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SECOND RÉCIT

CALVIN AU VAL D'AOSîE «

Ce n'est pas sans émotion que le voyageur, épris des grandes scènes de la nature et de l'histoire, franchit pour la première fois la solennelle limite de ritalic, soit que par leSaint-Golhard ou îeSimplon il se dirige vers les sites enchantés du lac de Corne et du lac Majeur, soit que par les gorges du Saint- Bernard il s'achemine lentement vers la cité d'Aoste. Le paysage mélancolique et sévère n'a rien qui console le regard, et laisse pressentir à l'imagination

1 Lu à l'Académie des sciences morales et politiques dans la séance du 1" juillet 18G1. et inséré dans son coinptc-reni j, ce morceau est reproduitsans changements.

les merveilles qui l'attendent au-delà des monts. De blanches cimes, siège d'un éternel hiver, et des pics battus par l'orage dont la nudité se couvre à peine çà et là de noirs sapins ; des roches suspendues sur les pentes ou accumulées avec une effrayante

confusion au fond des torrents; de loin en loin quelque bourgade sans nom, séjour de l'ignorance et de la misère, attristent la route qui devient plus âpre aux abords du couvent, monument de l'hospitalité chrétienne, élevé pour ainsi dire aux confins de la terre et du ciel, à la limite ou toute végétation disparaît, où toute vie expire, où ne subsistent plus que les miracles de la charité. Sur le versant opposé commence l'Italie, quoique la nature y conserve longtemps la rudesse de ses traits, et n y revête qu'insensiblement la variété des teintes et la vivacité des couleurs, présages d'une région plus brillante, d'un climat plus doux. Au-delà de Saint-Remy la vallée s'élargit peu à peu, la perspective s'étend, et l'œil emprisonné jusqu'alors dans un étroit horizon se repose enfin sur des champs cultivés, des vignes en berceau, des villages au blanc clocher suspendus sur les ravins, avant de découvrir tout-à-coup, à un détour du sentier, la cité qu'arrosent le Bu! lier et la

Doirc. Assis au pied des monts qui l'enserrent de toutes paris, Aoste semble réunir dans l'éclat des sites qui l'environnent la grâce de l'Italie et la majesté des Alpes.

L'histoire d'Aoste est pour ainsi dire gravée dans les monuments qui couvrent son sol, depuis la capitale de la celtique tribu des Salasses luttant héroïquement contre Rome, jusqu'à la cité rebâtie par Auguste, successivement occupée par les Burgondes et les Lombards, conquise par Charlemagne, puis incorporée aux domaines des comtes de Savoie dont elle est un des plus antiques apanages. 1 La ville romaine construite sur l'emplacement d'un camp, avec son arc de triomphe aux élégants chapiteaux, ses portes prétoriennes, et l'indestructible granit de ses murs qui défie les siècles, est encore debout au milieu de la cité du moyen-âge, dont les rues tortueuses se perdent dans le delta de la Doire. Une luxuriante végétation décore les ruines où se mêlent, sans se confondre, les âges et les souvenirs. Non loin des restes d'un amphithéâtre, témoin des combats

1 Ce fut vers l'an 1027 que l'empereur Conrad le Salique, héritier du second royaume de Bourgogne, céda le val d'Aoste au comte de Savoie Humbert, dit aux blanches mains, eu ^compense des services qu'il en avait reçus en Italie.

de gladiateurs, vous rencontrez un cloître, asile de la prière, et la porte Décumane sous laquelle défilaient les légions, conduit à la tour consacrée par une pathétique fiction du génie. A l'ombre de la collégiale de Saint-Ours, naquit Anselme, qui, nourri desenseignements d'une mère chrétienne, et croyant voir dans les monts de sa patrie les degrés du trône de Dieu, les escaladait en rêve, et recevait des mains du Christ le pain des anges, avant de devenir l'oracle des écoles et de s'asseoir sur le trône épiscopal de Canterbury. Depuis ces temps reculés dont l'image s'efface de plus en plus, deux traits semblent caractériser les habitants du val d'Aoste, rattachement à la foi catholique que l'on retrouve dans les naïves peintures du purgatoire et de l'enfer dont ils se plaisent à décorer leurs églises, et la fidélité au souverain qui reluit à toutes les pages de leur histoire. Ce n'est pas que celte population simple de cœur autant que docile d'esprit, et invariablement vouée» aux soins de la vie agricole et pastorale, n'ait ressenti le contre-coup de la révolution religieuse qui agita les peuples de l'Europe au seizième siècle. Ce souffle de rénovation, qui, parti des universités de Vitlemberg et de Zurich, se répandit en tant de

contrées, et fit renaître partout le mouvement et la vie, pénétra aussidans les vallons les plus reculés des Alpes, et y déposa bien des germes qui ne devaient pas tous également lever. Pendant que la voix de Zwingle trouvait des échos sur les rives du lac Majeur, et y suscitait cette église de Locarno, illustrée par le dévoûment des Murait et des Orelli, la réforme victorieuse sur les bords de l'Aar et du Léman, trouvait ailleurs ses luttes, ses épreuves longtemps ignorées, et c'est une de ses défaites que nous entreprenons de retracer aujourd'hui, sinon complètement, du moins avec toutes les lumières que nous fournissent des documents précieux, ainsi que les traditions locales confirmées par un monument. Sur une des places d'Aoste on remarque, en effet, une fontaine surmontée d'une croix, érigée en souvenir de la fuite de Calvin, comme l'atteste une inscription renouvelée à plusieurs reprises par la pieté des habitants. Quelle est la valeur de celte inscription ? quels sont les événements qui s'y rattachent, et qu'une saine critique peut restituer à l'histoire ? Telle est la question à laquelle nous essaierons de répondre dans ce récit.

HÉCITS DU SKIZIÈME SIÈCLE

Dans Tau tomne de Tannée 1535, deux étrangers

d'une apparence distinguée arrivaient à Fcrrare, après avoir visité les principales cités de la Lombardie. Jeunes tous deux, et originaires, Pun d'Angoulême, l'autre de Noyon, en Picardie, ils s'étaient rencontrés sur les bancs de l'université de Paris où se pressait l'élite des écoliers de toute nation, et la communauté des études, bientôt cimentée par celle des croyances, avait fait naître entre eux une vive amitié. Le premier, appelé Louis de Haulmont (son vrai nom était du Tillet), appartenait à une famille noble qui devait fournir un évéque à l'église de Meaux, et à la magistrature d'habiles légistes se transmettant héréditairement la charge de greffier au parlement de Paris *. Engagé lui-même dans l'état ecclésiastique, et pourvu de très-bonne heure d'une cure à Claix, d'un canonicat à.Angouléme, mais arrêté au début de sa carrière par un de ces scru-

1 Le plus célèbre est Jean du Tillet, frère de Louis, l'auteur des savantes Recherches sur l'hUtoire de France , dédiées au roi Charles IX.

pules qui sont une loi pour les consciences délicates, il avait loyalement résigné les bénéfices qu'il reprit plus tard, après avoir vainement cherché dans la réforme une réponse aux doutes, un apaisement aux angoisses intérieures dont sa physionomie révélait le secret au dehors Le second, d'une attitude plus résolue, quoique sa stature fût médiocre, d'un teint brun, d'un regard singulièrement vif et perçant f , cachait un nom bien connu dans les écoles sous le pseudonyme de Charles d'Espeville, qu'il avait adopté parmi les vicissitudes d'une vie errante en France et en Suisse. Chassé de sa patrie à l'âge de vingtcinq ans par les persécutions dirigées contre les novateurs que l'on flétrissait alors du titre de sacramentaires, et pressé de rendre hommage aux croyances dont il était lui-même un des plus ardents propagateurs, il avait écrit dans la retraite à Bàle,

1 Voir la correspondance de Louis du Tillet et de Calvin, conservée parmi les manuscrits de la Bibliothèque impériale ( Fonds Baluse, 8069. 5), et publiée par M. Crottet, in-8°, Paris, 1850.

3 Tel il est représenté dans un curieux portrait de la Bibliothèque de Genève que Ton a quelquefois attribué au Titien, et qui n'est qu'une copie de l'original conservé, dit-on, dans la galerie d'une illustre famille de Naples. Les traits du réformateur vu de face avec un visage coloré, une barbe épaisse, contrastent singulièrement avec lep ofil amaigri et sévère que la tradition lui prête uniformément à toutes les époques de sa vie.

avec le savoir d'Irénée et l'àme de Tertullien, une apologie des martyrs de la réforme, suivie d'une exposition rationnelle de leur doctrine, et avant que cet éloquent appel fut livré à la publicité, il s'était dérobé à l'admiration de ses contemporains en franchissant les Alpes pour parcourir l'Italie. Quel était son dessein? Voulait-il, sur les pas de Luther, visiter Rome saccagée par les hordes de Bourbon, s'entretenir avec ces prélats, l'ornement du sacré collège, Contarini, Sadolet, Frégoso, que Ton disait favorables d une réforme de l'église, ou cherchait-il dans le spectacle des abus contemplés plus près de leur source, une confirmation du redoutable serment qu'il s'était fait ;\ lui-même de les poursuivre sans relâche par ses écrits? Nous l'ignorons, et quel que fût le motif d'un voyage dont les événements allaient sitôt interrompre le cours, il ne fut pas sans influence sur une des cours les plus célèbres de la Péninsule. Entre les cités du nord de l'Italie où la renaissance déployait ses merveilles, il en était une qui empruntait un éclat particulier à la présence d'une princesse française unissant aux grâces de l'esprit les plus hautes vertus. Fille de Louis XII et de la catholique Anne de Bretagne, que les démêlés de la

France avec la papauté avaient fait descendre prématurément au tombeau, élevée dans une cour dont l'élégance retenait encore un reste d'austérité, Renée n'hérita point de la fervente orthodoxie de sa mère, mais parut plutôt animée de l'esprit réformateur du monarque, qui, dans ses luttes contre Jules H, avait convoqué le concile de Pise, encouru l'excommunication, et fait frapper une médaille avec cet exergue significatif : Perdam Babylonis nomen. « Je loue Dieu, écrivait longtemps après sa fille, que le feu Roy mon père eust pris telle devise. Si Dieu ne luy accorda la grâce de Pexéculer, peut-estre réserve-til quelqu'un de ses descendants tenant son lieu pour l'accomplir ». » La princesse qui nourrissait à l'égard de la cour de Rome de tels sentiments, unie par les calculs de la politique à un petit prince d'Italie, vassal du Saint-Siège, Hercule d'Esté, avait fait de sa capitale un autre Nérac. Elle y protégeait les libres penseurs, encourageait la traduction de la Bible en langue italienne, et prenait pour secrétaire un poète suspect de luthéranisme, qui, témoin de

■ A Monsieur d'Espeville, 21 mars 1563. Pièce citée dans le recueil des lettres françaises de Calvin, 2 vol. in-8*. Paris, 1854, t. II, p. 549, eu note.

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ses épreuves domestiques aggravées par les dissentiments religieux, adressait à François I 6r ce touchant appel :

0 roy François, elle porte tes armes Voire et à toy s'adressent tels alarmes Dont le plus doux ne pourrait pas sans larmes Estre déduit.

Et ne peut l'autre a rayson estre induit . Par cet honneur où France l'a conduit, Ni par enfants que tant beaux luy produit Par mainte année.

Ni la bonté de la noble Rénée Ni la douceur qui avec elle est née, Ni les vertus qui l'ont environnée N'y ont pouvoir ».

Calvin ne devait pas trouver à Ferrare un accueil moins empressé que le poète dont l'àme impressionnable et légère avait également un écho pour les joies ou les douleurs de la cour dont il était l'hôte. La duchesse reçut avec avidité les instructions du grand docteur, dont la voix renfermée jusqu'alors dans l'enceinte des universités ou les convenlicules des

protestants persécutés, allait retentir avec tant d'autorité dans les débats du siècle. Elle goûta ces

1 Œuvres do Clément Marot. édition do La Haye, 1731. Ëpitreà la Hoyne de Navarre, t. II, p. 04 et 95.

croyances austères qui abattent l'homme dans son néant pour le relever dans sa grandeur, et qui ne blessent que pour guérir. On montre encore dans le palais des ducs d'Esté, à côté de la salle de l'aurore où l'artiste Ferrarais Dosso Dossi a peint les Heures du jour, une chapelle décorée par le pinceau du Titien. C'était là qu'avaient lieu les entretiens du réformateur et de sa royale catéchumène, en présence de Louis du Tillet, de la famille de Soubise, et de quelques savants favorables aux doctrines nouvelles. L'auteur de V Institution chrétienne y exposait le système du salut, tel qu'il l'avait puisé dans l'étude de saint Paul et de saint Augustin. Il y proclamait la nécessité d'un culte en esprit, également éloigné du formalisme de la foule, et du froid hommage de la philosophie au Dieu inconnu. Ses exhortations se gravaient dans les âmes. Le nombre des disciples de la réforme croissait de jour en jour dans cette cour élégante et frivole où l'Arioste venait de mourir, où le Tasse devait régner. Mais le secret de ces entretiens ne tarda pas à transpirer au dehors. Les inquisiteurs depuis longtemps répandus dans les villes d'Italie, dénoncèrent le novateur que la protection môme de la duchesse ne put dérobera leurs

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3i RÉCITS DU SEIZIÈME SIÈCLE

poursuites. S'il faut en croire le docte Muratori instruit, dit-il, par une personne qui avait lu les rapports de l'inquisition, Calvin fut saisi dans le palais môme qui lui servait d'asile *, et il était déjà conduit à Bologne où devait s'instruire son procès, quand, sur la route, il fut enlevé par des cavaliers masqués, comme Luther, après la diète de Worms, et rendu inopinément à la liberté. Quelle main avait fait le coup? Chacun, dit Muratori, le devina facilement *.

Quoi qu'il en soit, le myslère qui avait jusqu'alors entouré les pas du réformateur devient à partir de ce jour plus profond, et Ton ne peut suivre ses traces de loin en loin, qu'à la lueur des traditionsinterrogées scrupuleusement de lieu en lieu. 11 traverse furtivement Modène, patrie de Caslelvctro, et y reçoit peutêtre l'hospitalité des membres de cette famille qui cherchèrent plus tard un asile à Genève 8 . Évitant avec soin les routes fréquentées, et suivant la direc-

1 Le Palais dt>l magistrato, situé sur la place du Dôme et attenant au château des ducs d'Esté. Antonio Frizzi, Guida del forestière per la citta di Ferrara, l vol. in- 12, 1787. p. 43.

2 « Onde fosse venuto il rolpo. ognun facilmente immaginô. » Annali d ltalia, édition de Venise. 1833, t. XLVIII, p. 181.

a Louis, le célèbre critique, et Jean Marie, son frère, tous deux suspects de luthéranisme. Dans les travaux de démolition de l'ancienne villa de Castelvetro, près de Modène, on découvrit en 1823

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lion de l'Apennin, il séjourne dans un bourg voisin de Reggio, à Scandiano, où les recommandations de la duchesse de Ferrare lui ont sans doute ménagé un asile Il franchit enfln la frontière des États d'Esté, et traversant rapidement Parme, Plaisance, soumises à l'autorité de l'Eglise, il arrive en Piémont. Ici se place un des épisodes les plus dramatiques de ce périlleux voyage. La réforme prêchée sur les rives du Pô, par de hardis missionnaires, sortis de la noblesse et du peuple, Curione, Agostino Mainardi, avait provoqué à la fois de vives sympathies et d'énergiques répulsions dans les contrées subalpines. Calvin en fit l'épreuve, au péril de ses jours, dans le val de Grana entre Coni et Saluces. Encouragé, sans doute en secret, par quelques adeptes de sa doctrine, il osa l'annoncer aux habitants de cette vallée; mais il fut violemment interrompu dans ses prédications, et les femmes de Caraglian, près de Coni, ameutées par lesprélrcs, chassèrent le réformateur à coups de

une armoire scellée dans un mur, et contenant les divers écrits do Calvin • di prime edizione ed ottimamente conservaU. » Ils font aujourd'hui partie des riches collections de la bibliothèque d'Esté. Vuldrighi, Akune lellere d'illushi rtal ani, Modène, 1827, p. 10 do la préface.

1 chronique inédite de Reggio. Communication de M. le marquis Jo.-vpli Onnpori.

pierres *. Il ne fut pas plus heureux à Saluées, où de nos jours encore on célèbre un service annuel en commémoration du passage du grand hérésiarque, et de la persévérance des habitants dans la foi de leurs pères * . Ainsi traqué de lieu en lieu, et n'ayant pour compagnon de ses aventures que Louis du Tillet dont l'âme contemplative et douce était peu faite pour les misères de ce dur apostolat, et ne devait recouvrer sa sérénité qu'en rentrant sous le joug de raulorité catholique, il atteignit Pignerol. Non loin de cette ville, dans les abruptes vallées que domine le mont Viso, se trouvait l'asile des Vaudois du Piémont, auxquels la persécution la plus longue et la plus acharnée n'avait pu ravir leurs antiques croyances, et qui, réformés sans réforme, parla perpétuité de la foi ravivée dans le martyre, venaient de signer leur pacte de fraternité avec l'Église nouvel le, en lui offrant la Bible traduite en langue vulgaire par un enfant de Noyon, Robert Olivetan. Rien de plus touchant que la dédicace où sont résumées h grands

• Chronique d'Âoste. Mac. do la Bibl. du roi à Turin, cité par M le pasteur Gaberel, Histoire de l'Eglise de Genève, 1. 1, p. 266.

t Je dois ce renseignement à M. Georges Appia, ancien pasteur de la Table vaudoise à Pignerol.

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traits les épreuves des Vaudois, depuis les jours de Valdo. « Le peuple qui te fait ce présent a esté plus de trois cents ans banni de ta compagnie. Il a esté tenu pour le plus méchant qui fut jamais. Les nations emploient encore son nom pour extrême injure. Toutesfois c'est le vray peuple de patience lequel en foy et en charité a vaincu silencieusement tous les assauts. Ne le reconnais-tu point? C'est ton frère, ton Joseph qui ne se peut plus tenir qu'il se donne à connaître à toy *. » Calvin n'ignorait pas l'existence de cette tribu des Alpes, miraculeusement conservée aux confins de la France et de l'Italie. Il savait tous les détails de ce synode évangélique d'Angrogne, * où les missionnaires de la Suisse, Farel, Saunier, avaient reçu l'accueil le plus fraternel, et sans doute, à la vue des monts qui protégeaient ce peuple fidèle, un hommage, un vœu de pieuse sympathie s'éleva de son cœur vers ces témoins des anciens jours, associés aux combats de la chrétienté rajeunie. Mais pressé de rentrer en Suisse, il se dirigea vers le nord, et remontant à Yvrée le cours de la Doire, il

1 Bible française de Robert Olivetan, heau volume in-f» de près de deux mille pages. Les feuillets ne;sont pas numérotés. La préface est datée des Alpes, ce vu février 1535.

t Réuni le 12 septembre 1532.

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ne s'arrêta qu'au pied du grand Saint-Bernard. C'était au mois de février 1536. Son dessein était sans doute de franchir les Alpes sans retard par le seul passage qui offrit alors une route sûre et fréquentée ; mais il avait compté sans les graves événements qui venaient de s'accomplir de l'autre côté des monts, et dont le récit nécessaire à l'intelligence des scènes qui vont suivre, réclame à son tour notre attention.

La Maison de Savoie, une des plus anciennes de l'Europe, n'a pas traversé dans les vicissitudes de son histoire de crise plus redoutable que celle qui marqua pour elle la première moitié du xvi* siècle. Sortis de la Maurienne, leur berceau, pour se répandre sur l'un et l'autre versant des Alpes, les princes de cette Maison montrèrent de bonne heure un courage instinctif, une politique habile, une froide intelligence des avantages qu'ils devaient à leur position *. Ils en recueillirent les fruits sous le règne

1 Nous empruntons beaucoup dans cette partie de notre travail à l'éminent continuateur de Jean de Muller, M. Vulliemin, qui a si dignement raconté les destinées de la Suisse au xvi« et au xvu* siècle, Histoire de la Confédération suisse, t. XII, L. xm,passim.

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du comte Pierre, surnommé de son temps le Petit Charlemagne, et qui, seigneur de Suse, de Turin et d'Aoste, héritier du Faucigny et du Chablais, étendit le premier son autorité sur la belle contrée qui se déploie en amphithéâtre autour du Léman. De grands princes continuèrent son œuvre. Amédée VIII parut l'achever, en léguant à ses successeurs les droits du vidomnat à Genève. Mais là se trouva l'écueil de la dynastie envahissante dont tout l'effort tendait à reconstituer au centre des Alpes, sur les débris du royaume de Bourgogne, un État pareil à celui que les héritiers de Hugues-Capet et de Rodolphe de Habsbourg avaient fondé sur le sol de la Gaule et de la Germanie. Dans leur travail incessant pour conquérir et s'assimiler les cités de l'Helvétie romane, les ducs de Savoie, secondés par la noblesse du pays, allaient rencontrer d'héroïques bourgeoisies formées dans les luttes civiles, jalouses des privilèges qu'elles avaient acquis au prix de leur sang, et derrière elles ces redoutables cantons de la Suisse, fiers de leur indépendance scellée par tant de victoires, et récemment consacrée dans les champs de Grandson et de Morat. Réduite à ses seules ressources, Genève aurait infailliblement succombé, malgré l'énergie

de ses enfants. Mais la Providence qui veillait sur elle et la destinait à de grandes choses, lui ménagea un utile appui dans l'alliance de Berne et de Fribourg, un instrument de salut dans la réformalion qui retrempant les âmes, fortifiant les caractères, fit de l'émancipation d'une cité une patriotique légende, digne de trouver place à côté de Sempach et de Morgarten.

Pour dompter la résistance de Genève et contenir les cantons, il eût fallu un de ces princes habiles, entreprenants, joignant à l'esprit de leur siècle le don de se faire aimer de leurs peuples, que l'on avait vus se succéder presque sans interruption en Savoie durant cent cinquante ans. Mais les temps étaient bien changés. Après les jours de grandeur et de prospérité où l'étoile de Savoie rivalisait d'éclat avec les plus vieilles couronnes, vinrent les jours de décadence où le pouvoir affaibli par les minorités, énervé par les factions, perdit toute force au-dedans, tout prestige au -dehors. Ce fut l'héritage de Charles III, prince inhabile et malheureux, quoiqu'il ne fût dépourvu ni d'ambition, ni de courage et d'opiniâtreté, et dont la mélancolique destinée, ballottée entre le trône et l'exil, rappelle par plus d'un

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trait celle des Stuarts. Allié aux deux plus puissants monarques de son temps, et ne pouvant favoriser l'un sans encourir le redoutable ressentiment de l'autre, il se réfugia dans un système de neutralité qui ne lui fut pas moins funeste qu'une hostilité déclarée. On le vit complimenter, tour à tour, le vainqueur de Marignan et celui de Pavie, sans prévoir ces retours de fortune qui déjouent les combinaisons le mieux concertées, et livrent tôt ou lard le plus faible à la merci du plus fort. La France encouragea l'insurrection de Genève, dont l'alliance des cantons assura l'affranchissement. Entré dans cette ville le 28 mai 1 519, grâce à la complicité de l'évéque et d'une fraction de la bourgeoisie, Charles III en sortit, pour n'y plus rentrer, en 1525, après avoir tenté d'établir, par la corruption et la terreur, une tyrannie qui ne survécut pas à son départ. Le sang de Berthelier, de Lévrier et de Pécolat ne coula pas en vain. Le supplice de ces grands patriotes consomma le divorce entre Genève et Charles de Savoie ; la Réforme le rendit irrévocable, en plaçant la liberté renaissante sous la garde d'une foi nouvelle, et en gravant sur les murs de la cité vouée à Jésus-Christ la devise que trois siècles allaient justifier : Post

tenebras lux 1 ! La lutte prit dès lors de plus larges proportions. Charles III n'eut pas seulement à combattre pour réduire une population insurgée, mais pour- garder ces rives du lac dont Berne et Fribourg convoitaient la possession. Longtemps sourds aux cris de Genève réduite aux abois, les Bernois s'émurent quand ils virent dans les complications de la lutte entre la France et l'Autriche, Forage éclater de toutes parts sur l'infortuné Charles III. En 1534, un envoyé du roi de France, Guillaume Poyet, s'était présenté à Turin, réclamant au nom de son maître Nice, Chambéry, qu'il prétendait tenir de sa mère Louise de Savoie. Purpurat, président du conseil ducal, n'eut pas de peine à montrer la vanité de ces prétentions : « N'en parlons plus, dit alors l'ambassadeur, car le roi le veut ainsi. — C'est une loi, répondit Purpurat, que je ne trouve pas dans mes livres. » Après l'échange de telles paroles, la guerre était inévitable et la spoliation du duc assurée.

Le moment était donc habilement choisi par les Bernois pour intervenir, et l'élan populaire s'accor-

1 On ne peut qu'indiquer très-sommairement ici les phases do cette révolution, retracées avec un art supérieur par M. Mignet dans son beau Mémoire sur l'établissement de la Reforme à Genève.

dait avec les conseils de la froide politique pour les y décider. Pendant que les prêcheurs de Genève, semblables aux prophètes dont les exhortations soutenaient Israël aux heures du péril, annonçaient l'armée libératrice, elle quittait Berne le 22 janvier 1 536, après avoir reçu la bénédiction de Haller mourant, et s'avançait sous la conduite d'un héros, Franz Négueli, avec l'ardeur qui avait autrefois inspiré les Croisades, et qui éclate avec une singulière énergie dans un chant contemporain dont voici quelques fragments :

« Peuples, faites silence, et vous mes frères d'armes, répétez mon joyeux refrain : l'ours est sorti de son antre, la prudente bête, au pas ferme, au cœur intrépide. Il s'est mis aux champs, et c'est pour arracher à la mort ceux que la terre entière avait abandonnés.

» Voilà neuf ans que Genève poursuivie, haletante; a recherché notre alliance. Voilà neuf ans que le duc, Pharaon nouveau, la tient sous le bâton captive, éplorée et n'en pouvant plus. L'heure est venue pour la pauvre Israélite de passer la mer.

» De quel cri de douleur n'a-t-elle pas fatigué les échos des Alpes? Tout dormait. Les rochers môme

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ont été émus. Les confédérés sont demeurés insensibles. Berne seule a été attendrie. En cet âge de douleur pour les enfants du ciel, de combat pour les pauvres de cœur, Tours, Tours seul a ouvert ses entrailles à la pitié.

» C'a été un beau jour pour les amis du Christ que celui où Tours a poussé son cri de guerre. Ç'a été pour le prince un jour de honte et de confusion. Qu'il vienne, le téméraire, que ses gonfanons se déploient, car c'est un affront pour lui que de voir nos oursins passer leur hiver sur son patrimoine.

» Courage, ma vaillante bête I courage, et Tœuvre accomplie, tu viendras te refaire en mes pâturages. Ma loi est salutaire, elle est pure, elle rafraîchit les sens, elle relève le cœur. Elle rend aux aveugles la lumière et porte aux mourants la santé »

Tels étaient les chants des Bernois traversant fièrement et les rangs serrés, les provinces conquises par Tépée de Pierre de Savoie, et ravies à son faible successeur sans qu'un combat au moins illustrât sa défaite. Nyon, Divonne, Gex, firent leur soumission aux vainqueurs. Genève les accueillit avec transport.

« Histoire de la Confédération suiae, t. XI, p. 124, 142 et 143.

C'était l'ivresse de la victime placée durant six ans sous le couteau, et qui voit s'ouvrir devant elle une perspective indéfinie de gloire et de liberté. L'élan de l'armée victorieuse ne se fût pas sans doute borné à sa délivrance, si François I« r , démasquant tout-àcoup ses desseins, n'eût donné le signal d'une double invasion de la Savoie et du Piémont. Son ambassadeur, M. de Villebon, parut au camp des confédérés déjà parvenus à Saint-Julien, pour prier au nom du

roi « ses bons compères de lui estre en aide » et de lui réserver sa part des dépouilles. Négueli s'arrêta.

11 suffisait à Berne d'avoir conquis en une campagne de quelques jours le pays de Vaud, Gex, le Chablais, dont l'étendue égalait presque son ancien territoire, d'occuper militairement les rivages dont la capitulation de Chillon, oû languissait Bonivard, allait bientôt lui assurer la possession. Des Alpes de Naye aux roches du Jura où pend le fort de l'Ecluse sur le lit étroit et profond du Rhône, tout reconnut son autorité. A la suite des guerriers rentrant à pas lents dans leurs foyers, avec leurs chariots chargés de butin, marchaient les ministres prêchant un culte nouveau dans les villes et les bourgs où l'ancien culte

avait vu s'affaiblir son empire, et l'on pouvait pré-

la personne du souverain, à la cause de la religion, compagne de ses malheurs comme elle l'avait été de la gloire de ses aïeux. Mais ce sentiment n'exerçait pas sur tous un égal empire. Quelques-uns se montraient plus enclins aux changements. Ils avaient respiré l'air du siècle, et dans le débat entre les choses anciennes et les choses nouvelles, qui, sous toutes les formes, passionnait les esprits, ils paraissaient moins soucieux du maintien des habitudes et des croyances traditionnelles, que préoccupés des droits de la conscience et du besoin d'examiner, qui dans les jours de rénovation, ne se sépare pas de celui de croire. Ils étaient frappés de la décadence de l'Eglise et appelaient de tous leurs vœux une réforme. Les doctrines des réformateurs ne leur étaient point inconnues. Elles s'étaient introduites dans leur patrie, sur les pas du brillant général qui avait porté si haut la gloire des cantons helvétiques, et qui joignait à l'intrépidité du soldat la ferveur du sectaire. Dans une conférence entre Berne et le duc de Savoie, tenue au val d'Aoste vers la fin d'octobre 1535, et dont l'objet était le règlement des difficultés pendantes à Genève, Négueli avait stipulé comme premier point le libre exercice de la religion : « Que

Genève, avaitril dit, soit assurée de garder l'Evangile, et tout le reste s'arrangera sans peine. » Le duc avait refusé. Négueli insistant, il s'était retranché derrière l'honneur de sa race qui lui interdisait toute capitulation sur ce point : « Je le voudrais, ajouta-t-il, que mes gentilshommes ne le souffriraient pas. Ils sont résolus à sacrifier corps et biens pour exterminer les sectateurs de Luther 1 ! »

Ainsi se rencontrèrent, pour la première fois, sur les bords de la Doire les deux doctrines dont la lutte allait bientôt agiter ces contrées. Négueli ne se rendit pas seul à la conférence d'Aoste. Il y parut avec une nombreuse suite, dans l'appareil qui convenait au représentant d'une République puissante et redoutée. Derrière lui se trouvaient quelques-uns de ces prêcheurs, à la parole vive et hardie, que Berne adjoignait habilement à ses généraux, missionnaires politiques autant que religieux, chargés de préparer ou d'affermir les conquêtes de la seigneurie, en mettant les croyances d'accord avec les institutions. Leur présence au val d'Aoste donna un point d'appui aux besoins, aux désirs vagues encore qui tourmen-

» Arc h. de Berne, Wclsche missiven, ann. 1535. Histoire de la Confédération suisse, t. XI, page 120 et 121.

taient en secret bien des âmes. Assurément, ils ne demeurèrent pas muets durant les négociations auxquelles ils étaient mêlés, comme témoins ou comme acteurs, et leurs doutes adroitement exprimés sur l'autorité du Pontife de Rome, leurs vives censures des mœurs du clergé, des superstitions populaires, leurs appels au témoignage de l'Ecriture Sainte dont les citations revenaient sans cesse dans leurs discours, trouvèrent un écho dans beaucoup d'esprits. Ce fut le germe d'une œuvre évangélique, dont les rapides progrès sont attestés par un observateur digne de confiance, le syndic Amy Porral, alors ambassadeur de Genève à Berne : a Le duc, écrivait-il, a beaucoup d'affaires au-delà des monts, en partie à cause de l'Evangile. Il se répand par tout le pays. C'est une chose qu'il faut qu'elle aille en avant en dépit des princes, puisqu'elle est de Dieu. » Et dans une seconde dépêche, écrite au mois de décembre 1535, on lit ces paroles significatives : « Les Aostains ont grosses questions avec leur évêque, à cause des excommuniements qu'ils ne peuvent souffrir 1 . • Ces rapports du diplomate Génevois, épiant avec une

' Gaberel, Uv 'aire de l'Église de Genève, (. I. Appendice, p- 102.

joie mal contenue tous les symptômes de dissolution de la Maison de Savoie, comme autant -de signes avant-coureurs de la délivrance de sa propre patrie, n'éclairent-ils pas d'un jour nouveau la situation du val d'Aoste au mois de février 1 536 ? Ne sont-ils pas la révélation d'une crise religieuse, peut-être d'un schisme dont les détails nous sont inconnus, et auquel la présence de Calvin allait imprimer une impulsion plus rapide?

A peine arrivé à Aoste, il y devient, en effet, par le concours naturel des circonstances, le centre de réunions actives, mystérieuses, dont on devine le caractère et dont on pressent le but. La ville était fermée par ses murs romains flanqués de tours qui en défendaient rapproche. Sans doute, en ces jours d'alarmes où les Alpes du Valais n'opposaient qu'une faible barrière aux agressions des Bernois, où les bruits de guerre retentissaient de toutes parts, les portes étaient gardées avec un redoublement de vigilance et de sévérité. Le réformateur se tint au dehors. Non loin de la ville, sur les premières élévations des monts aux pieds desquels serpente la route du Saint-Bernard, il est un bâtiment qui domine au loin le paysage. C'est la grange de Bibian, autrefois

la propriété de la noble famille de Vaudan, et connue de nos jours encore sous le nom de : Ferme de Calvin *. 11 y trouva un asile. De la terrasse élevée son regard plongeait sur la ville, et pouvait presque échanger des signaux avec ses partisans. Chaque jour, à l'ombre de ces murs, se réunissaient autour de lui quelques disciples attirés par la noblesse de ses manières et l'autorité de ses discours. Leur nombre s'accrut rapidement. C'est le privilège du génie de ne pouvoir se dérober longtemps à l'attention des hommes, et d'exercer partout cet irrésistible ascendant auquel on reconnaît ses élus. Ainsi, dès sa jeunesse, à Paris comme à Bourges, dans son obscure retraite d'Angouléme comme dans la savante université de Poitiers, Calvin avait vu les personnages les plus distingués s'attacher à ses pa6, et lui décerner par leurs hommages cet apostolat religieux qui s'impose aux véritables réformateurs : « Tous ceulx, dit-il, qui avoient quelque désir de la pure doctrine, se rangeoient à moy pour apprendre, com-

' Le bâtiment actuel est de construction récente. Pour y arriver on quitte à peu de distance de la ville le chemin du Saint-Bernnrd, pour suivre à gauche un sentier montant à travers les vignes- Tout près s'élève une petite chapelle. Est-ce en expiation du séjour de Calvin dans ces lieux ?

bien que je De fisse que commencer moy-mesme. Et raoy qui de mon naturel ay toujours esté un peu sauvage et honteux, aimant le recoy et la tranquillité, je cherchois à me tenir caché à tous les regards. Mais tant s'en faut que je vinsse à bout de mon désir, qu'au contraire toutes retraites et lieux à Tescart m'estoient comme escoles publiques *. » — Il en fut de même à Aoste, et sa voix, grave et passionnée, proclamant la déchéance de l'Eglise, la nécessité d'une réforme, le salut gratuitement accordé aux pécheurs qui mettent leur confiance en Jésus- Christ, trouva le chemin de bien des cœurs depuis longtemps fermés aux enseignements catholiques. Parmi ces disciples appartenant aux familles les plus considérées du pays, on remarquait le propriétaire de la grange où Calvin se tenait caché, l'avocat Léonard de Vaudan, qui paraît avoir été le chef du parti réformé; plusieurs gentilshommes, Tillier, Besenval, de Champvillain, de la Crète, Antoine de la Visière, ainsi que des membres influents de la bourgeoisie d'Aoste, Jean Bovet, Barthélemi Borgnion, Chandiou, Gay, Salluard, qui entretenaient d'activés intelli-

» Préface du Commentaire sur les psaumes.

gences dans la cité *. Dans leurs rêves de régénération pour leur patrie, ces divers personnages ne séparaient point la politique de la religion *. Ils voulaient adresser un appel à la puissante République qui avait affranchi Genève et conquis Lausanne, faire alliance avec les cantons suisses, et proclamer à la fois l'Evangile et la liberté, en prenant pour instrument de cette double révolution PAssemblée des Etats qui devait se réunir à Aoste le dernier février 1536. Selon quelques rapports, leurs concitoyens vivement impressionnés par les victoires des Bernois et les manifestations hostiles des Valaisans, ébranlés dans leur fidélité au prince qui n'avait pas su défendre son héritage, dans leur obéissance à l'Eglise qui voyait lui échapper partout la direction des âmes, étaient incertains entre les deux cultes. Une minorité convaincue, hardie, pouvait entraîner la cité, la province tout entière dans les voies de la réforme.

Mais pendant que quelques hommes ardents, quelques esprits généreux, touchés des exhortations

1 Relation manuscrite de M. Martinet Chronique d'Aoste y par Tillier, 1 vol. grand in-f°, msc. appartenant à M. l'avocat Chevalier d' Aoste.

3 Ibid., p. 91 et suivantes.

du réformateur et gagnés à sa doctrine, rêvaient l'affranchissement politique et religieux de leur patrie et son introduction dans la confédération helvétique, une énergique résistance se préparait au sein du clergé, gardien des vieilles croyances qui se confondaient avec les anciennes institutions du pays. Aoste avait alors pour évêque Pierre Gazzini de Verceil, chanoine de Saint-Jean-de-Latran, prélat altier, impérieux, violent, mêlé depuis plusieurs années à toutes les entreprises qui avaient pour but le rétablissement de l'autorité du duc et l'extermination de l'hérésie à Genève. Sa correspondance, conservée à Turin, atteste un esprit délié, fécond en ressources, un caractère moins enclin à la conciliation qu'à la rigueur l . Déjà en 1528, il signalait avec amertume les progrès du luthéranisme en Savoie, et il proposait au synode de Chambéry les mesures les plus sévères contre ses adhérents : « De toutes parts, disait-il, nous recevons les nouvelles les plus déplorables; nos paroisses sont infestées de livres défendus. Les gens vont criant partout qu'il faut vendre les biens des prélats et des abbés pour nourrir les

' Lettere di Pietro Gazzino Veseovo d'Aosta (1533-1556). Leur intérêt est plus politique et militaire que religieux. Il y a de regrettables lacunes, particulièrement pour l'année 1536.

pauvres et les souffreteux ; quant à payer les messes et observer les jeûnes, on n'y pense plus guère*. * Ses rapports désignaient surtout douze gentishommes savoyards accusés de semer dans le pays le poison de Luther; le duc les fit saisir, en leur offrant le pardon, s'ils voulaient abjurer. Ils refusèrent, et furent décapités sur la principale place de Chambéry. Quelques mois après, quatre colporteurs sortis de Genève étaient soumis à la torture et punis également du dernier supplice. Instruit, bien avant l'arrivée de Calvin, des progrès de l'hérésie dans son diocèse, et impatient de réprimer l'esprit d'innovation que les agents de Berne avaient répandu parmi les populations du val d'Aoste, Gazzini n'était pas homme à répudier, dans les contrées soumises à son autorité spirituelle, un système de rigueur plus digne d'un inquisiteur que d'unévéque. Mais la prudence lui commandait des ménagements, et ses raonitoires, ses censures, ses excommunications pleuvaient incessamment sur les paroisses où se manifestait l'opposition à l'Eglise. Il trouvait un appui dans le chef de la noblesse du pays, le comte René

1 Archives de Turin. Correspondance romaine 1 1528-1529. Document cité par M. Gaberel, Hist. de l'Église de Genève, t. I, p. 95.

de Chalans, maréchal d'Aoste, dont la haine contre tout changement en matière de foi, semblait emprunter à l'orgueil féodal une ardeur plus farouche. Tous deux concertèrent dans le secret les moyens de purger le pays de l'hérésie qui osait y marcher tète levée, et murmurer, dans ses conciliabules, à l'oreille des simples, des paroles d'apostasie et de trahison. Le zèle catholique de la cité d'Aoste paraissait éteint ; pour le réveiller, on recourut aux moyens qui manquent rarement leur effet sur la multitude. Des moines allèrent de maison en maison ranimer la foi, exciter la terreur. On lit ensuite une procession générale où l'on vit l'évéque Gazzini, le comte de Chalans, ainsi que plusieurs autres seigneurs, marcher pieds nus, les reins ceints d'une corde, la tête couverte de cendre, en signe de pénitence et de deuil. En même temps, une messe du Saint-Esprit était célébrée avec une pompe extraordinaire, et un père cordelier, Antoine Savion, A sapientibus, renommé pour son éloquence, montait en chaire pour exhorter le peuple à persévérer dans la religion de ses aïeux, et appeler les plus terribles châtiments du ciel sur les hérétiques *.

1 Chronique d'Aoste, déjà citée. Voir également le chanoine

Tels furent les auspices sous lesquels s'ouvrit, le 28 février 1536, rassemblée des Etats, dont les résolutions allaient exercer une influence décisive sur les destinées d'Aoste. Les trois ordres y étaient également représentés. Au Conseil des bourgeois, ou Commis, chargés en vertu des antiques privilèges de leur cité, de régler, conjointement avec leurs seigneurs, les affaires de la province, de prendre toutes les décisions qu'exigeaient le service du prince ou les intérêts du peuple, de voter l'impôt, de sanctionner la paix ou la guerre , se trouvaient adjoints pour la première fois les députés des paroisses de la campagne, choisis pour la plupart sur la désignation du clergé. L'assemblée se réunit dans le verger du couvent de Saint-François, en présence de l'évêque, du comte de Chalans et du bailli d'Aoste, Mathieu de Lostan, un des chefs les plus redoutés du parti catholique *. Ce magistrat prit le premier la parole, et dans un discours, con-

Besson, Mémoires pour servir à l'histoire des diocèses d'Aoste, Genevois, Tarentaise, t vol. in-8°, p. 260; enfin, ta vie de Saint- Grat, par Gai D r en théologie, 1 vol. in-12, Aoste, 1829, p. 13 et suivantes.

' Conseils généraux d'Aoste, 1 vol. in-f», msc de la bibl. du roi à Turin.

cerlé sans doute avec l'évèque, il exposa les événements qui avaient nécessité la convocation des Etats. Remontant à l'origine de la lutte entre Berne et le duc de Savoie, il montra les luthériens intervenant contre toute justice danslesdémélés d'une cité rebelle avec son légitime seigneur, puis achevantpar la violence l'œuvre commencée par l'intrigue et l'astuce, s'emparant du * pays de Vaud pour y abolir à la fois la souveraineté du duc et celle de Rome. Il traça le tableau le plus sombre de l'étal de cette province, impitoyablement foulée sous les pieds des Allemands. H peignit éloquemment les églises saccagées, les autels détruits, les images de la Vierge et des Saints profanées par une soldatesque en délire. A tant de maux qui affligeaient les populations de l'autre côté des monts, et qui menaçaient les contrées demeurées fidèles au duc de Savoie, aux progrès de l'hérésie dont le venin s'était déjà répandu dans le pays d'Aoste. si longtemps renommé pour la pureté de sa foi, il n'y avait qu'un remède : l'union de tous les bons catholiques sous la bannière de Charles III et du Christ *. Profitant habilement de l'émotion de l'as-

1 Ces détails sont empruntés au procès-verbal original des États, en latin, conservé aux archives de l'Intendance d'Aoste : Concilium

semblée, il proposa aux députés de s'unir par un triple serment, dont il lut la formule : « Premièrement, dit-il, c'est à savoir si chacun est résolu de vivre et mourir dans la profession de la foi catholique que nous ont transmise nos pères. Le second , si chacun est délibéré de vouloir pareillement vivre et mourir, dans l'obéissance de notre très-redouté seigneur, le duc de Savoie, comme bons et féaux sujets. Le tiers, si chacun est disposé à contribuer pour sa part aux charges nécessaires pour la défense du pays, comme c'est son devoir. » Il termina sa harangue en invitant les seigneurs « bannerets, châtelains et communautés, » à parler à leur tour, et à déclarer s'ils étaient unanimement résolus à maintenir ces trois points l .

Quelle fut dans ce moment solennel l'attitude de la minorité réformée? Il est difficile d'en juger par le procès-verbal des Etats rédigé sous l'influence d'un parti victorieux, qui proclame son triomphe, sans daigner constater une protestation ou une résistance. Les partisans de l'Evangile et de la liberté de con-

générale tenutum coram D. Vatheo Lostan Baylivo vallti augustanœ, etc., 1 vol. in-f°. Pièces divorees.

1 Registres des conseils généraux du pays et delà cité d'Âoste (1531-1552), 1 vol. in-f«. Àrch. de l'Intendance.

science sentirent-ils défaillir leur courage au moment d'émettre une proposition qui devait soulever les plus violents orages dans rassemblée? Leur voix s'éleva-t-elle pour demander l'alliance avec Berne, et la rupture des liens qui unissaient le val d'Aoste aux ducs de Savoie ; on l'ignore. Ce qui est certain, c'est que Calvin comptait de nombreux partisans dans l'assemblée, et qu'il était par des messages secrets en communication constante avec eux. Ce qui ne l'est pas moins, c'est que leur action, ouverte ou cachée, fut impuissante à faire prévaloir les idées de réforme au sein des Etats. Le parti catholique avait pour lui la supériorité du nombre et deladiscipline. A la puissance des traditions et des souvenirs que l'on n'invoque jamais en vain auprès du peuple, il joignait l'audace des résolutions, et l'élan que donne l'initiative dont il s'était habilement emparé. 11 l'emporta. Après une délibération dont les incidents et la durée nous sont également inconnus, les députés présentsparurent unanimes dans leurs vœux, et levant la main à l'appel de leurs noms, ils signèrent d'un commun accord les articles proposés par le bailli, avec cette clause qui semble la proscription d'une minorité vaincue : « Quiconque y

sera trouvé contrevenant, qu'il soit puni de peine capitale, ainsi que de corps et de biens *. »

Le triomphe du parti catholique était incomplet, tant que l'hérésie conservait des intelligences dans la ville, des réunions occultes au dehors. S'il faut en croire la tradition, confirmée par les documents conservés dans quelques familles *, un ordre d'arrestation fut lancé contre le mystérieux étranger, dont la présence à la ferme de Bibian agitait le pays. Averti aussitôt par un des émissaires qui le tenaient constamment au courant des résolutions des Etats, Calvin n'eut que le temps de quitter sa retraite, et de s'enfuir, le 8 mars 1536, avec ceux de ses partisans qui étaient le plus compromis par leur dévouement à la cause réformée, et pour lesquels il n'y avait plus désormais ni sécurité ni honneur dans leur patrie. De ce nombre étaient l'avocat Léonard de Vaudan, Besenval, Tillier, un des membres de la famille de Chalans, ainsi que Borgnion, Bourgeois, et plusieurs ecclésiastiques qui, déjà frappés par l'excommunication épiscopale, n'hésitèrent pas à suivre le réfor-

1 Registres des conseils généraux du pays et de la cité d'Aoste ( 1531-1552 ), t vol. in-R Arch. de l'Intendance.

2 Relation communiquée par M. l'avocat Christilin.

mateur et à chercher un asile en Suisse ». Il prit avec eux la route des monts. Mais les passages du Saint-Bernard étaient gardés autour de Saint- Remi. Suivant alors, avec ses compagnons, des chemins détournés, il franchit à gué le torrent du Buttier, au-dessous du village de Roisan, et s'élevant rapidement par les sentiers connus des pâtres et des chasseurs, vers les cimes de la Valpeline, il entra en Valais par une embrasure de ces hauts monts, voisins des neiges éternelles. Les périls de la route, suspendue sur des abimes d'une effrayante profondeur, incessamment menacée par les avalanches, étaient encore accrus par les poursuites ordonnées contre les fugitifs et dirigées avec une extrême ardeur par René de Chalans. « Le comte, dit une relation manuscrite, fut celuy qui donna la chasse à Calvin, et le poursuivit Tépée nue jusqu'au fond des montagnes. » Mais ce fut sans succès, l'hérésiarque ayant déjà franchi le col de la Duranda, qui conduit par le val de Bagnes à Martigny, et que Ton désigne de nos jours encore sous le nom de Fenêtre de Calvin. C'est

' Ces divers noms se retrouvent encore après trois siècles dans la Suisse française. Le chanoine Besson, Mémoires déjà cités, p. 261 , confirme le fait de plusieurs émigrations successives dont le souvenir ne s'est pas effacé à Aoste.

sans doute en mémoire de ces faits auxquels leur obscurité semble prêter quelque chose de légendaire, que Ton montre encore aujourd'hui dans l'escalier de l'évéchéd' Aoste, non loin de la salle ornéedu portrait de ses évêques, une peinture à fresques représentant un guerrier armé de toutes pièces. Son attitude est flère et menaçante. De la main gauche, il maintient une colonne; de la droite, il brandit une épée audessus d'un brasier ardent, symboles significatifs des périls de l'Eglise catholique aux jours dont nous

avons esquissé l'histoire, de l'assistance qu'elle reçut du comte de Chalans, et du feu de la persécution qui durant plus de vingt ans, ne s'éteignit plus dans la contrée l .

1 Une de ses dernières victimes fut le jeune Nicolo Sartori de Quiers en Piémont, brûlé vif à Aoste le 4 mai 1557. Dénoncé pour quelques paroles imprudentes contre la messe, il hésitait à s'enfuir: • 0 Dieu, s'écriait-il, me ferais- tu l'honneur de souffrir pour ton nom ! » Il céda cependant aux instances de ses amis, et s'éloigna de la ville. Mais arrêté à Saint-Hcmi, il fut ramené à Aoste et mourut courageusement sur un bûcher. Histoire des martyrs, édit. de 1597, f° 415. Ce supplice ne fut pas le seul. Le répertoire des Registres des États d' Aoste, malheureusement perdus pour la seconde moitié du xvr» siècle, contient de très-nombreuses indications des mesures adoptées « pour la punition des fauteurs ou introducteurs d'hérésie. » En 1581, l'Inquisition ajouta ses rigueurs à celles du tribunal qui, longtemps présidé par l'évéque Gazzini, rendait des sentences exécutoires par le bras séculier, « sans qu'aucun inquisiteur s'en mêlât.» Chronique d' Aoste, p. 266. — Répertoire des Etats (3, 4 et 18 janvier 1555, 18 octobre 1560, 29 mars, 30 avril et 3 mai 1581), Communication de M. l'avocat Martinet.

Notre dessein n'est pas de la retracer ici, ni d'évoquer la sombre légende de cette tour de Gignod qui servit à la fois de citadelle contre les agressions des Bernois, et de prison aux Luthériens, et fut témoin de l'agonie de plus d'un captif dont le martyrologe ne nous a pas légué le nom. Bornons-nous à rappeler les événements qui suivirent la fuite du réformateur et la victoire des catholiques. Tandis que l'évéque Gazzini parcourait son diocèse, soutenant les faibles par des discours pleins de véhémence, incarcérant les suspects, et chassant impitoyablement du bercail quiconque persistait dans l'hérésie ; que le bailli de Lostan faisait construire à la hâte, autour de la ville, des retranchements pour la protéger contre un coup de main et tenir en respect les bandes indisciplinées qui couraient le pays ; les députés des Etats se réunirent pour la seconde fois en Assemblée générale, le 22 mars 1536, sous la présidence du comte de Chalans. Ils reçurent d'abord communication d'un message de Charles III, qui chassé de Turin par les armes de François I« r , et retiré à Vcrceil, les félicitait de la constance avec laquelle ils avaient maintenu l'honneur de Dieu, et trouvait dans les témoignages de leur fidélité une consolation aux

épreuves de sa Maison 1 . Ils renouvelèrent ensuite la confession de leur foi, ainsi que le serment de vivre et de mourir dans l'obéissance à l'autorité de l'Eglise et à celle de leur souverain. Ils prirent enfin* de concert avec le bailli, toutes les mesures nécessaires pour la défense du territoire, et ne se séparèrent qu'après avoir voté des subsides auxquels les trois ordres s'associèrent généreusement ». Sur la proposition de l'orateur du clergé, il avait été décidé auparavant, que tous les ans au jour de la Circoncision, et après les fêtes de Pâques et de Pentecôte, serait célébrée une procession solennelle d'actions de grâces à laquelle assisteraient tous les bourgeois

d'Aoste, leur syndic en tète, portant un étendard sur lequel fût brodé en lettres d'or le nom de Jésus- Christ \ Les initiales de ce nom sacré, sous l'invocation duquel on plaça la cité (comme si la réforme avait dû abolir son empire), furent également peintes

1 Archives de l'Intendance d'Aoste, Lettres diverses, 1 vol, in-f». ann. 1536 et 1537.

3 Les députés du clergé, par l'organe de l'offlcial, A. de Sandillan, offrirent 600 florins, les nobles 300, les communautés 1,200 De nouvelles taxes furent votées le 3 mai, le 5 juillet et le 5 novembre de la môme année. Arch. de Turin, Sommaire des Conseils généraux d'Aoste, liv. 3, p. 4.

3 Chronique d'Aoste, p. 123 et 123.

ou gravées en vertu d'une ordonnance spéciale, audessus de la porte de chaque maison. Enfin, pour perpétuer à jamais la mémoire de l'événement qui avait fait éclater d'une manière si remarquable le patriotisme et l'orthodoxie de la population, on décréta l'érection d'un monument placé à l'angle des quatre principales rues, sur la place du marché, non loin de la porte qui conduit au Saint-Bernard. Sur le piédestal fut gravée une inscription qui rappela la fuite de Calvin et la délivrance d'Aoste des pièges de Thérésie. L'inscription primitive n'existe plus. On n'en connaît que la date: 14 mai 1541. La croix elle-même tombée en ruines au siècle dernier, après plusieurs restaurations successives, a fait place à un monument nouveau sur lequel on lit une inscription qui atteste la persévérante fidélité des habitants dans la religion de leurs pères, et confirme les principaux points de notre récit *.

1 Voici le texte de cette inscription inexactement reproduite par quelques historiens ; liane Calvini fuga crexit anno MDXLl : Reli- 9ioni$ constantia reparavit anno MDCCXLl: Civium munificentia renovavit et aUornavit anno MDCCCXLl.

Quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis les événements qui avaient ému les populations de la Doire, qnand le théologien errant, le missionnaire proscrit dont nous avons exposé les aventures et les périls en Italie, quittant Bàle et Strasbourg, franchit les frontières de la Lorraine pour revoir une dernière fois sa famille, sa ville natale avant de reprendre le chemin de l'exil. C'était vers le milieu de Tannée 1536, en un moment solennel, décisif pour le protestantisme français. L'Institution chrétienne venait de paraître, et ce livre signé d'un nom hier encore obscur, déjà glorieux, avait un retentissement extraordinaire On admirait cette puissante

intelligence qui réunissant en un système, à la fois savant et populaire, les croyances incertaines des réformés, réglait leur doctrine, leur culte, leur gouvernement religieux et civil, et posait hardiment les bornes que l'esprit d'examen déchaîné par une

1 La première édition parut en latin, c'est celle de Bàle : même martio 1536, dont il ne subsiste que de rares exemplaires. La dédicace à François I er , écrite à la fois en latin et en français, comme ^indique sa double date (I er et 23 août), avait reçu sans doute une première publicité avant la fin de 1535.

CALVIN AU VAL n^OSTE 69

révolution ne devait pas franchir. On remarquait surtout cette belle préface à François I er , où l'apologiste de la foi nouvelle glorifiait ses martyrs avec une hauteur d'éloquence et de raison qui rappelait les temps apostoliques : « C'est votre office, Sire, de ne détourner ni vos oreilles, ni votre cœur d'une si juste défense, principalement quand il est question de si grande chose. C'est assavoir comment la gloire de Dieu sera maintenue sur terre, comment sa vérité retiendra son honneur et dignité, comment le règne du Christ demeurera en son entier. 0 matière digne de vos oreilles, digne de vostre juridiction, digne de vostrethrone royal, car ceste pensée faict un vrayroy, s'il se recognoit estre vray ministre de Dieu au gouvernement de son peuple, et au contraire celuy-là n'exerce pas règne mais briganderie, qui ne gouverne point à ceste fin de servir à la gloire de Dieu Or on s'abuse si on attend longue prospérité d'un règne qui n'est point régi du sceptre de Dieu, c'est à dire sa sainte parole. » Si cet admirable langage demeura sans écho dans la cour de François 1 er , si le livre de Y Institution ne changea rien à la politique du monarque voluptueux et frivole qui correspondait avec Mélanchthon dans l'intervalle de ses auto-

da-fé, et qui malgré de passagers retours vers la tolérance, n'abdiqua pas même sur son lit de mort le rôle de persécuteur, l'opinion s'émut en faveur des persécutés, et les témoignages de sympathie, d'admiration ne manquèrent pas à leur éloquent défenseur. Les correspondances du temps en fournissent plus d'une preuve : « Oh ! que ne possédons-nous un grand nombre de Calvins, ou d'imitateurs de ses talents et de ses vertus î non que je lui envie tant de privilèges, mais je déplore qu'il nous soit ravi, et que cette voix de Calvin, je veux dire Y Institution chrétienne, ne puisse retentir librement parmi nous. Heureuse l'Allemagne de posséder le trésor sans prix qui nous est refusé 1 ! » A cet hommage d'un professeur de l'université de Poitiers, du digne précurseur d'une famille distinguée dans les lettres, Charles de Sainte-Marthe, joignons celui d'un pieux magistrat du Parlement de Paris, de ce Pierre de la Place qui fut avec Ram us et Coligny Tune des plus nobles victimes de laSaint-Bauthélemy, et qui occupant ses loisirs à traduire Y Institution, écrivait à son auteur: « Que ne puis-je épancher librement mon cœur dans

1 Carolus Sammarthanus Calvino, avril 1537, Msc. delà bibl. de Gotha, vol. 404.

le vôtre ! Il n'est personne en ce monde à qui je doive plus qu'à vous, et ma gratitude n'est égalée que par mon impuissance à vous la témoigner dignement. Comment pourrai -je en effet reconnaître dans cette vie d'un jour le don de l'immortalité que j'ai puisé dans vos écrits 1 ? »

L'homme à qui s'adressaient de tels témoignages, rentrant furtivement en France après une absence de deux années, n'y trouvait déjà plus ni foyer ni patrie. La gloire même qui s'attachait à son nom et dont l'éclat se confondait avec celui de la renaissance des lettres, n'était qu'un péril déplus pour lui et les siens. Il traversa rapidement Paris, revit Noyon, y reçut les adieux d'un frère mourant, Charles Calvin, qui ne devait obtenir de sépulture que dans le champ, réservé aux suppliciés \ et lit les préparatifs du suprême départ dans lequel se résument toutes les douleurs de l'exil. Son intention était de retourner en Suisse où l'attendaient d'illustres amitiés, et de se consacrer sans réserve dans la retraite et l'obscu-

1 « lllud unum addam neminem mihi mortalium occurrere cui plus debeam quam tibi, nec satis video quid in hac vita mortali pro immortalitate roddam. » Petrus Plateanus Pas8elio, Msc. de Genève, ▼ol. 109.

2 Charles Drelincourt, Défense de Calvin, p. 229 et 252.

rité aux travaux par lesquels il espérait servir plus utilement la cause de la religion. Quoique doué d'une énergie peu commune, d'une de ces âmes fortes qui n'attendent pour se révéler que l'appel du devoir, il était dans les circonstances ordinaires de la vie, timide, irrésolu, et se croyait plus fait pour la paisible existence du savant que pour l'orageuse destinée du réformateur. On sait comment une puissance supérieure à celle de l'homme rompit ses desseins, en le détournant de la route de Bàle pour le conduire à son insu vers le véritable théâtre de son apostolat et de sa grandeur. Dans les plans de la Providence qui fait tout concourir à l'accomplissement de ses vues sur l'humanité, chaque révolution a son temps, et chaque réformateur son heure qu'il ne saurait impunément devancer. Rien n'est perdu toutefois dans l'œuvre du génie, et les obstacles accumulés sur sa route, les tentatives avortées, les défaillances ou les défaites ne sont que les degrés de l'initiation douloureuse qui conduit par la lutte et l'humiliation au triomphe. L'homme s'agite, mais Dieu le mène, et cette loi des plus obscures destinées trouve une éclatante confirmation dans l'histoire. A l'extrémité de la vallée du Léman, aux lieux où le Rhône tire

en bouillonnant du lac ses eaux plus pures que le ciel, il est une cité qui s'honore d'avoir reçu Calvin, comme Aoste s'honore de l'avoir repoussé. Laquelle peut se flatter d'avoir obtenu la meilleure part ? Genève n'était avant les jours de la réformation qu'une bourgade ignorée des Alpes. Elle est devenue la capitale d'une religion, la métropole d'églises sans nombre, un des foyers de la science, un des asiles de l'esprit humain, et quelles que soient les vicissitudes que l'avenir lui réserve, son nom ne périra pas. Aoste a gardé sa foi, et s'enveloppant de son serment comme d'un suaire, elle a repoussé toute innovation, maudit tout progrès, pour s'isoler au milieu de ses ruines, trop heureuse de nos jours si le souffle des révolutions et le réveil de la liberté la tirent du léthargique sommeil dont elle dort depuis trois siècles ! Les cités ont aussi leurs destinées : Habent sua fata !

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