A FAREL
2 octobre 1546
Pour ne pas vous leurrer d'une vaine espérance, je te dirai que je ne puis aller à Lausanne avant l'hiver. Je n'oserais me confier au lac, sachant par expérience combien sa navigation est pénible. Je devrais donc faire une bonne partie de la route à pied, car le trot du cheval n'est pas seulement incommode, il est dangereux pour moi. Le médecin dont tu parles m'est inconnu, et je ne sais trop quel est le pharmacien que tu accuses, à moins qu'il ne s'agisse de François. Textor me prescrivait autrefois un régime trop rigoureux. J'ignore ce qu'il pense aujourd'hui...
Que n'ai-je plus de loisir et de santé pour écrire comme tu m'y exhortes! j'ai entrepris un peu tard
rÉpitre aux Galates, et je ne suis pas libre dans le choix d'un éditeur, au moins pour les Épitres de Saint Paul. Tu sais que lorsque j'étais à Strasbourg, Wendelin a eu tant de bontés pour moi que je serais bien ingrat si je confiais mon ouvrage à un autre que lui. Quand j'étais réduit à la dernière détresse, il me prêta quarante écus d'or, et ne se montra pas moins empressé à soigner mes affaires domestiques que s'il eût dû en retirer de gros intérêts. Je ne puis donc lui refuser les Epîtres. Si j'écris autre chose, je le publierai à Genève, quoique Des Gallars ait eu de la peine à trouver un libraire pour deux opuscules qu'il avait composés. Du reste avant de livrer mes écrits aux chances de la publicité, j'en retiendrai un exemplaire pour toi.
J'ai interrompu pour un temps mon Traité des Scandales. Le style n'en était pas assez coulant à mon gré. Mon intention est de ne le reprendre qu'après TÉpître aux Galates.
Je me suis entretenu dernièrement avec Amy Perrin. Tout ira bien s'il tient ses promesses. Penthesilée 1 affecte au dehors la plus grande amitié pour moi; elle me maudit entre quatre murs. Je suis
1 « Penthesilea furens » c'est ainsi qu'est ordinairement désignée dans les lettres latines du réformateur, la femme d'Amy Perrin, fille de François Favre, et ennemie déclarée des institutions calvinistes.
charmé que tu lui aies écrit. Je la verrai au premier jour. Puisse ta lettre avoir produit quelque bon effet !
Adieu, très- cher et bon frère. Veuille le Seigneur t'assister et bénir tes pieux travaux, lia femme, Des Gallars, Ferron et mon frère te saluent. Je n'ai vu personne autre depuis mon retour. Salue les frères, les amis et tous les tiens. Ton