LES AMITIÉS DE CALVIN FAR EL, VIRET, THÉODORE DE BÈZE
L'artiste éminent auquel semble dévolue la tâche de graver sur l'airain les grands anniversaires du Protestantisme français, réunissait en 1835 sur la médaille frappée en l'honneur du troisième jubilé séculaire de la réforme à Genève, l'effigie des quatre réformateurs que cette fête rappelait à la mémoire. On ne peut contempler cette médaille où revivent avec les traits distinctifs de leur physionomie, l'austère Calvin, le bouillant Farel, le sage Viret, le spirituel Théodore de Bèze, sans faire un retour sur la destinée de ces hommes qui portèrent dans l'œuvre de leur temps une telle diversité de caractère avec tant d'unité d'esprit, sans se rappeler les circonstances qui les rapprochèrent, les amitiés qui les
unirent, et cette belle harmonie de pensées et de sentiments dont ils donnèrent le spectacle au monde. C'est là un exemple utile à signaler en tout temps, et que Ton peut à bon droit opposer aux détracteurs de la réforme. Si l'Allemagne nous offre le tableau si pur des relations qui unirent Luther et Mélanchthon, et dont l'idéal nous ramène aux premiers jours du Christianisme, sur les traces du disciple que Jésus aimait, le Protestantisme français n'est pas déshérité de ce privilège, et peut invoquer aussi de touchants souvenirs. Le Réformateur auquel on dénie sans cesse les dons du cœur et les jouissances de l'amitié, n'a-t-il pas répondu d'avance à cette accusation trop facilement accueillie, quand il s'exprimait ainsi dans la préface d'un de ses Commentaires dédié à Farel et à Viret : « Je ne pense pas qu'il y ait eu jamais une paire d'amis qui aient vescu en si grande amitié dans la commune conversation de ce monde, comme nous avons fait ensemble dans nostre ministère. J'ay fait icy office de pasteur avec vous deux : tant s'en faut qu'il y eust aucune apparence d'envie qu'il sembloit que nous n'estions qu'un cœur et qu'une âme. Nous avons esté puis après séparés de lieux, car quant à vous, maistre Guillaume,
l'église de Neufchastel laquelle vous avez délivrée de la tyrannie de la papauté, vous a appelé comme pasteur; et quant à vous, maistre Pierre, l'église de Lausanne vous tient à semblable condition. Mais cependant chacun de nous garde si bien la place qui lui est commise que par nostre union les enfants de Dieu s'assemblent au troupeau de Jésus-Christ, voire mesme sont unis en son corps 1 . » Qui n'a reconnu à ce langage l'accent du cœur, et la révélation d'une de ces amitiés austères et douces, dont le culte se confond avec le devoir? La correspondance de Calvin fournit de nombreuses preuves de la sensibilité de son àme. Il suffit de la lire, môme au hasard, pour y faire de piquantes découvertes sur le réformateur et trouver dans ses relations avec Farel, Viret, Théodore de Bèze, la justification de son sceau, une main tenant un cœur, avec cette devise :
prompte et sincère.
Ce fut au mois d'août 1536 que Calvin rencontra pour la première fois Farel à Genève, et que vaincu
• Commentaire sur l'Kpître de saint Paul àTite. Dédicace du 21 nov. 1519.
par ses instances, il devint son coopérateur dans la rude tâche de clore une révolution, et de créer un • peuple nouveau. Bannis tous deux par sentence populaire, le 23 avril 1538, ils dûrent quitter la ville dans un délai de trois jours, et ils se retirèrent à Bàle : « Nous sommes arrivés ici, écrivaient-ils, trempés de pluie et à demi-morts de fatigue, après un voyage qui n'a pas été sans péril, car l'un de nous a failli périr au passage d'un fleuve grossi par les neiges. Mais nous avons éprouvé qu'il y a plus de clémence dans les éléments en furie que dans une population mutinée, et l'inhumanité de nos concitoyens qui nous avaient refusé des chevaux pour un si long trajet, est devenue, par un effet de la miséricorde divine, la cause de notre salut. Rien n'est encore décidé quant à notre avenir *. » Cette incertitude fut bientôt dissipée par la vocation de Farel à Neuchàtel et celle de Calvin à Strasbourg, suivie deux ans après de son rappel à Genève.
Alors commence entre les deux réformateurs une correspondance qui nous initie aux moindres particularités de leur ministère et de leur
1 Calvinus Vireto (mai 1538). Msc de Genève.
vie. C'est dans le cœur de Farel que Calvin épanche ses joies et ses tristesses, ses ardeurs et ses découragements, au milieu des péripéties de la lutte qui doit aboutir au triomphe des institutions réformées. Dans ces relations familières entre deux hommes, dont l'un touche presque à la vieillesse, mais saura conserver jusque sous les cheveux blancs tout le feu des premières années, tandis que l'autre est parvenu à la maturité bien avant l'âge mûr, l'autorité appartient au plus jeune par le droit du génie. Voué aux labeurs d'un apostolat qui n'est pas sans orages, dans une cité docile à la foi nouvelle, mais rebelle à sa discipline, Farel invoque sans cesse les conseils de Calvin, et il y a quelque chose de touchant dans la déférence avec laquelle ce vétéran de la Réforme, éprouvé par tant de combats, s'incline devant le jeune collègue dont il a pressenti la grandeur, et qui ne lui épargne ni avis, ni leçons dictées par une franchise amicale, mais sévère. On serait presque tenté de rappeler ici le mot de saint Jean- Baptiste : « Il faut qu'il croisse et que je diminue ; » si Ton osait appliquer à un simple homme cet hommage du précurseur au désiré des nations! Avec la rudesse d'un Elie, la ferveur d'un saint
Paul, Farel ignorait l'art des ménagements que réclame la direction des âmes , et l'esprit de conciliation lui semblait moins une vertu qu'une faiblesse. Calvin n'est préoccupé que de l'adoucir, de le modérer, de le mettre en garde contre les excès d'un zèle impétueux plus propre à conquérir qu'à conserver : « La bonne cause, lui écrit-il excellemment, doit être bien soutenue, et nous ne devons pas montrer une telle indulgence pour nos défauts que les hommes de bien puissent à bon droit nous blâmer. 11 n'est pas besoin, je le sais, de t'exhorter à garder une conscience pure et sans reproche; ce soin est superflu. Je désire seulement que, dans la mesure du devoir, tu f accommodes aux infirmités d'autrui. Il y a deux espèces de popularité : l'une qui n'est que l'ambition déguisée, cherche à gagner par la flatterie la faveur des hommes. L'autre ne veut obtenir leurs suffrages que par la modération et la justice. Pardonne, mon cher Farel, si j'ose te dire que les fidèles ne te trouvent pas absolument sans reproche à cet égard. C'est déjà un tort que de ne les satisfaire qu'à demi, puisque Dieu nous a constitués leurs débiteurs. Tu sais mon amitié, ma vénération pour toi. C'est dans ces sentiments que je
puise la force de te critiquer peut-être plus sévèrement qu'il ne convient, afin que les beaux dons que tu as reçus de Dieu ne soient obscurcis d'aucune ombre, et que les malveillants, qui ne cherchent qu'un prétexte à la calomnie, soient réduits au silence 1 . »
C'est la même franchise que Ton voit présider» en toutes rencontres, aux relations fraternelles des deux réformateurs, également exempts de jalousie et de vanité. Farel veut-il publier un livre, il le soumet à Calvin qui lui répond avec candeur: « Je ne t'ai rien écrit au sujet de ton ouvrage parce que j'en avais laissé le soin à Viret, et que je me défiais de mon propre jugement, en raison de la diversité de nosesprits. Tusais mon admiration pour Augustin, dont je goûte peu cependant la prolixité. Il est vrai que je tombe peut-être dans l'excès contraire, et ce n'est pas à moi de dire quel genre est le meilleur, de peur qu'en suivant mon propre naturel, je ne paraisse trop indulgent pour moi-même, trop sévère pour autrui... Je reconnais dans ton ouvrage d'éclatantes vérités, voilées peut-être par l'obscurité du
' Calvinu» Forello, 16 sept. 1541.
langage et la longueur des développements. 11 est des hommes dont on ne peut rien attendre que d'excellent : tu es de ce nombre, et ton livre justifie à bien des égards cette présomption favorable. Mais comme les oreilles de nos contemporains sont devenues si délicates, tandis que leur pénétration est médiocre, je voudrais que ton style leur plût par sa simplicité même, et que l'érudition dont tu fais preuve parût dans tout son jour. Voilà mon jugement sans réserve et sans fard. 1 •
Dans une autre circonstance , Calvin n'hésite pas à critiquer son ami sur un sujet délicat où la susceptibilité peut être plus facilement émue. Doué, comme prédicateur , d'une rare puissance, Farel ne savait pas toujours finir à propos. « Il est une chose, lui écrit Calvin, dont je dois t'avertir, c'est qu'on murmure, à ce que j'apprends, de la longueur de tes sermons. Fais en sorte, je t'en supplie, que ces plaintes ne dégénèrent en séditieuses clameurs, et ne fournissent aux adversaires un sujet de médisance dont ils n'abusent que trop. Nous ne devons pas monter en chaire pour nous
« • Habts absque fuco meum judicium. » Cal. sept. 1549, Msc. de Genève.
écouter nous-mêmes, mais pour parler aux âmes, et nous devons tempérer nos enseignements de telle façon que la fatigue et l'ennui n'engendrent pas chez nos auditeurs le mépris de la sainte parole. Les prières que nous prononçons en public, doivent aussi être plus courtes que celles que nous faisons dans le secret du cabinet, et tu te tromperais étrangement en exigeant de tous une ardeur égale à la tienne *. Tels sont les conseils que je dicte pour toi de mon lit de souffrance. Adieu, bon et cher frère, Dieu te dirige par son esprit, et donne efficace à tes pieux labeurs. » La sincérité de ce langage n'est plus de notre temps. Les amitiés dont s'honorent l'Eglise ou le monde, ne sont plus à l'épreuve de ces libres effusions qui ne troublaient pas l'harmonie des pures et saintes amitiés d'autrefois.
La lettre suivante montre pour ainsi dire à nu le cœur de Calvin dans l'austérité de ses affections: toujours subordonnées au devoir. Farel tomba gravement malade, au mois d'avril 1553, et l'on désespéra de sa guérison. Calvin accourut à Neuchâtel pour visiter son ami, et recevoir, il le croyait
1 « Falleris enim si ardorem tuo parem ab omnibus exigis... » Lettre du 27janv. 1552.
du moins, son suprême adieu. Il revenait à Genève, le cœur brisé. Quelle ne fut pas sa joie en apprenant la convalescence de celui dont il pleurait déjà la mort ! « Quand après m'être acquitté des derniers devoirs de l'amitié, je quittais Neuchàtel pour m'épargner de cruels déchirements, j'ai été puni, comme je le méritais, de ce départ précipité. Plût à Dieu que j'eusse été seul puni et que d'excellents frères, en trop grand nombre, n'eussent pas été induits en erreur, et enveloppés dans mon deuil! Maintenant que la nouvelle de ton retour inespéré à la vie m'est parvenue, je n'ai plus qu'à goûter un bonheur sans mélange. Dieu veuille qu'ainsi que je t'ai enseveli avant le temps, tu me survives de longues années 1 ! Ce vœu concilie à la fois l'intérêt de l'Eglise el le mien, puisqu'ainsi ma carrière sera plus courte, et je n'aurai pas à pleurer ta perte. Je ne refuse pas toutefois de te concéder, s'il plaît à Dieu, d'assez longs jours, pour que j'aie au moins dix ans à consacrer au service de notre commun maître. Quelque soit l'avenir, vivons en Jésus-Christ, pour mourir avec lui. Et maintenant, bien aimé
1 * Faxit Domimis quando te ante tompus sepelivi, ul le mihi superstitem videat ccclesia ! • 6 Cal. aprilis l.">53.
frère, soigne-toi pour accélérer ta guérison. » On sait comment se réalisa, onze ans plus tard, le vœu, ou plutôt le pressentiment exprimé avec tant d'abnégation par Calvin. Rassasié de travaux, mais non de jours, il fut rappelé le premier, et Farel chancelant sous le poids des années, put encore visiter son ami qui mourait jeune mais grand, et lui rendre ce bel hommage: « Ohl que n'ai-je été retiré à sa place I Dieu soit béni toutefois de me l'avoir fait trouver où je ne le cherchais point, et de s'être servi de lui plus qu'on ne peut dire en des combats plus durs que la mort ! Il a plus fait que personne, et il s'est surpassé lui-même en surpassant tous les autres. Oh ! la belle course qu'il a heureusement courue ! Puissions-nous, avec l'aide de Dieu, marcher dignement sur ses traces ! 1 »
Le nom de Viret est inséparablement uni à celui de Farel dans les amitiés de Calvin. Originaire de la petite ville d'Orbe au pays de Vaud, qui lui érige à
• Lettre de Farel k Fabri, 6 Juin 1564.
cette heure un monument, ce personnage grave et docte qui fut presque martyr de !a Réforme à Genève avant d'aller la prêcher à Lausanne, était un orateur disert, un moraliste ingénieux, un observateur pénétrant. 11 inspira un profond attachement à Calvin, et parut seul capable de le remplacer pendant son exil. Celui-ci ne pouvant, à son retour, l'obtenir pour collègue, entretint avec lui les plus douces relations épistolaires. Durant presque vingt années, ce* ne sont que continuels messages de Genève à Lausanne. Nouvelles du jour, événements qui intéressent l'Eglise ou l'Etat, épreuves domestiques, souvenirs, projets, confidences, on trouve tout dans cette correspondance qui n'est qu'une causerie, et qui sans jamais rouler sur un objet de sentiment, est remplie des témoignages de la plus vraie affection. Les deux amis ne posent la plume que pour se visiter mutuellement, et quelle fête de se revoir ! « On m'annonce, écrit Calvin, que tu te disposes à venir à Genève. J'ai saisi cette espérance avec autant d'ardeur que si je te possédais déjà en réalité. Si telle est en efiet ton intention, viens samedi. Tu ne pourrais jamais arriver plus à propos. Tu prêcheras pour moi dimanche matin
154 RÉCITS l)U SEIZIÈME SIÈCLE
en ville, tandis que j'irai prêcher à Jussy. Tu me rejoindras aprfcs-dlner. Nous ferons une visite à M. de Falais ; puis, traversant le lac, nous goûterons jusqu'à jeudi les plaisirs de la campagne chez nos amis Pommier et Delisle x . Le lendemain, si tu désires aller à Tournay ou à Bel lerive, je serai ton compagnon. Tu peux compter partout sur le meilleur accueil. » Calvin n'est pas moins bien reçu quand il se rend à Lausanne, en visitant à Thonon le ministre Christophe Fabri, ou sur la rive opposée le préfet de Nyon, Nicolas Zerkinden, l'un des membres les plus éclairés de l'aristocratie Bernoise.
Poli, prévenant dans les circonstances ordinaires de la vie, Calvin sait trouver, aux jours d'adversité, des paroles consolantes, des attentions délicates pour ses amis. En 1 546, Viret éprouva un grand deuil. Il perdit une femme chérie, la compagne des travaux et des épreuves de sa jeunesse. Rien de plus touchant que sa plainte : « J'étais, dit-il, tellement accablé de ce coup que le monde entier me semblait un désert. Je m'accusais moi-même de ne pas supporter mon malheur, je ne dirai pas comme il con-
1 « Rusticabimur usque ad diem jovis. • iO Çai. Augusti 1550 Msc. de Genève,
vient à un ministre de Jésus-Christ, mais en homme qui commence à connaître les vérités de la religion. Moi qui professais d'être non-seulement un disciple, maïs un prédicateur de la sagesse chrétienne, je ne savais pas user, dans l'excès de ma douleur, des remèdes que je conseillais à autrui. » Avec quelle gravité douce, quel accent persuasif et tendre ne s'élève pas alors la voix de Calvin ! « Que ne puis-je voler à Lausanne pour adoucir ta douleur, ou du moins pleurer avec toi ! Viens ici, bien-aimé frère, pour chercher un soulagement à tes maux, et fuir tout souci. Ne crains pas que je te charge du moindre fardeau. Tu te reposeras tant que tu voudras. Si quelqu'importun se présente, je serai là pour l'écarter. Tous nos frères, ttfusnos concitoyens prennent le même engagement à ton égard... Hàte-toi de venir, pour reprendre force et courage. Tous ceux qui arrivent de Lausanne te représentent comme à demi-mort de chagrin. Si tu résistes à ma prière, je ne t'écrirai plus... Dieu t'amène bientôt près de moi! C'est tout mon désir l . » Viret ne pouvait que céder à de telles instances. Il partit pour Genève en
1 « Denuncio tibi nullam literam habiturum :donec veneris. Cito igitur.. • IdusMartiii546.
compagnie de Farel, et les prières de l'Eglise, les sympathies respectueuses des magistrats, les consolations de l'amitié furent un baume à sa douleur 1 .
C'est une des infirmités de l'homme de ne pouvoir s'absorber dans un unique sentiment, et l'excès de son chagrin en abrège la durée. Quelques mois sont à peine révolus, et les collègues de Viret désireux de combler un vide douloureux dans sa vie, de rendre une mère à ses enfants, songent à le remarier. L'austère Calvin qui ne connut jamais l'humaine faiblesse, sait compatir à celle d'autrui. Il écrit à M. de Falais : « Je me suis avisé de vous faire une requeste. Vous savez que nostre frère Viret est à marier -J'en suis en aussy grand soin que lui-mesme. Nous trouvong assez de femmes icy, à Orbe, à Lausanne; mais il n'y en a point encore apparu de laquelle je me contentasse du tout. Vous me pourrez alléguer que je en connois pour le moias quelqu'une (par delà). Mais je n'oserois sonner mot devant qu'en avoir vostre jugement. . Je tiendra y vostre silence pour un : non placet *. » Cette ouver-
1 Grand accueil fait à MM. Farel et Viret lesquels sont venus faire un voyage à Genève. • Registre des Conseils, 2 avril 1546. a Lettres Françaises, 1. 1. p. i57et suivantes.
ture, en termes si discrets, concernant une sœur de M. deFalais, ne semble pas avoir été favorablement accueillie. Les regards de Calvin se portent ailleurs, et rien de plus piquant que l'enquête matrimoniale poursuivie, à travers mille incidents, par le réformateur que les plus graves affaires de l'Eglise et de l'Etat ne peuvent distraire du soin de marier son ami. Qu'on en juge par ces fragments :
« Nous sommes invités à dîner chez le syndic Corna. Je puis ajourner l'invitation sous un prétexte honnête. Le mieux serait que tu me permisses de demander la mainde sa fille. Je l'ai vue deux fois ; c'est une personne très-modeste, d'un visage charmant, d'un extérieur des plus agréables 1 . On loue partout ses qualités, et Jean Parvi m'avouait tout dernièrement qu'il en était amoureux. Dieu te guide dans le choix si important que tu es appelé à faire 1
« Le dîner en question s'est fait il y a trois jours ; on a parlé mariage.... Dominique Arlot a mis en avant la fille de Rameau dont il a fait le plus grand éloge. Je n'ai eu garde de le contredire, tout en maintenant notre premier projet. Vois maintenant
1 Modestisslma est, vultu et toto corporis babitu mire decoro... • 13 Julii 1546. Mec de Genève.
s'il ne te convient pas de venir, avant de prendre un engagement. Tu sais combien il est dangereux d'engager sa foi sans savoir à qui on la donne. Je ne suis pas peu embarrassé. Veux-tu que je fasse la demande en ton nom, avec cette réserve qu'avant les fiançailles tu verras toi-même la jeune fille? Tout ce que Ton en dit est des plus favorables 4 . Les parents eux-mêmes ne laissent rien à désirer. 11 y a certaines choses qui me plaisent moins dans la fille de Rameau. Cela te regarde ; tu en jugeras. Crois cependant qu'il n'est pas un homme qui désire plus te voir heureux que moi.
« Dis un mot et la chose est faite 1 . Je serais moins pressant si je ne trouvais tant de témoignages réunis en faveur de celle que je te propose. Et puis il faut rompre les filets perfides que tu sais. Adieu ! »
Malgré l'assurance empreinte dans ce dernier message, Calvin avait, à ce qu'il paraît, trop présumé de son crédit; ou plutôt il avait compté sans un de ces caprices imprévus, un de ces retours d'égoîsme paternel qui déroutent en un instant la plus fine di-
• • De puolla nihil audimus quod non mire arrideat... in Ramera sunt aliqun quaî motuo. » «5 Julii 1546. Msc de Genève. 3 « Die modo verbum, confecta est res. • Ibid*
plomatie. Ecoutons^le raconter lui-même sa déconvenue: « Au reçu de ta lettre, écrit-il à Viret, je me suis rendu chez les parents, ne doutant pas du succès. Mais à peine aVais-je prononcé le mot de séparation que le père a répondu qu'on lui avait pro~ mis tout autre chose. J'ai déclaré que c'était à notre insu, que je m'étais toujours abstenu de recourir à de fallacieuses promesses. J'ai montré combien il serait peu séant à un ministre d'abandonner son église pour suivre sa femme, qu'un mariage conclu sous de tels auspices ne saurait être heureux, que tu ne consentirais jamais à donner un pareil exemple. « Lausanne, ai-je dit encore, n'est pas si loin de Genève, que vous ne puissiez espérer de voir votre fille tant qu'il vous plaira. Ne vaut-il pas mieux pour vous en être ainsi séparé, que de la voir et l'entendre se plaindre sans cesse des ennuis du ménage, comme font tant d'autres femmes? » Le père a demandé du temps pour réfléchir, et le troisième jour, il a déclaré qu'il ne pouvait donner son consentement. J'ai dissimulé mon dépit du mieux que j'ai pu. Je n'ai pas besoin d'excuse à tes yeux, puisqu'aussi bien je suis sans reproches. Il faut donc chercher ailleurs. Fabri m'a parlé d'une
veuve, qui, dit-il, a su te plaire. S'il en est ainsi, je n'ai plus qu'à me tenir en repos 1 . » Fabri avait-il dit vrai? on l'ignore. Ce que l'on sait, c'est que peu de mois après, Viret épousa la fille d'un réfugié français, Elisabeth de La Harpe. La bénédiction nuptiale fut prononcée par Calvin lui-même.
Le mariage de Viret nous a montré le réformateur sous un aspect familier, qui contraste avec les traits sévèrement accentués de sa physionomie historique. On le retrouve tout entier dans les fortes exhortations qu'il adressait à son ami, quelque temps avant la révolution qui déchira en 1559 l'Eglise de Lausanne, et conduisit ses plus éminents pasteurs à Genève. Imbu des mêmes principes ecclésiastiques que Calvin, Viret ne cessait de réclamer le droit d'excommunication, que messieurs de Berne ne croyaient pouvoir accorder au clergé sans abdiquer la souveraineté dont ils étaient si jaloux. La lutte ne pouvait aboutir qu'à une rupture. Elle parut imminente en 1558. Aussi ferme dans ses convictions que conciliant dans son langage, Viret voyait approcher
1 « Chris tophor us mecum de quadam vidua locutusest quam tibi asserit mire placere. Si ita est, quiesco » 25 Julii 1546. Mac. de Genève.
avec douleur une crise qu'il ne pouvait conjurer sans faiblesse. Plusieurs ministres avaient déjà été révoqués. Devait-il attendre une destitution, ou la prévenir par un acte hardi, par une de ces démissions volontaires qui sont un dernier hommage au droit méconnu? Calvin conseillait le dernier parti : t Le moment est venu de faire acte de virile énergie... Tes collègues demeurent immobiles, les uns par ignorance, les autres par apathie. Prends hardiment le drapeau, la majorité te suivra ! Tu te demandes avec angoisse ce que deviendra ton église; Dieu y pourvoira. En abandonnant un poste où tu ne peux honorablement rester, tu viendras en occuper un meilleur ici. Genève, dis-tu, ne pourra contenir tant d'exilés. Ah! croisrmoi, les murs de la ville s'élargiront d'eux-mêmes plutôt que de laisser sans abri des enfants de Dieu 1 ! Une cité nouvelle édifiée à grands frais, ne vaut-elle pas mieux que la tente d'Israël dressée pendant quarante ans au désert? Ta retraite sera un coup de foudre pour les hommes aveugles qui foulent aux pieds la saine doctrine. Elle fera honte à ceux de nos frères qui restent paresseuse-
1 « Potius, utconfido, dilatabitur circuitus raurorum quam utfllii Dei excludantur. » 16 martii 1558. Msc de Geaève.
ment assis au seuil de leur presbytère, et s'oublient dans un lâche repos. Pour toi, n'hésite pas à marcher en avant où la nécessité t'appelle. Quel bien est à comparer au témoignage d'une bonne conscience, et à la satisfaction du devoir accompli?» Moins stoïque que Calvin, Viret n'envisageait pas sans trouble la rupture des liens qui l'attachaient à une église aimée. Il hésitait devant la grave question si résolument tranchée de nos jours par un Vinet et un Chai mers. Une brutale sentence des seigneurs de Berne coupa court à ses incertitudes, en le congédiant avec quarante de ses collègues, l'élite du clergé Vaudois, qui devinrent l'ornement de la naissante académie de Genève. On remarquait parmi eux Théodore de Bèze.
ni
Dix ans ne s'étaient pas encore écoulés depuis que l'héritier de la noble famille de Bèze, l'élève chéri de Melchior Wolraar, l'auteur des Juvenilia, surpris par la maladie au milieu des dissipations du siècle, avait cru entendre la voix de Dieu parlant à son cœur, et renonçant au plus brillant avenir, avait
quitté Paris, et pris, avec Robert Estienne, le chemin de l'exil. le monde qui n'avait eu pour lui que sourires et caresses, s'étonna de son départ. L'Eglise qui lui réservait ses plus hautes faveurs, ne lui pardonna pas sa défection. Elle ne pouvait du moins contester le désintéressement de celui qui tournant le dos à la fortune, aux honneurs, aux plaisirs, n'aspirait, dans la fleur de l'âge, qu'à partager la rude existence des réfugiés. Nourri dans les cercles les plus élégants, cavalier de belle mine, poète applaudi, Bèze goûta le charme austère d'une vie à laquelle rien ne l'avait préparé, mais qui répondait aux besoins les plus profonds de son âme : « Que de fois, écrit-il à Bullinger, lisant en France vos écrits et ceux d'autres pieux docteurs, je m'étais dit à moi-môme : Jusques à quand croupirai-je dans la fange de l'erreur? Quand me sera-t-il donné d'entendre de chrétiennes prédications, d'assister à de saintes assemblées, de glorifier le Roi des Cieux dans la société des fidèles, d'échapper aux écueils dont ma route est semée? Tels étaient les vœux qui s'élevaient de mon cœur, et déjà Celui qui les inspirait
les avait exaucés. La première grâce qu'il m'a faite, et dont je ne puis assez le bénir, est de m'apprend re
à préférer la croix de Jésus-Christ aux douceurs de la patrie et à tous les trésors de la terre. Il y a joint l'amitié d'un Calvin, d'un Viret, d'un Musculus, d'un Haller; quels hommes! et où trouver leurs pareils? Quand je songe que j'ai de tels amis, tant s'en faut que je regrette mon exil, que je suis tenté de m'écrier avec un ancien : J'étais perdu, si je n'avais tout perdu 1 ! »
Ce langage n'a pas besoin de commentaires; il dit assez quels motifs guidaient Théodore de Bèze s'éloignant de sa patrie, quelles sympathies, quelles nobles affections le dédommagèrent de ce sacrifice à Genève comme à Lausanne. Calvin qui possédait au plus haut degré le discernement des esprits, ne pouvait manquer d'apprécier le collaborateur que la Providence adjoignait à son œuvre, et qui portait au service de la Réforme les dons les plus rares. Il ressentit pour lui le plus vif attrait. C'était un disciple, el presque un fils qu'il trouvait en Théodore de Bèze. Avec quelle effusion ne le recommande-t-il pas à madame de Cany : « Je ne toucheray point, Madame, à beaucoup de vertus qui vous
1 « Ut usurpem Themisioclis illud : perieram nfti periisseml » Beza Bullingero, 14 Cal. mart. 1548. Mac de Zurich.
le feraient singulièrement aimer, si vous les aviez aperçues comme moy. Seulement je vous diray qu'il a des grâces excellentes de Dieu, et les faict tellement valoif au profit commun de l'Eglise que c'est vraiment une perle... Et je ne suis pas seul qui en ay ce jugement, mais tous ceux qui ont en recommandation l'honneur de Dieu, aynient et prisent l'homme comme un trésor 1 . » Tel était le bel éloge dont Calvin accompagnait l'envoi de la première édition des Psaumes en vers français à une dame renommée par sa piété et son esprit. En tête on lit encore l'Epitre à l'Eglise, où Bèze disant adieu aux Muses profanes célébrait la Muse plus austère qu'il avait trouvée au bord du Léman :
«... Chantez vos feintes poésies Dames, amours, complaintes, jalousies.
Quand est de moy, tout petit que je suis, Je veux louer mon Dieu comme je puis.
Tesmoin sera mainte froide montagne De ce mien zèle, et parmi la campagne, Lac Genevois, tes rives escumeuses Bruiront de Dieu les louanges fameuses, Et du Très-Haut le nom parmy les nues Retentira dans les Alpes Cornues. »
Appelé d'abord à Lausanne comme professeur de littérature à l'Académie, Bèze ne se sépara qu'à re-
1 Lettre» françaises, t. I, p. 359. Ann. 1552.
gret fie Calvin, avec lequel il demeurait d'ailleurs en constante communication. En 1551 atteint de la peste qui préludant à « la grande désolation » de 1564, exerçait déjà ses ravages en Suisse,il reçut les plus touchants témoignages de l'affection du réformateur : t Je serais de pierre, écrivait celui-ci, si je n'aimais comme un frère celui qui me témoigne rattachement et le respect d'uu fils. Je tremble à la pensée de la perte que peut faire l'Eglise d'un homme dont on doit attendre de si beaux fruits, et qui ne fait que d'entrer dans la carrière. La suavité de son esprit, la pureté de ses mœurs, la candeur de son âme, me l'ont rendu plus cher que ma propre vie 4 . Dieu veuille accorder à mes prières la conservation d'un ami si précieux, quoiqu'il n'y ait rien de solide ici-bas en dehors du Christ ! » Au premier bruit du péril, Calvin veut se rendre à Lausanne; ses amis s'y opposent, et sa douleur est d'autant plus vive qu'il n'ose avouer ses craintes, et qu il redoute à tout instant un message funeste. Il est enfin rassuré. La convalescence de Bèze est pour lui la résur-
1 « Quem et ingenii suavitaç, et morum elegantia,etanimi candor non niiuus amabilem bonis omnibus reddidorint. » Lettre du 30 juin
rection inespérée d'un ami déjà déposé, comme Lazare, au tombeau 1 .
La création de l'Académie de Genève dont Théodore de Bèze fut le premier recteur, réalisa un de ses meilleurs vœux en le réunissant à Calvin. Toutefois il dut à plusieurs reprises s'éloigner de Genève, interrompre une intimité dont il sentait tout le prix, pour accomplir des missions dont les circonstances lui faisaient un impérieux devoir. Un nouvel âge commençait pour la Réforme française. Après avoir subi, durant vingt-cinq ans, l'épreuve du martyre, et lassé les bourreaux, elle prenait rang parmi les puissances du siècle. Désespérant de la dompter, les gouvernements traitaient avec seschefs.il y avait des intérêts à ménager, des négociations à suivre, des alliances à conclure en Allemagne et en Fi ance. Avec sa connaissance du monde, son éloquence naturelle, ses manières nobles et polies, Bèze était naturellement désigné pour ce rôle de représentant et d'ambassadeur de l'Eglise nouvelle. On sait avec quel succès il le remplit à Worms, à Nérac, à Poissy, dans les camps où la réforme suivait la fortune errante de
1 Vireto, 23 junii 1551. Msc de Berne.
Coligny et de Condé. Calvin le dirigeait par ses conseils, tout en déplorant les nécessités qui le séparaient du plus cher de ses disciples : « Il ne Taut pas moins pour me consoler de ton absence, que la considération des fruits qu'en retire l'Église. Mais, crois-moi, cette pensée n'est qu'un faible adoucissement à mes regrets ; tant que tu ne me seras pas rendu, je me croirai seul, et en quelque sorte abandonné *. •
Cet isolement dût se faire sentir plus douloureusement à Calvin, à mesure que se multipliaient autour de lui les brèches faites par la maladie et par la mort. A peine arrivé à Genève, Viret avait dû renoncer aux labeurs du ministère, pour cher- • cher dans le midi de la France un climat plus doux que réclamait sa santé chancelante. De graves devoirs retenaient Laurent de Normandie à Paris. Enlevé par un mal soudain, Guillaume de Trie, seigneur de Varenne, laissait un vide profond dans le cœur du réformateur, en proie lui-même aux plus cruelles souffrances : « C'est de mon lit de douleurs, et le cœur navré, que je dicte ces lignes, après avoir
1 « Donec te recepero, mihi videbor nescio quomodo destitutus. Th. Beza?, Cal. Jan. 1562. Msc de Gotha.
vu expirer notre cher de Varenne, qui pouvait seul adoucir mes ennuis. Une seule chose me console et non pas peu, c'est que rien n'a été plus paisible que sa fin. Les bras tendus et le visage joyeux, il semblait sourire à la mort, rappeler comme une libératrice et une amie. Dès le troisième jour on a perdu tout espoir. Il a mis ordre à ses affaires avec une telle promptitude qu'en moins d'une heure tout était achevé. Alors comme détaché de lui-même, et élevé au-dessus de la terre, il n'a plus eu de pensées que pour le ciel. Il parlait comme un homme en santé. Il a vécu jusqu'au commencement de la nuit dernière, et n'a été privé de la parole que peu d'instants. Jusqu'à la fin il a conservé toute l'intégrité de son esprit. Il a expiré si paisiblement que personne ne s'en est aperçu. Son sort est digne d'envie. Le mien seul est à plaindre *. •
Guillaume de Trie en mourant avait légué de pieux devoirs à Calvin. Dans une scène empreinte d'une grandeur simple et touchante, il lui avait confié la tutelle de ses enfants, petits-fils par leur mère du célèbre Guillaume Budé : t Toujours, écrivait le réformateur, j'entendrai les dernières paroles qu'il
1 « Ergo ille beatus, ego miser. • Th. Bezœ, 27 Aug. 1561. Use. de Gotha.
m'adressa en présence de sa famille : — « Voici vos enfants. Quanl à moi puisque Dieu me retire, je vous prie, selon que je vous ai été fils obéissant, de ne point méconnaître ceux qui vous demeurent; car je les désavoue s'il ne vous portent plus d'honneur et révérence qu'à moi. Tout ce qu'ils me devaient, je vous le résigne, et aussi de ce que je vous devais, il faut qu'ils s'acquittent.» —Tel était à l'heure solennelle du délogement, le langage d'un réfugié qui plus qu'un autre avait pu apprécier la bonté de Calvin, et qu'une fraternelle affection unissait à Bèze : « C'est notre triste privilège, écrit celui-ci, de puiser instruction dans la vie et la mort de ceux qui nous sont chers. Je n'étais pas, je l'avoue, sans de tristes pressentiments au sujet de Varenne. Mais puisqu'il a si paisiblement remis son âme à Dieu, je m'afflige moins d'avoir été un prophète de malheur à son égard. Il ne lui est arrivé aucun mal, et sa mort est l'unique chagrin qu'il ait jamais causé à ses amis. Puissent-ils le suivre de près où il les a si heureusement pr éc édés »
Bèze ne revint à Genève que pour assister aux
1 Th. Bezœ, 11 Febr. 15C2. Msc. de Genève.
1 c Quem ulinam brevi consequaimir I » 27 Aug. l'>61. Msc de Gotha.
derniers jours de Calvin, à ce mélancolique déclin du grand homme dont il devait être l'historien et le continuateur. Ses lettres à Bullinger sont une révélation de ses inquiétudes et de ses craintes devant les redoutables responsabilités de l'avenir qui s'ouvrait devant lui : « Rien ne peut m'affecter plus péniblement que l'état de souffrance continuelle auquel je vois réduit ce fidèle serviteur de Dieu, en qui j'ai trouvé le meilleur des pères. Il vit encore, il vit cependant comme pour nous donner l'exemple d'une mort sainte après une si belle vie. Que ferai-je, hélas! sous le poids des préoccupations qui m'accablent 1 ? »
« Je n'ai plus à vous apprendre la mort de mon maître bien aimé, qui, le 27 du mois dernier, au tomber du jour, entouré de ses amis, s'est paisiblement endormi dans les bras du Seigneur. Quelle brillante lumière s'est éteinte avec lui ! Le surlendemain, il a été enseveli au milieu des témoignages du deuil et de la douleur universelle. Je n'ai pas le courage de vous en dire davantage. Pardonnez si dans l'excès de mon affliction, et lorsque je fais effort
» € Ego miser quid agam in quem tanta moles inclinât? Lettre du 4 mai 1564. Mac de Genève.
pour me consoler en Dieu, je ne puis revenir encore sur les tristes détails qui font couler mes larmes. Un jour viendra, je l'espère, où je pourrai retracer la vie et la mort de celui que je chérissais de toute mon âme. Souvenez-vous cependant de cette Eglise, de celui surtout qui doit porter un si lourd fardeau, malgré sa faiblesse 4 . • Ce fut sous l'inspiration d'un sentiment filial que Bèze composa son discours sur la vie de Calvin, modèle de narration sobre, élégante, qui rappelle avec plus de mesure dans l'éloge, les oraisons funèbres que l'antiquité consacrait à ses héros, l'église à ses saints, et dont les dernières pages s'élèvent par l'émotion à l'éloquence. Une seule voix, celle d'un docteur de Sorbonne, Claude de Xaintes, s'éleva pour contester la légitimité d'un hommage auquel Bèze n'avait rien à retrancher : « Je l'avouerai, dit-il, lorsque je décrivis les derniers instants de Calvin, que, dans la veille ou le sommeil, je crois voir encore dans sa demeure, et dont la voix, tant que je vivrai, retentira comme un mélodieux instrument à mon oreille, je ne pus m'empécher de rappeler qu'à l'heure où le soleil dispa-
1 « Singulis momentis non cogar bis de rébus scribendo acerbis simos dolores renovare... » Lettre de juin 1564. Msc. de Zurich.
raissaitde l'horizon, une autre lumière s'était éteinte, la plus grande qui eût brillé de nos jours pour instruire les hommes dans la véritable piété. Ce ne fut pas à la légère, ou dans le trouble de la douleur, mais de propos parfaitement délibéré que je hasardai ces paroles.
Quel que soit le jugement de la postérité sur le réformateur, elle doit tenir compte de ces témoignages contemporains. Il serait aisé d'en multiplier le nombre, et d'associer la voix d'un Haller, d'un Myconius, d'un Mélanchthon à celle de Farel, de Viret et de Théodore de Bèze. Malgré l'inflexibilité de son caractère et la rigueur de ses doctrines, Calvin fut homme. Il connut ces douces affections que nul ne peut inspirer sans les ressentir; il aima, et fut aimé. Si les grandes pensées viennent du cœur, il y puisa, sans nul doute, ces inspirations généreuses qu'il porta plus d'une fois dans la mêlée des controverses théologiques, et qui le rendirent le modérateur de la réforme en Europe. « Je voudrais, s'écriait-il, au plus fort de la querelle sacramentaire, qu'il y eût entre les Eglises du Christ une telle harmonie que les Anges applaudissent en chœur du haut du ciel ! 1 »
' « Ut nobis Angeli e cœlo concilièrent. » Msc. de Genève.
Quel ne fut pas son respect pour Luther, malgré les emportements du réformateur de l'Allemagne contre ceux de la Suisse : « Quand môme il dirait de moi que je suis un démon, je lui rendrais tout honneur, et je le reconnaîtrais pour un illustre serviteur de Dieu ! » Quelle amitié n'éprouva-t-il pas pour Mélanchthon, malgré d'inévitables dissentiments voilés par la charité 1 « 0 Mélanchthon! Mélanchthon ! C'est à toi que j'en appelle qui déjà recueilli dans le sein du Christ, nous attends au séjour de l'éternelle paix! Que de fois fatigué de travaux, accablé de tristesse, tu m'as dit en laissant retomber ta tête sur ma poitrine : Dieu me donne de mourir sur ce cœur !
Et moi aussi j'ai mille fois souhaité ce suprême bonheur de vivre avec toi. Tu en aurais plus de courage à marcher au combat, à mépriser l'injure et la calomnie, et ceux qui ont triomphé de ta grande bonté, qu'ils appelaient faiblesse, auraient été retenus dans les justes bornes qu'ils ont osé franchir ! » Sans doute le désir de revoir Mélanchthon, de s'entretenir une dernière fois avec lui, ne fut pas étranger au voyage de Calvin à Francfort, en septembre 1556. Cet espoir fut trompé. Triste et souffrant, n'ayant pour tout compagnon que le messager d'état chargé
de veiller sur des jours si précieux, il suivait à cheval la pittoresque route du Necker auMein. Monts et forêts, bourgades et châteaux se succédaient lentement à ses yeux dans les splendeurs d'un paysage d'automne. Son esprit était ailleurs. Il rêvait aux moyens de réconcilier les églises d'Allemagne et de Suisse déchirées par de tristes discordes, de dissiper le funeste malentendu qui, depuis la conférence de Marbourg, armait les fils de la réforme les uns contre les autres. Sa voix serait-elle écoutée ? Verrait-il, avant de mourir, se reconstituer l'unité de l'esprit par le lien de la paix si longtemps troublée? line voulut pas du moins quitter Francfort, sans faire une tentative de conciliation. Il demanda une entrevue aux ministres Luthériens. Elle lui fut refusée sous les plus futiles prétextes. Calme sous l'affront, et supérieur à de mesquins ressentiments, il se rendit mRômer où les ministres étaient réunis, leur tendit une main fraternelle, et les bénit affectueusement. 1
' Archives de l'Eglise française de Francfort.