LES AMITIÉS DE CALVIN IDELETTE DE BURE
Un philosophe célèbre de nos jours a tracé dans une série de brillantes études, le portrait de quelques-unes des femmes les plus distinguées du dix-septième siècle. Transportant tour à tour ses lecteurs dans le salon de l'hôtel de Rambouillet, au couvent des Carmélites de Saint-Jacques, sous les voûtes de Port-Royal, il a fait revivre dans les dissipations du monde, dans les pénitences du cloître, quelques-unes de ces âmes blessées dont la religion calma les douleurs et recueillit le dernier soupir. Quel intérêt n'offriraient pas des études plus austères consacrées au seizième siècle, et reproduisant fidèle-
ment les contrastes et les analogies du cœur humain à deux époques si diverses de notre histoire ! Quelle place n'occuperaient pas dans ce tableau les femmes de la Rôformation ! Sur un fond commun d'héroïsme, de ferveur, de dignité, se détacheraient de belles figures : Rénée de France, personnification de la tolérance et des plus nobles vertus à la cour de Ferrare ; Jeanne d'Albret, mère de Henri IV, Catherine, sa sœur, fidèle aux croyances qu'il devait répudier pour un trône; Madeleine de Mailly, comtesse de Roye, Jacqueline de Rohan, marquise de Rothelin, et ces deux nobles femmes, Charlotte de Laval et Jacqueline d'Entremont, qui portèrent si bien, Tune dans l'épreuve des guerres civiles, l'autre dans la proscription et l'exil, le nom de Coligny ! Raconter de telles âmes, serait une étude pleine d'attrait. Notre ambition est plus modeste aujourd'hui : Au second rang des pieuses femmes, qui brillent avec plus d'éclat dans l'Église que dans le siècle, nous choisissons à dessein une figure humble et voilée, qui semble se dérober par son humilité même à l'éloge, et nous essayons de faire revivre Idelette de Bure, femme de Calvin.
Nommer Idelette de Bure, c'est à peine éveiller un
souvenir dans les esprits les plus familiers avec l'histoire de ce temps et avec la biographie du Réformateur ; comme si voué aux seules joies de la pensée, aux seuls triomphes de la foi et du génie accomplissant leur austère mission ici-bas, Calvin n'eût pas
connu ces sentiments plus doux qui sont le charme de la vie, ces affections de la famille qui, nécessaires aux âmes tendres, reposent les âmes fortes des fatigues de leur destinée. Les traits de Catherine de Bora, reproduits par le pinceau de Lucas Kranach, revivent pour nous à côté de Luther ; le doux QEcolampade nous rappelle sa veuve Yilibrandis et ses enfants orphelins qui devaient trouver un second père dans Capiton et Bucer ; l'héroïque Zwingle, tombant à Cappel, nous fait songer à sa compagne, Anna Reinhart, survivant à tout ce qu'elle avait aimé sur la terre, tandis que l'imposante figure de Calvin semble s'élever à Genève dans l'isolement de toute affection domestique. L'histoire, attentive aux grands traits de son caractère et de son œuvre, a négligé de recueillir les détails intimes de son existence, et ses adversaires, ses disciples euxmêmes, s'autorisant de cet oubli, lui ont trop souvent dénié celte sensibilité morale, cette puissance
d'affections sans lesquelles il n'est pas de véritable grandeur. Une étude impartiale ne justiDe pas cet arrêt : Calvin fut grand sans cesser d'être bon ; il unit les qualités du cœur aux dons du génie ; il ressentit et il inspira les plus pures amitiés ; il connut enfin les félicités domestiques dans une union trop courte, dont le mystère, à demi révélé par sa correspondance, répand un jour mélancolique et doux sur sa vie.
Ce fut à l'âge de vingt-neuf ans, pendant son exil à Strasbourg, que Calvin songea pour la première fois au mariage. Ce jeune homme au corps frêle, au visage pâle, au regard perçant, que le livre de Y Institution chrétienne avait rendu tout à coup célèbre, que les supplications de Farel avaient fixé malgré lui à Genève, et que la Providence devait conduire par l'immolation ronstante de ses goûts à la grandeur et à la gloire, n'avait plus, depuis son départ de Noyon, ni foyer ni patrie. Durant son premier séjour à Bàle, en 1535, il était logé chez une femme d'une grande piété, Catherine Petit, qui, devenue plus tard l'hôtesse du philosophe Ramus, se plaisait à lui raconter ces premiers temps de la vie du réformateur encore ignoré de lui-même, et ache-
vant dans son humble retraite le chef-d'œuvre de la théologie réformée *. Trois ans après, banni de Genève, après un court essai d'apostolat dans cette ville, il trouvait à Bàle l'hospitalité la plus généreuse auprès de Simon Grynée auquel il dédiait en témoignage de reconnaissance, son Commentaire sur TEpître aux Romains *. Appelé à Strasbourg par les prières de Bucer, et nommé pasteur d'une paroisse de réfugiés français, il demeurait dans une maison qu'occupait la famille Duvergier, avec une servante dont il a décrit les emportements dans une de ses lettres, tandis que ses amis, désireux de fixer sa destinée, lui cherchaient une compagne. Calvin se prêtait à ces démarches avec plus de résignation que d'ardeur, quoique dans une lettre à Ambroise Blaurer, ministre de Tubingue, il se fût élevé naguère contre le célibat ecclésiastique. Il est vrai que par un singulier retour sur lui-même, il concluait en ces mots : « Moi qui plaide si chaleureusement la cause du mariage, je ne suis pas marié ; j'ignore même si je le serai jamais. En tous cas, si je choisis une compagne, ce sera pour m'affranchir de bien des soucis
1 Ch. Waddiogton, Ramus, sa vie, ses écrits, ses opinions, p. 195. a La dédicace est du t8 octobre i539.
importuns, et me consacrer plus complètement à l'œuvre du Seigneur *. » Dix ans plus lard, il rappellera dans un de ses plus éloquents écrits, le temps qu'il a passé dans le célibat, après avoir secoué le joug du pape, et faisant allusion au mot si connu d'Erasme : « Cen'est pas moi, dit-il, que Ton accusera d'avoir attaqué Rome, comme les Grecs la ville de Troie, pour obtenir la main d'une femme *. »
Le jour vint cependant où le grave théologien absorbé dans l'étude des saints mystères, où le pasteur ayant charge d'àmes ressentit les tristesses de l'isolement, et voulut en sortir. Bucer et Capiton lui vinrent en aide. Farel lui-même, l'impétueux Farel, qui, consumé de Tunique ardeur de répandre FEvangile, ne devait penser au mariage que dans les tardives années de sa vieillesse, s'associa activement, de Neuchâtel, à ces démarches matrimoniales en faveur de son ami. Maisl'ardent missionnaire dontl'éloquence avait opéré tant de prodiges parmi les rudes populations du Jura et des Alpes, était plus habile à manier les foudres de la parole qu'à diriger le fil des
1 • Uxorem numquam duxi, et an ducturus sim nescio. Quod si duxero, hoc consilio faciam ut expeditior a multis tricis Domino vacare passim. * Opéra, t. ix. Sans date.
a Tractatus de Scandalis, p. 86.
négociations délicates, et son intervention paraît avoir été sans succès. On aime à trouver dans la correspondance de Calvin quelques épanchements sur ce sujet : « Souviens-toi, écrit-il à son ami, de ce que je désire surtout rencontrer dans une compagne. Je ne suis pas, tu le sais, du nombre de ces amants inconsidérés qui adorent jusqu'aux défauts de la femme dont ils sont épris. La seule beauté qui puisse plaire à mon cœur, est celle qui est douce, chaste, modeste, économe, patiente, soigneuse enfin de la santé de son mari. Celle dont tu m'as parlé réalise-t-elle ces conditions, viens avec elle, de peur qu'un autre ne te devance; sinon n'en parlons plus 4 . * Une autre lettre nous montre le réformateur sous un aspect inattendu et piquant, déployant pour éluder une proposition de mariage autant d'ardeur que ses amis pour le décider : « On m'offrait, écritil à Farel, une personne jeune, riche, de noble naissance, dont la dot surpasse infiniment tout ce que je puis désirer. Deux motifs, cependant me portaient à la refuser : elle ignore notre langue, et me semble
• «...Hœc est sola quœ me illectat pulchritudo, si pudica est, si non fastuosa, si \ arca, si patiens, si spesest do mea valetudioe fore sollieitam, » Calvinus Farello, i9 niai 539.
un peu Hère de sa naissance et de son éducation. Son frère, personnage d'une rare piété, aveuglé par son amitié pour moi au point de méconnaître son intérêt personnel, me pressait d'accepter, et les instances de sa femme venaient encore s'ajouter aux siennes. Que faire ? J'avais la main presque forcée, si le Seigneur ne m'eût tiré d'embarras. Je réponds que je suis prêt à donner mon consentement, si la jeune personne, de son côté, veut bien promettre d'apprendre noire langue. Elle demande du lemps pour réfléchir, et je charge aussitôt mon frère, avec un de nos amis, d'aller solliciter la main d'une autre personne qui m'apportera, sans fortune, une assez belle dot, pour peu que ses qualités répondent à la bonne réputation dont elle jouit. Son éloge est dans toutes les bouches. Si, comme je l'espère, ma demande est favorablement accueillie, les noces ne seront pas différées au delà du 10 mars prochain. Tout mon désir est que tu viennes alors bénir notre union » *. Ce nouveau projet ne devait pas non plus se réaliser. Instruit de quelques particularités sur le compte de sa fiancée, Calvin retire sa parole, et il
1 Calvinus Farello, 6 février «540.
écrit tristemen t à Farel : • Je n'ai pas encore trouvé de compagne ; n'est-il pas plus sage d'abandonner mes recherches ? » 1 . Ainsi l'homme qu'on nous représente comme dénué de tout sentiment, se peint naïvement à nous dans l'alternative de ses espérances et de ses craintes. Sans se laisser séduire par l'éclat des dons extérieurs, il cherche une compagne aimante, pieuse, fidèle, guidé dans ce choix difficile par les motifs les plus désintéressés et les plus purs.
Alors vivait à Strasbourg, une veuve connue de Bucer, et uniquement occupée dans la retraite d'élever les enfants qu'elle avait eus d'un premier mariage. Elle était née à Liège, se nommait Idelette de Bure, 1 et joignait à une réputation sans tâche un caractère sérieux, un esprit élevé. • Son mari, Jean Storder, de Liège, un des chefs de la secte des anabaptistes, qui comptait de nombreux adhérents dans les villes des Pays-Bas et du Rhin, avait été
' Calvinus Farello, 21 juin 1540.
' Ce nom se retrouve encore de nos jours dans le pays Liégeois. Le chanoine et inquisiteur Chapeauville nous apprend que Lambert Junior de Bure, fut banni de Liège en 1533, pour cause d'hérésie. La famille d'Idelette avait été probablement conduite par la persécution à Strasbourg. Nous devons ces renseignements à M. le pasteur Lenoir de Nessonvaux, en Belgique.
9 « Gravem honestam que feminam. » Bôze, Vita Calvini.
converti, selon le témoignage de Bèze, par le ministère de Calvin lui -môme. Il était mort de la peste, peu de temps après, laissant sa veuve et ses enfants sans protecteur et sans guide. La piété d'Idelette brillait d'un nouvel éclat dans son deuil, comme la parure des saintes femmes que loue l'apôtre, et qui ne consiste « ni dans la frisure des cheveux, ni dans les ornements d'or ou les vêtements magniflques, mais dans l'incorruptibilité d'un esprit doux et paisible qui est d'un grand prix devant Dieu. » Instruit de ses vertus par Bucer, Calvin la choisit pour compagne. Pauvre des biens de la terre, mais riche de ceux du ciel, Idelette apportait en dot au réformateur une tendresse vigHante, une foi austère, une âme, enfin, à la hauteur de tous les sacrifices et qui saurait affronter avec lui l'exil, la pauvreté, la mort môme pour la confession de la vérité *.
Les noces du réformateur furent célébrées au mois de septembre 1540, avec beaucoup de solennité, en présence de députés envoyés par les consistoires de Neuchatel et de Valangin. On ignore si Farel
1 «... Quœ, si quid accidisset durius, non exilii tantum ac inopi& voluntaria cornes sed mortis quoque futura erat. • Calvinus Vireto 7 avril 1549. Voir également Bèze, vie de Calvin.
était du nombre 1 . Calvin annonça lui-même cette nouvelle à se9 amis, et la réponse d'un de ses anciens condisciples à l'université de Bourges, offre quelques particularités digne d'intérêt : « Grâces te soient rendues pour la communication que tu nous as faite de ta convalescence et de ton mariage. La nouvelle nous en a été d'autant plus agréable que tu nous l'as toi-même annoncée, et nous espérons que cette union sera pour toi une source de félicité, puisque, scion ton désir, tu as trouvé une femme probe et fidèle, ornée des vertus auxquelles tu attaches le plus de prix. Te souviens-tu à ce propos d'un mot de Mélanchthon, à Francfort? Nous étions à table avec quelques amis ; tu étais rêveur et distrait * notre théologien, dit-il en souriant, songe sans doute à se marier ! Je me réjouis pour ma part que Mélanchtbon ait été si bon prophète*. » Le disciple chéri de Luther ne s'était pourtant décidé qu'à regret au mariage. Ses amis lui ayant présenté la fille du Bourgmestre Krapp, la douce Marguerite, il
1 Calvin à Strasbourg. Le lien, Art. du 8 janvier 1842.
2 Meministi illud Philippi cogitare te de accipienda uxore. Gaudeo quod bene successerit amici cbiromantia. » Ant. Fontaninus Calvino (janvier 154 1;.
l'accueillit très-froidement, et dit avec un soupir : « Dieu Ta donc voulu I II me faudra renoncer aux études qui sont tout mon bonheur 1 » Mais il apprit bientôt à goûter les joies domestiques, et plus d'un voyageur revenant de Vittemberg, racontait avec admiration comment il avait vu le maître de l'Allemagne berçant d'une main son enfant, et de l'autre tenant un livre, belle image de la vie de famille qui prête un charme, une inspiration de plus au travail 4 .
Les noces de Calvin étaient à peine achevées que d'importants devoirs l'appelaient à quitter Idelette pour assister aux conférences de Worms, d'où il se rendit ensuite à Ralisbonne, confiant sa femme aux soins d'Antoine Calvin son frère, et de la famille de Richebourg dont il instruisait les fils. Mais il était à peine parvenu au terme de son voyage, que de tristes nouvelles vinrent déchirer son cœur. La peste avait envahi Strasbourg : Louis de Richebourg succombant à ses atteintes, était mort à la fleur de l'âge; l'humaniste Claude Ferey,son précepteur, que Calvin chérissait comme un frère, avait suivi de près son
1 Merle d'Aubigne, Histoire de la Réformation, t. II, p. 252 et suivantes.
élève, et le réformateur réduit à trembler pour la vie des êtres qui lui étaient le plus chers, se représentait sa maison dispersée, sa femme luttant contre les atteintes du fléau dans la détresse et l'abandon. « Je fais effort, écrivait-il, pour résister à la douleur, je recours à la prière , aux saintes méditations, afin de ne pas perdre tout courage 1 • Retenu longtemps à la diète de Ratisbonne, où les plus graves intérêts de la Réforme étaient débattus devant ses plus illustres représentants, Calvin reçut dans cette ville les députés qui venaient solliciter son retour à Genève. On sait quelles furent ses hésitations et ses angoisses, à la pensée de reprendre l'œuvre du ministère dans une ville où il avait tant souffert, et dont il ne se souvenait qu'avec une sorte de terreur. Il ne céda que vaincu par une puissance supérieure, en prononçant ces belles paroles qui sont le secret de sa vie tout entière. : « Non pas ma volonté, ô Dieu ! mais la tienne! J'offre mon cœur en sacrifice d'immolation à ta sainte volonté ! Cor meum velut mactatum Domino in sacrificium offero * »
Le 13 septembre 1541, Calvin rentrait à Genève,
1 Calvinus Richerburgio ( avril 1541 ).
* Calvinus Farello, Strasbourg, août 1541.
après un exil de plus de trois années, et le même jour, les conseils solennellement réunis décidaient qu'un messager d'Etat irait chercher Idelette de Bure à Strasbourg, et l'amènerait, « avec son ménage, » dans la demeure affectée au réformateur. C'était la maison de Pabbé de Bonmont , qu'il échangea peu après contre celle du sieur de Fréneville, également située dans la rue des Chanoines, et offrant, au-dessus des foits pressés de la ville, une perspective riante sur le lac et ses rives 4 . Par une sollicitude naïve, qui peint à la fois les hommes et le siècle, la seigneurie, en fixant les gages de Calvin à 500 florins par an (250 francs de notre monnaie actuelle !), à 12 coupe? de froment et 2 boisseaux de vin, lui offrait une pièce de drap pour se vêtir, ainsi que les meubles dont un inventaire conservé jusqu'à nos jours nous révèle l'humble secret *. Ce fut dans la maison de Fréneville, transformée par les vicissitudes des temps en une maison de charité catholique, que vécut Calvin, et que s'écoulèrent pour sa compagne plusieurs années d'une sainte
1 De la demeure de Calvin à Genève, Bulletin, t. III, p. 424, 42ô.
2 Arch. de Genève, Portefeuille des pièces historiques. n° 1426.
union, mêlée d'épreuves qui devaient en abréger le cours.
Une pieuse curiosité s'attache à ces années qui, vouées à d'obscurs devoirs, n'ont pas laissé de trace dans la mémoire des hommes. On recueille avidement dans la correspondance de Calvin tout ce qui peut servir à recomposer l'intérieur d'Idelette de Bure, comme on cherche dans celle de Luther toutes les particularités relatives à Catherine de Bora. Mais ici reparait, sous un de ses aspects les plus caractéristiques, ce contraste que Ton retrouve sans cesse entre le génie du réformateur allemand et celui du réformateur français. Autant Luther est prodigue de ces effusions familières qui nous initient aux événements, heureux, ou tristes, de sa vie, soit qu'il loue en termes enjoués sa chère Ketha, soit qu'il pleure sur le cercueil de sa petite Madeleine, soit qu'il décrive en poétiques images à son fils les joies du paradis, autant Calvin est sobre de détails éclairant le foyer domestique. Son âme, absorbée parles tragiques émotions de la lutte qu'il soutient à Genève, par les travaux d'une vaste propagande au dehors, semble redouter l'effusion comme une faiblesse, et s'épanche trop rarement par des
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paroles brèves, rapides, éclairs de sensibilité qui révèlent des profondeurs inconnues sans les dévoiler entièrement au regard. Vivant pour ainsi dire à l'ombre du réformateur, Idelelle nous apparaît dans ce mystérieux demi-jour qui environne les saintes femmes de Port-Royal. Toutefois, elle se révèle par quelques traits que nous voudrions réunir et fixer pour la première fois.
Ces traits sont ceux de la femme chrétienne appliquée à tous les devoirs de sa vocation. A peine arrivée à Genève, on la voit au lit de mort d'un magistrat vénéré, le syndic Amy Porral, donnant et recevant de pieuses exhortations. Visiter les pauvres, consoler les affligés, accueillir les nombreux étrangers qui viennent frapper àla porte du réformateur; veiller à son chevet durant les jours de maladie, ou lorsque « estant bien* disposé par tout le reste du corps, il est, comme il le dit lui-même, tourmenté d'une douleur qui ne le souffre quasi rien faire, tellement qu'il a presque honte de vivre ainsi inutile ; » le soutenir aux heures de découragement et de tristesse; prier, enfin, seule au fond de sa demeure, quand l'émeute gronde dans les rues de la cité, et que des cris de mort contre les ministres s'élèvent de toutes
parts : voilà les soins qui remplissent la vie d'Idelette. Ses plaisirs les plus vifs sont d'ouïr les saintes admonitions, d'exercer l'hospitalité envers les amis de Calvin, Farel, Viret, Théodore de Bèze; de raccompagner dans ses rares promenades à Cologny ou à Belle-Rive ; de visiter à Veigy Madame de Falais, à Lausanne, la pieuse Elisabeth Turtaz, la femme de Viret, qu'elle aime comme une sœur, et dont elle aura trop tôt à pleurer la perte. C'est auprès d'elle qu'Idelette va passer quelques jours, au mois de mai 1545, lorsque Calvin se rend à Zurich pour plaider la cause des Vaudois de Provence, et suspendre, par une solennelle intervention des cantons, l'épouvantable massacre de Cabrières et de Mérindol. C'est à Lausanne qu'elle retourne une dernière fois, au mois de juin 1548, préoccupée de ne causer aucun embarras à ses hôtes, et souffrant de ne pouvoir leur rendre quelques bons offices en retour de ceux qu'elle en reçoit. — « Je te remercie, écrit Viret à Calvin, de ce que tu as bien voulu nous confier durant quelques jours ta femme, notre sœur bien-aimée, et de ce qu'elle n'a pas méprisé notre modeste intérieur. Sa visite nous a été fort agréable, surtout à ma femme, qui en a reçu le plus grand
bien. Dieu vous le rende avec usure à tous deux I • L'existence d'Ideletle apparaît sous un aspec plus touchant dans ses afflictions comme mère' Malgré l'assertion de plusieurs écrivains catholiques qui vouent ses noces à une perpétuelle stérilité, encore qu'elle fût jeune et belle f , elle eut un fils, la seconde année de son mariage, au mois de juillet 1 542. Mais cet enfant, objet de pieuse reconnaissance et de tendre affection, lui fût bientôt ravi, et ldelette ne fut soutenue dans son épreuve que par les témoignages de sympathie que lui prodiguèrent les Eglises de Lausanne et Genève. Une lettre de Calvin à Viret nous initie à sa douleur et à celle de sa compagne : « Salue, dit-il, tous nos frères; salue aussi la femme, à laquelle la mienne présente ses remerciements pour les douces et saintes consolations qu'elle eu a reçues. Elle voudrait pouvoir y répondre de sa main, mais elle n'a pas même la force de dicter quelques mots. Le Seigneur nous a porté un coup bien douloureux, en nous retirant notre fils; mais il est notre Père, il sait ce qui convient à ses enfants... Que ne
1 Viretus Calvino. Msc. de Genève.
1 Floriniond do Remond, Histoire de la naissance et du progrès de X hérésie, L. VII, p. 860.
puis-je cependant accourir auprès de toi, épancher librement mon cœur dans le tien 1 1 » Deux ans après, la compagne du réformateur était visitée par une nouvelle épreuve, la perte d'une fille qui, durant quelques jours, avait consolé sa solitude 2 . Un troisième enfant, dont M. de Falais devait être le parrain 3 , lui fut encore enlevé. Idelette pleura, tandis que Calvin, frappé tant de fois dans ses affections les plus douces, ne trouvait de consolation que dans les succès de son ministère et dans le sentiment de paternité spirituelle qui lui inspirait cette éloquente réponse à un adversaire: « Le Seigneur m'avait donné un fils; il me Ta ôté: que mes ennemis voient un sujet d'opprobre pour moi dans cette épreuve ! n'ai-je pas des milliers d'enfants dans le monde chétien ? » 4
La santé d'idelette, naturellement délicate et frêle, fut ébranlée par ces coups répétés. Ses dernières années s'écoulèrent dans un état de langueur et de
• Calvinus Vireto. 19 août 1542.
* Calvinus Vireto, (Ann. 1544).
3 Lettres françaises, 1. 1 p. 146.
4 ■ Dederat mihi Deus filiolum, abstulit : hoc quoque recenset in ter probra liberis me carere. Atqui mihi filiorum sunt myriades in toto orbe chriatiano. » Responsio Calvini ad Balduini convitia. Opéra, t. VIII, et Opuscules, p. 1908.
94 nÉCITS DU SEIZIÈME SIÈCLE
souffrance dont on retrouve la mélancolique expression dans les lettres du réformateur. Tantôt il prend congé de madame de Falais au nom de sa femme, « qui gist au lit malade ; » tantôt il lui offre les humbles salutations « d'une femme ressuscitée 1 »; ailleurs, il demande pour elle les prières de ses amis. « Salue ta femme, écrit-il à Viret; la mienne est sa triste compagne dans les maladies de langueur. Je redoute une issue funeste. Mais n'est-ce pas assez de tant de maux qui nous menacent dans le présent ? Le Seigneur nous montrera peut-être un visage plus favorable à l'avenir 1 ». Le médecin Benoît Textor, ami de Calvin, prodigue à Idelette les secours de son art, et les témoignages de la plus active sollicitude ; mais les remèdes sont impuissants ; la fièvre fait tous les jours de nouveaux progrès, et le réformateur, témoin attentif des soins donnés à sa compagne, s'en souviendra pieusement un jour, en dédiant à Textor, comme témoignage de reconnaissance, son Commentaire sur la seconde Epître de saint Paul aux Thessaloniciens 3 .
1 Lettres françaises, 1. 1, p. 132, 134, 137.
2 Calvinus Vireto, 27 décembre 1547; 20 août, 20 septembre et 18 novembre 1548.
3 La préface de ce Commentaire est du 1 er juillet 1550.
Aux premiers jours d'avril 1549, l'état d'Idelette inspira de vives inquiétudes. Les amis de Calvin, Bèze, Hotman, Des Gallars, Laurent de Normandie, dont la femme languissait elle-même atteinte d'un mal sans espoir 1 , accoururent auprès de lui dans la prévision d'un malheur prochain. Détachée du monde, dont elle avait appris « à user, comme n'en
usant point », Idelette ne tenait plus à la terre que t par ses sollicitudes muettes sur le sort des enfants qu'elle avait eus de son premier mari, et qui composaient son unique famille. Mais, par un scrupule délicat ou par une foi supérieure, elle se taisait sur le sujet de ses préoccupations maternelles. Une de ses amies l'ayant pressée d'en parler à son mari : « Pourquoi le ferais-je? répondit-elle. Ce qui m'importe, c'est qu'ils soient élevés dans la vertu... S'ils sont vertueux, ils trouveront en lui un père ; s'ils ne l'étaient pas, pourquoi les lui aurais-je recommandés? • Dans un dernier entretien, Calvin, allant audevant de ses plus secrètes pensées, lui promit de les traiter comme ses propres enfants. « Je les ai
1 Calvin, Lettres françaises. 1. 1. p. 295, 301. Le récit de sa mort par le réformateur est un modèle de pathétique religieux et contenu, une page digne de Port-Royal.
déjà recommandés à Dieu, dit-elle. — Mais cela n'empêche pas, répondit-il, que je n'en prenne aussi soin. — Je sais bien, reprit-elle alors, que lu n'abandonneras pas ceux que j'ai confiés au Seigneur. » Tranquille sur ce sujet, elle vit approcher la mort avec sérénité. La constance de son àme ne se démentit pas au milieu de ses souffrances, mêlées de défaillances continuelles. A défaut de paroles, son regard, ses gestes, l'expression de sa physionomie disaient la foi qui la soutenait à sa dernière heure. Dans la matinée du 6 avril, le ministre Bourgoin lui adressa de pieuses exhortations. Elle s'y associait par des exclamations entrecoupées, mais ardentes, qui semblaient un élan anticipé vers le ciel : a 0 résurrection glorieuse!... 0 Dieu d'Abraham et de nos pères!... Espoir des fidèles depuis tant de siècles, c'est en toi que j'espère! » A sept heures, elle défaillit de nouveau, et sentant que la voix allait lui manquer : « Priez, dit-elle, ô mes amis, priez pour moi ! » Calvin s'approcha de son chevet; elle manifesta sa joie par ses regards. D'une voix émue, il lui parla de la grâce du Christ, du pèlerinage terrestre, de l'assurance d'une éternité bienheureuse, et termina par une fervente prière. Elle suivait en
esprit ces paroles et se montrait attentive à la sainte doctrine. Environ vers neuf heures du matin, elle expira si doucement qu'on ne put discerner si elle avait cessé de vivre, ou si elle s'était endormie.
Tel était le récit transmis par Calvin lui-même à Farel et à Viret, et terminé par un triste retour sur son existence condamnée désormais à la solitude du veuvage. « J'ai perdu, disait-il à Viret, l'excellente compagne de ma vie, celle qui ne m'eût jamais quitté, ni dans l'exil, ni dans la misère, ni dans la mort. Tant qu'elle a vécu, elle a été pour moi une aide précieuse, ne s'occupant jamais d'elle-même et n'étant pour son mari ni une peine ni un obstacle... Je comprime ma douleur tant que je puis; mes amis font leur devoir; mais eux et moi, nous gagnons peu de chose. Tu connais la tendresse de mon cœur, pour ne pas dire sa faiblesse. Je succomberais, si je ne faisais un effort sur moi-même pour modérer mon affliction. » La lettre de Calvin à Farel n'est pas moins touchante : « Adieu, cher et bien-aimé frère; que Dieu nous dirige par son Esprit et m'assiste dans mon épreuve. Je n'aurais point résisté à ce coup, s'il ne m'avait tendu la main du haut du ciel. C'est lui qui relève les cœurs abattus, qui console les âmes
brisées, qui fortifie les genoux tremblants 1 . » Sous l'impression d'une perte aussi douloureuse, Calvin eut cependant la force d'accomplir tous les devoirs de son ministère, et sa constance, au milieu môme de ses larmes, excita l'admiration de ses amis*. Mais le souvenir de celle qu'il avait perdue, de la femme d'un si rare exemple à laquelle il avait été uni, ne s'effaça jamais de son cœur 8 . Quoique jeune encore, il ne forma pas d'autres liens, et il ne prononçait le nom d'Idelette de Bure qu'avec un profond respect pour ses vertus et une tendre vénération pour sa mémoire.
Jamais hommage plus légitime et regrets plus mérités : en perdant Idelette de Bure, Calvin ne perdait pas seulement la compagne de son ministère et de i sa vie, il perdait aussi une vertu. Si le rôle de la femme chrétienne est de consoler et de bénir, de rappeler sans cesse aux hommes les droits de la charité trop méconnus dans les temps de révolutions, personne ne fut plus digne qu'Ideletle d'accomplir
1 Calvinus Vireto et Farello, 7 et 11 avril 1549.
2 Viretus Galvino, 1 1 avril 1549 (Calv. Epist. et Uenponsa, p. 53).
3 « Mortua uxore, singularis exempli femina, cœlibatum rursus colo. » Tractatu* de Scandalti, p. 86.
une telle mission auprès du réformateur. Habituellement malade et chagrin, aigri par les résistances des hommes et par celles des choses qui ne se plient que lentement aux desseins du génie, Calvin perdit trop tôt ces affections domestiques pour lesquelles il était si bien fait, et dont il n'éprouva que durant neuf ans la salutaire influence. Que de fois, sans doute, dans ces années de luttes héroïques et de secrètes défaillances dont sa correspondance reproduit les phases, il retrouva le calme auprès de la femme courageuse et douce qui ne savait pas transiger avec le devoir! Que de fois, peut-être, il fut modéré, attendri par une de ces paroles qui viennent du cœur, et dont la femme a le secret! Et quand enfin vinrent des jours plus sombres, quand la controverse des opinions se mêlant au choc des partis, suscita Bolsec, Servet, Gentilis, qui peut dire combien les conseils, la miséricordieuse influence d'Idelette de Bure manquèrent au réformateur!
Ce regret suffit à honorer celle dont le nom s'est, pour ainsi dire, perdu dans la gloire de Calvin, comme son existence humble et cachée s'était écoulée sans bruit dans l'accomplissement des devoirs obscurs qui sont le lot de la femme. Moins brillante
100 RÉCITS DU SEIZ'ÈMR SIÈCLE
que Catherine de Bora, plus grave et plus austère, elle ne connut de la vie que ses renoncements, de la maternité que ses deuils. Sa gloire fut de s'effacer durant sa vie, de perpétuer cette immolation d ellemême jusque dans la mort. C'est à l'historien de réparer l'oubli immérité qui s'attache à ce nom, de relever cette figure modeste et voilée de son volontaire abaissement, et de l'inscrire à côté de la femme forte des Ecritures, « dont le prix surpasse de beaucoup les perles; qui fait du bien à son mari tous les jours de sa vie, jamais du mal, et que ses œuvres louent à perpétuité. »
CHARLES DE JONVILLERS
Après l'étude des grands hommes dont le nom demeure associé à quelqu'une des révolutions qui rappellent une date immortelle dans les destinées de l'humanité, il n'est pas de plus légitime curiosité que celle qui s'attache à l'histoire des personnages secondaires que la Providence a placés auprès d'eux, et fait vivre en quelque sorte de leur vie. Des hauteurs de la foi, de l'éloquence et du génie auxquelles nous transporte la première étude, nous descendons avec la seconde sur un terrain plus humble et non moins fécond en révélations sur l'existence de ces héros, dont la mémoire, incessamment invoquée comme un objet de
haine ou d'amour, semble avoir le privilège de
réveiller jusque dans la postérité la plus reculée les passions des contemporains. Nous sommes initiés ainsi, d'une manière indirecte, aux secrets de leur existence familière et privée ; nous les surprenons dans leur attitude naturelle ; nous apprenons à porter sur eux un jugement plus calme et plus éclairé. A ces titres divers, après avoir étudié Calvin dans les relations domestiques, il nous reste à soulever un nouveau pan du voile qui recouvre sa vie, à montrer ce qu'il fut dans les rapports de l'amitié, en racontant pour la première fois Phisloire d'un réfugie français qu'il aima comme un fils; qui, durant plus de dix ans, remplit auprès de lui les fonctions de secrétaire intime, et voué pieusement après sa mort au soin de glorifier sa mémoire, réunit avec une infatigable ardeur les matériaux de sa correspondance épars dans presque toutes les contrées de l'Europe, et posa ainsi la première pierre du monument dont le seizième siècle a légué l'achèvement à nos jours : c'est assez désigner Charles de Jonvillers.
L'année de sa naissance nous est approximative- • ment indiquée par le registre des Archives de Genève, qui contient la mention de sa mort. Il vit le jour à Chartres, vers Tan 1517, au sein d'une famille
aussi ancienne que distinguée. Rogerin deJouan, son père, seigneur de Jonvillers, un des principaux gentilshommes du pays, lui fut de bonne heure enlevé. Sa mère, Madeleine Imbaut, douée d'une âme forte et d'une piété rigide, l'éleva, ainsi que tous ses enfants, dans les pratiques de la foi catholique, dont l'empire, ébranlé déjà au-dehors, n'avait reçu dans son cœur aucune atteinte. C'était le temps où la Réforme, invoquée depuis plusieurs siècles par les intelligences libres et par les âmes pieuses dans le sein de l'église elle-même, pressentie par le vénérable Lefèvre d'Et^ples dans ses doctes veilles de l'abbaye de Saint-Germain-des-Près, avant de retentir à Wittemberg et à Zurich, trouvait de hardis interprètes à Paris et dans les cités les plus reculées de la France. Un monarque jeune, ami des lettres et des arts, attiré vers la fof^ nouille par le savoir de ses docteurs, mais en secret repoussé par l'austérité de ses dogmes, se montrait par moments favorable à la prédication de l'Evangile dégagé des superstitions qui en altéraient l'éclat. Les doctrines de la grâce, professées sur les degrés du trône par une princesse illustre, Marguerite de Valois, reine de Navarre, étaient annoncées à la cour par Briçonnet,
Michel d'Arande et Gérard Roussel ; la reine mère, l'artificieuse Louise de Savoie, paraissait attentive au message du salut ; le roi lui-môme, soit entraînement, soit calcul, semblait indécis entre la croyance de ses pères et la foi évangélique, qui se présentait à lui ornée d'éloquence et de pureté, également capable de former, aux jours de faveur, de savants ministres; aux jours de disgrâce, de pieux martyrs.
Ce temps d'indécision fut court, et le roi cédant aux funestes conseils du chancelier Duprat, à la double pression du parlement et de la Sorbonne, inaugura cette politique à double face qui courlisait la réforme en Allemagne et la proscrivait en France, qui négociait avec Bucer et Melanchthon, tout en livrant les novateurs au bûcher. La Réforme traversa courageusement cette épreuve, et pendant que ses disciples languissaient dans les cachots, expiraient dans les flammes, une voix éloquente s élevait dans l'exil pour exposer leur foi, glorifier leur vie aux yeux de l'Europe attentive à ce grand débat: a Est-il bien vraysemblable, sire, que nous desquels n'a jamais esté ouye une parole séditieuse, et desquels la vie a esté t jujours congnue simple et paisible»
quand nous vivions sous vous, machinions de renverser des royaulmes. Qui plus est, maintenant, estant chassés de nos maisons, nous ne laissons point de prier Dieu pour vostre prospérité et celle de vostre règne... » Si le livre de V Institution chrétienne demeura sans influence sur le prince auquel il était dédié, quelle ne dut pas être son action sur la jeunesse studieuse et fervente qui se pressait alors sur les bancs des écoles, à Poitiers, à Bourges, à Orléans, à Paris ! Dans ce livre, écrit avec l'autorité d'un père de l'Eglise, avec une éloquence qui rappelait parfois les accents du forum antique, les croyances de la Réforme étaient exposées avec une méthode inconnue aux apologètes de l'Eglise romaine. Ces vérités mystérieuses et saintes, si longtemps tombées en oubli, que les savants comme les ignorants puisaient également dans l'étude du texte sacré, et qui recevaient chaque jour la sanction du martyre, étaient pour la première fois réunies en un système profond et populaire. La Réforme française trouvait du même coup son interprète, son régulateur et son chef.
Ce fut dans ces circonstances que Charles de Jonvillers, déjà parvenu à l'âge où l'âme s'interroge sur
ses croyances, et échange une foi héréditaire contre des convictions raisonnécs, parut à l'université de Paris *. Depuis l'époque où l'Evangile prêché par Farel, Courault et Calvin, s'était secrètement répandu dans la capitale, elle voyait se former un peuple nouveau, offrant, nous dit un écrivain catholique, un contraste frappant avec le reste de la population. « Les premiers luthériens qui passèrent en France, voire mesme les calvinistes qui vinrent depuis, sous ceste modestie et simplicité chrestienne, pipèrent le monde. Car ceux qui ne pouvaient croire qu'en une vie si chrestienne, comme estoit la leur en apparence, pust loger une fausse doctrine, estoient ébranlés en leur ancienne créance, et couroient après ces hommes qui ne respiroient que toute sainteté. Le nom du Seigneur et du Christ estoit à tout propos à leur bouche ; le certes seul ou en vérité leur serment ordinaire. Ils se déclaraient ennemis du luxe, des débauches publiques et folastreries du monde, trop en vogue parmi les catholiques. En leurs assemblées et festins, au lieu de danses et hautbois, c'estoient les lectures de Bibles qu'on mettoit sur la table, et
1 Probablement vers 1540.
chants spirituels, surtout de psaumes, quand ils furent rimés. Les femmes, à leur port et habits modestes, paroissoient en public comme des Eves dolentes ou des Magdeleines repenties... Les hommes, tout mortifiés, sembloient estre frappés du Sainct- Esprit 1 . » Sous l'ironie affectée de ce langage, se trahit un hommage involontaire aux premiers disciples de la Réforme en France, et particulièrement à Paris. Charles de Jonvillers y rencontra de jeunes patriciens qui, voués à l'étude du droit ou des lettres, n'avaient pu demeurer étrangers à la grande controverse du siècle, et dans le débat chaque jour plus ardent entre l'ancienne et la nouvelle Eglise, avaient adopté avec ferveur les idées nouvelles ; Guillaume de Trie, gentilhomme du Lyonnais ; le jurisconsulte François Hotman, et les fils du célèbre Guillaume Budé, dont le cadet, Jean, sieur de Verace, devait plus tard obtenir en mariage une des sœurs de Jonvillers. Dans la société de ces jeunes hommes, nourris des écrits de Calvin, unissant à de remarquables talents une maturité précoce, Jonvillers apprit à connaître l'Evangile qui devait imprimer à
1 Florimond de Remond, Histoire de la naissance et des progrès de l'hérésie, 1. VII, p. 8S4.
sa vie une direction inattendue, et le pousser dans une voie de renoncement et de sacrifice pour laquelle il ne semblait pas fait.
On ignore l'époque précise de son retour à Chartres. Il y portait les croyances qu'il avait puisées dans les écrits des réformateurs et dans la Bible. Ces croyances n'étaient pas celles de sa famille, et devaient y faire naître [un de ces dissentiments douloureux qui se manifestent, aux époques de réveil, dans le secret de bien des foyers domestiques, et qui semant la division entre le père et le fils, la sœur et le frère, semblent la réalisation de ces mélancoliques paroles du Christ; « Ne pensez pas que je sois venu vous apporter la paix sur la terre; je suis venu vous apporter non la paix, maisl'épée». » Aux souffrances intimes qu'engendre la diversité des croyances en lutte dans une môme famille, s'ajoutaient pour le jeune néophyte la contrainte qu'il devait s'imposer au dehors sur ses sentiments les plus chers, et le spectacle des persécutions dirigées contre ceux dont il partageait la foi. Poursuivis partout sous le nom odieux de Sacramentaires, les
1 Évangile selon saint Mathieu,' XI, 34, 35.
réformés étaient livrés aux plus cruels supplices. Orléans, Bourges, Rouen, Paris, comptaient de nombreux martyrs ; Meaux voyait en un jour quatorze victimes expirer dans les flammes ; et Vévôque de Chartres, rivalisant de zèle avec les prélats voisins, sollicitait du parlement de Paris la délégation d'un de ses conseillers pour instruire plus rapidement devant l'oflicial le procès des suspects *. L'acharnement des juges n'était égalé que par la constance des victimes, renouvelant, au milieu des tortures, les sublimes exemples de l'Église primitive, tandis que la populace toujours prête, selon les temps, à outrager la vertu, la piété, le génie, les poursuivait de ses insultes jusque sur le bûcher, et disputait aux bourreaux le privilège de prolonger l'agonie des martyrs, instruits par leur Maître à souffrir avec douceur, à mourir sans jactance comme sans faiblesse.
Ces supplices, incessamment répétés, répandaient partout la terreur. Décimées par le martyre, les congrégations nouvelles voyaient encore leurs rangs
1 Bèze, Hist. eccl.y t. I, 1. I ; Drion, Histoire chronologique de V Enlise protestante... 1. 1, p. 38 L'arrêt do délégation du parlement de Paris est du 20 août 1547.
éclaircis par le volontaire exil de leurs adhérents, donnant ainsi l'exemple de cette émigration qui devait, un siècle et demi plus tard, dépeupler la France de ses enfants les plus industrieux au profit des Pays-Bas, de l'Allemagne et de la Suisse. A Paris, la veuve de Guillaume Budé, professant en secret avec ses enfants les doctrines proscrites qui avaient peut-être consolé son époux sur son lit de mort, faisait les préparatifs de son départ pour Genève. Noyon, patrie de Calvin, voyait s'éloigner un de ses magistrats les plus distingués, le lieutenant royal Laurent de Normandie, dont la femme,. Anne de la Vacquerie, atteinte d'un mal sans espoir, n'aspirait qu'à rendre le dernier soupir sur une terre fidèle *. Dans le Berry, la docte famille de Colladon s'apprêtait à quitter Bourges, sa ville natale, tandis que le brillant disciple de Melchior Wolmar, Théodore de Bèze, s'arrachant aux séductions d'une vie partagée entre les lettres profanes et les plaisirs, portait à Genève les besoins d'une âme sérieuse qui devait trouver un plus digne emploi dans les rangs de la
1 « Que jo suis heureuse et que je suis bien tenue à Dieu de ce qu'il m'a icy menée pour y mourir! » Lettres de Calvin, t. T. P
Réforme Chaque province avait ses émigrés, chaque ville ses exilés volontaires. Réalisant à la hâte une partie de leurs hiens, ou n'ayant que la pauvreté pour compagne, ils s'éloignaient furtivement de leurs demeures, et suivaient en troupes ou séparés, les chemins qui conduisent par Dôle ou Lyon à Genève. Quelle n'était pas leur émotion lorsque sortis à travers mille périls des gorges sombres du Jura, ils découvraient tout à coup le Léman et les Alpes! De quelle joie n'étaient-ils pas saisisquand ils apercevaient à l'horizon l'humble cité, naguère encore sujette du duc de Savoie, transformée par le génie d'un banni en métropole de la chrétienté réformée, et dans laquelle ils allaient trouver, avec la libre adoration de Dieu, l'oubli de tous leurs maux !
Le départ de la famille de Budé (juin 1549) dut affermir Charles de Jonvillers dans les projets d'expatriation qu'il nourrissait depuis longtemps. 11 sentit ses dernières irrésolutions s'évanouir à la voix de Calvin lui-môme. Attentif aux évène-
1 « Tantum abest ut aliquam exilii molestiam sontiam, ut contra usurpem Theraistoclis illud • Pericram nisi periisscm ! » Bèzo à Bulliuger 6 février 1549. AreJi.de Zurich.
ments qui se succèdent dans sa patrie, présent partout par ses sollicitudes et ses conseils, le réformateur exhorte avec la même autorité les princes et d'humbles ministres, ceux qui commandent et ceux qui obéissent ou qui souffrent, et rappelant aux fidèles leur devoir, il les presse de tout quitter, patrie, fortune, famille, plutôt que de pactiser avec les superstitions de l'Église établie: « Je sçay, écrit-il à Madame de Budé, que c est une chose dure de laisser le pays de sa naissance, principalement à femme ancienne comme vous et d'estat. Mais nous devons repousser telle difficulté par meilleure considération . c'est que nous préferions à nostre pays toute région où Dieu est purement adoré ; que nous ne désirions meilleur repos de nostre vieillesse que d'habiter en son église où il repose et fait sa résidence; que nous aimions mieux enfin estre contempliblcs en lieu où son nom est glorifié, que d estre honorables devant les hommes en le fraudant de l'honneur qui luy appartient ■. » En retour du sacrifice qu'il commande au nom de Dieu lui-même, Calvin ne promet aux (idùles que l'appro-
1 Lettres de Cahùn, 1. 1, p. 182, 183. — Ibidem, t. I. p. 250. 260.
bation de leur conscience et les joies austères du de\oir accompli : « Mesme il faut que vous soyez tout adverti que vous n'entrerez pas en un paradis terrestre, pour vous réjouir en Dieu sans aulcun ennuy. Vous trouverez ici un peuple assez rude; vous y aurez des tentations assez fascheuses. Bref ne prétendez d'améliorer vostre condition qu'en tant qu'estant délivré de ceste malheureuse captivité de corps et àme, vous aurez congé de servir Dieu purement... Préparez-vous donc en suivant Jésus-Christ de ne point fuir sa croix, car aussy vous ne gagnerez rien en la fuyant, pource que néantmoins elle vous trouvera. » A l'ouïe de ces fortes exhortations, les consciences s'émeuvent ; les familles s'ébranlent; les liens les plus doux sont rompus sans hésitation. Des bannis, chaque jour plus nombreux, viennent chercher à Genève les gages du salut.
Charles de Jonvillers fut de ce nombre : ce ne fut pas sans combats qu'il accomplit le grand sacrifice. Tandis que madame de Budé précédant elle-même ses enfants sur la terre étrangère, leur donnait, dans sa vieillesse, l'exemple d'une abnégation à la hauteur des plus grandes épreuves, la mère de Jonvillers, recourant tour à tour aux menaces et aux
prières, essayait vainement de retenir un fils dont elle déplorait doublement la perte. On retrouve dans une lettre de ce dernier la trace des luttes pénibles qui durent précéder et suivre son départ pour Genève. « De ce que ma mère, écrit-il à un ami, vous a tant importuné que vous avez esté contraint de m'escrire et prier de sa part que je regarde à mon salut, j'ay bien à la remercier aussy, voïant le soing que la pauvre bonne dame a de moy, d'aultant que je ne double point que cela ne luy procède du bon vouloir qu'elle me porte, comme une mère à son enfant. C'est une chose bien commune à tous de souhaiter le salut de ceux qu'ils aiment. Mais plust à Dieu qu'ils entendissent bien quel est le salut des hommes, où il gist et comment il le fault chercher. . . Si cela étoit bien connu, je suis asseuré que nous ne verrions pas les différons, ne tant de diverses opinions qui sont aujourd'huy au monde. Car il s'en fault beaucoup que tous ceux qui cuydent bien entendre ces points, et qui s'en vantent aussy, les entendent comme il fault. Quand à moy je rende grâces à Dieu de tout mon cœur du bien inestimable qu'il luy a plu me faire par sa bonté et miséricorde infinies, me faisant congnoistre vraiement que tout
mon salut dépend de luy, et que c est seulement de sa pure libéralité et grâce incompréhensible, par le seul moyen de son Fils bien-aimé, que je suis saulvé et non aultrement. » Un autre passage de cette lettre semble révéler des douleurs dont l'expression n'est comprimée que par le stoïcisme de la foi : « En ce que vous vitupérez si asprement et de si grande cholère la doctrine que j'ensuis, sachant qu'elle est venue du ciel, je ne vous pourrois escouler sans estre un traistre etdéloïal à Dieu... Je ne sçay pourquoi aussy vous me dictes que les prières de ma mère se tourneront en malédictions, si je ne change de vouloir ; et je n'ay point mérité de tels propos, d'aultant que n'ay aultre volonté ni désir sinon de l'honorer, et servir à Dieu tant qu'il luy plaira me donner vie en ce monde, et le prie tous les jours de m'en faire la grâce *. »
C'est à Padoue que nous retrouvons Tannée suivante (avril 1550) Charles de Jonvillcrs, occupé avec Louis de Budé de l'étude du droit, et de la secrète propagation des croyances réformées parmi les écoliers de cette université, une des plus brillantes de *
1 Bibl. de Genève, corresp. inédite. Vol. 107.
l'Italie. Des correspondances longtemps ignorées nous apprennent que l'Évangile avait trouvé de nombreux disciples dans cette cité, ah;rs soumise à la domination de Venise; que les missionnaires chargés de l'annoncer au péril de leur vie, et dirigés de loin par les instructions de Calvin, trouvaient un asile dans la demeure de la noble famille de Rangone et jusque dans le palais Contarini. Jonvillers prit part à ces évangéliques travaux; il fut chargé d'une mission auprès de la duchesse de Ferrare dont la cour, longtemps l'asile des réformateurs proscrits de France et d'Italie, voyait se disperser chaque jour les derniers représentants de la renaissance chrétienne inaugurée avec tant d'éclat par Calvin luimême. Mais ni les splendeurs de la maison d'Esté, ni le bienveillant accueil d'une princesse illustre, ni l'enseignement des maîtres célèbres réunis à Padoue, ne purent captiver longtemps Charles de Jonvillers; son cœur était ailleurs. Ses lettres de cette époque respirent une foi vive, une piété fervente, surtout une enthousiaste affection pour le
réformateur de Genève dont les lettres le soutiennent et le dirigent : « Comment vous remercierai-je, lui écrit-il, de la bienveillance dont vous usez à mon
égard, des témoignages de faveur et d'amitié que vous ne cessez de me prodiguer, et que je ne pourrai jamais reconnaître assez dignement? Sachez du moins que mon cœur est à vous, et qu'il n'est personne au monde que j'aime avec plus de déférence et de respect » Dans les universités d'Italie où se pressent des écoliers de toute nation, où se déploient les merveilles des lettres et des arts, le fidèle disciple de Calvin ne soupire qu'après l'austère existence de la cité réformée soumise au jougdu Christ. « Que de fois, et avec quels soupirs, j'ai appelé de mes vœux le jour du départ ! Dieu seul le sait. Que de remercîments ne vous dois-je pas cependant pour la peine que vous prenez afin que je sois plutôt rendu à la liberté, et à la société des amis que j'ai laissés à Genève. Vous voyez les préoccupations douloureuses auxquelles je suis en proie, les regrets sous le poids desquels je suis près de succomber.. Ce qui m'afflige par dessus tout, ce sont les dispositions de ma mère, et les espérances, les illusions qu'elle nourrit encore quant à mon retour. Je lui ai
1 « Unum tamen tibi bona fide promittam... nio tuum sic pcrpetuo futurum alium ut quemvis numquam magis colamautcui plus deforam. » A Monseigneur d'Espeville, avril 1550. Msc de la Bibl. de Gotha.
écrit récemment, et il faut que son cœur soit de pierre, s'il résiste aux prières que je lui adresse, à celles que vous lui adressez vous-même avec mon frère de Budé. Puisse- t-elle, répondant favorablement à nos vœux, se décider à faire ce que nous désirons tous avec tant d'ardeur 1 ! » Ce rêve de filiale affection, ce vœu de réunion terrestre pour les membres d'une même famille unis par le sang, divisés par la foi, ne devait point se réaliser. Charles de Jonvillcrs, en reprenant le chemin de Genève, dut accomplir tout entier le sacrifice de sa patrie, que n'adoucit pour lui ni la présence d'une mère, ni celle d'un frère et de deux sœurs invinciblement attachés au culte catholique, et dont il demeura séparé à jamais* !
Un dédommagement précieux lui était réservé dans l'affection de Calvin et dans l'amitié des hommes distingués, Nicolas des Gallars, Laurent de Normandie, Colladon, le marquis de Vico, qui composaient,
1 « Quoties et quibus suspiriis jam do reditu meo cogilârim, Dous novit. » Ibidem.
2 De retour à Genève on 1551, Jonvillers fut reçu habitant le 28 août do la mémo année, bourgeois le 30 janvier 1556, membre du conseil des Deux-Cents en 1563. 11 ne se maria jamais. Arch. de Genève Registres divers.
avec les frères de Budé, la société habituelle du réformateur. Privé deux ans auparavant par la mort d'Idelette de Bure, d'une compagne dont la présence répandait un doux éclat dans son intérieur, Calvin reportait sur les compagnons de son exil, devenus les collaborateurs de son œuvre, les sentiments affectueux qu'un veuvage précoce, précédé de la perte de plusieurs enfants, avait laissés pour ainsi dire sans aliments dans sa maison en deuil.
A son foyer solitaire vouaient chaque jour s'asseoir quelques amis qui composaient sa famille adoplivé. Ce n'est pas sans émotion que l'un d'eux, Nicolas des Gallars, rappelle sa bonté presque paternelle pour ses disciples, son commerce plein de douceur et d'affabilité, la politesse aisée, naturelle avec laquelle il recevait ceux qui venaient à lui ». Le docleur si âpre dans la controverse, le ministre si rigoureux dans l'exercice de ses devoirs, était, dans les relations ordinaires de la vie, le plus indulgent des hommes. Théodore de Bèze loue l'agrément de sa conversation, l'ascendant irrésistible qu'il exerçait autour de lui par les dons du cœur et
' Préface du Commentaire de Calvin sur ïsaïo. Opcra, t. III.
par ceux du génie, confirmant ainsi le bel hommage rendu à Calvin sur les bancs de l'école par un de ses condisciples, qui demeura toujours son ami, l'avocat François Daniel, d'Orléans. « Qu'il se souvienne, écrivait-il, au sujet du futur réformateur, alors simple étudiant de l'université de Paris, que je ne l'aime pas avec moins d'ardeur que lorsqu'il me témoignait en retour une fraternelle affection, et que je ne pou vaisdire moi-même sijel'aimais ou si je l'admirais davantage l . » L'histoire a trop dédaigné de recueillir ces particularités intimes qui peuvent seules éclairer l'existence d'un de ses plus imposants acteurs; d'interroger surtout ces amitiés qui se mêlent si bien à la gravité des études, à l'austérité de la vie, et que nnl n'inspira ou ne ressentit plus sincèrement que Calvin 2 .
Charles de Joinvillers prit place dans ce cercle où se réunissait l'élite des réfugiés qu'un savant Génévois nous montre groupé dans la rue des Chanoines,
1 Franciseus Daniel Nicolao Chemino, 3 cal. 1531. Msc de Berne.
2 Co traita été délicatement touché par M. Sayous, qui, sur tant de points, a pressenti la vérité historique dans ses remarquables Etudes sur les écrivains français de la fie formai ion, 1. 1. p. U(>. de la nouvelle édition : et par M. le pasteur L. Bonnet dans la première doses Etudes sur Calvin, Hevuc Chrétienne, 15 déc. 1854, p. 732, 733.
autour de la demeure du réformateur, qui retrouvait ainsi comme une autre patrie dans l'intimité de ces bannis, professant les dogmes les plus austères de sa foi, et associés à tous ses desseins 1 . Ce fut à l'instigation de Calvin lui-même qu'il traduisit de l'italien en français un livre du célèbre prédicateur piémontais, Agostino Mainardi, intitulé VAnatomie de la Messe, en le dédiant au marquis de Vico, un des membres les plus illustres de l'émigration italienne à Genève Jonvillers ne se bornait pas dans ce travail à la translation littérale du livre de Mainardi; il le commentait avec finesse, le développait avec indépendance, et le complétait à l'aide de ses propres souvenirs, en un langage vif et coloré qui donne à cet opuscule un intérêt de plus. Tel est le passage où répondant aux calomnies proférées par le prédicateur parisien, Jean Maillard, contre les ministres de Genève, il rend un hommage éclatant à l'ordre établi dans la cité calviniste : « Quand (maistre Jehan) dit un jour, selon qu'il est effronté, que les
1 Plan inédit de la rue des Chanoines au seizième siècle, par M. Th. Heyer archiviste de Genève.
2 Anatomie de la Messe, 1 vol. in-18, Genève 1562. La dédicace au marquis de Vico est du 11 mai 1555. Ce livre est très-rare. Voir sur son auteur Gerdes, Spécimen Italien Reformata;, p. 301.
prescheurs de Genève, entrans dans la chaire ont l'espée au coslé, la plume sur le bonnet, avec la cappe à l'espagnole, et que le premier venu montoit en la chaire, avec un tas de menteries que cet impudent avoit controuvés sous son gras chaperon et sous son bonnet à chausse-pieds, ne sont-ce point là choses trop ridicules ? Combien y a-t-il d'hommes, voire de grands seigneurs qui ont esté à Genève, qui ont vu tout le contraire de ce que dit cet audacieux menteur? Ils ont pu voir Tordre qu'on tient au prédications, et entendre les prières qu'on y faict ; ils ont vu comment sont accoustrés les prescheurs, et avec quelle modestie ils cheminent. » Un autre passage trop peu remarqué de ce curieux opuscule nous apporte un écho des orageuses controverses de l'époque, et nous montre la pensée du massacre dont le dernier mot n'a pas encore été dit par l'histoire, éclose dans l'esprit d'un prédicateur des Halles de Paris, bien avant le règne de Charles IX. « De tous ceux que je congnois vrais sorbonnistes et supposts de la doctrine papale, je prendray maistre François Picart, lequel a la vogue par-dessus tous... et il ne faudra que sa bouche pour le convaincre, car le 25 de novembre 1553, et après
s'estre bien tempesté pour monstrer qu'il faut exterminer tous les enfants de Dieu qu'il appelle Luthériens, il cria tant qu'il put que le roy de France devroit faire semblant d'estre du nombre, et par ce moyen les faire tous assembler en quelque lieu, et puis les saccager, afin qu'il n'en fust jamais aucune mémoire. Voilà quelle est la sainteté de ce meurtrier exécrable! » Ainsi retentissaient de bonne heure à Paris, jusque dans la chaire sacrée, les vœux atroces qu'applaudissait un peuple en furie, que recueillait Catherine de Médicis, et qui devaient trouver leur réalisation dans la nuit de la Saint- Barthélémy !
La traduction de l'ouvrage d'Augustino Mainardi n'est qu'un incident dans la vie de Charles de Jonvillers, que nous trouvons exclusivement voué, à partir de l'année 1553, aux fonctions de secrétaire de Calvin. Ces fonctions avaient été d'abord exercées par le jurisconsulte François Baudouin, qui, trompant la confiance du réformateur, était parti de Genève en lui dérobant ses papiers les plus précieux 1 , et par Nicolas desGallars, qui ne cessa jamais
» J. Calv. Resp. ad Balduini convitia. Tractatus theologici, édit de fie 1576, p. 500. Drclincourt, Défense de Calvin p. 251, 252
entièrement malgré son ministère à Jussy et à Genbve, de seconder Calvin dans les soins de sa correspondance ou la rédaction de ses nombreux écrits. En acceptant ce devoir, avec un désintéressement qui devait trouver en lui-même sa meilleure récompense, Jonvillers voyait se réaliser le plus beau réve de sa jeunesse. Il devenait en quelque sorte le confident de l'homme dont le génie, grandissant avec les luttes auxquelles il était condamné, réglait les destinées de la Réforme dans une moitié de l'Europe. Appelé à vivre constamment près de lui, il devait trouver de précieux encouragements dans l'exemple d'une vie incessamment consacrée au devoir et à Dieu ; il allait retremper sa foi à la source où le reformateur puisait la force dont il avait besoin pour ne pas faiblir sous l'écrasant fardeau de son apostolat à Genève.
On aime à suivre, dans ses relations quotidiennes avec Calvin, ce jeune seigneur portant dans l'exercice de ses fonctions un zèle religieux et une sorte de dévouement filial. On recherche avec intérêt, dans ses lettres, tout ce qui peut fournir une révélation à l'histoire. Dictateur religieux d'une cité qui ne subit son autorité qu'en frémissant, à la fois pas-
teur et professeur, mêlant aux travaux de cette double charge les préoccupations d'une correspondance immense, assistant aux délibérations du consistoire et souvent à celles des conseils de la république, présent aux congrégations et aux visites pastorales, consulté sur les affaires les plus importantes de la politique et de la religion, Calvin suffit à tout, malgré les souffrances continuelles qui firent de ses derniers ans une agonie prolongée. « Les jours que ce n'estoit pas à luy de prescher, estant au lict, il se faisoit apporter dès les cinq ou six heures quelques livres, afin de composer, ayant quelqu'un qui escrivoit sous luy. Si c'estoit la semaine, il se trouvoit tousjours prêt à l'heure de monter en chaire, et après, estant retourné en sa maison, se remettoit dedans son lit, ou' se couchoit seulement dessus, tout vestu, et aïant quelque livre poursuivoit son labeur » Nulle part peut-être l'infatigable activité de Calvin ne se révèle mieux que dans une lettre de son secrétaire, le suppliant, mais en vain, de prendre quelque repos, et de recourir pour sa correspondance à une main étrangère : « Que de fois, écrit Jonvillers
• Bèze, Vie de Calvin.
à Bullingcr, voyant M. Calvin écrasé sous le poids de sa correspondance, je le suppliai de s épargner lui-môme, et de permettre du moins que j'écrivisse sous sa dictée, l'assurant que ses lettres ne seraient pas moins agréables écrites d'une autre main, pourvu qu'elles fussent signées de la sienne. 11 me répondit qu'il craignait d'être accusé, par une fâcheuse interprétation, de négligence ou de hauteur, s'il s'acquittait par la main d'autrui de ses devoirs épistolaires. J'insistai sur toutes les raisons qui devaient l'affranchir d'un tel scrupule. Il céda enfin à mes prières, et consentit «à user désormais de mes services l . » N'y a-t-il pas quelque chose de touchant dans ces hésitations du réformateur, scrupuleux dans l'amitié comme dans la foi, et ne cédant qu'à regret la plume à son disciple? Charles de Jonvillers était digne de celte confiance, et on devine le prix qu'il attachait lui-même à ses fonctions de secrétaire, à la vue des innombrables documents écrits de sa màin, et conservés jusqu'à nous. L'écriture élégante et nette contraste avec celle du réformateur, dont les préoccu-
pations variées se retrouvent dans ces fragments :
1 C.-J. Bullingcro. Msc. do Zurich.
c'est tantôt un curieux mémoire sur les jongleries des cordeliers d'Orléans, qui doit trouver place dans Thistoire ecclésiastique de Sleidan *; tantôt une brève réponse à des questions théologiques et morales 2 ; tantôt une épître à la duchesse de Ferrare dont les épreuves domestiques, pieusement soutenues, inspirent la plus vive sympathie au secrétaire de Calvin 8 . Mais aucune tâche ne saurait lui être plus douce que d'écrire, sous la dictée de son maître et de son ami, ces belles lettres où sont relatées en quelque sorte, jour par jour, les vicissitudes de la Réforme en France, et qui font palpiter d'espérance ou de crainte, de joie ou de douleur, le cœur du réfugié. « Quel privilège pour moi, écrit-il à Bullinger, de tracer de ma main les messages qui vous sont adressés ! Quel fruit ne dois-je pas retirer de ce travail, quand je vois les événements qui s'accomplissent dans ma patrie exposés avec tant d'élégance!
1 • L'histoire de l'Esprit des Cordeliers d'Orléans faicto par M. Calvin et que j'ay escripte sous luy pour servir de mémoire à Sleidan en son Histoire ecclésiastique. » Bibl. de Genève, vol. 145- Builvtin du Protestantisme français, 2 e année.
2 Lettres de Calvin. 1. 1. p. 390, 445: t. II. p. 4M.
3 Ibidem, 1. 1, p 428. « Il escripvit ceste lettre à Madame de Ferrare... durant que la paoure dame estoit bien affligée à la poursuite du roy de France son nepveu .. etc. »
En écrivant ces lettres d'une brièveté féconde et d'une singulière éloquence, je demeure saisi d'admiration f . » Eloge remarquable, qui ne paraît point exagéré, quand on lit la correspondance latine du réformateur, monument imposant où le génie politique et religieux ne semble qu'une émanation de la foi qui anime toutes ces pages.
Charles de Jonvillers mérite particulièrement notre reconnaissance par le zèle avec lequel il recueillit les commentaires de Calvin sur l'Ancien Testament 2 . Trois fois par semaine, le réformateur expliquait familièrement le livre qu'il avait donné pour règle aux fidèles, et de nombreux disciples accourus de toutes les contrées de l'Europe, se partageaient avidement ce pain de la foi, qu'ils devaient distribuer à leur tour aux âmes privées du céleste aliment. « C'est merveille des auditeurs de M. Calvin, écrivait l'un d'entre eux; j'estime qu'ils sont journellement
« « Ut sa>pius admirationo corripiar dura oxcipio quaî fecunda sua brevilate et eloquentia singulari complectitur. » C.-J. Bullingero, 15 Mari. 1563, Msc de Zurich.
2 a Par le moyen de Jean Budé et de Charles de Jonvillers et de leur labeur gratuit, nous avons les leçons de ce bon serviteur de Dieu. » Beze, Vie de Calvin. — Ce témoignage s'applique particulièrement aux Commentaires sur Osée et les douze petits prophètes, sur Daniel, Jérémie et Ezéchiel.
plus de mille ». » D'une voix grave et pénétrante, il invoquait d'abord la bénédiction d'en haut par une prière dont les termes nous ont été conservés. « Que Dieu nous donne, disait-il, d'étudier ses saints mystères avec un esprit de véritable piété, à sa gloire et à l'édification de nos âmes. » Puis il exposait, dans un langage simple et lumineux, les vérités dont l'étude avait été l'objet des méditations de sa jeunesse, l'aliment de toute sa vie. Depuis le jour où, voyageur obscur, passant secrètement à Genève pour se rendre à Bàle, il s'était vu retenu par les supplications de Farel sur le théâtre alors gnoré de son apostolat et de sa grandeur, il n'avait pas cessé d'expliquer le saint Livre, dans ces commentaires à la fois sobres et profonds, qu'il dédiait aux personnages illustres de l'Église et du siècle, et qui poursuivis invariablement dans la santé comme dans la maladie, ne devaient être interrompus que par la mort. Ses dernières leçons furent consacrées au prophète Ezéchiel, dont il commença l'interprétation au mois de janvier 15C3. Assiégé depuis longtemps des maux les plus cruels, souffrant à la fois
» Beaulieu A Farel. 3 octobre 1561. Msc de la Compagnie de Neuchûtel.
de la fièvre, de la goutte, de la pierre, et de celle courte haleine, qui lui ota la parole, • lorsque ses sens estoient encore entiers et subtils, * il se traînait à l'auditoire, appuyé sur le bras de son secrétaire, ou s'y faisait transporter sur une chaise, car il voulait que Dieu le trouvât veillant et travaillant à son œuvre. Il ne put cependant achever l'explication du 20* chapitre d'Ezôchiel ; il dut s'arrêter au 45« verset de ce chapitre, au grand regret de ses disciples, et les derniers accents de cette voix vénérée ne retentirent plus dès lors que dans le cercle de l'intimité, ou dans les solennels adieux aux ministres et aux magistrats de Genève *.
On comprend le vide que dut laisser la mort du réformateur dans le cœur du secrétaire qui s'était voué avec un zèle si pur à son service. Déjà sa douleur s'épanche en tristes pressentiments dans une lettre du 3 juin 1563 à Bullinger : « Je vous écris à la hâte ce peu de mots pour vous annoncer que celui qui nous est si cher languit en proie aux plus cruelles souffrances, dont la vue est pour moi un tel sujet de tristesse que je ne saurais vous l'exprimer. Mon
» Voir lu belle préfac 3 de Junvillors au Commentaire sur Jérémie. Calv. Opéra, t. IV.
chagrin s'augmente de celui qu'il éprouve lui-même à ne pouvoir vous écrire, car la violence du mal ne lui laisse pas môme la force de dicter quelques mots. Je sais combien il vous aime, combien aussi vous êtes digne de son affection, et je ne puis contempler sans larmes ses muettes douleurs. Priez le Seigneur pour qu'il conserve à son Eglise un serviteur si nécessaire. Nous le prierons à notre tour pour vous et pour tous les vôtres 1 » Et lorsque moins d'un an après, Calvin a rendu le dernier soupir, et que, selon la belle expression de Bèze, « au môme instant où se couchait le soleil, s'est retirée au ciel la plus grande lumière qui fût au monde pour l'adresse de l'Eglise de Dieu » les regrets de Jonvillers se manifestent par une touchante lettre adressée à l'homme qui devait le mieux s'associer à son deuil. « Tel est, écrit-il à Bullinger, le déchirement que m'a fait éprouver la perte de celui que j'aimais d'un sentiment unique et presque religieux, que l'excès même de ma douleur m'a ôté la force de vous éGrire. La mort de cet homme si grand et si pieux m'a porté un tel coup, que je n'aurais jamais pu croire,
1 Carolus Jonvillerus Bullingero, pridio norias Junii 1563. Msc. de Zurich.
sans une amère expérience, combien je devais souffrir d une telle séparation. Pleurons, puisque Dieu nous Va ravi; mais sachons accepter cette épreuve, et nous résigner à sa sainte volonté ; autrement il n'y aurait plus de mesure à nos larmes *. » C'est la même expression de douleur qui éclate dans les lettres de Budé, de des Gallars, de Théodore de Bèze, remarquable témoignage des affections qu'inspira Calvin, et du vide qu'il laissa longtemps dans le cœur de ses disciples et de ses amis. Le génie ne
réclame que des hommages, dictés par l'admiration, ou arrachés à l'envie ; la bonté seule mérite des regrets; et ces puissants esprits qui ont ébranlé ou changé le monde, nous trouveraient indifférents à leur grandeur, s'ils n'avaient vécu de notre vie, et participé aux sentiments qui sont le plus noble attribut de l'humanité.
A ces regrets universellement sentis dans la république de Genève et dans les Eglises de la Itéformation, se joint le plus bel éloge du caractère de Calvin sous la plume de son secrétaire. « Les paroles me
1 ... • Quando ila visum fuit Domiuo uostro, œquum est ut modeste feramus quœcumque staluit. Alioqui nullus esset lugendî finis et modus. » C-J. BuUingcro-, li Junii lôGl. Ibidem.
manquent, ajoute -l -il dans la préface que nous avons déjà citée, pour exprimer dignement la perte que vient de faire l'Eglise chrétienne dans la personne de l'homme presque divin qui a passé de cette vie dans le séjour de l'éternel repos. Comment louer assez la pureté de sa vie, son rare 4 savoir, son admirable piété ? Et quel homme pourrait lui être comparé dans l'exercice d'un ministère si saint, accompagné de tant de douceur, de magnanimité, de bonté, d'éminentes vertus 1 ? » Si l'impartiale histoire môle quelques réserves à cet éloge, si dans le réformateur triomphant et le chrétien glorifié, elle relève les infirmités de l'homme, elle ne saurait négliger après tout les dépositions des témoins qui ont vécu près de lui, et reçu la confidence de ses plus intimes pensées. Aux abjectes diffamations d'un Bolsec, aux réticences perfidement calculées d'un Audin, elle a droit d'opposer le témoignage plein de candeur de Charles de Jonvillers, épanchant dans le sein de l'amitié son admiration attendrie, et l'attestation non moins sincère de Théodore de Bèze, frappé, comme
1 « Ecquis onim morum sanctimonia, iucredibili comitate, infracta magnitudine animi, tolerantia singulari, denique summis quibusque virtutibus homincin illum superavit ? »
Jonvillers, dans ses plus chères affections, et recueillant pieusement ses souvenirs pour retracer l'image du maître vénéré qui n'est plus : « Puissé-je, écritil à Bullinger, trouver assez de loisir pour raconter la vie et la mort de celui qui était pour moi comme un père ! Priez çependant pour cette Eglise privée de son fidèle pasteur, et pour celui sur lequel retombe maintenant un si lourd fardeau *. »
Calvin mourant avait légué à ses amis le soin de publier sa correspondance, comme un dernier témoignage de son attachement aux Eglises qu'il avait si longtemps dirigées par ses conseils, animées de son esprit. La réalisation de ce vœu échut particulièrement à Charles de Jonvillers. On sait avec quel zèle, quelle fidélité, il s'acquitta de ce devoir dont il comprenait toute l'importance : « Notre désir, écrivait-il, est de recueillir toutes les lettres écrites par Calvin, pour les livrer au public, afin de mettre ainsi pleinement en lumière son génie, son savoir, sa grandeur \ » Tout entier à ce dessein dont les malheurs du temps et de pieux scrupules devaient seuls para-
1 Th. Beza Bullingcro, mense Junii 1564. Msc. de Zurich.
2 « Inde hominis ingenium eruditio, atque adeo quantus fuerit palam liut. » Lettre déjà citée. Msc. de Zurich.
lyser l'exécution, il se mit à l'œuvre avec une ardeur extraordinaire, explorant à la fois les dépôts publics et privés, ne reculant devant aucun sacrifice pour obtenir la communication de pièces dispersées entre tant de mains. Ainsi se forma la précieuse collection épistolaire que Ton admire de nos jours à Genève, et où Ton remarque parmi tant de lettres autographes du réformateur, arrachées à la destruction ou à Tou bli, d'innombrables copies de la main de son secrétaire, matériaux épars d'un monument ébauché par la foi du seizième siècle, entrepris de nos jours sur de plus larges fondements, et qui ne saurait demeurer interrompu sans dommage pour la gloire du réformateur et de la Réforme. Lorsque, fouillées partout avec une infatigable curiosité, les archives de l'Europe livrent chaque jour de nouveaux secrets à l'histoire ; lorsque la correspondance des réformateurs étrangers, Zwingle, Luther, Mélanch ton, Knox, est publiée avec un soin jaloux, comme le plus beau titre des Eglises qui se réclament de leur nom, celle de Calvin serait-elle seule exceptée de cet honneur ? Le monument consacré à sa mémoire serait-il condamné pour la seconde fois à demeurer incomplet ? 11 nous en coûte de le croire, et quelles que soient
les défaillances du présent, les incertitudes de l'avenir, nous aimons mieux puiser dans l'exemple de Charles de Jonvillers un encouragement et une espérance.
Les travaux préparatoires exigés par la publication partielle de la correspondance de Calvin furent le dernier acte cl pour ainsi dire le couronnement de la vie de Jonvillers. Ces travaux accomplis, il rentre dans l'ombre, et son nom n'est cité que de loin en loin dans les registres des conseils de la république 1 . De récentes investigations parmi les actes testamentaires nous apprennent quelque chose de plus. Uni par les liens de la plus constante amitié à Jean de Budé, il eut la douleur de survivre au frère affectionné sous le toit duquel il avait longtemps vécu, et dont la prévoyante libéralité se répandit encore en bienfaits sur ses derniers jours : « En reconnaissance de la bonne et singulière amitié que j'ay toujours portée à noble Charles de Jonvillers, et de la droite affection qu'il a toujours portée à ma maison, et au bien et soulagement de mes enfants, je luy donne et
» Registres, 20 avril 1574, 24 mars 1575 et 10 mai 1580. A cette dernière date Jonvillers est chargé, avec Fabri et Th de Bèze, de revoir les règlements des imprimeurs.
lègue sa nourriture, entretennement et despense, avec son habitation à sa commodité tant en mes maisons de la ville que des champs... Et veux et ordonne que tous mes enfants se conduisent en leurs affaires par son ad vis et conseil, et qu'ils continuent en son endroict l'amitié que je luy ay toujours portée, dont je les charge expressément comme de l'honneur et révérence qu'ils doibvent à leur mère*. »
L'année qui précéda la mort de Budé, le 7 mai 1586, Jonvillers avait vu s'éteindre un autre ami bien cher, GaleazzoCaraccioli, marquis de Vico, qui léguait à l'église italienne de Genève l'exemple d'un renoncement poussé jusqu'à l'immolation des plus douces affections, et dont la vie, fidèlement racontée par le ministre Balbani, nous laisse indécis entre l'attendrissement et l'effroi, l'admiration et la pitié. Averti par ces deuils du petit nombre de jours qu'il lui restait encore à vivre, Jonvillers se prépara au départ par une pieuse correspondance avec le marchand Liner de Saint-Gall, aimé de Calvin, et par un testament qui nous initie à ses derniers vœux
1 Testament de Jean do Budé, juillet et septembre 1587. Pièce communiquée par M. Th. Heyer.
pour le temps, à ses espérances pour l'éternité. Sa pensée se reporte avec reconnaissance sur la cité qui Ta si libéralement reçu, et qui est devenue pour lui une seconde patrie « Je remercie très-humblement tous mes très-honorés seigneurs, messieurs les syndics et conseil, de tant de biens et honneurs qu'ils m'ont fait tout le temps que j'ay demeuré en ceste ville, laquelle je prie nostre bon Dieu vouloir maintenir et conserver en toute prospérité et heureux repos. » Selon l'usage du siècle, il laisse à la bourse des pauvres étrangers, au collège et à l'hôpital d'humbles legs 1 , confiés aux soins de sa sœur Marie, veuve de Jean de Budé, reconnaissant avoir reçu d'elle, ainsi que de son mari, « d'infinys biens, courtoysies et faveurs. » Enfin, il dépose dans son testament l'expression de la foi dans laquelle il a vécu et veut persévérer jusques à la mort : « Premièrement, je rends grâces à mon Dieu et mon Sauveur de ce qu'il lui a plu, par sa bonté infinie, nonseulement de me mettre et entretenir en ce monde, mais singulièrement de ce qu'il a daigné par sa
1 « Je donne et lègue aux pauvres estrangers françoys venus en ceste cité de Genève, pour l'Evangile 30 florins ; au collège de ceste cité, 15 florins, et à l'hôpital général, 10 florins... »
grande miséricorde me retirer du profond des abysmes de ces mauldites superstitions et idolâtries papales, me donnant la congnoissance de sa saincte Parole, par le moyen de laquelle il m'a faict congnoistre son fils unique, Jésus-Christ, nostre Seigneur, lequel a respanduson sang pour mon salut, et auquel j'ay toute mon espérance de recours, estant certain et asseuré que, par son seul moyen et non d'aultre, tous mes péchés sont effacés et pardonnés, et m'est préparée la vie éternelle et bienheureuse au royaume des Cieux.... Quant à mon corps, j'ordonne et veux qu'il soit ensevely au lieu où les fidèles sont déposés, en quelque part que je décède, en attendant qu'il plaise à Dieu le retirer de corruption pour me faire participant de ceste bienheureuse résurrection et des biens immortels qu'il a promys à tous les siens *. »
Ainsi s'éteignit, le 20 mai 1590, à l'âge d'environ soixante-quatorze ans le réfugié dont nous avons retracé les travaux, et dont la vie étroitement mêlée, durant plus de dix ans, à celle du réformateur, mé-
• Testament de Ch. de Jonvillers, 1 er avril 1588. Recueil de Jean Jovcnou. Arch. de Genève.
- Registres mortuaires. Chancellerie de Genève.
ritait à ce titre d'attirer notre attention. Avec lui disparut un des derniers représentants de cette génération fervente qui poussée à Genève par la rigueur de la persécution, et admise au droit de cité en un temps où ce périlleux honneur était le privilège de la foi et l'initiation au martyre, devint entre les mains de Calvin l'instrument d'une des plus éclatantes transformations que mentionne l'histoire. Si Charles de Jonvillers n'occupe qu'un rang secondaire parmi ces réfugiés de toute nation et de toute langue qui, désespérant, trop tôt peut-être, d'agir sur leur propre patrie, cherchèrent un point d'appui au dehors, et firent de leur cité d'adoption comme une Sparte de la chrétienté nouvelle ; s'il ne remplit pas, comme Budé, d'importantes négociations au proOt des Eglises de France ; s'il ne fut pas mêlé, comme Colladon, aux douloureux débats du procès de Servet ; s'il ne reçut pas enfin, comme Laurent de Normandie, la consécration publique de l'amitié du réformateur, dans la préface d'un de ses plus beaux écrits ; il eut part, néanmoins, à son affection, et se montra digne de sa confiance par la fidélité avec laquelle il le servit durant sa vie et l'honora constamment apres sa mort. De tels dévouements, élevés
presque à la hauteur d'un culte, sont utiles à rappeler de nos jours, et honorent également celui qui s'en montre capable et celui qui les inspire. Ils nous révèlent sous un aspect plus humain ces puissants initiateurs qui apparaissent de loin en loin dans les siècles, et dont la personnalité abrupte et sévère n'excite d'abord qu'une admiration voisine de la crainte Celle de Calvin ne peut que gagner aux éludes approfondies qui, interrogeant à la fois les documents publics et privés, entremêlant à l'exposé des faits généraux les peintures intimes, substitueront tôt ou tard aux fictions la vérité, au Calvin de la tradition celui de l'histoire.