mme de... Franchement, c'est une idiote.
« Je n'avais en effet nulle envie d'en parler. La conversation avait été jusque-là assez vive. Je me sentais fort échauffé par quelques traits piquants qui avaient précédé celui-ci. Ce nom prononcé en imposa pourtant à ma vivacité naturelle. Je repris la discussion avec calme; je défendis mes intérêts avec mesure et ménagement et enlin, parvenant à obtenir de moi ce sang-froid qui, vis-à-vis d'une femme en colère, fait si bien l'office du persiflage, je mis bientôt Mme de Balbi hors des
1. « Elle l'ail matin et soir sa toilette devant tout le inonde,
changeanl si vite *\r chemise, lias et robe que personne n'y voii rien. » [Histoire de l'Émigration, t. I, p. 108.)
gonds et dans un tel emportement que Monsieur et la plupart de ceux qui étaient là crurent prudent de se retirer. J'avais suivi mon prince chez lui; je lui demandai s'il avait été content de ma mesure. Il me répondit qu'il était impossible d'en apporter davantage et me témoigna dans les termes les plus touchants sa peine de la scène qui venait de se passer. »
Le lendemain, dans l'espoir que la nuit et la réflexion auront calmé l'irritable favorite, d'Avaray se rend chez elle, désireux de l'apaiser en lui exprimant ses regrets pour cette discussion fâcheuse, bien qu'on ne puisse l'accuser de l'avoir provoquée. Monsieur est là, ainsi que le comte d'Hautefort et une femme de chambre. D'Avaray veut s'expliquer. Dès ses premières paroles, Mme de Balbi s'emporte et il se voit l'objet d'une nouvelle algarade :
« Mais, Madame, dit-il alors, je pensais vous trouver plus calme ce matin et vous voir du moins reconnaître sans partialité qu'hier, je ne suis pas sorti un moment de la mesure que la bienséance et le respect exigeaient de moi. Il y avait des témoins. Tout le monde n'a pas été aussi injuste que vous.
— Je voudrais bien savoir qui aurait osé vous donner raison », réplique Mme de Balbi avec emportement.
D'Avarav ne se déconcerte pas et, comprenant qu'il oe peut plus reculer :
« C'est Monsieur, fait-il en se tournant vers lui.
« Un volcan, un tourbillon de flammes, la tempête et la foudre ne sont pas plus violents et plus destructeurs. Les tables, les chaises, le bonnet, tout dans la chambre vole et se disperse. En vain, l'auditoire effrayé cherche à résister au torrent.
« Des chevaux, des chevaux, je veux m'en aller! sWrie-t-elle encourant comme une insensée; je ne supporterai pas un pareil affront.
« Le danger élait manifeste; c'était rester sur la mine après avoir mis le feu aux poudres. Chacun se retire à petit bruit et moi tout le premier; je gagne la porte et me sauve... »
Une situation aussi tendue ne pouvait se prolonger. Des amis s'entremirent et, avec eux, Monsieur sans doute. D'Avarav fut ramené chez Mme de Balbi. On obligea les deux adversaires à s'embrasser. Mais la réconciliation ne fut qu'apparente. La favorite n'était pas femme à pardonner à celui qui l'avait mise dans son tort. Elle feignit cepen-
dant d'avoir tout oublié et d'Avaray qu'elle accablait de bons procédés, aussi affectueuse que par le passé et aussi confiante, fut longtemps sans voir que cette bienveillance jouée cachait des intentions perfides.
S'il faut en croire son récit, Mme de Balbi aidée par le marquis de Jaucourt, familier des princes, qui passait pour avoir été jadis le premier complice de ses infidélités conjugales et qu'elle avait immolé comme amant tout en le gardant comme ami, pour donner sa place à Monsieur, aurait alors tenté de miner sourdement le favori. Tantôt de près, tantôt de loin, dans ses lettres comme dans ses paroles, elle l'aurait attaqué jusque dans le cœur du maître « avec toutes les armes dont un ascendant aussi long lui avait appris l'usage » . Il eût été perdu sans retour, si l'affection que lui avait vouée Monsieur n'eût été assez forte pour résister aux suggestions calomnieuses et pour faire du prince le gardien vigilant, quoique silencieux, de l'honneur et des intérêts de son ami. Mais déjà cette affection élevait devant d'Avaray un mur d'airain contre lequel toutes les flèches de la favorite allaient se briser et la favorite elle-même le jour où, par ses imprudences et sa conduite
désordonnée, elle aurait contraint d'Avaray, soucieux avant tout de l'honneur de son maître, à lui ouvrir les yeux sur l'indignité de la femme qui, si longtemps, avait tenu tant de place dans sa vie.
Chassés de Coblentz, en 1792, par la défaite des alliés et la marche victorieuse des armées de la République, le Comte de Provence et le Comte d'Artois s'étaient, au commencement de 1793, réfugiés à Hamm en Westphalie. D'Avaray y avait suivi son maître. Quant à Mme de Balbi, dès le début des hostilités, elle était partie pour Bruxelles où les émigrés, qui s'y trouvaient en grand nombre, menaient joyeusement l'existence. Étourdie par le fiévreux déchaînement de leurs bruyants plaisirs, elle y avait promptement oublié ses malheurs, ceux de son pays, voire les convenances que lui commandait la faveur dont l'honorait Monsieur, et conçu « une folle passion » pour un brillant gentilhomme de dix ans plus jeune qu'elle, portant un nom illustre, le Comte Archambault de
Périgord, de la famille de Talleyrand, réputé par ses succès auprès des femmes, qu'il devait à la diversité de ses agréments personnels. Après quelques tentatives de résistance, il était devenu « en rougissant pour la première fois le nouvel Hippolyte d'une nouvelle Phèdre de quarante ans, usée par la fatigue , les veilles , le jeu et une atteinte cruelle que lui avait autrefois portée l'hymen ».
Cette intrigue poursuivie dans l'ombre n'avait pas duré; l'amant vite lassé avait abandonné sa maîtresse sans éclai ni scandale et celle-ci, résignée en apparence seulement, ne renonçant pas à le reconquérir, mais allant au plus pressé, qui consistait à ne pas perdre l'affection de Monsieur, était partie pour Aix-la-Chapelle afin d'y préparer son retour auprès de lui. C'était quelques mois après la mort de Louis XVI. Monsieur, s'étant déclaré régent du royaume, s'apprêtait à quitter Hamm pour se rendre à Toulon dont les Anglais et les Espagnols venaient ne s'emparer et d'où il espérait, grâce à eux, porter secours aux Lyonnais alors en révolte contre la Convention.
Au reçu de la lettre de Mme de Balbi, annonçant qu'elle désirait le revoir, il la communiqua à
d'Avaray. Ignorant ce qui s'était passé .à Bruxelles, trompé par les apparences sur les sentiments véritables de la favorite pour lui, d'Avaray, spontanément, offrit de l'aller chercher à Aix-la- Chapelle. Monsieur ayant accepté son offre, il la ramena. Elle passa à Iïamm la semaine qui précéda le départ du Régent « et nous nous quittâmes en apparence fort contents l'un de l'autre ». Mais les sottises et les imprudences de Mme de Balbi allaient détruire bientôt cette heureuse harmonie et, du même coup, divulguer le secret de sa conduite scandaleuse.
Arrêté à Livourne par les malheurs de Lyon et de Toulon, qui lui fermait les portes de la France le Régent, après un court séjour à Turin, s'était, en juin 171)4, fixé à Vérone « lorsque, à travers les gémissements et les cris de douleur des victimes du féroce Robespierre, » arriva dans cette ville l'écho des folies de Mme de Balbi. Elle était à Bruxelles plus jeune et plus gaie qu'à vingt ans; elle poursuivait son infidèle « et, ne pouvant l'obtenir de gré, elle semblait résolue à le conquérir de force. Celui-ci, lassé d'une poursuite Importune, s'était, décidé à s'en défaire par un moyen doux, et la chose en était venue au point
qu'en dépit du mystère et de la mode ', le secret était celui de tous au bout de quatre mois. »
Ce que fut l'indignation du fidèle serviteur de Monsieur, à la nouvelle de l'événement, il est encore plus aisé de se le figurer que de le décrire. Le marquis de Jaucourt fut seul à n'en point paraître irrité. Fidèle au souvenir des anciennes bontés de Mme de Balbi pour lui, il était toujours en servitude, qu'elle fût près ou loin, et toujours sous le charme. Il traita les propos recueillis à Vérone de calomnies abominables, qu'il fallait mépriser et qui ne valaient pas qu'on troublât la quiétude de Monsieur en l'en entretenant. Mais les autres personnages qui entouraient le prince, et d'Avaray surtout, prirent la chose plus au tragique. Ils voyaient déjà leur maître « associé de la manière la plus choquante au ridicule et aux sots propos dont on ne manque jamais de couvrir une pareille aventure ». Ils eussent voulu l'avertir; mais aucun d'eux ne se sentait de force aie faire. D'Avaray, mieux placé pour prendre auprès de Monsieur une initiative salutaire, se faisait « un
1. « Les femmes, à cette époque, se faisaient un ventre quand la nature et les circonstances ne les en avaient pas pourvues. » (Annotation de la main de d'Avaray sur son manuscrit.)
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point de délicatesse qui se peut facilement concevoir de l'observation du silence », se contentant d'abord de ralentir, puis d'arrêter sa propre correspondance avec Mme de Balbi et laissant, quoique ù regret* Monsieur continuer à lui écrire comme à recevoir ses lettres.
Cependant, le scandale se répandait, non sans doute dans l'intérieur de la France, mais au debors. A Vienne, à Londres, à Naples, on en faisait des gorges chaudes; il défrayait aux armées les plaisanteries de table. Les partisans de Monsieur en gémissaient, ses détracteurs s'en réjouissaient, considérant les uns et les autres que c'était là « un obstacle insurmontable pour lui ramener les cœurs » et un sûr moyen de ruiner à jamais ses intérêts. Pour y mettre le comble, « deux petites malheureuses étaient venues au monde l ».
C'est alors que, pressé par ses amis de remplir ce qui était à leurs yeux un devoir d'honneur, partagé entre le désespoir de laisser avilir son maître et la crainte de lui déchirer le cœur comme de se déshonorer par une délation qui semblait
1. Il est juste de constater que, jusqu'à ce jour, il n'a été produit aucune preuve <!<• leur Qaissqnce, encore qu'au momenl où le bruit s'en répandit, personne n'en contestât l'exactitude*
lui offrir un avantage personnel, d'Avaray comprit, après s'être longtemps demandé où était son devoir, qu'il se devait et devait à Monsieur de rompre « un stupide silence. Il le fallait d'autant plus que le temps volait, que des faits, constatés par le dévergondage, la fatuité et la clameur publique, allaient s'effacer, se perdre dans la foule des événements. La tache seule resterait, mais, ne pouvant plus marquer sur un caractère déjà sali, elle se fixerait à jamais sur celui de mon maître ». Il tergiversait toutefois, se bornant à s'étonner devant Monsieur tantôt des retards apportés par Mme de Balbi dans la correspondance, tantôt de ses liaisons et de ses habitudes avec le Comte de Périgord, tantôt enfin qu'une lettre qu'elle donnait comme sienne eût été écrite par une main étrangère, remarques que le prince écoutait surpris, mais qui ne lui ouvraient pas les yeux. Embarrassé pour pousser plus loin ses révélations, d'Avaray en cherchait encore le moyen, lorsque, à l'improviste, Mme de Balbi vint le lui fournir par une lettre datée de la Haye.
« Nous étions tous réunis, le comte Charles de Damas, le comte de Cossé, le comte d'Hautefort, le baron de Flaschlanden, le marquis de Jaucourt
et moi. M. le Régent, après avoir lu la lettre, me la glisse dans la main. d'un air assez altéré. Quelle est ma surprise et mon indignation lorsque je vois que Mme de Balbi est en route pour arriver! Les médecins lui ordonnaient l'air d'Italie; après avoir pa.sse trois semaines ou un mois à Vérone, elle ne savait pas bien où elle irait s'établir. Le sang me bouillant aussitôt dans les veines, je lis et relis cette lettre pour me convaincre et, à la fois, prendre le temps de composer mon visage. Je la rends à Monsieur en lui serrant la main et après m'être promené dans la chambre d'une manière sûrement trop signifiante, je passe dans son cabinet.
Il m'y suit et presque aussitôt me dit :
« Mon ami, au nom de Dieu, calmez-vous.
« — Me calmer en voyant pareille impudence », lui dis-je.
« Et je m'expliquai sans aucun détour.
« C'est une indignité. Elle prétend donc faire de vous un manteau ou plutôt, ne vous ayant donné jusqu'à présent que la moitié de sa honte, elle vient vous l'apporter tout entière. Cette infamie ne s'accomplira pas, ou du moins je n'en serai pas le témoin. Ah! mon cher maître, ajoutai-je,
pardon de mon audace; je suis hors de moi. Est-ce donc là ce que vous appelez une amie? Voilà donc la récompense de vingt années d'affection! Au moment où tout vous accable, où le dernier de vos ennemis, le plus faible de vos alliés, où votre parti même se plaît à ruiner votre considération, une femme perdue, la fable de l'Europe, insulte à vos malheurs et vient souiller votre retraite! Non, vos serviteurs ne le supporteraient pas. Je ne sais le parti que prendront ces messieurs. Mais, écoutez le serment que je fais : si Mme de Balbi met le pied dans cette maison, je pars le lendemain. Votre gloire avant tout, votre faveur après. »
Pendant que je parlais, mon malheureux prince était abîmé dans la douleur, tour à tour réveillé par la hardiesse de mon langage et la force de mes raisons. Je le voyais, si ses mains découvraient un instant son visage, rougir et pâlir à la fois. A peine pouvais-je prévoir ce que j'avais à attendre, lorsque d'un ton de voix déchirant, il me dit :
« Ah! mon ami, ne m'accablez pas.
— Ce serait vous trahir que vous épargner.
— Par pitié, laissez-moi. Mon cœur brisé ne
me laisse pas la faculté de rassembler deux idées. Allez, nous nous reverrons... J'ai besoin d'être seul. »
(Vtte scène pathétique avait abattu le maître et le serviteur. Quand ils se retrouvèrent, quelques instants après, ils étaient plus calmes l'un et l'autre. D'Avaray avait confié au comte de Damas ce qu'il venait de faire, en ajoutant qu'il irait servir à l'armée de Gondé plutôt que d'autoriser par sa présence « cette honteuse réunion », et Damas s'était jeté à son cou, en s'écriant que leur prince était bien heureux d'avoir un ami aussi véritablement attaché à sa gloire. Quant à Monsieur, il avait pris la résolution d'aller jusqu'au bout dans ce que lui commandait l'honneur.
« Cette réunion est sans doute impossible, dit-il à d'Avaray, je le sens comme vous. De quelque façon que ceci tourne, il faut détruire l'habitude et le charme de ma vie. Je vous remercie de m'avoir parlé comme un ami courageux et fidèle devait le faire. »
Après une telle déclaration, le reste n'était plus rien. Pour empêcher Mme de Balbi d'arriver à Vérone, pour lui signifier son congé, et pour conjurer toute tentative nouvelle de sa part, il ne
fallait que de l'habileté, de la promptitude, une volonté persévérante. Une conférence avec le baron de Flaschlanden, l'homme qui, après d'Avaray, avait alors le plus d'influence dans le conseil du prince, le raffermit dans sa décision. Une lettre de congé fut écrite, « noble, délicate, mesurée ». Le comte d'Hautefort, qui avait été des familiers de Mme de Balbi, se chargea d'aller au-devant d'elle pour la lui remettre et lui faire savoir en même temps que la pension que lui faisait Monsieur lui serait maintenue.
Tout ceci était décidé quand on songea au marquis de Jaucourt, à l'insu duquel ces incidents s'étaient déroulés. Monsieur l'avait toujours environné de trop d'égards pour qu'il fût possible de ne pas l'avertir de la rupture définitive. D'Avaray alla la lui faire connaître. Jaucourt s'émut cette fois; il se récria sur l'injustice de traiter avec autant de sévérité une amie aussi ancienne, aussi dévouée et manifestement calomniée par ses ennemis. Il courut chez Monsieur. « Qu'on se figure le prince d'un côté, le vieil amant de l'autre, ayant à s'expliquer sur un intérêt qui leur était aussi commun et sur lequel ils avaient à se prononcer d'une manière si différente! » Il semblait
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que l'explication dût être orageuse et Monsieur s'y attendait autant que d'Avaray qui, resté à la porte, « séchait d'impatience ». 11 n'en fut rien. Soit que Jaucourt, en voyant la figure renversée de Monsieur, eût pris le parti de ne pas ajouter à ses peines, soit qu'il devinât qu'il ne fléchirait pas sa décision, il se contenta de dire :
« Allons donc, Monseigneur, faut-il s'affecter autant? C'est une femme, après tout; il suffira de ne pas la laisser manquer. »
Et il changea de conversation. D'Avaray avoue que Monsieur et lui furent pétrifiés.
Le comte d'Hautefort partit le lendemain pour aller au-devant de Mme de Balbi qu'on supposait déjà en route. Il voyagea sans la rencontrer jusqu'à la Haye, où il la trouva, ayant changé d'avis et renoncé à sa course à Vérone. Après avoir lu la lettre de Monsieur, elle partit pour Londres, et, de là. la lui renvoya, par la voie du duc d'Har court, avec ces seuls mots : « Sûrement, cette lettre ne vient pas de vous ». Monsieur se contenta de la retourner au duc avec l'ordre de la remettre en mains propres et de dire à la destinataire que celles qu'elle écrirait encore seraient jetées au feu.
Durant plusieurs mois, elle garda le silence. Puis, au moment où la mort de Louis XYII faisait passer la couronne sur la tête de Monsieur, elle lui écrivit, ainsi qu'à d'Avaray. Au nouveau roi et comme pour lui, prouver qu'en Angleterre le public s'était déclaré pour elle, elle donnait « une longue kyrielle des grands personnages qui, dans l'état de dépérissement où elle se trouvait, ne quittaient plus sa chambre ». Le roi s'amusa de cette lettre vaniteuse et fredonna :
Je faufile avec ducs,
Archiducs, Princes, seigneurs, marquis Et tout ce que la Cour compte de plus exquis.
Mais il ne répondit pas. D'Avaray ne suivit pas cet exemple. Devant les impertinences et les railleries dont, au milieu d'amabilités propres à lui rappeler le passé, était émaillée la missive qu'il avait reçue, il n'eut pas le courage du silence. Il répondit :
« J'ai reçu, madame la Comtesse, le billet en date du 18 juin, que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. J'y ai retrouvé les traces d'une amitié que mon cœur a toujours cherché à cul-
tiver et dont ce billet seul m'eût rappelé les charmes et attesté l'existence. J'y réponds aussi promptement que vous me témoignez le désirer, et cela par une marque de confiance à laquelle vous serez sensible. Jetez donc les yeux, je vous supplie, sur le sceau de ma lettre, et si le trajet n'en a pas effacé l'empreinte, vous verrez l'éclat dont le Roi vient de le couvrir. Autour de lïvusson de France, vous trouverez cette simple légende : 21 juin 1791 ', souvenir bien précieux pour vous et pour moi, et que les bontés de la sensibilité du Roi veulent faire passer aux races futures. »
Si l'on se souvient qu'à Coblentz, Monsieur ayant offert une épée à son libérateur, Mme de Balbi l'avait détourné d'y mettre une devise, on pensera que la lettre qu'on vient de lire dut être pénible à l'ancienne favorite. Ce fut d'ailleurs l'unique vengeance de d'Avaray. Elle porta coup, et Mme de Balbi se reconnaissant vaincue, cessa de solliciter. Telles furent les circonstances qui, en précipitant la disgrâce de la favorite \ per-
1. Cette disgrâce ne devait jamais prendre fin. On a vu qu'en renvoyant Mme de Balbi, le roi lui avait maintenu sa pension qui était de 2 400 livres par mois. Mais ses embarras linanciers, non moins que la conduite inconsidérée de l'ex-favorite, le déci'
mirent à d'Avaray de retenir son maître au bord du gouffre où risquait de sombrer la dignité royale. En 1791, il lui avait sauvé la vie; en 1794, il lui sauvait l'honneur.
En terminant le récit de cette suggestive et piquante aventure, d'Avaray s'excuse, auprès de ses futurs lecteurs, d'être entré dans d'aussi longs détails, tout en faisant remarquer qu'ils étaient nécessaires pour éviter qu'on ne l'accusât de n'avoir pas voulu tout dire. Ce que, toutefois, il ne dit pas, mais, ce que les circonstances ulté-
dèrent bientôt à supprimer ce subside. Cependant, vers la fin de 1800, il lui accordait un « léger secours » pour l'aider à payer ses dettes. Mais il refusait de rétablir un traitement fixe. Elle lui écrivit de Londres une lettre éplorée, faisant appel a d'anciens souvenirs et avouant que si le duc de Glocester, frère du roi d'Angleterre, « qui l'honore de son amitié », ne lui avait fait accepter cent vingt-cinq louis, elle n'aurait pu songer à passer en France où l'appelaient ses affaires. Elle suppliait le roi de la mettre au moins à même de rembourser ce prêt. En renvoyant cette lettre à d'Avaray, le roi écrit : « Est-ce que si mon ami était à la place de Mme de B..., il faufilerait a cet excès? J'ai bien envie de laisser à Son Altesse Royale le duc de Glocester le bénéfice entier de sa bonne œuvre. » Le prince anglais fut cependant remboursé. Mais l'ancien traitement de Mme de Balbi ne fut pas rétabli.
Rentrée en France sous le Consulat, elle s'agita et commit tant d'imprudences qu'elle fut arrêtée comme royaliste, incarcérée au Temple et internée ensuite à Montaubau d'où plus tard elle alla se fixer à Versailles. Elle mourut le 3 avril 1842. Sous la Restauratien, elle avait essayé de rentrer en grâce, et Louis XVIII avait refusé de la revoir. Mais il lui avait accordé une pension annuelle de 12 000 francs sur sa cassette. (Registres de la maison du Roi. Archives nationales.)
rie ures allaient démontrer, c'est que sa conduite lui fut un nouveau titre à l'affection de Monsieur. Désormais, ce devait être entre eux à la vie et à la mort, et quelques mois plus tard, à peine roi, Louis XVIII donnait à son ami un témoignage éclatant de ses sentiments en l'associant aux espoirs qui s'éveillaient en lui, et à tout ce que, dès ce moment (septembre 1795), il entreprenait pour les réaliser.
is
Il n'est pas, dans l'histoire des guerres de la Vendée — lesquelles, soit dit en passant, attendent encore leur historien définitif — d'épisode moins connu que celui des relations qui existèrent entre les chefs chouans et l'aîné des frères de Louis XVI, Monsieur, comte de Provence.
On sait que ce prince, au lendemain de l'exécution du malheureux roi, et vu le minorité et la captivité de son neveu Louis XVII, s'était déclaré régent de France, et qu'après la mort de l'enfant royal, en juin 179$, il se proclama roi sous le nom de Louis XVIII, A cette époque, il était à Vérone; il y attendait la fin rie ses malheurs. Son frère cadet, le comte d'Artois, émigré comme lui,
et qu'en ceignant la couronne, il avait nommé lieutenant général du royaume, venait, après des péripéties sans nombre, de se fixer en Angleterre. De Londres où il s'était d'abord rendu, d'Edimbourg où le gouvernement britannique l'avait ensuite interné, il pouvait, bien mieux que son frère ne le pouvait d'Italie, correspondre avec les royalistes de Bretagne et de Vendée. Il en était résulté que, dans les provinces insurgées, il était beaucoup plus connu que le roi lui-même.
Les chefs chouans opéraient au nom du roi. Mais, c'est du comte d'Artois qu'ils recevaient des ordres, avec lui qu'ils correspondaient. Lorsqu'ils demandaient, avec une insistance incessamment renouvelée, qu'un Bourbon vînt se mettre à leur tète, c'est le comte d'Artois qu'ils entendaient désigner; c'est lui qu'ils voulaient, lui qu'ils appelaient comme si son frère aîné, « Monseigneur le Régent », dont il était censé leur transmettre les ordres, n'eût été pour eux qu'un inconnu ou encore un prince de parade, attaché par sa grandeur môme à son isolement et condamné à n'en sortir que lorsque d'autres lui auraient ouvert, sans sa participation, le chemin du royaume.
Cette situation, qu'il était contraint de subir, le
comte de Provence la considérait comme offensante pour sa personne. Soit comme régent, soit comme roi, on le voit sans cesse s'efforcer de mettre un terme à son inaction, protester contre « la politique infernale » qui la lui impose et multiplier les tentatives pour reprendre, dans la conduite des affaires de l'émigration, la place à laquelle il a droit. Ce n'est pas qu'il jalouse son frère, mais il craint d'encourir « le mépris de ses sujets et celui de la postérité ».
C'est en ces circonstances qu'au commencement de 1795, n'étant encore que régent, mais exerçant en cette qualité les pouvoirs royaux, il parvient enfin, après de longs et infructueux efforts, à s'ouvrir une communication avec la Vendée, par la voie des agents qu'il entretient à Paris. Il en profite aussitôt pour écrire au chevalier de Charette, le plus populaire des chefs chouans. Cette lettre porte la date du 1er février; elle est ainsi conçue :
« Enfin, monsieur, j'ai trouvé ce moyen que je désirais tant; je peux communiquer directement avec vous; je puis vous parler de mon admiration, de ma reconnaissance, du désir ardent que j'ai de vous joindre, de partager vos périls et
votre gloire. Je le remplirai, dût-il m'en coûter tout mon sang. Mais, en attendant ce moment heureux, le concert entre celui que ses exploits rendent le second fondateur de la monarchie et celui que sa naissance appelle à la gouverner, sera de la plus grande importance. Personne mieux que vous ne conçoit l'utilité des démarches que je puis faire relativement à l'intérieur; vous pensez sans doute qu'il est hon que ma voix se fasse entendre partout où on est armé pour Dieu et pour le roi. C'est à vous à m'éclairer sur les moyens d'y parvenir. Je confie cependant à votre prudence l'expression d'un sentiment que je ne puis plus retenir, à présent que je puis parler moimême à mes braves compagnons d'armes. Si cette lettre est assez heureuse pour vous parvenir, à la veille d'une affaire, donnez pour mot d'ordre : Saint Louis, et le champ de votre dernière victoire; ralliement : le roi et le régent Je commencerai à être parmi vous le jour où mon nom sera associé à un de vos triomphes. — Louis. »
Cette lettre, expédiée à Paris « à cachet volant », est reçue par le chevalier d'Andigné, un chouan de l'Anjou, venu dans la capitale à la faveur du traité de pacification qui est intervenu entre la
Convention et les royalistes insurgés. Chargé de la faire passera Charette, il en prend connaissance et en accuse réception à l'expéditeur. Il s'explique en même temps sur les motifs qui ont décidé les chefs chouans à consentir à signer la paix et s'attache à dissiper les inquiétudes que ce consentement a causées au régent, ainsi qu'il l'a fait connaître à ses agents de Paris.
« Monseigneur, lui mande-t-il, le 4 mai, revêtu de la pleine confiance des chefs des armées catholiques et royales dans la Bretagne, l'Anjou et le Poitou, il m'est bien doux d'être, auprès de votre auguste personne, l'interprète de leurs vrais sentiments et de pouvoir calmer vos inquiétudes qui seules les ont fait hésiter sur une feinte commandée par des circonstances impérieuses. Admis depuis peu à leurs travaux, je n'en connais pas moins le fond de leurs cœurs; ils sont trop purs pour qu'on ne puisse y lire. Leur unique but est de rétablir leur malheureux monarque sur le trône de ses ancêtres; ils ont cru pouvoir dissimuler pour y atteindre; ils désirent vivement un Bourbon qui puisse conduire leurs pas dans les sentiers de l'honneur, qui vous sont si bien connus. Ils cherchaient les moyens de correspondre avec vous;
ils ignoraient combien ils étaient près d'être heureux. La manifestation de vos sentiments, cette précieuse lettre tracée de votre main, répandra dans leurs âmes un baume salutaire, leur fera éprouver un plaisir qu'ils ne connaissaient plus; ils vous indiqueront sous peu le moyen de les rejoindre et vous en fixeront l'époque; ils vous attendront comme une famille espère un père chéri ; vos premiers pas y seront marqués par les larmes de joie, que votre arrivée fera répandre à mes braves et loyaux compagnons; votre présence sera pour eux l'éclair du bonheur, comme elle leur sera le gage de la victoire. Ils étaient braves sans vous; sous vous, ils seront invincibles. Vous trouverez en eux, pour tout dire, monseigneur, ce que vous devez attendre de Français armés parle devoir et guidés par l'honneur. Ce sont les seuls sentiments qui aient dirigé leurs démarches. Mes expressions ne sont que le témoignage de leurs cœurs; ils les signeraient tous de leur sang s'ils n'étaient convaincus de la confiance que Votre Altesse mettra dans leur loyauté, et leurs actions vous prouveront mieux que des paroles leur fidélité et leur dévouement à leur religion et à leur roi. J'envoie à Gharette
M. du Verne de Praile, lieutenant de vaisseau, pour lui porter le dépôt qui n'avait pu encore lui parvenir. Il fera connaître vos intentions à nos braves chefs et concertera avec eux les moyens de les remplir. »
A côté de cette lettre, nous voudrions pouvoir donner la réponse que fit Charette à l'appel du régent. Cette réponse, que nous n'avons pu retrouver, nous n'en savons rien que ce qu'en dit, dans la sienne, le prince à qui elle était adressée. Elle ne lui parvint qu'au commencement de juillet. A cette époque, la mort de Louis XVII l'avait fait roi. Il s'était proclamé sous le nom de Louis XVIII. C'est à ce titre qu'il répondit à Charette auquel, en lui apprenant son avènement, il envoyait le manifeste qu'à cette occasion il avait rédigé pour « son peuple ». Sa lettre porte la date du 8 juillet.
« J'ai reçu, monsieur, r.vcc un plaisir que vous pouvez aisément vous figurer, le témoignage de votre attachement. Celui de votre fidélité m'était inutile, et je ne mériterais pas d'être servi par vous et vos braves compagnons d'armes, si j'avais eu le moindre doute à cet égard.
a La Providence m'a placé sur le trône. Le pre-
mier et le plus digne usage que je puisse faire de mon autorité est de conférer un titre légal au commandement que vous ne devez jusqu'à présent qu'à votre courage, à vos exploits et à la confiance de mes braves et fidèles sujets. Je vous nomme donc général de mon armée catholique et royale. En vous obéissant, c'est à moi-même qu'elle obéira. Je n'ai pas encore pu vous apprendre que je vous avais nommé lieutenant général en juillet 1794.
« Mais ce n'est pas seulement les armes à la main que vous pouvez me servir. Un de mes premiers devoirs est de parler à mes sujets, d'encourager les bons, de rassurer les timides, de ramener les égarés. C'est l'objet de la déclaration que je vous envoie et que je vous charge de publier. Je ne pouvais la confier à personne qui pût y donner plus de poids que vous. Il est cependant possible que votre trêve avec les rebelles, subsiste encore lorsque cette déclaration vous parviendra, et, alors, il serait peut-être imprudent que vous la publiassiez vous-même. Mais, dans ce cas même, je pense que vous êtes toujours plus à portée que tout autre, sans vous montrer, de la faire répandre dans tout mon royaume. Si, au contraire, vous avez repris
les armes, rien ne doit retarder une publication si essentielle.
« Je travaille de tout mon pouvoir à hâter le moment où, réuni avec vous, je pourrai vous montrer en moi un souverain qui fait gloire de sa reconnaissance envers vous, et à mes sujets, bien moins un roi qu'un père. Je me flattais que l'Angleterre allait enfin vous amener mon frère; mais ce moment me paraît plus incertain que jamais. N'importe; plus les obstacles sont grands, plus je mettrai d'activité à les vaincre, et je les vaincrai !
« Continuez, monsieur, à me servir comme vous avez servi mon prédécesseur, et croyez que si quelque chose peut alléger le poids du fardeau que la Providence m'ordonne de porter, c'est d'être destiné par cette même Providence à récompenser les plus grands services qu'un roi ait jamais reçus. »
Comme toutes celles qu'il écrivait et dont un si grand nombre ont passé par mes mains, cette lettre est signée: Louis. Elle va trouver Charette à son quartier général de Belleville. Il la lit avec des transports de joie, la communique à ses camarades et y répond le 18 août.
Il m'est impossible de ne pas faire remarquer, avant de donner le texte de sa réponse, combien elle est importante et décisive en ce qui touche la question Louis XVII. Les partisans de la survivance ont toujours affirmé que l'enfant royal, tiré du Temple, a été conduit à l'armée de Charette, qu'elle l'a reconnu et acclamé. Or, voici une lettre écrite par Charette lui-même, plus de deux mois après la date assignée à la mort ou à la délivrance du petit roi. Cette lettre, adressée à « Sa Majesté Louis XVIII », Charette l'eût-il écrite s'il avait reçu l'enfant des mains de ses libérateurs et s'il l'avait fait reconnaître et proclamer par son armée? En vain, objecterait-on que, si l'enfant royal n'était pas encore à l'armée de Charette, le 18 août, il a pu y arriver plus tard. A quelle date? Il est aisé d'établir qu'il n'y était pas au mois de mai 1796. Est-ce à dire qu'il y était venu et en était parti? Mais alors, comment Charette et, après lui, les chefs vendéens restés en correspondance avec le roi, ne l'auraient-ils pas prévenu et auraientils continué à le traiter comme le successeur légitime de Louis XVII. Insister serait faire injure au bon sens, et je laisse la parole au général en chef qui adresse à son roi, en son nom comme en celui
de ses soldats, et en des termes d'une rare éloquence, le témoignage éclatant de leur soumission et de leur fidélité :
« Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire de Vérone, le 8 juillet dernier. Quelle satisfaction pour mes braves compagnons d'armes et pour moi, d'apprendre par vous-même que le trône de saint Louis et d'Henri IV n'est plus vacant ! Héritier de leurs vertus, vous allez enfin régner avec elles sur le trône des Français dont vous êtes le père. En effet, le généreux pardon que votre clémence daigne accorder à un peuple si longtemps coupable de rébellion et des crimes les plus atroces, est bien digne de son cœur; et puisque les malheurs dans lesquels il est comme plongé, surpassent toute croyance, pour les vaincre, il ne voit plus que votre bonté, et votre indulgence pour vous aimer et vous chérir comme un père.
« Je remercie très humblement Votre Majesté du grade qu'elle a bien voulu me conférer par sa lettre du mois de juin 1795 et du commandement de son armée catholique et royale. L'intérêt qu'elle y prend et ses bontés ne peuvent qu'augmenter et servir mon dévouement, car je sens même que les
revers et les entraves que la Providence réserve peut-être encore à la prospérité de vos armes ne peuvent ni me ralentir ni m'intimider. Puissé-je encore donner à Votre Majesté l'assurance que j'emploierai tous les moyens qu'elle remet entre mes mains pour faire connaître sa clémence et sa bonté !
« Quelle douleur pour moi, sire, et pour tous les Français que j'ai l'honneur de commander, d'apprendre que votre auguste frère éprouve encore des difficultés qui l'empêcheront peut-être, et de quelque temps, de paraître à la tète des braves et fidèles sujets de Votre Majesté ! Qu'il eût été doux pour nous, de voir près de nous le prince magnanime que nos cœurs désirent depuis si longtemps !
« A l'époque où vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, vous ignoriez que la trêve que des événements imprévus m'avaient forcé de faire était rompue et que, dès le mois précédent, j'avais publié un manifeste dans lequel je dévoilais les causes secrètes de cette apparence de conciliation, qui avait étonné une partie de l'Europe. Vous savez sans doute maintenant que déjà plusieurs victoires remportées sur les rebelles leur ont fait
quitter les pays conquis pour Votre Majesté. Je puis donc sans aucune difficulté faire connaître et publier la déclaration que vous adressez à vos sujets. Je le ferai près de vos armées et ne négligerai aucun moyen pour la propager.
« Je puis vous instruire, sire, que Sa Majesté britannique a fait débarquer sur la côte de Saint-Jeande -Mont et sur la côte de Saint-Gille 40 milliers de poudre, 1 200 fusils, 3 000 sabres,. 250 habits complets, deux pièces de campagnes de 4 et quelques autres équipements de guerre. J'ai protégé ce débarquement, et malgré les tentatives des rebelles qui se sont présentés deux fois pour s'y opposer, j'ai conduit le convoi a bon port, au sortir de l'escadre qui, témoin oculaire de ces deux actions, fut tellement satisfaite de l'ordre, du courage et de la bonne volonté des troupes que je commande, que les chefs m'ont promis sous peu de jours un nouveau débarquement tant de munitions de guerre que de forces militaires.
« Je ne pourrais, sire, sans les affaiblir, exprimer les sentiments qui animent mes braves compagnons d'armes. Amour, respect, fidélité, dévouement à votre personne sont ceux qui remplissent tous les cœurs. Tous brûlent du désir le plus ardent de
terrasser les rebelles, de voir votre Majesté assise sur le trône de ses augustes pères et de déposer à vos pieds les armes que nous emploierons jusqu'au dernier soupir contre ceux qui s'opposeraient au bonheur dont Votre Majesté veut faire jouir ses sujets. — Le chevalier de Charette. »
Avant d'être en possession de cet acte solennel de reconnaissance, Louis XVIII devait longtemps attendre ; il ne le reçut qu'à la fin de septembre. Mais, ne mettant en doute ni la soumission ni la fidélité des Vendéens et de leur général en chef, il avait continué à lui écrire. Le 4 septembre, c'est le désastre de Quiberon, qu'il vient d'apprendre, qui lui met la plume à la main.
« Vous jugerez facilement, monsieur, de la douleur avec laquelle j'ai appris la funeste affaire de Quiberon et ses affreuses suites. Mon cœur est déchiré; mais mon courage n'est pas ébranlé. Mon espoir résidait en vous avant cette cruelle journée; il y réside de même aujourd'hui. Les malheurs de la guerre peuvent me faire pleurer de braves et fidèles sujets ; mes parents les plus proches peuvent abandonner ma cause; Charette et sa valeureuse armée me restent; je suis toujours aussi sûr de remonter sur mon trône. Les sentiments que je
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vous ai ex [) ri mes dans ma dernière lettre n'ont pris que plus d'autorité et les commissions que je vous ai données n'ont fait qu'acquérirplus d'importance... Je ne terminerai pas cette lettre sans vous parler, je ne dirai pas du désir, mais du besoin impérieux que j'éprouve tous les jours davantage d'être auprès de vous, de vaincre ou de mourir à la tête de ma brave armée catholique et royale. »
Quelquesjours plus tard, hanté par la pensée qui clôt cette lettre, il y revient en des termes plus vibrants, plus enfiévrés :
« Je vous ai écrit dernièrement que ce n'était pas seulement les armes à la main que vous pouviez me servir; je vais vous en fournir un autre moyen. Votre communication avec l'Angleterre est certainement bien ouverte à présent et je ne doute pas que vous n'en ayez pareillement une avec l'Espagne. 11 s'agit d'en profiter pour me rendre le plus grand des services. Le devoir, l'honneur, l'amour de la gloire, le sang de Henri IV qui bout dans mes veines, tout ce qui peut agir sur mon âme m'appelle auprès de vous, et je souffre, je m'indigne de mon oisiveté. Faites bien sentir, et, assurément, cela est aisé, à l'Angleterre et à
L'Espagne, combien il est nécessaire que je
paraisse moi-même à la tête de votre invincible armée. Vous avez, du moins je l'espère, un autre moi-même avec vous1; mais ce n'est pas assez. Henri IV n'a pas reconquis son royaume par ses lieutenants; je veux l'imiter, ou si tant de gloire ne m'est pas réservée, je veux du moins avoir celle d'être le premier roi de France qui soit mort sur le champ de bataille et qu'on grave sur mon tombeau : Ici mourut Louis XVIII, en combattant pour rendre à ses sujets leur religion et leur bonheur.
« Je n'en dis pas davantage à celui qui connaît si bien le langage de l'honneur. Employez actuellement toute votre influence pour arriver à ce but si nécessaire pour ma gloire et pour le salut de mon royaume. J'ai fait la même démarche à Madrid et à Londres. J'aimerais mieux que ce fût l'Espagne qui me conduisît à vous, cela serait plus prompt et plus convenable. Mais, pourvu que j'arrive, je ne regarderai pas au chemin.
« Adieu, brave et fidèle Charette, comptez à jamais sur l'amitié et la reconnaissance de votre roi. »
1. Le roi espérait, on le voit, que le Comte d'Artois son frère, qu'il avait incité à se jeter en Vendée, y était parvenu.
Malheureusement pour Louis XVIII, Gharatte était sans relations ni moyens de correspondance avec l'Espagne. 11 n'en avait pas davantage avec l'Angleterre, depuis qu'elle avait débarqué en Bretagne des munitions et des armes. Le désastre de Qui héron avait arrêté ces envois. Quant à Monsieur, c'est en vain qu'on l'avait espéré; il n'avait pas paru et continuait à ne pas paraître.
« Cependant, mandait Charette au roi le 28 septembre, j'ai reçu, il y a huit jours, un envoyé de Monsieur qui m'a fait l'honneur de m'écrire qu'il était parti sur l'escadre anglaise et prêt à descendre sur nos cotes; il a la bonté de me témoigner le plus vif désir de se joindre à nous. Nous attendons ce moment avec une joie inexprimable, mais quelquefois altérée par la crainte que nous inspirent les lenteurs peut-être méditées que les Anglais apportent à effectuer son débarquement. En effet, l'escadre qui borde nos côtes ne fait que louvoyer et tirailler sur les différents postes et ports qu'occupent les rebelles, ce qui les inquiète et fait descendre journellement des forces considérables sur la côte. Cependant, le temps presse, la saison s'avance, la mer va devenir de jour et jour plus impraticable; nos côtes hérissées d'écueils ne
permettront bientôt plus l'abordage et nous serons peut-être encore privés pour longtemps du bonheur de posséder un prince dont la présence, aussi utile que désirée, deviendrait le centre commun et le point d'unité de toutes vos armées qui, réunies sous un seul chef, acquerraient plus de force et de consistance. »
Dans la même lettre Charette s'expliquait en toute franchise sur le désir de le rejoindre que lui avait exprimé le roi, et il s'attachait à le détourner d'un tel dessein que l'état de l'opinion publique en France lui faisait considérer comme aussi imprudent qu'inutile.
« Par votre dernière, sire, vous avez la bonté de me faire part du projet que vous avez de venir vous placer à la tête de vos armées de la Vendée et de Bretagne. J'ai déjà eu l'honneur de répondre à Votre Majesté que je ne pourrais vous exprimer les sentiments dont votre présence remplirait tous les cœurs de vos fidèles sujets en vous voyant à leur tête, mais que nous ne pouvions nous livrer, en ce moment, à cette flatteuse espérance ; que vos jours, sire, nous sont trop chers et trop précieux pour vous engager à les exposer dans des temps et des circonstances aussi orageux, dans un moment où
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les esprits et les opinions diversement agités n'offrent encore aucun résultat prépondérant. J'ai supplié connue je supplie encore Votre Majesté de suspendre son grand courage jusqu'au moment où l'opinion publique, plus progressive peut-être en ce moment que ne pourrait l'être la force des armes, aura dissipé l'illusion et reconquis à Votre Majesté les cœurs de cette nombreuse portion de ses sujets qui n'ont pu cesser de lui être fidèles, mais que la crainte, la faiblesse, la pusillanimité ont retenus et retiennent encore parmi les rebelles, faute d'un point de ralliement et d'un centre de force, qui les mettrait à couvert de la proscription et du glaive des assassins; jusqu'au moment, enfin, oj votre auguste frère, marchant à la tète de vos fidèles sujets, faisant connaître à tous les Français craintifs et timides votre clémence et vos bontés par les siennes propres, vous aura ouvert une carrière de gloire et de triomphes moins périlleux.
Mais, sire, s'il est vrai que la politique des cours étrangères fut de vous refuser l'appui et la protection que vos malheurs et leur propre intérêt sollicitent si impérieusement; s'il nous était réservé de vous voir si cruellement abandonné après tant de vaines agitations, alors, sire, venez avec confiance
vous placer à leur tête; ils ne verront plus de danger pour votre personne; leurs corps vous serviront d'égide, et vous les verrez plutôt tous mourir à vos pieds et s'enterrer sous les derniers débris de la monarchie, que de vous abandonner un seul instant. Non, sire, la Providence ne permettra jamais que la France reste en proie à la tyrannie d'une poignée de factieux et de rebelles. Votre présence rallumera dans le cœur de tous les vrais Français cet ancien amour pour leur roi, qui n'a pu en être effacé; ils tomberont tous à vos pieds, et le généreux pardon que déjà vous leur accordez, fera qu'ils ne vous verront bientôt plus que comme leur roi, leur vainqueur et leur père. Tels sont, sire, les vœux, les désirs et les sentiments les plus chers à nos cœurs. Nous avons tous juré de les conserver jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour vous, pour votre bonheur et pour la gloire du trône de France. »
A la fin du dossier dont je viens de publier le contenu se trouve une dernière lettre sans* date; elle est encore du roi :
« Il y a bien longtemps, monsieur, que je n'ai pu communiquer avec vous; vous n'en savez que trop la raison. Enfin, les obstacles ont diminué et j'en
profite avec empressement. Bientôt, je l'espère, mon frère vous prouvera lui-même que le sang de Henri IV est toujours digne de commander à des Français comme vous ; il ne sera, je m'en flatte, mon précurseur que de bien peu. Mais, en attendant ces moments, objets de mes plus ardents désirs, il est bien essentiel que tous ceux que l'honneur anime marchent par la même route comme ils tendent au même but. Mes agents de Paris vous feront connaître les plans, instructions et pouvoirs que j'ai arrêtés. Je vous exhorte aussi à vous entendre avec M. de Moustier qui possède également toute ma confiance et en tout ; je connais trop bien votre zèle et votre attachement à ma personne et à mon service pour douter que vous ne vous prêtiez à tous les arrangements que le bien de l'État exigera de vous. »
Il semble au premier abord que cette lettre soit sans importance ou plutôt n'ait que celle des recommandations vagues et d'ordre général qu'elle contient. Mais, le croire, ce serait se tromper. En réalité, elle prouve que le roi s'est laissé circonvenir par son frère et par les émigrés de Londres. Ils trouvent que Charette s'émancipe trop, agit trop par lui-même, va trop de son côté, rebelle à tous,
direction, à tout contrôle, qu'il est trop libre en un mot et qu'il doit se plier au joug de la coterie anglaise.- Ils ont convaincu le roi de la nécessité de l'obliger à suivre la route qu'ils suivent euxmêmes et à marcher non selon son inspiration, mais selon les leurs.
La prétention est singulière, d'autant plus déplacée que le comte d'Artois, sourd aux appels incessants de Gharette, se dérobe à toutes les occasions qui s'offrent à lui de l'aller rejoindre. Avec un peu d'audace, cependant, il pourrait passer en France. Il le pourrait par la côte de Saint-Jean-du-Mont, par la pointe de Locmariaquer, puisque c'est par ces voies que les émissaires chouans viennent conférer avec lui. Mais il tient pour indigne de son rang d'aller chouanner. Sa conduite, si peu conforme à ses paroles, est si piteuse, qu'au jour de la défaite finale des chouans elle donne une apparence de raison à la fameuse lettre, faussement, d'ailleurs, attribuée à Charette et adressée à Louis XVIII, qui commence par ces mots : « Sire, la lâcheté de votre frère a tout perdu ».
Le document était apocryphe; cette lettre, qu'on se passait sous le manteau, était l'œuvre d'un
mystificateur, mais elle exprimait l'opinion d'un grand nombre d'émigrés qui n'accusaient que le comte d'Artois lui-même de l'impuissance à laquelle il se prétendait réduit. Il est cependant remarquable que Charette ne figure pas parmi ses accusateurs. Lorsque, quelques semaines plus tard, l'héroïque épopée de ce grand chouan prendra lin, lorsque, vaincu, arrêté, condamné, il marchera au supplice, ce n'est pas au comte d'Artois qu'il imputera la responsabilité de sa mort, mais au gouvernement britannique, qui a trompé sa confiance, en ne tenant pas les promesses qu'il lui avait faites.
— Voilà donc où ces gueux d'Anglais m'ont conduit! s'écriera-t-il.
Et, quoi qu'il pense du frère de Louis XVIII, il ne prononcera même pas son nom.