LES DERNIERS JOURS DE LEFÈVRE D'ÉTAPLES
Parmi les grandes figures qui s'élèvent autour du
berceau de la Réforme française, il n'en est pas de
plus vénérable et de plus pure que celle de Lefèvre
d'EtapIes. Ce savant professeur de l'Université de
Paris, qui après avoir accompli, comme les sages de
I antiquité, de lointains voyages à la recherche de
la vérité, commenté tour à tour Aristote, Euclide,
Boèce, passe à l'étude de saint Paul, et bien avant
Luther et Zwingle, voit poindre dans ses solitaires
méditations l'aube d'une rénovation évangélique
après laquelle soupirent tant d'Ames depuis les jour
de Valdo et de Gerson, nous apparaît comme la personnification de l'esprit humain transporté sur le seuil d'un monde nouveau qui découvre ses magiques perspectives. Si Lefôvre est plus un docteur qu'un apôtre, s'il ne possède ni l'énergie qui fait les réformateurs, ni l'enthousiasme qui fait les martyrs, sa vieillesse a je ne sais quel attrait de candeur et de pureté qui nous rappelle les premiers âges de l'Eglise. Entouré de ses disciples, à l'ombre de Saint- Germain de3 Prés, ou dans le diocèse de Meaux rajeuni comme par un soufile apostolique, il représente dans leur intime union la Renaissance et la Réforme, avant l'âge des disputes et des schismes, à ce moment fortuné où les disciples rangés autour du maître, et recueillant avidement sa parole, aspirent à régénérer le monde sans combats, par l'enthousiasme et la charité.
Tout semble favoriser d'abord la réalisation de ce réve : un roi jeune, aventureux, chevaleresque, passionné pour la gloire des lettres, et professant le plus superbe mépris pour l'ignorance et la superstition; une princesse parée du double éclat du talent et de la vertu, partageant tous les goûts de son frère, énivrée comme lui du spectacle de la civilisation
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renaissante, mais éprise, dans le secret de son cœur, d'une renaissance plus pure que celle dont les Médicis avaient inauguré les merveilles; daDS le brillant cortège qui l'accompagne, des prélats, des savants, des gentilshommes, frappés de la décadence de l'Eglise, dihérant peut-être sur le choix des remèdes, mais n'hésitant pas à prononcer le mot de réforme ; tout semblait annoncer une ère nouvelle, également invoquée par les intelligences libres et par les âmes pieuses, entrevue, désirée par le monarque lui-môme. Les Mémoires contemporains ne laissent aucun doute à cet égard : « Le roi et Madame, écrit en 1521 Marguerite de Valois, ont bien délibéré de donner à congnoistre que la vérité de Dieu n'est point hérésie. » Le journal de la reine mère Louise de Savoie n est pas moins explicite. Qu'on en juge par ces mots: « L'an 1522, mon fils et moi, par la grâce du Saint-Esprit, commençasmes à congnoistre les hypocrites blancs, noirs, gris, enfumés et de toutes couleurs, desquels Dieu par sa clémence et bonté infinie nous veuille préserver, car il n'est pas de plus dangereuse génération en toute nature humaine. »
En lisant ces lignes significatives, on comprend
les espérances des amis de l'Evangile, et on s'associe aux vœux de Lefèvre épanchant dans une lettre à Farel les religieuses émotions dont son âme est remplie : « Dieu tout bon, de quelle joie tressaille mon cœur, quand je vois la pure connaissance du Christ se répandre dans une partie de l'Europe, et que j'espère voir se réaliser la même grâce pour notre chère France M Que le Christ lui-même bénisse nos efforts, et fasse fructifier nos labeurs ! Depuis la publication du Nouveau Testament en langue vulgaire, vous ne sauriez croire de quelle ardeur est enflammée l'âme des simples pour saisir et goûter la divine Parole. Sans doute, elle n'est point encore assez répandue à notre gré, et les adversaires ne lui manquent point. Quelques-uns, invoquant l'autorité du parlement, se sont efforcés d'entraver la publication du saint Livre. Mais notre magnanime monarque prenant en main la cause du Christ, a voulu que son peuple pût lire les oracles divins dans sa propre langue. Maintenant, dans tout ce diocèse, l'Evangile est lu au peuple les dimanches et fêtes, et l'officiant ajoute quelques
1 « Et spero tandem CUristum nostras Gallias hac benedictione invisurum Vola audiat Christus, et cœptis ubique victor adspiret. » (Lettre du 6 juillet 1524, Dibl. de Genève, vol. u2. )
paroles d'exhortation aux versets du jour... Dieu nous donne tôt ou tard de contempler la pure lumière ! Maintenant, hélas ! ce ne sont que ténèbres dans ce Paris si déchu de son antique splendeur *. »
On sait comment ces pieuses espérances furent déçues; comment le roi livré aux suggestions du clergé, aux aveugles remontrances du parlement et de la Sorbonne, à la fougue de ses passions que l'austérité morale des novateurs réprouvait sans ménagements, devint le persécuteur de ceux dont il avait d'abord protégé les croyances. La Réforme puisa un nouveau lustre dans le martyre. Le supplice de Pavannes, de l'Hermite de Livry, de Berquin, inaugura ces auto-da-fé, qui, malgré de passagers retours de tolérance, devaient attrister tout un règne. Le premier bûcher dressé sur le parvis Notre-Dame, fut contemporain du désastre de Pavie, date doublement néfaste dans notre histoire. La captivité de Madrid fut le signal de la persécution. Il est juste de s'en souvenir. Quels qu'aient été ses torts à l'égard de nos pères, François I er valait mieux que le triste rôle qu'il transmit en héritage à sa race. Ne soyons pas
1 « Nuiie, nunc, nihil nisi tenebrœ apud illara olim claro nomme Lutetiam I . ( Ibidem. )
plus rigoureux que Théodore de Bèze, qui lui donne une place parmi les témoins de la vérité à laquelle il infligea de si cruelles épreuves ! La Réforme, toute meurtrie de ses coups, n'a pas eu d'anathèmes pour ce roi capable de sentiments généreux, qui ne signa qu'à regret les premiers arrêts de mort, qui disputa longtemps Berquin au bûcher, et dont l'agonie fut troublée par les lugubres apparitions de Cabrières et de Mérindol !
Deux tendances se dessinent au sein de la renaissance évangélique, presque à ses premiers jours. Confondues, à l'origine, par la communauté de la foi et des périls, elles ne devaient point tarder à se séparer avec éclat. L'une, plus respectueuse à l'égard de l'Eglise établie, s'abstenant de toute attaque violente contre ses dogmes et ses institutions, et ne demandant qu'à la Parole sainte le secret du renouvellement spirituel de la chrétienté ; c'est celle de Lefèvrc d'Etaples et de Gérard Roussel, prédicateur de la reine de Navarre. L'autre, plus hardie, plus radicale, ne séparant pas la prédication de la vérité de controverse dirigée contre les erreurs, et que personnifieront successivement Farel et Calvin. Pour les
premiers, il s'agissait njoins de reconstruire un édifice, objet de la vénération des siècles, que d'en extirper les abus. Selon leur dicton favori: // fallait nettoyer la maison de Dieu, mais non la détruire. Formés à cette école mystique qui n'a jamais manque d'interprètes en France, et qui a trouvé son expression la ï>lus pure dans le livre de Y Imitation de Jésus-Christ ; ne voyant dans les formes du culte que l'enveloppe fortuite et passagère des idées infinies, ils attachaient une médiocre importance aux pratiques extérieures, tout en s'y accommodant de leur mieux, par amour de la paix, et pour ne point scandaliser les faibles. Une Eglise épurée, une réforme sans schisme, tel était leur vœu. Ce vœu était aussi celui de Farel, et des esprits plus ardents qui avaient franchi pour ainsi dire d'un bond la distance qui sépare la conversion de l'apostolat. Mais cet apostolat, comme celui des premiers siècles, devait être douloureux. Son emblème était la couronne d'épines posée sur le front du divin Crucifié, léguant pour règle à ses disciples sa seule Parole, et leur interdisant toute transaction avec l'idolâtrie ou l'impiété. Dans ses désirs de conciliation, le premier parti ne fut pa3sans faiblesses. Dans son zèle ardent
Digitiz
pour la vérité, le second ne fut exempt ni d'imprudences, ni de témérités ; mais elles se sont effacées dans la glorieuse transfiguration du martyre! La persécution ne distingua pas entre eux, du moins à ses commencements. Au premier souffle de Forage, Lefôvre s'enfuit à Strasbourg. Nous le retrouvons bientôt après à Blois, enfin à Nérac, sous l'aile protectrice de Marguerite.
C'est là qu'on aime à le suivre, dans cette période de six années (1531-1537) qui précéda sa mort, et durant laquelle la sollicitude de la reine de Navarre ne cessa de veiller sur lui. L'amie de Briçonnet, la princesse au cœur généreux, qui avait pris pour devise ces mots : « Non inferiora secuta ! » et qui ne sépara jamais les effusions d'une piété libre des ravissements de la contemplation mystique, était unie par plus d'un lien au pieux vieillard qui avait développé la théorie de l'amour pur, et ouvert par la traduction du Nouveau Testament une nouvelle source de foi et de poésie aux âmes altérées de spiritualité. Imbue, comme Lefèvre, de ce mysticisme quiétiste qui contemple les luttes de la vie sans y prendre part, et qui gémit de la décadence de l'Eglise sans avoir le courage d'en sortir, elle tendit
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toujours une main secourable aux novateurs, à ceuxlà surtout qui, dans leurs rêves de régénération religieuse, s'arrêtaient effrayés comme elle au bord du schisme. Le plus beau titre de Marguerite est la protection qu'elle accorda aux persécutés C'est le privilège de la femme de compatir aux douleurs inséparables de toute révolution. Son génie c'est la pitié, qui s'attendrit sur les victimes, et désarme quelquefois les bourreaux. Cette mission consolatrice, qui l'exerça plus noblement que Marguerite dans cet asile ouvert à tous, et dont elle fit, selon le langage allégorique du temps, un Parnasse et un Carmel ? On l'y voit sans trop d'efforts, entre Paul Paradis et Bonaventure Despériers, s'entretenant avec Lefèvre des mystères de la vie future dont elle essayait, diton, de surprendre les secrets au chevet des mourants, et unissant, dans sa piété pleine de contrastes, les délassements profanes de YHeptameron aux mystiques élans de Y Ame pécheresse. Est-ce la même main qui a tracé les libres propos de Parlamente 1 et ces belles strophes en l'honneur des martyrs?
Resveille-toy, Seigneur, Fais ton effort
1 Une des devisantes de YHeptaméron.
De venger en chacun lieu Des tiens la mort.
Tu veux que ton Evangile Soit presché par tous les tiens En chasteau, bourgade et ville, Sans que I on en cèle rien ; Donne donc à tes servants
Cœur ferme et fort, Et que d'amour tous fervents
Ayment la mort.
Donne-leur telle parole Qu'ils tirent à toy les cœurs, Et que de doctrine folle A la fin soient vainqueurs ; Et que par la vive foy
Viennent au port Du salut promis de toy,
Après la mort.
La mort qui à l'infidèle Est horrible à regarder, A ton enfant est si belle Qu'il ne craint s'y hasarder.
Avance donc Seigneur
Ton doux support Leur donnant pour tout honneur
Joyeuse mort. 1
» Poésies de Marguerite de Navarre. Chansons spirituelles, t \ y p. 508.
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Les seuls événements de la cour de Nérac étaient l'arrivée de quelque réfugié, proscrit de l'opinion ou de la foi, qui venait demander un asile à la sœur de François I er . C'était parfois un prédicateur de renom, hésitant entre l'ancienne et la nouvelle Église, comme Pabbé de Clairac, Gérard Roussel, qui, s'il encourut de justes censures de la part de ceux qui avaient salué en lui un réformateur, donna l'exemple des plus hautes vertus dans l'évéché d'Oléron ; parfois un poète, Clément Marot, âme impressionnable et légère qui traversa la Réforme comme une aventure de plus dans les vicissitudes de sa vie, et qui successivement errant à Ferrare, à Genève, alla s'éteindre tristement à Turin; tantôt des fugitifs plus obscurs, dont l'histoire n'a pas gardé le nom, et qui n'invoquaient pas en vain l'assistance de Marguerite. Lefèvre d'Étaples retrouvait dans Gérard Roussel son disciple le plus cher, depuis que Farel secouant, comme les premiers apôtres, la poussière de ses pieds, était allé porter en Suisse son ardente activité. De graves événements accomplis en 1533 à Paris, allaient amener à Nérac un visiteur dont le souvenir doit être particulièrement rappelé dans ces pages : on a déjà nommé Jean Calvin.
C'était l'usage dans l'Université que, le jour de la Toussaint, le recteur inaugurât l'ouverture des cours par une solennelle harangue, en présence des facultés réunies. Cette tâche échut le 1« novembre 1533 à Nicolas Cop, recteur en exercice, et son discours, manifeste hardi de réforme, était l'œuvre d'un de ses amis dont le nom, déjà célèbre dans les écoles, allait acquérir dans l'Église une bien autre célébrité. Quelle ne fut pas la stupeur des clercs réunis dans l'église des Mathurins, non loin de la vieille Sorbonne, quand ils entendirent les propositions d'une foi épurée, aussi éloignée des arguties de la scolastique que des puérilités de la dévotion du temps ! Un curieux fragment de ce discours, écrit de la main de Calvin, et conservé jusqu'à nous, permet d'en juger : « C'est une chose grande et qui surpasse toutes nos paroles et nos pensées que la philosophie chrétienne. Elle a été apportée à l'homme par le Christ lui-même, comme le secret du véritable bonheur. Par elle nous sommes assurés que nous sommes enfants de Dieu, et devant ses rayons pâlit la vaine sagesse du siècle. Celui qui l'a reçue en partage s'élève autant au-dessus des autres hommes, que l'homme lui-môme s'élève au-dessus de la brute.
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Pour nous faire ce don magnifique, Dieu a revêtu notre çhair dans la personne de son fils, et immortel s'est volontairement abaissé jusqu'à la mort, gage de notre adoption dans les cieux... Si telle est l'excellence de la philosophie chrétienne et la gloire de l'Évangile, ne dois-je pas me réjouir de l'occasion qui m'est donnée de l'expliquer en ce jour comme du plus beau privilège de ma charge académique ? Mais en un sujet si riche, par où commencer, par où finir? La carrière qui s'ouvre devant moi est si longue que je ne puis espérer de la fournir tout entière. Je m'attacherai donc au verset de l'Évangile de ce jour. Que vos prières et les miennes s'élèvent à Dieu et au Christ, seul intercesseur près du Père, pour le supplier d'éclairer nos entendements ! Que mon discours glorifie à la fois le Père et le Fils ! Que le Christ soit ma sagesse, mon inspiration et mon guide 1 !» Ce langage inouï, qui semble emprunté à V Institution, ne devait pas retentir impunément à
1 « ... Fervido ille suo spiritu mentes nostras illustret, utquemadmodum ipse gratiam Patris, illa nostra oratio illumlaudet, illum sapiat, illum spiret, illum référât. » Ce fragment si précieux écrit de la main du réformateur sur un feuillet presque illisible, évidemment contemporain de sa jeunesse, se termine par la salutation d'usago à la Vierge: Ave gratta plena "... Une main étrangère a écrit en marge ces mots d'excuse : « Ua)c quia illis temporibus danda fuere, ne supprimenda quidem putavimus. »
l'oreille des disciples de Duchêne et de Béda. Cop et Calvin durent chercher leur salut dans la fuite. Le mystère le plus profond s'attache dès lors aux
pas du jeune réformateur, errant de lieu en lieu, et recevant une furtive hospitalité dans la demeure de quelques amis de l'Évangile. Nous le retrouvons seulement à Angouléme, sous le toit de la famille du Tillet, voué sans relâche à l'étude, absorbé nuit et jour par les méditations qui le préparent à son insu au rôle extraordinaire pour lequel il est réservé. C'est de la maison des du Tillet, de l'hospitalière cité cachée sous le nom de Doxopolis, qu'il rassure ses amis inquiets sur son sort, en exaltant la libéralité des hôtes dont il rapporte la meilleure part à l'amour des lettres. Puis, faisant un retour sur lui-même et sur les vicissitudes de son existence, il ajoute avec un sentiment de pieuse effusion : « J'ai éprouvé durant ces dernières années que la prévoyance de l'homme est toujours vaine. Quand je me promettais une vie paisible, un orage inattendu grondait <!yà sur ma tête. Quand je n'osais espérer qu'une retraite sévère et sans charmes, un doux abri m'était préparé contre toute attente, et c'est la main du Seigneur qui l'a disposé pour moi. Confions-
nous toujours à sa bonne providence. Il aura soin de ses enfants *. »
Ce fut peu de mois après la scène de l'église des Malhurins, que Calvin se dirigea vers la capitale du petit royaume de Navarre. Du fond de la studieuse retraite que l'amitié de Louis du Tillet lui avait ménagée à Angouléme, ses regards s'étaient portés sur Nérac, où vivait l'homme dont le nom était inséparablement uni aux souvenirs des premiers essais de réforme en France. Sans doute Lefèvre et ses amis s'étaient arrêtés à mi-chemin dans l'œuvre qu'ils avaient entreprise, et leur inconséquence avait affligé ceux qui ne croyaient plus à la possibilité d'une transaction avec l'Église romaine. Mais, il ne faut pas l'oublier, à l'époque où Calvin se dirigeait vers Nérac, il n'avait pas encore tranché cette douloureuse question des sacrifices qu'entraîne la profession de la vérité. Il ne s'était pas dépouillé des bénéfices d'une Église dont les dogmes ne réglaient plus sa foi. H assistait encore aux cérémonies d'un culte qui allait bientôt cesser d'être le sien. Contra-
i « Cum promittcrom omnia mibi tranquilla, aderat in foribus fluod minime pperabam. Rursus cum inamœnam sedem médita-* jrer, nidus mibi in tranquillo componebatur... et bœc omnia manus Pomini. » Francisco Danieli (1534.) Corrosp. inédite.
diction singulière et cependant naturelle de l'esprit
le plus logique et le plus rigoureux qui fut jamais f Dans les jours de rénovation religieuse, ce n'est que lentement que les âmes les plus fortes se détachent de pratiques longtemps révérées et dont la puissance survit au prestige! En présence de Lefèvre d'Étaples rassasié de travaux et de jours, Calvin dut se trouver dans l'attitude respectueuse d'un disciple, et attendrie d'un fils. Théodore de Bèze n'a qu'un mot d'une désespérante brièveté pour raconter celte entrevue, dont la peinture au moins, à défaut de l'histoire, devrait consacrer le souvenir ! . Avec quelle émotion le vieillard, dont les écrits avaient préparé la restauration de l'Évangile aux premières années du siècle, et qui maintenant s'inclinait vers la tombe, dut recevoir les confidences du jeune mais puissant docteur qui venait recueillir son héritage ! Ne se souvint-il pas de Siméon entonnant son cantique d'adieu, et du prophète de l'ancienne alliance qui salua de loin la terre promise sans y entrer? La visite de Calvin fut le dernier événement de la
1 « Excepit autom juvenem bonus senei et libenter vidit, futurum augurans insigne cœlestis in Gallia inslaurandi regni instrumentum. « (Vtia i'alvini).
carrière terrestre de Lefèvre d.'Étaples. Il vécut néanmoins assez pour apprendre les rigoureuses persécutions dont l'affaire des Placards fut le signal en 1535, et pour lire (comment en douter ?) l'admirable plaidoyer que de la terre d'exil où il était déjà parvenu, Calvin adressait au monarque persécuteur. Quelles furent les impressions de Lefèvre à la lecture de Y Institution chrétienne? S'il fut étonné de cette logique inflexible qui, portant la hache à la racine des abus, abolissant l'épiscopat, réduisant à deux le nombre des sacrements, substituait à l'autorité de l'Église celle de l'Écriture sainte humblement interrogée par chaque fidèle ; s'il recula devant le schisme dont Calvin proclamait dès lors l'impérieuse nécessité, et acceptait les conséquences , il ne put sans doute entendre, sans en être ému, les accents de l'éloquence tribunitienne qui glorifiait les martyrs, et par un mélancolique retour sur lui-même, il se demanda peut-être quels combats il avait affrontés, quels sacrifices il avait accomplis pour la cause à laquelle un Leclerc, un Berquin s'étaient joyeusement immolés !
Cette conjecture nous semble justifiée par un document dont l'existence longtemps ignorée est une
inestimable révélation pour l'histoire. Est-il vrai, comme le raconte Hubert Thomas, secrétaire de TÉlectcur palatin, qui tenait ces détails de la reine de Navarre, que Lefèvre s'accusa de timidité au lit de mort, et qu'il témoigna son regret « de ce qu'ayant connu la vérité, et l'ayant enseignée à plusieurs personnes qui l'avaient scellée de leur sang, il avait eu la faiblesse de se tenir dans un asile, loin des lieux où se distribuaient les couronnes des martys ; » ou faut-ïl, avec Bayle et les savants auteurs de la France Protestante, reléguer ce récit parmi les anecdotes apocryphes, dernier tribut de la crédulité à la vie des personnages célèbres ? Le doute semblait permis devant les témoignages contradictoires des historiens ; il ne l'est plus, devant une déposition de Farel lui-même : « Lefèvre d'Étaples, notre vénéré maître, souffrant de la maladie qui l'a enlevé, fut durant quelques jours tellement effrayé à la pensée du jugement de Dieu, qu'il ne cessait de répéter : C'en est fait de moi ! j'ai encouru la mort éternelle pour n'avoir pas osé confesser publiquement la vérité. Nuit et jour, il ne cessait de faire entendre ces tristes plaintes. Gérard Roussel, se tenant auprès de lui, l'exhortait en vain à se rassurer, et à mettre
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toute sa confiance en Jésus-Christ. Lefèvre répondait : C'est un juste jugement de Dieu qui nous condamne, parce que nous avons tenu cachée la vérité à laquelle nous devions rendre témoignage devant les hommes 1 . C'était un douloureux spectacle de voir ce pieux vieillard en proie à de si vives angoisses, et terrifié à ce point par la pensée du jugement divin. Affranchi enfin de toute crainte, il s'endormit paisiblement sur le sein du Christ*. » Ces détails, qui portent l'empreinte de la plus scrupuleuse véracité, étaient transmis par Farel à Michel d'Arande, autre disciple de Lefèvre, devenu évéque de Saint-Paul-Trois-Chàteaux, en Dauphiné, et voici la réponse de ce dernier qui contient une éclatante confirmation du récit de Farel : « Votre lettre si pieuse et si chrétienne ne m'a pas moins vivement impressionné que vous l'avez été vous-même par la mort de notre maître commun. En la lisant, j'ai cru sentir ce glaive de l'Esprit qui pénètre jusque dans les plus intimes divisions de l'àme et du corps. J'ai cru entendre la
1 ■ Nos damnati sumus ; vcritalem celavimus quam proflteri et testari palam debebamus. Horrendum erat tam pium senera ita angi animo et tanto horrore judicii Dei concuti... * (Relation de Farel. Bibl. de Genève, vol. 113.)
2 On connaît les termes de son testament : • Je laisse mon corps à la terre, mon esprit à Dieu et mes biens aux pauvres. »
voix du Christ qui me convainc de péché, qui me presse d'aller à lui et de me consacrer sans réserve à son service. Aidez-moi par vos prières. Soutenezmoi par vos exhortations, afin que je puisse sortir du bourbier sans fond où je suis plongé. Je vous recommande à mon tour à la grâce du Christ et à sa divine Parole. » Cette lettre touchante, qui est ellemême une révélation, a pour signature ces mots, emblèmes d'humiliation et de repentir : a Votre frère, le cœur tardif. » La main de Farel a écrit audessous : Michel d'Arande.
En présence de ce témoignage emprunté à la correspondance des deux hommes formés à l'école de Lefèvre d'Etaples, et dont le premier, rompant de bonne heure les liens qui l'unissaient à l'Eglise romaine, mit au service de la Réforme son infatigable ardeur, et reconquit à l'Evangile Montbéliard, Neuchàtel, Aigle, Genève, tandis que le second vieillit et mourut obscurément sous le fardeau de l'épiscopat catholique, sans avoir le courage d'en répudier les abus et d'en décliner les responsabilités, on demeure frappé du contraste de ces deux destinées, et de l'antagonisme des principes dont elles sont pour ainsi dire l'expression. Que d'hommes, au
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seizième siècle, unis à l'origine par les mômes vœux, combattant sous le même drapeau, celui de l'Evangile éternel et de l'Eglise rendue à sa pureté primitive, sont morts dans des camps opposés, les uns, revenus docilement sous le joug de l'autorité catholique sans se faire illusion sur son impuissance, et emportant avec eux le secret de douleurs silencieusement acceptées ; les autres, affrontant courageusement le combat de la vie, ne reculant devant aucun sacrifice pour mettre d'accord leur foi et leurs actes, pouvant dire avec l'Apôtre: a J'ai cru, c'est pourquoi j'ai parlé ! » Lefèvre d'Etaples est le représentantle plus élevé de ce mysticisme protestant, héritage des Gerson et des d'Ailly, dont les disciples ont aimé la vérité, l'ont servie d'un cœur pur, sans lui donner le gage suprême qu'elle réclame de ses adorateurs, sans être prêts à souffrir, à mourir pour elle. A toutes les époques de l'Eglise, on rencontre ces deux classes de témoins, postérité spirituelle des Paul et des Joseph d'Arimathée. Il y a, solon la parole du Maître, les débonnaires qui procurent la paix et qui hériteront du royaume céleste ; il y a les violents qui le ravissent !