‹ Récits du seizième siècleChapitre 9 sur 25 · A FAREL · texte numérisé non relu

A FAREL

16 septembre 1541.

Me voici donc retenu à Genève, comme tu le désirais, et Dieu veuille que cela tourne à bien ! Il ne me reste qu'à garder Viret avec moi, car je ne souffrirai jamais qu'on me l'enlève. C'est aussi ton devoir, celui de tous les frères de m'aider à soutenir ce fardeau, si vous ne voulez que je me tourmente en vain, et que je sois, sans profit pour autrui, le plus malheureux des hommes. J'ai fait mes'offres de service au Conseil, en déclarant que je ne pourrais rester dans cette Église, sans rétablissement d'une règle conforme aux prescriptions de la sainte Ecriture et aux exemples apostoliques. Pour faire comprendre ma pensée, j'ai touché quelques points. Comme on ne pouvait traiter à fond le sujet, j'ai demandé que Ton m'adjoignit quelques personnes pour en conférer. On en a désigné six, Nous rédigerons les articles d'une discipline ecclésiastique qui seraensuite présentée au Conseil. Nostrois collègues font profession de marcher d'accord avec nous. J'espère en obtenir quelque chose.

» Après le rappel de Calvin de Strasbourg à Genève.

LETTRES FAMILIÈRES 32f>

11 me tarde de savoir où en sont les affaires de ton Église. Grâce à intervention des magistrats de Berne et de Bienne, j'espère que les troubles qui s'étaient élevés à Neufchàtel, sont adoucis ou apaisés entièrement. Puisque tu as à combattre contre Satan et que tu es enrôlé sous le drapeau du Christ, Celui qui t'a armé et conduit au combat, te donnera la victoire. Mais comme une bonne cause a besoin d'être bien soutenue, tu dois veiller attentivement à ne commettre aucune faute que les hommes de bien puissent à bon droit relever. Nous ne te recommandons pas (cela serait superflu!) de garder une conscience pur et sans reproche. Nous désirons seulement que, dans la mesure du devoir, tu saches t'accommoder à la faiblesse d'autrui. Il y a, tu le sais, deux espèces de popularité : l'une, qui n'est que l'ambition déguisée, cherche à capter par la flatterie la faveur des hommes; l'autre, ne veut obtenir leurs suffrages que par la modération et la justice. Tu nous pardonneras la liberté de ce langage : il nous semble que sous ce rapport ta conduite laisse quelque chose à désirer aux hommes de bien. C'est déjà un tort de ne pas satisfaire entièrement ceux dont Dieu t'a constitué débiteur. Tu sais notre amour, notre vénération pour toi. C'est ce double sentiment qui nous donne le courage de te critiquer plus sévère-

ment qu'il ne convient, afin que les beaux dons que lu as reçus de Dieu ne soient obscurcis d'aucune ombre, et que les malveillants quine cherchentqu'un prétexte à la calomnie, soient réduits au silence. C'est l'avis de Viret et le mien : c'est pourquoi je me suis servi du pluriel. Adieu, très^her et bon frère.

AU MÊME (Mort du syndic Amy Porral/.

16 juin 1542.

Puissé-je être instruit au détachement de la vie présente et à la préparation d'une sainte mort, à proportion des deuils que la perte de tant d'hommes pieux multiplie pour moi cette année ! Le syndic Amy Porral est décédé ces jours derniers, et cet événement a été pour nous, comme il était juste, un sujet de vive affliction. Si la façon dont il nous a quittés, adoucit un peu mes regrets ; d'autre part je les sens augmenter en voyant ce que nous avons perdu en lui. Le lendemain du jour où il tomba malade, comme nous étions, Viret et moi, auprès de lui, il nous annonça qu'il ne se rétablirait point, parce que ce mal avait déjà fait plusieurs victimes dans sa famille Nous causâmes longtemps avec lui

de divers sujets. Il parlait comme un homme en parfaite santé. Deux jours après, déjà en proie à de vives souffrances, il s'exprimait avec une beauté de langage, une élévation de sentiments, qu'il n'avait jamais montrées au même degré. Tous ceux qui l'ont visité sur son lit de maladie, ne se sont retirés qu'après avoir entendu les plus belles exhortations, et ce n'était pas une vaine loquacité, car il savait dire à chacun ce qui lui convenait le mieux. Son état parut cependant s'améliorer. On crut presqu'à la guérison, mais après trois jours, le mal reprit un cours plus violent, et le péril devint manifeste. Plus le malade s'affaiblissait corporellement, plus il se fortifiait en esprit...

Le jour de sa mort, vers neuf heures du matin, Viret et moi nous nous rendîmes auprès de lui. Craignant de le fatiguer par de longs discours, je parlai brièvement de la croix du Christ, du salut gratuit, de l'espérance de la vie éternelle. Il répondit qu'il acceptait le divin message, car il savait par expérience l'efficacité du ministère pour fortifier l'âme du fidèle. Alors il parla du ministère chrétien avec une telle splendeur de langage, que nous en étions dans l'admiration, et toutes les fois que j'y pense, j'en suis encore ravi. Il s'exprimait en effet comme s'il eût récité un discours longtemps médité par un

de nous sur ce sujet. Il finit en disant : « Je reçois de votre bouche la déclaration du pardon de mes péchés, comme si un ange du ciel venait me l'annoncer à cette heure!... » Un peu plus tard il fit une profession de foi riche et pleine dans sa brièveté. Il nous exhorta à la constance, à la fidélité, au milieu des épreuves que nous réservait l'avenir. On eût dit un prophète. Il insista sur la réconciliation des villes confédérées. « Ne craignez rien, dit-il, et marchez en avant, quelles que soient les clameurs de l'envie ! » Je ne saurais répéter toutes ses paroles. Nous avons dit quelques mots et prié avant de nous retirer.

A deux heures del'après midi, ma femme est venue à son chevet. « Bon courage, ma fille, lui a-t-il dit. C'est Dieu même qui vous a prise par la main, et menée à Genève pour y glorifier aussi l'évangile î » Peu d'instants après il a perdu la voix, mais il donnait clairement à entendre qu'il retenait au fond du cœur la foi qu'il avait si bien confessée, et dans laquelle il allait mourir. Ses dernières paroles ont été le cantique de Siméon qu'il s'appliquait à lui-même : « Mes yeux ont vu, mes mains ont touché ton salut, laisse aller ton serviteur en paix!...» Je suis revenu à quatre heures avec les syndics. Il voulait parler, mais il n'en avait plus la force. J'ai parlé moi-même, comme j'ai

pu. 11 écoutait avec un visage calme et serein. Nous allions sortir, et déjà cette âme fervente s'était envolée dans le séin du Christ. Tu croiras à peine ce récit, cher Farel, sachant la modestie et la simplicité de l'homme. Mais il avait reçu comme un nouvel esprit. Adieu.

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