‹ Récits du seizième siècleChapitre 10 sur 25 · A MÉLANCHTHON · texte numérisé non relu

A MÉLANCHTHON

16 février 1543.

Voyez quelle est la paresse et l'incurie de votre messager ! il ne m'a remis votre lettre qu'au bout de quatre mois, tout usée et presqu'en lambeaux, et je dois m'estimer encore bien heureux de l'avoir reçue. Aussi, quoique sa négligence m'ait si longtemps privé d'un des plaisirs que je goûte le plus, il m'a suffi de vous lire pour lui pardonner. Plût à Dieu, comme vous le dites, qu'il nous fut donné de communiquer plus souvent par lettres ! Le fruit que vous retireriez des miennes serait peu de chose comparé à ce que me fait éprouver la suavité des vôtres. Vous ne sauriez croire à la masse d'affaires dont je suis ici accablé, presqu'écrasé. Parmi tant de soucis, ce qui me tourmente le plus, c'est que mon travail ne porte pas tous les fruits que j'en avais attendus, et la distance

où je suis de vous, de plusieurs autres bons frères, me prive des seules consolations qui pourraient me soutenir dans mon labeur. Mais puisque nous n'avons pas le libre choix du lieu où nous devons servir le divin Maître, restons au poste qu'il nous a confié. Il est une chose du moins que la distance ne peut nous ravir : c'est cette précieuse union que le Christ a scellée de son sang, et confirmée par son Esprit dans nos cœurs. Contentons-nous ici-bas de la bienheureuse espérance, que vous me rappelez si bien, de cette vie éternelle où nous pourrons nous entretenir et nous aimer tout à l'aise.

Si j'ai indiscrètement usé de votre nom dans le livre que j'ai récemment publié, vous me le pardonnerez avec votre indulgence ordinaire, en considération du sentiment qui a dicté cet hommage Je n'ai fait que ce que j'ai cru autorisé par l'affection dont vous m'avez donné tant de preuves. Touchant les affaires de cette église, j'aurais beaucoup à vous dire; mais c'est aussi le motif qui me commande le silence, car je n'en finirais plus sur un tel

1 Calvin avait dédié à Mélanchthon sa réponse à Albert Pighius sur le Franc arbitre. (Février 1543.) Dans une lettre du 4 mai suivant, Mélanchthon le remercia en ces termes . « Je ne saurais trop me louer de la bonté avec laquelle vous avez inscrit mon nom en tête de votre beau livre, comme pour attester au monde entier votrt amitié pour moi. •

sujet. Je travaille et me fatigue beaucoup; je réussis médiocrement. On s'étonne cependant autour de moi de mes succès, malgré tant d'obstacles dont la majeure part vient de mes collègues. Ce m'est une consolation de penser, parmi tant de labeurs, que non-seulement cette cité, mais aussi les régions voisines tirent quelque profit de mon ministère. Il en revient peut-être quelque fruit à la France et à l'Italie...

Adieu, très-honoré frère, orné par le Seigneur de tous les dons. Qu'il vous conserve pour la gloire de son nom et l'édification de son Église. Je m'étonne que vous reteniez encore sous clef votre Daniel. Je ne sais pas me résigner, je l'avoue, à être si longtemps privé du fruit de cette lecture. Veuillez saluer respectueusement en mon nom le docteur Martin Luther. Nous avons ici Bernardino Ochino de Sienne, grand et illustre personnage dont le départ n'a pas peu ému l'Italie. Il m'a prié de vous saluer en son nom. Dieu vous garde ainsi que votre famille.

Votre Jean Calvin.

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