‹ Récits du seizième siècleChapitre 2 sur 25 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Nul ne pourrait dire aujourd'hui en parcourant le champ de repos tant de fois remué par la pioche du fossoyeur : Il est ici I où : Il est là ! rare leçon d'abnégation perpétuée jusque dans la tombe, symbole sublime de ce culte en esprit dont Calvin n'a pas été seulement l'apôtre, mais le héros. Noyon a renié le plus grand de ses fils. Paris ose à peine inscrire son nom sur le frontispice de la bibliothèque de Sainte Geneviève. Orléans, Bourges, Poitiers ont effacé ses traces. Calvin est toujours pour la France ce redoutable proscrit qui, du seuil de l'exil , lui jetait l'éloquent appel de Y Institution chrétienne, et la gloire de l'écrivain est, après trois siècles, l'unique justice rendue à l'homme. L'heure n'est-elle pas venue de réviser un procès mal jugé, de restituer à la patrie cette imposante figure qui, pareille aux effigies républicaines proscrites sous la Rome impériale, brille d'autant plus qu'on ne la voit nulle part ?

Il est digne de notre temps d'abolir les restes de nos anciennes discordes, et d'inaugurer une ère de justiceet d'impartialité dansl'histoire. Déjà d'illustres écrivains ont donné l'exemple de cette équité supé-

l'HEFACK

rieure appliquée à l'étude du passé. Qui ne se souvient du bel article de M. de Rémusat sur Luther ? M. Guizot a consacré à Calvin une notice sobre et forte comme son modèle. M. Mignet a retracé avec grandeur l'origine et les progrès de la Réforme française éclairés d'un jour nouveau par Ja correspondance de Calvin Ce sujet a inspiré à M. Michelet quelques-unes de ces pages colorées, vivantes dont il a le secret. La voie est donc ouverte à l'historien qui tentera d'élever au réformateur français un monument digne de lui, et qui répudiant toute exagération, saura se montrer ferme dans ses jugements, équitable dans le blâme et l'éloge, et plaindre Servet, tout en expliquant les funestes entraînements qui égarèrent ses juges. Voué aux rudes labeurs qu'exigent les œuvres durables, il devra évoquer tous les témoignages, interroger toutes les sources, ne reculer devant aucune révélation contrôlée par d'authentiques documents. Son ambition sera de

» Jouimal des savants, années 1856, 1857. Ces articles formeraient un beau livre que l'éminenl historien doit à ses nombreux admirateurs. Qu'il nous pardonne d'oser le lui rappeler.

PKÉFACE V

faire revivre Calvin tout entier avec son âme austère et ses persuasions inflexibles qui n'étaient pas sans indulgence dans le commerce de l'amitié et dans l'intimité domestique ; avec cette âpre immolation de sa vie au devoir qui peut seule expliquer sa puissance et amnistier ses erreurs ; avec les infirmités qu'il tenait de son temps, et celles qu'il tenait de luimême. L'histoire interrogée dans les documents originaux ne peut être un panégyrique. Elle ne jet le pas un voile complaisant sur les imperfections de ses héros. Elle se souvient qu'ils sont hommes, et puise d'égales leçons dans le spectacle de leur faiblesse et de leur grandeur ».

Il y a loin de l'idéal que j'essaie de retracer ici aux modestes Récits dont se compose le volume que j'offre aujourd'hui au public. Plusieurs sont déjà connus des lecteurs de la Revue chrétienne et du Bulletin de l'histoire du protestantisme français. Je les ai soumis à une révision attentive, et complétés

1 Lettres françai$es % préfaoe, p. xix et xx.

IMIKKACK

à l'aide de nouveaux documents. Plusieurs sont inédits. Bien que consacrés à des sujets distincts, 1 sans liaison apparente, ils empruntent une sorte d'unité au cadre qui les réunit, à la figure principale qui s'y détache. On y retrouvera Calvin dans quelques épisodes peu connus de sa jeunesse, surtout dans les scènes de sa vie domestique dont sa correspondance familière nous livre les secrets. Juan Diaz est l'histoire d'un martyr espagnol qu'il honora de son amitié. La Famille de Curione est une page de la Renaissance italienne inscrite sur un tombeau du cloître de Bàle. Je n'ai pu la lire, sans répéter avec le doux Virgile : Date Lilia !

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