‹ Récits des temps révolutionnaires; d'après des documents inéditsChapitre 6 sur 17 · LA MORT DE PICHEGRU · texte numérisé non relu

LA MORT DE PICHEGRU

La police pourtant ne se trompait pas en affirmant que ces deux conspirateurs, récemment arrivés d'Angleterre et débarqués secrètement à la falaise de Bi ville, dans les environs de Dieppe — le premier à la date du 21 août 1803, le second le 16 janvier 1 80 1 — étaient à Paris depuis cette époque; qu'ils n'avaient pu en sortir avant ni après la découverte du complot, et qu'ils y viraient cachés, déjouant, à force de ruses et de déplacements j les poursuites dirigées contre eux. Us guettaient l'occasion de s'enfuir, tandis que Moreau, convaincu que ses rapports accidentels avec eux demeureraient ignorés, n'ayant d'ailleurs rien à se reprocher, continuait à se montrer publiquement, résidant tantôt à Paris, tantôt dans sa terre de Grosbois, et bien loin de se douter qu'il était dénoncé et surveillé par la police.

11 fut cruellement détrompé dans la matinée du l.'i lévrier. Ayant quitté Grosbois de bonne heure, pour venir à Paris, il arrivait à Charenton lorsqu'un détachement de gardes consulaires barra la route à sa voiture. Une heure après, il était écroué à la prison du Temple et mis au secret. On a toujours dit que Bonaparte n'avait pas l'intention de L'impliquer dans le complot et n'attendait

de lui que des aveux pour lui pardonner. Ce n'est pas ici le lieu de discuter ce dire. Ce qui est plus certain, c'est que la maladresse du Grand Juge Reynier, chargé d'interroger Moreau, ne permit pas à ces dispositions bienveillantes de s'exercer et que, Moreau n'ayant rien avoué, Bonaparte, irrité par ses dénégations, et peut-être aussi, incité à se débarrasser d'un rival, décida que la justice suivrait son cours contre lui, comme contre ceux dont on le prétendait complice. En même temps étaient ordonnées, à l'effet de hâter leur arrestation, les mesures exceptionnelles dont nous avons parlé en commençant et qui venaient d'être signifiées aux Parisiens. Il fut alors évident que Cadoudal et Pichegru, s'ils étaient dans Paris, comme l'affirmait la police, ne parviendraient pas à lui échapper.

Avant de suivre Pichegru aux diverses étapes de la route qui va le conduire à la mort, remontons jusqu'aux années brillantes qui avaient vu s'édifier sa renommée. La plus belle de ces années, c'est 1795. A cette époque, le général Pichegru revient de la Hollande qu'il a conquise, couvert de lauriers, objet de l'admiration universelle. Chargé, à son passage à Paris, lors des émeutes de

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Germinal, de défendre la Convention, il l'a protégée contre les fureurs populaires; elle l'a proclamé le Sauveur de la Patrie, et lorsque, peu après, il est appelé au commandement de l'armée de Rhin-et-Moselle, il est à l'apogée de la gloire.

Il commet une première faute en recevant à son quartier général un émissaire du prince de Gondé. Au nom de ce prince qui combat dans les rangs autrichiens, cet émissaire est venu lui proposer défaire arborer à ses troupes la cocarde blanche et de passer avec elles à l'ennemi ; il lui promet en retour de mirifiques récompenses. Pichegru repousse ces propositions; mais il a eu le tort de les écouter. Lorsque en 1797, à la veille du 18 fructidor, sa conduite est révélée par les papiers saisis dans les fourgons du général de Klinglin, émigré au service de l'Autriche, par les propos d'un aventurier Roque de Montgaillard et par les dénonciations de Moreau, qui commande alors l'armée du Rhin, elle sert de prétexte au Directoire pour justifier le coup de force qu'il exécute contre la majorité du conseil des Cinqdents, d'accord avec Bonaparte, Hoche et Augereau.

Dans cette journée du 18 fructidor (4 septembre), Pichegru est arrêté avec plusieurs membres du Directoire et de l'Assemblée et, peu après, déporté avec eux à Cayenne. Le 3 juin de l'année suivante, il parvient à s'évader. A la fin de septembre, il arrive à Londres, irrité contre ses bourreaux, avide de vengeance. Bientôt le royalisme compte un soldat de plus.

La coalition brisée par les victoires françaises, Pichegru, qui avait quitté l'Angleterre, y revient. Il est déçu, mais il n'a pas désarmé, et, après avoir vainement voulu combattre dans les rangs des armées alliées, il lie partie avec Cadoudal pour fomenter dans son pays la guerre civile et précipiter la chute de la République. C'est dans ce dessein qu'au commencement de 1801, il est à Paris. A ce moment, du glorieux soldat de 1795 il ne reste rien. Pichegru, à peine âgée de quarante-trois ans, ne porte plus qu'un nom souillé par la trahison. Il sait que, s'il tombe aux mains de Bonaparte, il est perdu.

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L'évocation de ces souvenirs laisse deviner les angoisses qui s'emparèrent de son âme, après que l'arrestation de Moreau eut rendu impossible la négation du complot ourdi par Cadoudal et de la part que lui-même y avait prise. Elles s'aggravaient des périls redoutables dont il se savait menacé. La police était à ses trousses; chaque jour, pour se dérober à ses recherches, il était obligé de changer d'asile ; en se levant le matin, il ne savait où il coucherait le soir. Ne pouvant sortir de Paris, errant de gîte en gîte, se heurtant à des portes closes, qui ne s'entr'ouvraient que pour se refermer impitoyablement dès qu'il se faisait connaître, il mena, durant quinze jours, l'existence d'un vagabond.

La clémence que Bonaparte aurait voulu appliquer à Moreau, et dont bénéficièrent quelquesuns des vingt-six accusés compris sur la même liste que Cadoudal et Pichegru, il va sans dire que Pichegru ne l'espérait pas pour lui; il n'eût môme pas voulu la solliciter. Outre qu'il avait

trop souvent affronté la mort pour la redouter, se sentant perdu de réputation, comprenant que son rôle était fini, il n'attachait plus aucun prix à la vie. Nous en trouvons la preuve dans un incident bien significatif. A la veille de son arrestation, il saisit un pistolet, à l'aide duquel il se serait infailliblement délivré du poids des jours, si le marquis de Rivière, qui se trouvait auprès de lui, ne lui eût arraché l'arme des mains.

Si nous voyons, malgré tout, Pichegru multitiplier ses efforts pour se dérober aux recherches de la police, c'est que, plus encore que la mort, il redoutait l'humiliation de paraître en vaincu, et sous le coup d'une accusation déshonorante, devant son ancien compagnon d'armes, devant, celui à qui, en d'autres temps, la faveur populaire l'avait opposé comme un rival. Il est des déchéances qu'une âme fière ne se résigne pas à subir, et, quoique bien abaissé, Pichegru n'avait pas abdiqué toute fierté. Son caractère, était responsable de ses fautes plus encore que sa volonté.

Un soir qu'il ne savait où reposer sa tête, il avait trouvé un asile momentané — non pas,

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