A LUTHER
Au docteur Martin Luther, très-excellent ministre de l'Eglise du Christ, mon vénéré père en Dieu.
21 Janvier 1M5.
Comme je voyais mes compatriotes de France, ceux du moins qui des ténèbres de Terreur sont revenus au pur Evangile, ne rien changer à leur profession extérieure, et continuer à suivre les
1 Un intérêt particulier s'attache à cette lettre, la seule qu'ait écrite le réformateur français au réformateur allemand. Inspiré par un profond sentiment de la solidarité des Églises nouvelles, écrit avec autant de modération que de respect, ce message de conciliation ne fut pas môme entendu. Aigri par la querelle sacrmmentairf à laquelle il prit trop de part dans ses dernières années. Luther se montrait chaque jour plus animé contre les théologiens de la Suisse. Mélanchthon n'osa pas même lui présenter la lettre de Calvin auquel il écrivit tristement : « Le D r Martin Luther se montre très-défiant. ( Multa suspicion e accipit.) Il n'aime pas que l'on fasse circuler ses réponses sur des questions de la nature de celle que vous lai avez posée. Je n'ai donc pu lui présenter votre lettre. Adieu. J'ai le cœur triste, et je n'attends qu'exil et malheur 1 ■
L'original autographe de la lettre de Calvin à Luther se retrouve aujourd'hui à Genève, (Msc.vol. 196). Il y fut rapporté par Claude de Senarclens, chargé de ces délirâtes négociations en Allemagne. C'est lui que dans une lettre à Mélanchthon qui accompagnait celle destinée à Luther, Calvin appelle • ce noble et pieux jeune homme.»
Un carnet revêtu de signatures autographes des réformateurs, ei conservé à la Bibliothèque de Genève, rappelle encore le souvenir du voyage-de Claude de Senarclens en Allemagne (1M5J. Il n'y retourna, l'année suivante, que pour assister à la mort tragique de Juan Diaz .
cérémonies catholiques, comme s'ils n'avaient aucune connaissance de la saine doctrine, je n'ai pu m'empêcher de stigmatiser, comme il convenait, une telle infidélité. Quelle foi en effet que celle qui demeure cachée au fond du cœur et ne se révèle par aucune profession au dehors ? Quelle religion que celle qui se dérobe sous les apparences de l'idolâtrie? Ce n'est pas ici le lieu de développer un sujet que j'ai traité complètement dans deux écrits. Si vous daignez y jeter les yeux, vous verrez quel est mon sentiment à cet égard, et les raisons sur lesquelles il s'appuie. Bon nombre de mes compatriotes réveillés par cette lecture comme d'un profond sommeil, se sont demandé ce qu'il y avait à faire. Mais comme il est dur soit d'exposer sa vie, sans tenir compte des intérêts terrestres, soit d'encourir la haine du monde en blessant tous ses préjugés, et de laisser là biens et patrie pour un volontaire exil, il en est beaucoup qui se laissent arrêter par ces difficultés, tant qu'ils ne sont pas déterminés par des principes certains. Ils invoquent même de spécieuses raisons, témoignant par là que ce qu'ils désirent avant tout, ce sont de commodes prétextes pour ne point agir. Dans leurs doutes et leurs hésitations, quelques-uns voudraient cependant connaître votre sentiment sur ce sujet, et comme ils vous révèrent à juste titre,
votre opinion ne peut manquer d'avoir un grand poids à leurs yeux. Ils m'ont donc prié de vous envoyer un messager digne de confiance, qui me rapportât votre réponse àcet égard. Je n'ai pu me refuser à leur prière, parce qu'il y va de leurs plus chers intérêts de sortir, à votre voix, de leurs perpétuelles hésitations, et que j'étais déjà moi-même enclin à vous présenter cette humble requête.
Maintenant donc, vénéré père en Dieu, je vous supplie au nom du Christ, pour eux et pour moi, de prendre la peine de lire à vos heures de loisir ma lettre et mes écrits, ou de confier ce soin à quelque personne qui vous en fasse un fidèle rapport, et de vouloir bien ensuite consigner votre jugement en peu de mots. Ce n'est pas sans regret que je vous donne cet ennui au milieu de tant d'occupations qui vous accablent. Mais connaissant votre équité naturelle, contraint d'ailleurs par la nécessité, j'ose compter sur votre indulgence.
Que ne m'est-il donné de pouvoir voler auprès de vous, pour jouir, ne fut-ce que quelques heures, de la douceur de votre entretien ! Je voudrais (et quels fruits n'en recueil lerais-je pas ?) m'entretenir sur ce sujet et sur bien d'autres encore avec vous. Mais ce privilège qui m'est refusé sur la terre, j'espère l'obtenir bientôt au ciel.
Adieu, illustre ministre du Christ, père très-vénéré. Dieu continue de vous diriger par son esprit pour le bien commun de son Eglise.
Votre Jean Calvin.