‹ Récits des temps révolutionnaires; d'après des documents inéditsChapitre 7 sur 17 · LA MORT DE PICBEGRU · texte numérisé non relu

LA MORT DE PICBEGRU

comme lé raconte Tliiers ', chez son ancien compagnon de déportation Barbé-Marbois, devenu ministre du Trésor — mais chez un modeste négociant de la rue Vi vienne, le sieur Treille. Il y avait été conduit par un certain Désiré Joliclerc,

1. On retrouve ici une preuve nouvelle de la légèreté avec laquelle Thiers. dans son Histoire du Consulat et de l'Empire, mentionne comme vrais certains faits, sans avoir pris la peine d'en vérifier l'exactitude. Ayant retrouvé la trace d'un bruit qui courut en 1804 et qui montrait Pichegru réfugié chez le ministre Barbé-Marbois, il s'en empare el s'en inspire pour écrire quelques lignes fort émouvantes, où l'on voit Bonaparte rendant hommage à la générosité courageuse de Barbé-Marbois. Or, en tout cela, il n'y a pas un mot de vrai, ainsi que le prouve la lettre suivante de celui-ci, en date du 18 mars 1804, qui existe aux Archives Nationales, et que le comte Boulay de la Meurlhe cite dans son savant recueil de documents relatifs au duc d'Enghien.

«< Citoyen Premier Consul, j'ai été averti hier par plusieurs amis qu'un bruit s'était répandu et s'accréditait, touchant une prétendue entrevue entre Picbegru et moi dans ma maison. Ce bruit a été probablement jusqu'à vous. Mais, puisque vous ne m'en ;ivez point parlé, je juge que vous n'y avez accordé aucune créance et je vous en remercie. Je désire cependant que ces bruits cessent et j'ai dit ù nies amis, comme je le déclare ici, que, depuis le 15 prairial an VI (3 juin 1798), jour où-Picliegru quitta Sinnamari,je ne l'ai pas vu; que, depuis cette époque, je n'ai eu aucun rapport soit direct, soit indirect avec lui; qu'il n'en a eu aucun avec moi. Celte déclaration, Citoyen Premier Consul, vous suffira de ma part et j'éprouverai une grande satisfaction à l'apprendre de vous-même.

« Je suis loin de penser, cependant, que les magistrats chargés de l'instruction doivent attacher à mon assertion autant

de poids que vous. Citoyen Premier Consul, qui, dans le oins de quatre années, avez pu juger mon caractère; Il n'y a nul inconvénient à ce que leur sollicitude embrasse tout ce <|ui a rapport à l'affaire «pi'ils instruisent et relève même des bruits que vous auriez juges insignifiants. — Baiibé-Mauuois ».

qu'il avait lieu de croire affilié au complot, mais qui semble n'y être entré que pour servir la police.

Rien de plus louche que le rôle de Joliclerc dans cette affaire. A défaut de preuves positives de sa délation, il en existe assez de son genre d'existence et de ses rapports mystérieux avec Fouché et Real, pour faire supposer que, connaissant Pichegru depuis longtemps, en possession d'assez de moyens pour capter sa confiance, il leur avait promis de le découvrir et que, l'ayant en effet découvert et installé chez Treille, il serait allé leur rendre compte de sa conduite, leur aurait dit où il était, et se serait ensuite effacé pour n'être pas présent au moment de l'arrestation.

Il y a lieu de croire aussi que, cette arrestation une fois décidée et assurée, la police ne tenait pas à l'opérer au domicile de Treille ; et ce qui permet de le croire, c'est qu'avertie que Pichegru s'y trouvait, elle ne l'arrêta pas. Il est plus certain encore que Pichegru ne s'y sentait pas en sûreté et n'y voulut pas rester.

Dans les derniers jours de février, il quittait cette maison et allait s'établir dans un petit logement de la rue Chabanais, que lui avait procuré

LA MOIIT DE 1MCIIKC.RU. 143

un personnage non moins mystérieux que Joliclerc. Ce personnage, on le voit entrer en scène tout à coup, se dresser à côté du général, lui servir de guide et le livrer enfin, en désignant sa retraite à la police, contre le versement d'une somme de cent mille francs. Quoique les documents contemporains soient unanimes à le nommer Leblanc, il s'appelait en réalité Blanc-Montbrun. Ce n'était qu'un vulgaire mouchard, un « observateur », comme on disait alors, et il fit son métier en préparant l'arrestation de Pichegru.

Toutefois, si l'on ne saurait nier la part qu'il y a prise, on ne peut nier davantage celle qu'avec plus d'habileté peut-être, y a prise Joliclerc. Les deux hommes ont dans l'événement une égale responsabilité ; tous deux trompèrent Pichegru en lui dissimulant, sous des apparences de dévouement et de complicité, le but véritable qu'ils avaient en vue.

Du reste, sur ces journées si fécondes pour lui en émotions et en angoisses, sur l'emploi qu'il en fit, sur les circonstances qui consommèrent sa perte, il est plus facile de conjecturer que de certifier. Les documents qui pourraient nous guider à travers force dires obscurs et contradictoires, ont

disparu pour la plupart. On raconte que, chez Treille, Pichegru se rencontra avec Cadouual, qui s'efforçait comme lui de se sauver et qui ne fut arrêté que le 9 mars. On nous le raconte; mais, on ne nous le prouve pas; et cette absence de pièces écrites et de preuves sur ce point et sur d'autres contraignent l'historien de ces journées tragiques à laisser dans son récit une lacune, s'il ne veut rien affirmer qui ne soit bien établi.

Ce que nous savons de plus précis, c'est que Pichegru fut arrêté, le 28 février, durant la nuit, dans ce logement de la rue Chabanais où l'avait conduit Blanc-Montbrun. En se couchant, il avait, suivant une vieille habitude, déposé ses pistolets chargés sur une table à portée de sa main, et, après avoir lu assez longtemps, ainsi qu'il le faisait tous les soirs, il avait éteint sa lampe et s'était endormi. Brusquement, un bruit insolite le tira de son sommet ; on ouvrait sa porte, une nuée d'agents emplissait sa chambre et deux ou trois d'entre eux bondissaient sur lui, paralysaient ses mouvements avant qu'il eût pu s'emparer de ses armes.

11 était grand et vigoureux. Si violemment et si longtemps il se débattit qu'il fallut le ligoter de

Page 1