‹ Récits du seizième siècleChapitre 12 sur 25 · A CHRISTOPHE FABRI · texte numérisé non relu

A CHRISTOPHE FABRI

Avril 1545.

Nous avons bien regretté mes compagnons et moi de ne pas te trouver au logis. Nous désirions causer avec toi de divers sujets. Nous n avons pu obtenir de ta femme qu'elle nous traitât sans cérémonie; elle a fait autant de frais pour nous que si elle eût reçu des étrangers sous son toit. Elle se laissait admonester patiemment, et puis me priait de commander, comme si j'eusse été le maître. Docile en toutes choses, elle n'a été rebelle que sur unpoint : elle nous a trop bien reçus. Il y a eu constamment sur la table deux fois plus de mets qu'il ne fallait. Cela ne nous a pas empêchés de jouir en toute liberté de l'hospitalité d'un ami absent. Nous avons été aussi à l'aise que si tu eusses été là. Comme j'avais averti

• Ministre de l'Église de Thonon, en Savoie.

Viret du jour de mon arrivée à Thonon, j'espérais qu'il traverserait le lac avec toi pour se trouver au rendez- vous. Mais le vent qui souffle n'a pas cessé de vous être contraire.

Maintenant, pour que je ne quitte pas ta maison dévastée, sans te payer mon écot, voici quelques nouvelles. Claude de Senarclens m'écrit de Wittemberg que toute celte région de l'Allemagne est en feu, que la Saxe est ravagée par plusieurs ennemis qui, s'ils ne sont pas très-puissants par eux-mêmes, ne le sont que trop quand il s'agit de faire du mal. Lui-même a été dévalisé en route par des brigands. Dieu soit loué de l'avoir arraché à une mort presque certaine ! L'empereur sévit avec un redoublement de rigueurs dans les Pays-Bas. Ce qui me console parmi tant de calamités, c'est la constance et l'allégresse avec laquelle nos frères marchent à la mort... Notre César goutteux est enfin sorti du lit pour se rendre au colloque de Worms. Le duc d'Orléans est, dit-on, allé le rejoindre , il y a quinze jours, pour célébrer son mariage avec une fille d* Ferdinand , roi des Romains. Les Vaudois de Provence sont persécutés avec la dernière inhumanité. Trois villages ont été brûlés récemment. Des habitants, les uns ont péri dans les flammes, les autres ont été cruellement égorgés, le reste est conduit aux galères. Quand

cesseront ces odieux brigandages ? Nul ne le sait. Je ne t'écrirai pas plus au long de peur de retarder

ton voyage à Genève où je t'attends. L'accueil de ta femme, ma digne commère, nous a prouvé assez combien tu nous aimes. Sache cependant que nous ne reviendrons plus chez toi, sans faire d'avance nos conditions. Adieu, très-cher et bon frère, nous te remercions encore une fois de ton aimable hospitalité. J'écris à la hâte de ton logis, au moment du départ, en mon nom et au nom de tous.

Jean Calvin.

a FAREL 1

4 mai 1545.

Les deux frères dont je t'ai parlé, étant retournés en Provence, l'un d'eux en est déjà revenu avec de lugubres nouvelles. Plusieurs villages ont été brûlés. Des vieillards, en grand nombre, ont péri dans les

• La nouvelle du massacre deCabrières et de Mérindol venait d'arriver à Genève. Calvin en fut profondément ému. Il parla, écrivit, agit en faveur des persécutés. Sa correspondance latine contient d'éloquentes lettres aux ministres des Eglises helvétiques, pour provoquer l'intervention des Cantons auprès de François l* r . Il était trop tard ! L'œuvre d'extermination conseillée par le cardinal de Tournon, poursuivie par le parlement d'Aix, exécutée par le féroce d'Oppède, s'acheva entièrement.

flam mes, tandis que le reste de la population était passé au fil de l'épée, ou réservé à de plus cruels supplices. Telle a été la rage des bourreaux qu'ils n'ont épargné ni les enfants, ni les femmes enceintes, ni le fruit qu'elles portaient dans leur sein. Les détails sont tellement affreux que je demeure saisi et muet d'horreur.

A ces tristes nouvelles, nos frères avaient d'abord décidé de t'envoyer un exprès, avec une lettre de moi pour recommander cette affaire aux ministres de toutes les Eglises. Nous avons ensuite demandé un avis au conseil, parce que nous n'étions pas d'accord enlre nous sur ce qu'il y avait de mieux à faire. Il a été décidé que je me rendrais moi-même auprès des Eglises Helvétiques. Je partirai donc demain ; je ne serai pas à Berne avant jeudi; j'insisterai pour obtenir les lettres d'état le plus tôt possible. Si tu le juges utile, trouve-toi à Berne vendredi. Bucer m'ayant laissé peu d'espoir, je crains de faire un voyage inutile en poussant jusqu'à Strasbourg. Cependant si les Bàlois m'y exhortent, je risquerai la chose. Il me sera bien doux de te voir.

Adieu, très-cher frère, salue nos amis. C est le cœur brisé, non sans larmes, que je l écris. Elles jaillissent avec une telle abondance qu'elles me coupent la parole. Ton

Jean Calvin.

A J0ACH1M WADIAN

24 juillet 1545.

Il y a si longtemps que j'ai le désir de vous écrire, que j'éprouve presque de la honte à le faire aujourd'hui pour la première fois... Avant de Vous avoir vu, cher Wadian, je vous aimais, je vous vénérais. J'avais appris à vous connaître par ces écrits où brille tant de candeur, une vertu rare chez les savants de nos jours, une piété plus qu'ordinaire, une solide érudition. Lorsqu'à Bàle tant de témoins m'ont attesté votre affection pour moi, dont j'ai pu juger ensuite par l'accueil que vous m'avez fait, je n'ai pu que vous chérir encore davantage. Je considère votre amitié comme un honneur ; et vos vertus, dont le souvenir est gravé dans mon àme, se révélant à moi dans leur plénitude, sont un nouveau lien qui m'attache à vous. Pourrais-je cesser de cultiver un sentiment formé sous de tels auspices ?...

Les sujets ne me manquaient pas pour vous écrire. Ils s'offrent même en plus grand nombre que je ne pourrais en embrasser dans cette épître. Pour n'en

• Bourgmestre de Saint-Gall, et l'un des hommes les plus distingués de ce siècle. Ses livres et ses manuscrits conservés dans sa ville natale, ont formé le premier fonds de la Bibliothèque Wadiane.

rappeler qu'un, que ne puis-je pleurer avec vous sur les maux de cette funeste querelle (des sacrements) qui vient de se ranimer avec une nouvelle fureur ! Je sais combien de tels excès vous affligent, et comme c'est une plaie que Ton ne peut toucher sans l'envenimer, je prierai avec vous le céleste médecin d'y appliquer ses divins remèdes. Qnant à la persécution qui règne en France, et aux moyens de l'adoucir, je crains de m'être donné beaucoup de fatigue, peut-être môme d'avoir importuné nos amis, en pure perte. J'apprends déjà qu'à Bàle et à Berne on s'est beaucoup refroidi à ce sujet. Comme le dit le proverbe : rien n'est plus prompt à sécher que les larmes, et ceux qui se sont un moment apitoyés sur les souffrances des fidèles, y deviennent bien vite indifférents. On a d'ailleurs répandu le bruit que le roi n'avait éprouvé une si violente irritation contre nos frères, que parce qu'ils refusaient de payer la dîme. Quand on m'a fait cette objection à la diète d'Arau, j'ai répondu sans hésiter, avec toute l'énergie dont je suis capable, que c'était là un impudent mensonge. Nos frères n'ont jamais cessé de payer la dîme au clergé, tout en le dispensant de remplir son ancien office. Si le roi vous répond, comme aux Allemands, par de belles paroles, s'il vous annonce qu'un commissaire a été envoyé, gâchez que c'est là

un pur artifice pour vous tromper. Des brigands soudoyés par le légat d'Avignon ne cessent de ravager le pays ; juges et bourreaux sont d'accord pour achever l'œuvre de sang ; les officiers du roi lui-même ne se relâchent en rien de leurs cruautés. Que le monarque envoie des commissaires tant qu'il voudra, aucun n'osera ouvrir la bouche pour dire la vérité, si grande est la terreur qui règne partout ; aucun n'osera même se rendre sur les lieux pour voir ce qui s'y passe. Demandez plutôt que les portes des prisons se rouvrent pour les captifs, que les exilés soient remis en possession de leurs biens, et que le roi commence ensuite une enquête, comme il Ta promis.

Je connais, mon cher Wadian, le crédit dont vous jouissez, et tout l'intérêt que vous prenez à cette affaire. Rien ne vous sera plus facile que d'obtenir de votre sénat qu'il intervienne en ce sens. C'est là toute ma prière : je craindrais de paraître défiant, si j'insistais davantage.

Adieu, très-noble et honoré ami, Dieu vous conserve longtemps à son Eglise et vous gouverne par son Esprit. Daignez saluer tous vos ministres en mon nom. Votre

Jean Calvin.

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