LE LOUP-MARIN
La science pure à imposé aux phoques, que les pêcheurs du golfe appellent loupsmarins, une multitude de noms latins que je ne donnerai que sous toute réserve, tant ils semblent avoir été appliqués d’une m&nière arbitraire et prématurée aux animaux qui font l’objet de cette étude.
La seule classification scientifique qui semble se rapprocher de la classification adoptée par les chasseurs est celle du Naturaliste Canadien, et, quoiqu'elle paraisse incomplète, la seule qui ait le mérite très appréciable de s’en tenir aux animaux qui nous intéressent, et de nous épargner la description des pinnipèdes qui fréquentent toutes les mers du globe excepté les nôtres.
Les chasseurs tuent, dans le golfe Saint- Laurent, les phoques qu'ils désignent de la manière suivante :
Le loup-marin d'esprit ou de roche.
Le loup-marin brasseur ou brasseux.
Le loup-marin poil de cochon.
Le loup-marin grosse poche ou grosse tôte,
Le loup-marin à pattes carrées.
Le loup-marin jaune ou plaqué.
Le loup-marin tête de cheval ou rouape.
Le loup-marin d'esprit, le harbour seal des Anglais (phoca vitulina — Linnée), ne se tue presque jamais au large. Il fréquente Surtout le rivage, les roches qui l’avoisinent et les baies profondes qui découpent nos côtes. [l pénètre quelquefois jusqu'aux chutes les plus éloignées des rivières et y prolonge son séjour pendant une partie de l'été. Il n’est pas rare de le rencontrer, dans certaines anses, en troupe de vingtcinq, trente ou même quarante individus.
Mais ces agglomérations sont dûes bien plus à la fantaisie individuelle qu’au besoin de société. Contrairement à ce qui a lieu pour les autres phoques, notamment les brasseurs, qui paraissent obéir à une loi commune ou à un chef, chaque loup-marin d'esprit agit à sa guise et semble complètement indépendant de la volonté ou des actions des autres membres de la troupe dont il fait partie.
La taille de cet animal ne dépasse pas cinq pieds et son poids atteint diflicilement deux cents livres. Sa peau, d’un blanc jaunâtre, sale, est souvent parsemée de taches noires très rapprochées, surtout sur le dos. On le dit alors pivelé, et la va-
leur de sa dépouille s'accroît d'autant plus que les taches sont plus nombreuses.
Dans les conditions que j'indique, elle se vend de $1 à $1.50. Sa graisse, qui se traite soit par fonte lente au soleil, soit par fusion sur un feu doux, donne, suivant sa grosseur, de deux à six gallons d'huile valant de 25 à 30 cents le gallon.
Le loup-marin d'esprit est polygame. La femelle met bas, quinze jours ou trois semaines avant la Saint-Pierre, un seul petit, bien rarement deux, qu’elle allaite une quinzaine de jours et qu’elle abandonne, après ce temps, avec la plus parfaite désinvolture. Dans le principe, les jeunes loups-marins semblent fort emharrassés de cet abandon. Ils nagent ça et là en gémissant, s’approchant de tout ce qui flotte avec une imprudence qui leur coûte le plus
. souvent la vie. J’en ai pris plusieurs fois à
Ja main contre le bordé de mon canot, auprès duquel ils se pressaient en... pleurant ou vagissant — ce sont les deux seuls mots qui peignent bien le cri ou la plainte que font entendre ces petits animaux.
Pendant cette période d'abandon ils maigrissent beaucoup, puis ils s’habituent à leur solitude et à pourvoir sans aide à leurs besoins, et en peu de temps deviennent —— les coups de fusil des maladroiïts
aidant, — presqu'aussi prudents que Îles auteurs de leurs jours.
Le loup-marin «d'esprit se chasse au fusil en canot léger, les jours où la mer est calme. [Il se prend aussi au chaudenette, sorte de filet spécial qui se tend près des échoueries où roches sur lesquelles ils ont contracté l'habitude de venir se reposer, s’'échouer au montant, et où ils se laissent assécher par le retrait du flot. Ces roches sont choïisies de telle manière qu'ils n'aient qu’un faible effort à faire pour regagner la mer.
Ces animaux, incapables de marcher, ne sauraient parcourir assez vite, pour échapper au danger, de longues distances sur des surfaces solides.
La chasse au fusil se fait en canot (je l'ai dit) et par les journées de calme. Le loup-marin d'esprit, comme tous les pinnipèdes du reste, ne peut rester bien longtemps sous l’eau et 1l revient forcémment respirer au bout de quinze ou vingt minutes d'immersion, (1) Lorsque la mer est unie, on le voit émerger très facilement, ce qui ne saurait avoir lieu lorsque les flots
meme
Notre (1) Quelques chasseurs de loups-marins aftirment que cet animal peut rester presque indéfiniment sous l’eau sans revenir respirer à la surface, Il serait intéressant de savoir ce qu'il y à de vrai dans cette étrange allégation, que j'ai entendu affirmer de très bonne foi par des chasseurs paraissant peu portés au
ersonge,
sont agités. Dans ces conditions, si l’on se met à la poursuite de l’un de ces animaux, il ne tarde pas à plonger. Vous lancez alors votre canot à toute vitesse dans la direction qu'il a prise, et lorsqu'il reparaît vous Ie visez à la tête, au côté de la tête s’il est possible, et vous le tuez si vous n'êtes pas trop mauvais tireur. On concoit, sans qu'il soit besoin de l'expliquer, qu'il est souvent nécessaire de poursuivre un loupmarin assez longtemps et de lui faire faire de nombreux plongeons avant de le tirer à bonne portée.
On se sert également du fusil à l'affût sur les roches, où l’on. cherche à l’attirer en imitant ses a/lures. Quelques chasseurs sont tellement habiles dans ce genre de chasse et l’imitent avec une telle pertection, qu'ils parviennent presque toujours à l’amener assez près pour le tuer, pour ainsi dire, à bout portant. La roche qui sert d’affût dans cette circonstance doit être choisie en eau peu profonde, sans cela on s’exposerait à perdre l'animal, qui pourrait couler au fond avant qu’on ait eu le temps «de s’en emparer. (1)
Les filets appelés chaudencettes ont des
(1) A certaines époques, le loup-marin moins chargé da graisse s’engloutit très vite, surtout lorsqu'il est tué raide, et, SIT a été tiré à grande distance, il disparaît avant qu'on ait pu l’approcher d’assez prés pour le saisir ayec la main ou le harponner,
mailles de 6 pouces de côté, une longueur de 20 à 25 brasses et de 2 brasses à 24 brasses de hauteur ou de retombée.
(corde qui borde le filet) du haut est garnie de liège ; celle du bas est garnie de plombs ou de cailloux ronds assez lourds pour maintenir le filet au fond de l’eau, et assez rapprochés pour que la ralingue du bas ne puisse pas se soulever et soit, sans solution de continuité, bien colée aux roches du fond. Ce filet se tend autour des échoueries. Les loups-marins, en nageant près des roches où ils viennent se reposer, s’engagent dans le chaudenette, qui les retient toujours assez longtemps pour les noyer.
Ces trois procédés de chasse sont usités tout l’été, non-seulement pour le loupmarin d'esprit mais encore pour toutes les espèces de phoques qui fréquentent le golfe pendant le cours de la belle saison. (C’est ainsi que j'ai pris, plusieurs fois, dans des chaudenettes des Cœurs
cheval,
La ralingue
et des Têtes
D’autres méthodes ont été essayées et l’on a tenté de s'emparer des loups-marins au moyen de gros hamecons disposés autour des roches et au moyen de lignes fottantes entre deux eaux, etc. Toutes ces méthodes ont été abandonnées. Klles étaient
peu productives ou abîmaïient les peaux.
La peau du loup-marin d'esprit, quand elle est bien pivelée, est recherchée pour la confection des sacs à tabac garnis de rassacles, de gilets chauds et inusables, de “coiffures d'hiver, de mitaines, etc. L'huile que l’on obtient de la graisse se confond avec toutes les autres huï.es de phoques.
Cet animal donne lieu à quelques transactions avantageuses, mais sans importance, si on les compare à celles qui sont dues à la grande chasse des loups-marins de banquises.
Les loups-marins de banquises, c'est-àdire ceux qui se réunissent en grandes troupes, au printemps, sur les champs de glace qui recouvrent les eaux du golfe, comprennent plusieurs espèces ou sousgenres qui sont :
1o Le loup-marin brasseur -- harpseal des Anglais, le cœur des Acadiens,le phoca Groenlandica de Fabricius. |
20 Le Joup-marin jaune ou plaqué -—— probablement phoqua futida de Fabricius.
30 Le loup-marin à pattes carrées —- le
“are flippers des Anglais, — phoca barbata de Fabricius.
40 Le loup-marin grosse tête, —— capuchon ou poche des Acadiens, —- stemmatopus crista us de Cuvier.
l’on tue encore sur les banquises le
loup-marin poil-de-cochon, tout petit lou pmarin très rare qui pourrait Ôtre le phocu lagura, Lac, et le loup-marin tête de cheval, — phocahispida, Fabricius. k
Ce dernier, comme le loup-marin «d’esprit, est un animal de mœurs particulières, qui fréquente peu les banquises et qui vit en petites troupes de trente à quarante individus, autour des roches du large bien pourvues d'algues variées. Il aiïme les “aux peu profondes et je le crois herbicarnivore.
On rencontre encore sur les banquises, mais accidentellement, d’autres phoques qui paraissent se séparer de ceux qüi préeèdent par certaines, différences spécifiques trop peu accusées, cependant, pour qu'il me soit possible, sans de nouvelles études, d’en faire des espèces particulières.
Quoi qu'il en soit, la chasse des loupsmarins de banquises est pour le moment l'entreprise industrielle la plus fructueuse du golfe Saint-Laurent,
Les chasseurs de Terre-Neuve se servent de bateaux à vapeur. Les Acadiens nos nationaux, les seuls dont je me propose de décrire les procédés de chasse et d’ex ploitation, étant trop pauvres et trop mal soutenus pour employer des navires à vapeur, se servent de goëlettes de 15 À 50 tonneaux
où de 150 à 300 quarts, comme on le dit sur la côte.
Ces petits navires sont montés par douze quinze ou dix-huit hommes, suivant la réputation du capitaine. l'écuipage est à la part. Chaque chasseur qui embarque est tenu de se fournir des provisions et des munitions nécessaires à sa noutriture et à sa chasse pendant la durée de lexpédition aui est d'environ six semaines.
Une fois Ja chasse terminée les produits en sont divisés au prorata, le navire participant au profit au même titre que les hommes de l’équipage et d’après les conventions établies pour la participation de chacun. (C’est ainsi que le capitaine et le vaisseau ont deux ou trois parts de prises, que le cuisinier a une ou deux parts, que certains chefs de canot en ont deux et que quelques jeunes gens encore peu expérlmentés n'ontque demi-part dansles prises,
Une fois l'équipage formé, les conven:
tions établies, tous se mettent au gréement de la goëlette.
On garnit son étrave et ses flancs, jusqu'à une certaine hauteur au-dessus de la ligne de flottaison, de forts madriers de bois résistant. Les mâts sont suiffés, les chaînes soudées, les voiles repassées et ralinguées à neuf s'il v a lieu, les canots sont montés à
bord, tout est arrimé avec soin et l’on se met à scier la glace qui sépare encore le petit navire de la haute mer, où vagabon:
dent au gré des vents et des courants les banquises qu’il faut explorer. Puis chacun entend la messe, se confesse, communie et à Dieu vat !
Le départ des chasseurs s'effectue géné- ‘alement vers le 15 mars, et presque toutes les goëlettes de la Pointe aux Esquimaux et de Natashquan prennent le large en méme temps. Une fois en haute mer, chaque capitaine suit son inspiration et va de son franc bord où Dieu le guide. Les uns se dirigent vers le détroit ‘e Belle-Tle, les autres mettent le cap sur l'archipel de la Magdeleine, quelques-uns croisent dans les parages d’Anticosti, tous parcourent le golfe, suivant les brises, à ia recherclie des glaces qui servent de -refuges aux loupsmarins.
Cette navigation n'est pas sans périls.
Quelquefois les goëlettes so:t resserrées entre les banquises, et, impuissantes à se dégager, elles sont entraînées lentement vers l’océan, Alors les chasseurs sont contraints de se nourrir des parcelles de viande restées attachées aux graisses embarquées à bord, ou obligés d'abandonner le navire et de gagner la terre ferme en franchissant les banquisse et en charroyant
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De vom
avec eux les provisions, les armes et Îles canots. Ca n'est pas sans éprouver de nombreuses souflrances et courir de grani!s dangers, on le conçoit bien, que l'on effectue de semblables trajets.
D’autres fois, les goëlettes sont prises et broyées entre les glaces qui se relèvent subitement, et tout disparaît, hommes et choses. Ce dernier cas est heureusement très rare.
Je ne veux décourager personne, pas même les naturalistes désireux d'étudier de près les mœurs des phoques, et, sil m'eut été possible, sans froisser la vérité, de dissimuler les légers inconvénients de la chasse aux loups-marins, je l’eusse fait de grand cœur. Cela était impossible, n'est-ce pas? D'ailleurs, les acadiens sont des marins hors ligne et les accidents peu fréquents avec eux. Tout se réduit, en général, à se geler un peu le nez, les doigts, les lèvres et les oreilles, ce qui est bien peu de chose, surtout lorsque la chas-: est productive. L'on se dégèle au retour avec les parts de prise... s'il y en a, et peu de chasseurs manquent à ce devoir hygiénique.
Lorsque la' vigie d’une goëlette signale des loups-marins sur une banquise, il peut se présenter deux cas :
Ou la banquise est très grande et sans
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larges fissures, et alors on attaque au bâton; ou elle est brisée, profondément échancrée et sillonnée par de nombreux ‘anaux d’eau libre, et l’on chasse au fusil.
Je ne parle pas de la position singulièrement pénible dans laquelle se trouvent certains chasseurs dont les navires sont incapables de briser à coups &’étraves les banquises trop épaisses qui les séparent des loups-marins et qui, comme Tantale, voient passer sous leurs yeux l’objet de toute leur convoitise sans pouvoir l’atteindre.
Dans le premier cas, c’est-à-dire lorsque la banquise est très grande, on chasse le loup-marin au bâton.
Les chasseurs, tout d’abord, se choïisissent un chef puis chacun se revêt de vêtements blancs.
Les bâtons, branches d’épinette noire ou de tamarac de quatre pieds de long et de 2 pouces de diamètre environ, sont alors distribués et l’on débarque sur la banquise avec précaution,
Le chef de l'expédition examine avec soin le lieu occupé par les loups-marins, et il désigne à chacun le poste qu'il doit occuper. Dans ce choix, il tient grand compte de la distance qui sépare les phoques de la mer libre et de la direction du vent.
Ces dispositions adoptées et bien com-
prises, tous se dirigent en rampant vers les postes qui leur ont été désignés et, une fois rendus, attendent le signal de leur chef.
Quelles que soient les précautions prises, on conçoit que tant de mouvements ne peuvent s’opérer sans causer quelques inquiétudes aux loups-marins. Aussi les voiton relever la tête et humer l’air avec force essayant de se rendre compte des objets dont leurs yeux sont impuissants à leur indiquer la nature. C’est Ià que l’habileté du chef s'apprécie, car, s'il a apporté la moindre négligence dans ‘’étude de la direction du vent et dans le choix des postes d'attaque, Ia chasse est gravement compromise,
On attend dans l’immobilité absolue que les phoques se soient tranquilisés. Alors le chef Tève son bâton en poussant ün cri et se précipite en avant. Une partie des chasseurs en fait autant, pendant que l’autre partie coupe le plus rapidement possible, aux loups-marins, le chemin de la mer.
C’est alors un tohu-bohu indescriptible, surtout lorsque deux ou trois équipages se sont réunis. Les han! han! sonores accompagnent chaque coup. Les novices ou les maladroïits qui frappent à faux sucrent sans vergogne où sautent de côté pour échapper aux dents des bêtes incomplètement assomimces, Les uns tombent, les autres se
relèvent, les bâtons se brisent, les Joupsmarins hurlent. C’est une animation, un désordre apparent, un combat insensé qu'il faut avoir vu, auquel il faut avoir pris part pour en comprendre toutes les joies, en connaître toutes les émotions.
Bientôt la tuerie achève faute de victime, et l’on procède au dépouillement des morts. Les peaux attenantes à la graisse s'enlèvent avec une incrovable rapidité.
Quelques minutes suflisent à cette opération que certains chasseurs appellent Aubiller, sans doute par ironie, et que d’autres désignent par le mot scalper. Un habilleur habile prend cinq ou six minutes pour séparer des chairs la graisse et la peau du plus gros loup-marin.
Une fois toutes les peaux levées on les Lace. |
Lacer consiste à renfermer dans une grande peau, dont les. bords ont été percés de nombreux trous, trois où quatre peaux plus petites, puis à refermer cette enveloppe au moyen de garceltes (petites cordes) passées dans les ouvertures que l’on a ménagées, et À traîner le paquet ainsi disposé jusqu'au navire. IT va sans dire que, lors:
queje dis ‘* peaux” en décrivant l’opération du larage, j'entends toujours les peaux encore adhérentes aux graisses; celle qui
sert de véhicule est tournée le poil en dehors. |
Un homme vigoureux ne saurait traîner sur la glace plus d’un seul de ces paquets à la fois.
Rendus à bord ils sont défaits et les peaux sont arrimées à fond de cale, les unes sur les autres, poil contre poil et lard sur lard. La dépouille des capurchons est souvent si pesante qu'elle nécessite l’emploi du palan pour être embarquée et déposée dans la soute.
Dans le deuxième cas, c’est-à-dire quand le champ de glace est morcelé ou divisé par de longues fissures, on préfère la chasse au fusil, Les fusils en usage sont à un seul ou à deux canons, mais toujours à capsules et du calibre 10 ou 12. Ce sont des armes lourdes et solides, dans lesquelles on introduit une forte charge de poudre et 50 où 60 grammes d’un gros plomb dont chaque grain peut avoir environ 6 millimètres de diamètre.
Les canots que montent les chasseurs sont des embarcations très légères, assez étroites pour que les pagayeurs puissent repousser les glaces de la main et du coude sans changer la position du corps.
Ils sont d’un bout à l'autre peints en blanc.
Deux hommes vêtus de blanc montent ces embarcations,
Celui de l'avant, ou tireur, a près de lui deux fusils et une gaffe ; celui de l'arrière, ou pagaveur, une autre gaffe et un couteau bien aflilé. Quelquefois le tireur, pour mieux dissimuler sa présence, ajoute à l'avant du canot un bloc de glace.
Le pagayeur doit se cacher avec le plus grand soin dans Ja ligne du tireur et manœuvrer sa pagaie avec la plus extrême circonspection, sans la sortir de l’eau, et sa main la plus basse trempant dans la mer. Ce genre de navigation n’est pas sans diflieulté. Elle demande de l'habitude et de vigueur, car, pour se conserver l'avantage du vent, il faut presque toujours naviguer à contre-brise.
Quand le canot est parvenu assez près des loups-marins pour être à portée de fusil, le chasseur de l'avant abandonne sa “pagaïe sans bruit, se saisit de son arme, et, laissant à son camarade le soin de diriger seul l'embarcation, il vise soigneusement et tire les phoques, le plus possible, au côté ou en arrière de la tête. Tirer un phoque de face, c'est s'exposer à le manquer, tant les plombs glissent aisément sur son museau fuvant,
Lorsque la fraction de banquise qui porte les loups-marins est trop grande pour qu'il soit possible de les approcher en canot, les deux chasseurs débarquent et, se glissant
RÉCITS DU LABRADOR fl à plat ventre l’un derrière Pautre, cherchent à diminuer la distance qui les en sépare. Puis, rendu à portée, le tireur fait leu et son compagnon se hâte d’habiller les animaux tués par le coup de fusil,
Un tireur expérimenté, qui sait profiter du moment où les phoques lèvent ia tête peur humer les émanations de l'ennemi, peut en tuer jusqu'à quatre d’un seul coup.
Pour en terminer avec les divers procédés de chasse emplovés pour S'emparer de ces animaux, je dirai quelques mots des grands filets en usage chez les planteurs du grand nord.
Ces filets sont construits avec du fil très fort. Tls sont ralingués avec une grande solidité.
On les dispose sur les pointes et dans les passes situées entre les îlots du large et de la terre ferme. Les mailles, comme celles du chaudenette ont six pouces de côté.
l'une des extrémités de ce filet, très grand puisqu'il peut avoir des centaines de brasses de longueur, est fixée À un premier cabestan, l'autre extrémité, laissée momentanément libre, vient rejoindre au moyen d'une longue ligne, et en se recourbanc, un deuxième cabestan placé à quelque distance du premier,
Quand les phoques se sont engagés en troupe suflisante en dedans de la courbe
DGA É 26 à tt Do
CCS RE mu IL 2e
décrite par le rets, ou ramène le plus vite possible l’extrémité libre à terre, et ils se trouvent emprisonnés ainsi entre le filet et la terre. Il ne reste plus qu’à les tuer à coups de fusil, ou de bâton et à les huhiller.
C’est par cette méthode que M. Robertson, de la Baie Rouge, au grand nord, s'emparaît, il y a une quinzaine d’années de trois à quatre milles loups-marins tous les ans.
Cette chasse se fait à la fin de l’automne, c’est-à-dire de décembre en janvier.
Les phoques sont doués d’une certaine intelligence, dit-on. [ls apprennent à dire facilement, en domesticité, papa et maman!
J'y veux bien croire. Cependant, je pense qu'ils ont juste ce qu'il leur faut et qu’il ne saurait rien prêter à nos politiciens. Quoi qu'il en soit, les chasseurs affirment que, lorsqu'ils sont cernés sur les grandes banquises et sans espoir de gagner l’eau libre, ils savent choïsir le point le moins résistant du champ de glace et s’y entasser les uns par-dessus les autres jusqu’à ce que leur poids ait défoncé la banquise et qu'ils aient pu par ce moyen regagner la mer.
Je n'ai jamais vu se produire le fait que je viens de raconter, mais il m'a été affirmé par plusieurs chasseurs acadiens qui paraissaient sérieux,
Ve
La femelle du phoque de banquise met bas, vers le 15 février, un seul petit, quel-
quefois deux, bien rarement trois. Elle
choisit pour cette opération le milieu des plus vastes champs de glace et y entretient toujours ouverts des trousoù elle peut passer sans difficultés pour aller à la recherche ae sa nourriture.
Elle allaite ses petits très peu de temps et ces derniers s'accumulent, après leur abandon, sur les banquises, où les chas seurs en font d'énormes massacres. La chasse des jeunes loups-marins se prolonge
jusqu'au 15 avril, époque où ils quittent les.
glaces. Elle précède toujours la chasse des vieux phoques.
Le rapprochement des mâles et des femelles a lieu presque immédiatement après la mise bas, et comme les chasseurs netrouvent plus aucun loup-marin en bas Âge avant l’année suivante ils en concluent que lesfemelles portent de onze à douze mois.
Le capuchon, où grosse-lite met bas dans les premiers jours de mars seulement.
A l’époque des amours, le mâle perd le capuchon ou repli cutané qui lui a valu son nom et cet ornement est remplacé par un corps rouge sang, ayant à peu près le volume des deux poings réunis et qui semble lui sortir de la gueule sans dépasser les maxillaires.
= — ——— = as Eve RE Se x LE ss TS GR pan agrii ti oit ED MAR PRESRÉE DES SR run al né 2 eme ass D EN re mr ES
Quelques chasseurs m'ont assuré avoir tué des stemmotopes ayant trois narïnes.
Je ne cite ce dernier fait et celui qui précède que pour indiquer combien 1l serait nécessaire d'étudier de plus près des animaux encore biea mal connus, quoiqu'on dise. Dans la transformation de la grosse tête à l’époque de ses amours et dans l’augmentation anormale de ses narines il v a, sans aucun doute, quelque chose de vrai ; mais qu'est-ce exactement? Je ne puis encore le dire et je suis sûr que les naturalistes les mieux renseignés n’en savent pas, sur ces points, beaucoup plus long que moi, et je le regrette.
Les gros loups-marins de brassées sont dans toute leur graisse après le 15 mars.
Is pèsent jusqu’à quatre cents livres et donnent jusqu'à quinze ou seize gallons d'huile. |
Les capuchons arrivent à peser 2,000 livres, mais ils produisent relativement moins d'huile que les cœurs et les plaqués (loups-marins de brassées).
Le rendement en huile du poil de cochon et dr tête de cheral est aussi relativement moins considérable,
En général, toutes les goëlettes ont regagné leur port d'armement dans les premiers jours du mois.de mai.
Le premier soin des chasseurs une fois
arrivés est de débarquer les dépouilles qu'ils ont à bord. Puisils séparent les peaux .de la graisse qui y est encore attachée, salent les peaux, fondent ces graisses dans de grands chaudrons de fer, les emb: arillent et attendent les acheteurs.
Îl'arrive souvent que les preneurs achè tent peau et graisse en bloc, avant toute séparation, Dans ce sas les prix offerts rarient entre trois et trois cents et demi la livre et un beau loup-marin peut rapporter douze dollars. En général, on compte un louis de quatre dollars pour chaque piastre,
Certes, ce sont ià de beaux revenus, et lorsque les goëlettes reviennent avec quinze cents où deux mille loups-marins chacune, tous les chasseurs sont riches, ou le seraient,
si leur imprévoyance ne les amenait à dévorer en peu de temps l'argent gagné en
six semaines.
Mais il s’en faut de beaucoup que de semblables succès couronnent toutes les entreprises, et les captures se réduisent le plus souvent, depuis quelques années surtout, à cent cinquante ou deux cents peaux, c'est-à-dire À une somme à peine suflisante pour payer les avances des chasseurs.
En presence de ces faits, l’on se demande avec stupéfaction comment il se peut que les Acadiens n'aient point encore songé
à améliorer leur industrie de prédilection en se pourvoyant de bateaux indépendants des brises et assez forts pour rompre les glaces qui les séparent des loups-marins.
[a réponse est assez facile : ils sont très loin, ils sont pauvres et leurs pères faisaient ainsi;il est malheureusement un motif plus sérieux encore: ils ne s’entendent pas entre eux.
Mais siles Acadiens sont impuissants à modifier leur procédés de chasse et à s’en:
richir, comment expliquer qu’une industrie si avantageuse entre les mains des gens de Terreneuve n'ait encore tenté aucun capitaliste canadien? Comment se fait-il que les quantités considérables de chairs et d’os abandonnés sur les glaces n'aient encore trouvé aucun emploi ?
J'espère qu'il n’en sera pas toujours ainsi et qu'un jour viendra où toutes ces matières perdues exciteront l’attention d’un homme intelligent et riche, qui saura leur acquétir, dans l'industrie, la place que je m'étonne de ne pas leur voir occuper,
es.
Le 21
DJ