LES EMIGRES
ET
Lorsqu'on regarde de près à l'histoire des émigrés, pendant la Révolution française, et si l'on perd de vue qu'élevés dans les traditions de l'ancienne monarchie, la patrie, pour eux, était là où était le roi ou, tout au moins, là où ils pouvaient combattre pour sa cause, on est tenté de mettre en doute leur patriotisme. Réfugiés à l'étranger, ils partagent toutes les passions hostiles au gouvernement de leur pays ; non seulement ils les partagent et s'y associent, mais encore ils les excitent et les attisent. Ils poussent à la guerre et, quand elle éclate, on trouve un grand nombre d'entre eux dans les armées qui cherchent à envahir la France.
On ne saurait donc, semble-t-il, ne pas les considérer comme de mauvais Français.
Est-ce là, cependant, l'opinion des généraux et des soldats qui défendent la patrie? Tiennent-ils les émigrés militants pour des traîtres? Il est difficile de l'admettre quand on étudie avec quelque attention les hommes et les choses de ce temps. Toutes les fois que ces frères ennemis, enrôlés les uns sous le drapeau tricolore, les autres sous le drapeau blanc, se rencontrent autrement que les armes à la main, ils fraternisent, et jusque dans les fureurs des combats, ils se rappellent qu'ils sont de même race ; ils s'épargnent.
Ceux à qui l'armée française ne pardonne pas, ce sont les Dumouriez, les Pichegru, les Willot, ceux qui ont d'abord défendu la République et qui l'ont ensuite abandonnée. Mais, pour les émigrés, pour ces partisans de l'ancien régime, qui combattent et meurent en criant : « Vive le Roi! », pour cette noblesse décimée et fidèle, que ses malheurs ont démoralisée et dont la conduite ne s'inspire que de son amour pour les Bourbons, les soldats de la Révolution, comme ceux de Napoléon, sont pleins d'indulgence. Ils le prouvent en toutes les circonstances où ils peuvent laisser
parle i leur cœur, et, de môme, ils sont l'objet de la bienveillance des émigrés chaque fois que s'offrent à ceux-ci l'occasion de la manifester. Leur histoire abonde en traits de ce genre, qui font également honneur aux uns et aux autres. Le hasard de mes recherches à travers les archives m'en a fait découvrir un qui vient s'ajouter à ceux que nous connaisions déjà et qui les confirme.
J'en trouve les détails dans un rapport adressé à Louis XVIII, alors réfugié à Mitau, au mois de décembre 1806. Ce rapport ne porte pas de signature, et son titre, qui n'en nomme pas l'auteur, indique seulement que cet auteur est maréchal de camp au service du roi de France \ L'absence de
1. Sans me permettre de rien préciser, les recherches auxquelles je me suis livré pour découvrir son nom m'autorisent ii penser qu'il s'agit ici du maréchal de camp, Marquis de La Roche Avmon, qui coinniandait a Lohlentz la coalition des gentilshommes d'Auvergne.
Ne le 31 mai 1781, au château de Mainsat en Auvergne, il B'engagea en 1707 dans les gardes du Corps, compagnie écossaise. Ko 17*11, il est menin du Dauphin qui fut Louis XVI. Il etail alors capitaine dans Noailles cavalerie. Ou le trouve en 177:1 colonel du régiment provincial de Périgueux, en 1774, Colonel de Royal Navarre cavalerie. En 1784, il est nomme
brigadier, en 1789, maréchal de camp et, entre temps, chevalier de Saint-Louis. Il émigré en 171)1 et rejoint les princes a Coblentz aussitôt qu'ils y sont rendus. Lu I7'.r>, il devait commander une expédition en Bretagne, qui n'eut pas lieu. De 17'.)'.) a 1801, après un court passage aux Hussards de P l'a 11' de Pfall'enliolïen. a la
solde anglaise, il serl dans le régiment de cavalerie nobîe des
toute signature au bas de cet important document n'en altère pas l'intérêt, et si peu attendues que soient les choses qu'il raconte, en mettant en scène, à côté du royaliste inconnu qui l'a rédigé, trois généraux de Napoléon, il n'est guère possible, alors qu'il figure dans les papiers de Louis XVIII et parmi d'autres pièces d'une authenticité indiscutable, d'en contester la vérité. Je le tiens, quant à moi, pour rigoureusement exact, et peut-être mes nombreux travaux sur les émigrés m'autorisentils à faire cette déclaration. Ce rapport étant trop long pour être reproduit ici en son entier, je me bornerai à l'analyser et ne le citerai textuellement que dans ses parties essentielles.
Le maréchal de camp émigré, dont il est question, se trouvait à Dresde à l'époque de la bataille d'iéna. Lorsqu'on sut la défaite des armées prussienne et saxonne, il se détermina à gagner Hambourg en passant par Berlin. Mais, averti que les avant-postes français étaient aux portes de cette capitale, il changea son itinéraire et prit sa route
ducsd'AngoulèmeetdeBerry, à la solde russe. Rentré en France en 1814, il est nommé lieutenant général, pour prendre rang-, sans emploi ni solde. Il est mis à la retraite en 1815 et meurt en 1828. (Archives du Dépôt de la Guerre.) — En 1 806, il errait
par Posen, espérant y arriver avant les troupes de Napoléon, Malheureusement, elles y arrivèrent presque en même temps que lui et il se trouva dans l'impossibilité de poursuivre son voyage ni de revenir sur ses pas. En ces circonstances critiques, que sa qualité d'émigré rendait si périlleuse pour lui, il se décida à demander une audience au maréchal Davout, dont le quartier général était à Posen. Sur le vu de son nom, Davout la lui accorda aussitôt et le reçut avec tant de bienveillance qu'il n'hésita pas à solliciter un passeport pour Hambourg.
« Pourquoi ne restez-vous pas ici? lui demanda le maréchal; vous n'avez rien à craindre.
— Et je ne crains rien, s'écria fièrement l'émigré. La crainte n'a jamais approché de mon cœur. Si je veux m'éloigner, c'est que, n'ayant pour vivre qu'une pension que me fait l'Angleterre et ne pouvant la toucher si je restais parmi les Français, je me verrais sans ressources. ,
— Etre pensionnaire anglais n'est pas une recommandation auprès de nous, objecta Davout.
— Je suis toujours étonné, avoua l'émigré, de devoir mon existence à une nation que, depuis des siècles que la monarchie existe, mes pères ont
si souvent combattue. Mais, suis-je coupable d'accepter d'elle un secours, alors que le pays auquels j'appartiens, pour lequel ils ont versé leur sang, m'a privé de mes biens et veut me ravir jusqu'à mes titres d'honneur? Avouez, monsieur le maréchal, que ce n'est pas à lui que peut aller ma reconnaissance.
— Mais, pourquoi ne rentreriez-vous pas en France?
— Parceque je ne peux ni ne voudrais demander l'aumône là où j'ai été jadis si heureux de la faire. J'avais quarante ans lorsque j'ai émigré * ; à cet âge, on doit savoir ce que l'on fait; j'ai suivi la route que l'honneur me commandait de suivre. Si mon parti avait réussi, j'en aurais tiré avantage; il est vaincu et je me dois de supporter son malheur jusqu'au dernier moment.
— Vous courez le risque de ne jamais revoir votre patrie.
— Ce n'est pas mon opinion. Je conserve, au contraire, l'espoir que la cause du roi ne tardera pas à triompher. »
1. C'est à cet âge qu'avait émigré le marquis de La Roche- Avmon.
Le maréchal souriait.
« Si cet espoir fait votre bonheur, dit-il, je ne veux pas le détruire. »
L'entretien continua sur ce ton courtois et affable. Le général Friant étant entré, Davout le présenta à l'émigré. Il rappela ensuite qu'il avaû servi dans Royal-Champagne. Puis il parla de la bataille d'Iéna, du combat d'Auerstsedt où, on le sait, il s'était couvert de gloire ; il critiqua la tactique des Prussiens et constata, à leur désavantage, que l'année précédente, les Autrichiens et les Russes s'étaient bien mieux battus. Enfin, revenant à l'objet de l'audience, il invita son interlocuteur à mettre sa demande de passeport par écrit :
« Écrivez-moi aussi franchement que vous m'avez parlé », ajouta-t-il en le congédiant.
La demande fut rédigée aussitôt et remise à un aide de camp. Le même soir, l'émigré recevait un ordre enjoignant à la Place de lui délivrer un passeport pour Hambourg; en outre, on lui offrait une recommandation pour la poste s'il désirait avoir des chevaux. Il dut décliner cette offre, l'exiguïté de ses ressources ne lui permettant pas de voyager autrement que dans les diligences et
l'obligeant à attendre qu'elles eussent repris leur service interrompu par les événements de la campagne qui finissait. Celte circonstance le retint à Posen durant quelques jours.
« Je voyais arriver journellement de nouveaux corps d'armée, écrit-il, où je retrouvai différentes personnes de ma connaissance et qui me reconnurent. Je ne les cherchais pas, mais je les rencontrais souvent soit aux promenades, soit aux tables d'hôte, où venaient des officiers de tous grades, bas officiers, soldats, tambours, tous pêle-mêle, mangeant ensemble, y étant de la plus grande familiarité, la plupart de mauvais ton, jurant, blasphémant, parlant librement, répondant grossièrement aux officiers, ne reconnaissant de subordination que pour le service. »
Un jour qu'à l'une de ces tables il y avait plus de militaires que d'habitude, notre émigré pressant son dîner « pour sortir de cette bagarre », un officier l'interroge et lui demande s'il sait le polonais.
« Non, monsieur, répondit-il.
— Vous êtes Français?
— Oui, monsieur.
— Négociant?
— Non, je suis voyageur. »
Alors, un autre officier intervient et dit à son camarade :
« Ne vois-tu pas que monsieur appartient à cette brave noblesse qui a tout sacrifié à l'honneur!
— Je suis émigré, en effet.
— Nous ne connaissons plus ce nom que pour estimer et plaindre ceux qu'il désigne, reprend alors le même officier. Ils sont malheureux. Mais, nous le sommes aussi. Garçon, une bouteille de vin de Champagne. »
La bouteille apportée, il continue :
« Monsieur, vous nous ferez le plaisir de trinquer avec nous.
— Je ne bois que de l'eau, vous le voyez. Question de santé.
— Oh! je vous en prie, un demi-verre seulement. »
L'émigré accepte; les verres se choquent et l'officier dit :
« A la santé de celui que je ne nomme pas. »
Dix à douze des convives présents s'associent à son toast.
L'émigré l'interroge :
« Votre nom, monsieur? De quel pays êtesvous?
— Je suis d'un village du Languedoc. Quant à mon nom, il est trop obscur pour vous être connu... Mais je vous demande la permission de vous l'aller dire un jour. Vous me rendrez ma politesse et nous boirons plus librement qu'aujourd'hui. Me promettez-vous?...
— De tout mon cœur et, en attendant, vous accepterez, vous et ces messieurs, une tasse de café. »
Au récit de cette piquante scène, l'émigré ajoute ce qui suit :
« Je n'ai pas revu cet officier. Mais j'ai causé avec d'autres de tous grades, des soldats de toutes armes. Tous sont mécontents ; ils se plaignent de la continuité de la guerre qui ne se fait, disent-ils, ni pour la défense ni pour l'honneur de la France, mais pour l'élévation de la nouvelle famille. Ils se plaignent de la réquisition, de la faveur, bien autre, à les entendre, que sous l'ancien régime. Partout, j'ai entendu ce langage de la part même de ceux qui devraient être contents. Il est frappant d'avoir trouvé cette unifor-
mité d'opinion dans les divers corps d'armée, au travers desquels j'ai passé. »
Quelques jours plus tard, l'auteur du rapport qui nous fournit ces détails débarquait à Berlin, que les Français occupaient et où il nous apprend qu'il avait longtemps vécu. A peine arrivé, il se présente chez le général Hulin, commandant la place, pour faire viser son passeport. Il ne peut voir le général, mais son passeport est visé sans difficulté. Tranquille sur ce point, il vient de se décider à prendre trois ou quatre jours de repos dans la capitale prussienne, où il compte beaucoup d'amis, lorsque, à minuit, un capitaine et un gendarme viennent très courtoisement l'inviter aies suivre chez le général Glarke, préposé par l'empereur au gouvernement des provinces occupées, qui désire le voir sur-le-champ.
Il se rend à cet appel ; on l'annonce ; le général parait, et, l'ayant salué, lui dit :
« J'ai infiniment de respect pour votre nom, monsieur; j'ose espérer avoir l'amitié d'un de ceux qui le portent et qui fut mon camarade à La Flèche; c'est, je crois, votre fils. |
— Non, monsieur le général, ce n'est pas mon fils. Notre famille est très nombreuse et, sans
doute, c'est de quelqu'un de nos parents que vous parlez. »
Après ce préambule, Clarke, en s'excusant d'être obligé de soumettre son visiteur à un interrogatoire, lui révèle qu'il est soupçonné d'être un agent prussien.
« Vous venez de Pologne et mes rapports désignent une personne de votre nom comme ayant été chargée d'aller à Grodno chercher un corps d'armée de soixante mille hommes que le Tsar a envoyé à son allié le roi de Prusse.
— Il ne peut s'agir de moi, qui ne suis rien à ce monarque, proteste l'émigré. Mais vous m'apprenez, général, que les Russes sont enlin avec les Prussiens sur la Vistule et que mon fils, qui sert dans les hussards noirs, a eu l'honneur d'être chargé de travailler à cette réunion.
— Votre fils, interroge Clarke, a-t-il eu connaissance du décret de l'empereur contre les émigrés pris les armes à la main? Que fera-t-il?
— Je ne doute pas que le sang qui coule dans ses veines ne lui inspire de faire son devoir.
-r— Mais il court de grands risques.
— Ils ne sont pas pour l'effrayer. D'ailleurs, pourrait-il, sans forfaire à l'honneur, abandonner
le malheureux prince qui lui a tendu la main? Il fera comme moi, comme nous tous, qui, sans calculer le danger, vous avons combattus. Si le sort des armes lui est contraire et si, blessé, il est pris, il n'aura qu'à considérer sa blessure comme mortelle. Monsieur le général, c'est vivre que de mourir avec honneur, et vivre en y manquant, c'est mourir à chaque minute. »
Clarke était visiblement ému par ce langage.
« J'espère qu'il n'arrivera rien à votre fils, dit-il. Sa position n'en est pas moins embarrassante.
— Embarrassante, non, déclara l'émigré; dangereuse seulement. »
Le général ne releva pas ces propos et exprima le regret d'avoir dû interroger le voyageur.
« Votre passeport est en règle, ajouta-t-il, et vous permet de partir. Je vous prie seulement de différer votre départ de six jours et de revenir me voir avant de quitter Berlin. Si vos finances devaient souffrir de ce retard, il serait facile d'y pourvoir. »
I/émigré n'accepta pas cette offre de secours, et après avoir prié Uarke de lui lixer le jour où il devrait se représenter devant lui, il se retira.
Rentré à son auberge, il venait de s'endormir quand il fut brusquement réveillé. Cette fois, c'était le général Hulin qui lui faisait demander son passeport en l'engageant à se présenter luimême à la Place, dans la journée, pour le retirer. A huit heures, nouveau messager qui venait le chercher de la part du général.
Introduit chez Hulin, il est salué de ces mots :
« Monsieur, depuis que je suis au monde, je
n'ai jamais vu personne faire plus d'effet que
vous dans une ville. Tout le monde me demande
si je sais votre arrivée.
— C'est très flatteur pour moi, général. Mais cela n'a rien que de très normal. Je suis connu dans Berlin, où j'ai vécu deux ans, sans jamais chercher à dissimuler mes opinions, et on doit s'étonner de me voir parmi des Français, surtout si l'on suppose que je suis du nombre de ceux qui ont eu la bassesse de faire leur soumission.
— Mais pourquoi ne rentreriez-vous pas? » interroge Hulin.
L'émigré renouvelle les arguments par lesquels il a déjà répondu à Davout et à Clarke. Hulin l'écoute sans l'interrompre, « faisant parfois un signe de tête approbatif ». Il lui rend ensuite son
passeport en l'assurant que, jusqu'au jour fixé par son départ par le général Glarke, il ne sera pas inquiété.
« Je suis fort aise, ajoute-t-il, d'avoir fait la connaissance d'un homme aussi franc.
— Voilà notre récompense, réplique l'émigré; nous forçons nos ennemis à nous estimer. »
Comme il gagnait la porte, le général, qui lui avait tendu la main, le retint :
« Un mot encore. Que pensez-vous de nos opérations en Pologne? »
L'émigré ne dissimula pas que, dans sa pensée, cette entreprise serait fatale à Napoléon.
« Vous avez trop d'ennemis à combattre pour pouvoir réussir : la famine que vous portez partout avec vous, la saison qui est contre vous, les populations qui vous haïssent, le mécontentement qui règne dans vos armées Les
difficultés qui vous attendent ne feront qu'accroître. »
Il développa longuement ces considérations. Hulin, de son côté, renonça à les discuter. Il secoua la tête et dit adieu à son visiteur en lui conseillant de ne pas s'exprimer envers d'autres avec autant de franchise qu'envers lui.
Les divers entretiens qui viennent d'être résumés étaient bien faits pour étonner le personnage à qui nous devons de les connaître. Mais il n'était pas au bout de ses étonnements et sa dernière entrevue avec Clarke, à la veille de son départ pour Hambourg, lui réservait encore une surprise. Le général s'obstinait, en effet, à vouloir le décider à rentrer en France, et poussa son insistance jusqu'à lui déclarer que l'Empereur, qui aimait les hommes francs et loyaux, attacherait le plus grand prix à le dédommager de toutes ses pertes.
Cette fois, la réponse de l'émigré se ressentit de l'impatience que lui causait cette tentative de détournement. Rien au monde ne le déterminerait à rentrer sans celui avec qui il était sorti. S'il agissait autrement, il cesserait de mériter l'estime de ses adversaires. Dans son indigence souvent cruelle, mais, du moins, exempte de remords, il était plus heureux que beaucoup de gens plus fortunés et couverts de dignités. Il avait prêté serment à son roi, et l'Empereur, s'il lui en prêtait un, ne pourrait croire à sa sincérité. Ces choses furent dites avec une sorte de véhémence, et ce courageux champion de la cause royale couronna
sa déclaration en priant le général de ne pas
revenir sur ce sujet.
« Je vois avec regret pour vous, reprit Clarke, que rien ne peut ébranler votre attachement aux Bourbons. Moi aussi, je leur suis attaché.
— Oh ! général, vous me permettrez d'en douter. Personnellement, vous devriez l'être. Mais...
— Je le suis, répéta Clarke. Mais je suis l'ami de l'Empereur dont j'admire le génie. La France était sous le joug révolutionnaire et nous ne voyions que lui qui pût la délivrer. A son retour d'Italie, nous le suppliâmes de prendre le gouvernement. Il fut sourd à nos prières. Ce n'est qu'en revenant d'Egypte qu'il y céda et s'empara du pouvoir, après avoir vainement cherché dans la maison de Bourbon un prince digne du trône. Mais aucun de cette famille ne s'en est montré digne, n'a fait preuve de courage. »
Cette réflexion malencontreuse blessa au vif celui à qui elle s'adressait.
« Vous abusez de la position dans laquelle je me trouve vis-à-vis de vous, monsieur le général, répondit-il en s'efforçant de se contenir. Dans toute autre, je discuterais autrement. Les princes dont vous parlez ont toujours été, comme leurs
aïeux, des modèles de courage et d'honneur et l'histoire les vengera un jour de l'injustice dont ils sont les victimes. »
Et après avoir, dans un long discours, rappelé la conduite du vieux Condé, du duc de Bourbon, la mort tragique du duc d'Enghien; après avoir défendu le comte d'Artois et ses fils, expliqué pourquoi ils ne s'étaient pas jetés en Vendée; après avoir enfin rendu hommage à l'indomptable énergie déployée par Louis XVIII pour ressaisir sa couronne, il termina en disant avec amertume :
« Ce n'est pas la première fois que votre gouvernement s'efforce de dégrader et d'avilir ceux qu'il veut détruire. »
Clarke ne parut pas s'offenser de la vivacité avec laquelle l'émigré rétorquait ses accusations. Du reste, l'entrée de son aide de camp de jour, le jeune duc de Clermont-Tonnerre, coupa court à cet émouvant débat. Ayant présenté l'un à l'autre les deux gentilshommes, il donna l'ordre à l'aide de camp de faire ajouter au passeport de l'émigré cette mention : « Pour Hambourg et, de là, pour Altona ».
« Puisque vous persistez à nous fuir, dit-il,
vous aurez, par ce moyen, la terre et la mer pour persévérer dans vos desseins. »
Il eût été impossible d'être plus bienveillant ni plus gêné roux envers un adversaire.
« Je le remerciai, écrit en finissant le héros de cette aventure, et sortis non sans être reconduit pendant la traversée de très vastes appartements. Je dois à la vérité le témoignage qu'il est difficile do mettre des formes plus honnêtes que n'en ont mis ces généraux avec moi. Je partis le lendemain de Berlin et suis arrivé à Altona le 48 décembre .»
AUTOUR DE IIOCIIE
Au château de Gaillefontaine, dans le pittoresque pays de Bray, en Normandie, à quelques kilomètres de Forges-les-Eaux, feu le marquis des Roys, petit-fils du général Hoche, s'était attache de son vivant à réunir autant qu'il l'avait pu les papiers et les reliques de son illustre aïeul. Dans l'héritage de ses parents, il en avait trouvé un certain nombre. Far des achats successifs et des démarches multipliées, il enrichit ce trésor, et ce n'est point un spectacle banal que celui de ce gentilhomme de vieille race et d'opinion royaliste se dépensant et se prodiguant, avec le zèle fdial le plus touchant, pour honorer la mémoire du grand républicain que fut le général Hoche.
Le respect et l'amour qu'il professa toujours
pour son grand-père lui avaient été inculqués par la veuve de celui-ci. Mme Hoche survécut soixante-deux ans à son mari. C'est au mois de septembre 1797 qu'elle lui fermait les yeux au quartier général de l'armée de Sambre-et-Meuse, et elle-même n'est morte qu'en 1858. Le marquis des Roys l'avait donc connue ; il avait grandi près d'elle, l'entendant parler à toute heure de l'époux regretté qu'elle pleurait encore à quatre-vingts ans comme au jour où elle l'avait perdu.
De son mariage avec lui était née une fille qui épousa sous la Restauration le descendant de l'antique maison des Roys, originaire d'Auvergne, déjà connue dans cette province aux temps de la féodalité, de telle sorte que les archives de Gaillefontaine s'ouvrent par des parchemins en date du xne siècle et, se continuant à travers notre histoire, viennent aboutir à la correspondance et aux glorieux états de services d'un jeune général sorti des rangs du peuple les plus obscurs et les plus humbles et défenseur de la République.
Cette terre de Gaillefontaine où tant de nobles souvenirs sont pieusement conservés appartenait, lorsqu'éclata la Révolution, à M. de Montmorin, le ministre des affaires étrangères de Louis XVI.
A. TOIH DE HOCHK. 273
Couvert de dettes et contraint, pour les payer, de se défaire de ce domaine, il le vendit à Joseph Duruey, administrateur de la Trésorerie nationale. Mais, avant d'en avoir reçu le prix, il périssait, massacré à la prison des Garnies, pendant les journées de Septembre. Bientôt après, tous les membres de sa famille étaient envoyés à la mort, à l'exception d'une fille qui fut cette poétique Pauline de Beaumont qu'a immortalisée Chateaubriand. Puis, Duruey montait à son tour sur l'échafaud, au mois de ventôse de l'an II. La difficulté d'établir à qui appartenait la terre de Gaillefontaine, vendue mais non payée, la sauva de la confiscation. Le calme revenu, les héritiers de Duruey la mirent en vente, en 1800, afin de s'acquitter envers Mme de Beaumont, héritière de Montmorin. Mme Hoche l'acheta à la condition de ne la payer qu'en trois ans, ce que lui permirent de faire des coupes de bois annuelles. En 1803, Mme de Beaumont mourait à Rome, et c'est à ses ayants-droit que Mme Hoche eut à faire les derniers payements.
Son petit-iils l'entendit maintes fois raconter qu'à valoir sur la somme dont elle était débitrice, elle fut invitée par son notaire à verser trente
mille francs à Chateaubriand, qui était alors secrétaire de la légation de France à Rome. Il vint les chercher lui-même à Gaillefontaine. A l'en croire, ils étaient destinés à payer le monument funéraire que, d'accord avec les héritiers de Mme de Beaumont, il allait élever à celle-ci dans l'église Saint-Louis-des-Français.
Cette circonstance ne paraît pas avoir été connue du regretté Edmond Biré, le savant annotateur des Mémoires d'outre-tombe. Dans l'édition de cet ouvrage, qu'il a publiée si peu de temps avant sa mort, il raconte (tome II) que le tombeau coûta neuf mille francs et que, pour en payer le prix, Chateaubriand dut vendre tout ce qu'il avait. La contradiction qui existe entre ce dire et celui de Mme Hoche ouvre un point d'histoire qu'il serait bien intéressant d'éclaircir, car, si, pour acquitter une dette de neuf mille francs, Chateaubriand en avait reçu trente mille, on ne s'expliquerait pas qu'il eût recouru à un expédient pour se libérer, à moins toutefois qu'ils ne lui aient été comptés qu'après coup et à titre de remboursement, ce qui, d'ailleurs, ne justifierait pas le bénéfice que, dans cette hypothèse, il aurait réalisé sur le tombeau de son amie.
AITOUR DE HOCHE. 275
Le domaine de Gaillefontaine ne ressemble plus aujourd'hui à ce qu'il était alors. Le château était situé au bas d'une colline dont son parc couvre les pentes. Le marquis des Roys l'a laissé debout. Mais il en a construit un autre au sommet de cette colline d'où le regard embrasse un des plus imposants horizons qui se puissent voir. C'est un admirable édifice, style Renaissance, où le goût le plus éclairé, une érudition très sûre, une passion des belles choses ont réuni tout ce qui peut donner à une demeure un caractère somptueusement artiste.
Je n'en dirai d'ailleurs rien autre, si ce n'est que les livres y ont une place d'honneur, les beaux livres, — éditions rares ou introuvables, — aussi bien que les livres de travail. L'histoire des cent vingt dernières années notamment y est représentée par une collection de mémoires contemporains qui est, je crois, la plus complète qui existe, après celle de notre Bibliothèque nationale. Naturellement, tout ce qui a été écrit sur Hoche y ligure sur des rayons à part, à côté de ce que lui-même a écrit à titre privé ou à titre public.
Oh! ces papiers, ces papiers précieux, ces papiers vénérables, tout à la fois témoins et révélateurs.
formant à cette heure vingt-cinq énormes in-folio, quelle joie on goûte à les parcourir! Le héros légendaire, de ces temps tragiques, apparaît ici dépouillé des apprêts et de la pompe dont le revêt l'histoire; nous le voyons dans son intimité. Il nous livre son âme, âme simple, candide et charmante, rayonnante de foi, de jeunesse et d'ardeur. Écoutez-le, à la veille de son mariage, oubliant une minute les soucis de son commandement et parlant à Mlle Déchaux, sa fiancée :
« Ma chère Adélayde, prêt à devenir votre époux, permettez que je vous présente . encore quelques réflexions. Mon amitié pour vous, mon estime, mon amour même m'en font un devoir. Adélayde, le nœud qui va vous unir à moi est saint et sacré. Ce n'est pas pour -un moment que nous serons attachés l'un à l'autre; c'est pour toujours, pour toujours, songez-y bien. Peut-être, n'avez-vous point assez réfléchi à cet engagement. Ne voyez en moi qu'un simple citoyen. Qu'un nom trop prôné dans les gazettes ne vous fasse point désirer de devenir l'époux d'un homme dont l'unique ambition est de vous rendre heureuse; il est encore temps, si quelque objet avait pu vous frapper. Un mot, je retire ma parole et me borne
AUTOUR DE nor.iii:. 277
à devenir votre ami, ne désirant plus que votre estime. Faites librement cette confidence à un homme assez généreux et juste pour ne se plaindre Cjûe du sort qui ramait rendu malheureux. Si, au contraire, belle el chère Adelaydc, votre cœur innocent et pur n'a pas encore été touché, accordez-le à mon amour. En devenant mon épouse, devenez mon amie. Je ne vous adorerai jamais; je vous aimerai toujours, toujours. »
Ecrite à Metz, où le jeune commandant de Tannée de la Moselle avait établi son quartier général, cette lettre en date du 2 ventôse de l'an II (10 février 1794) ne précède que de quelques semaines un mariage souhaité non moins vivement par la fiancée que par le fiancé. Son cœur « innocent et pur » elle l'avait donné spontanément et librement à l'homme de son choix.
Mais les jeunes époux ne purent s'attarder aux douceurs de la lune de miel. Le général Hoche à peine marié, un ordre du Comité de Salut public l'arrachait aux bras de sa femme, en le nommant au commandement de l'armée d'Italie. Il part, arrive à Nice où il est reçu en triomphateur et s'y prépare à descendre avec son armée dans les plaines lombardes où il rencontrera les Àutri-
chiens. C'est à ce moment qu'il est arrêté en vertu d'un ordre venu de Paris.
Le voici cet ordre. Daté du 30 ventôse (20 mars), entièrement écrit de la main de Carnot, il porte sa signature et celle de Collot d'Herbois :
« Le Comité de Salut public arrête que l'expédition d'Oncille, qui devait être faite par le général Hoche, sera confiée au citoyen Petit-Guillaume, général à l'armée des Alpes, auquel il est donné des ordres à cet effet.
« Les représentants du peuple à l'armée d'Italie feront mettre sans délai le général Hoche en état d'arrestation et l'enverront à Paris sous bonne et sûre garde. »
Ce mandat est accompagné d'une lettre dont Carnot a écrit la date et l'en-tête : « 30 ventôse, 2e année de la République une et indivisible. Les membres du Comité de Salut public à leurs collègues au Fort de la Montagne » et que Robespierre a continuée :
« Citoyens collègues, nous avons la preuve que le général Hoche est un traître. Nous le remplaçons par le citoyen Petit-Guillaume pour l'expédition d'Oncille. Il est nécessaire de faire arrêter Hoche sur-le-champ. Remplissez cette commis-
ÀUTOnt DE HOCHE. 279
sion et prenez les précautions les plus sûres pour le faire transférer au Comité de Salut public-. » Ont signé : « Carnot, Robespierre, Collot d'Herbois, Barère et Billaud-Varennes ».
Quel temps que celui où un patriote tel que Hoche pouvait être accusé de trahir sa patrie ! En réalité, l'accusation n'avait aucun fondement et rien ne la justifiait. Elle était le fruit de la haine de Saint-Just, d'intrigues misérables et de sourdes rivalités.
Voici, maintenant, l'admirable lettre par laquelle, pendant une halte à Orange, le 4 avril, Hoche annonce à Déchaux, son beau-père, la mesure dont il vient d'être l'objet :
« Tu as appris, par ma lettre d'hier, à Adélayde, mon cher ami, que j'allais à Paris, mandé par le Comité de Salut public. J'ignore absolument les motifs de cette espèce d'arrestation. Quels qu'ils soient, n'ayant absolument rien à me reprocher, ma conscience est parfaitement tranquille.
« Bonvarlet t'aura certainement détaillé la manière dont je fus reçu à N'^e, mon cher ami. Je suis bien dédommagé des désagréments que j'éprouve par les marques d'estime que me donne
(sic) tous les jours les personnes qui ont entendu parler de moi. Bonvarlet t'aura remis une lettre que j'avais écrite à ma femme dans le premier moment. Tu la lui remettrais en cas d'événement. Mes intentions y sont consignées. Ce sont des conseils que je donne à l'amitié.
« Je pleure sur toi, homme vertueux, qui jusqu'à ce jour, au sein d'une famille honnête, n'a connu que la tranquillité et le bonheur. Fallait-il que je te connaisse pour t' affliger! Ah! pardonne, pardonne à un homme qui t'aime et te révère et qui n'est malheureux que par un excès de sensibilité. Je demande ton estime; je la méritte (sic) et sa perte ne ferait qu'ajouter à mes peines. Cache bien à ma femme, à ma chère Adélayde, que l'homme qui voudrait son bonheur aux dépens de sa vie est privé de la liberté.
ce Mon cher ami, si j'en crois des pressentiments flatteurs, je te reverrai bientôt. Ah! mon Dieu, que fait Adélayde?... Dans les républiques, le général trop aimé des soldats qu'il commande n'est jamais vu de bon œil, tu le sais. Il est certain que la liberté pourrait souffrir d'un tel homme s'il était ambitieux. Mais, moi, à qui puis-je nuire? J'ai toujours fait le bien et qui
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pourrait me soupçonner? Je ne vois cependant que ce seul grief contre moi. A mon départ, quelques personnes m'ont témoigné de rattachement. Eh bien, que l'on me fasse rentrer dans la classe des autres citoyens; je serai fort heureux. Mon exemple ne pourra que servir la chose publique. Après avoir sauvé Rome, Gincinnatus alla labourer son champ. Je suis loin de prétendre égaler ce grand homme. Mais, comme lui, j'aime ma patrie et, si ma soumission peut-être utile, je ne demande qu'à rentrer dans les rangs d'où le hasard et mon travail m'ont fait sortir trop tôt pour ma tranquillité! Quel que soit le sort qui m'attend, je me résignerai ; je suis content à l'avance. Que je vive en paix au sein de ma nouvelle famille et je serai heureux en défendant les murs qui ont vu naître ma femme. »
Quelques jours après, le 10 avril, Hoche arrive à Paris; il est incarcéré à la prison des Carmes. Son premier soin est d'écrire, de nouveau, à son beau-père :
« J'ai vu, mon cher ami, une lettre de toi, qui marquait que je ne t'avais pas écrit depuis mon arrestation. Pardonne-moi, mon cher ami, je t'ai écrit d'Orange et de Màcon. Conserve-moi ton
amitié. Je suis ce queje fus toujours. Je ne te dis pas, cependant : Bientôt, je serai libre. Pourtant, j'espère que l'on sera juste à mon égard. Un homme de mon caractère, s'il a des ennemis, doit nécessairement être perdu. Je n'en ai qu'un, on ledit, à ce moment même, arrêté... Que fait ma bonne, ma chère Adélayde? Qu'elle m'aime bien et toujours. Toyras m'a dit beaucoup de choses. Ecris-moi, fais-moi écrire par ma femme. Console ton épouse, ma sœur, mon frère et Adélayde. Le juste ciel m'a protégé jusqu'ici. Je compte beaucoup sur lui. L'idée du crime n'entra jamais dans mon cœur... Donc... Le certificat de la société me sera peut-être utile. Je désirerais que celle de Metz m'en envoyât un pareil ou, plutôt, l'envoyât au Comité de Salut public. Quel que soit mon sort, mon cher ami, je me regarde comme membre de ta vertueuse famille. Que de secrets j'ai à verser dans ton sein... Mon cher Déchaux, écris à Debelle et dis-lui que je lui ordonne d'être circonspect et de se ménager. Son caractère vif pourrait lui faire renouveler la scène de Metz, ce qui est fort inutile. Adieu, mon ami, conserve à jamais mon souvenir. Peut-être, t'embrasserai-je bientôt, peut-être... Adieu mon ami, embrasse ta