QUATRIÈME RÉGIT
Sous le titre de: Réformateurs espagnols, un pieux anonyme de la Grande-Bretagne a recueilli avec soin, et fait réimprimer de nos jours les écrits inspirés par l'influence de la Réformation dans la Péninsule. Ces écrits publiés pour la plupart au seizième siècle, contemporains de Charles-Quint et de Philippe II, attestent le sérieux travail qui se lit alors en Espagne comme en Italie, et les libres aspirations qui n'y furent comprimées que par le Saint-Office. A
1 La base de ce récit est le très-rare opuscule de Claude de Senarclens, intitulé : Historia vera de morte sancti viri Johanni Diazii Hispani... etc. 1 vol. in-18. 1546. L'annaliste des martyrs, Crespin, et Sleidan y ont également puisé. Leur relation est ici complétée à l'aide de documents inédits conservas à Strasbourg et à Genève.
côté des Commentaires de Juan Valdez sur les Épitres de saint Paul, et des Divines Considérations, on remarque le curieux ouvrage de Gonzalo Montez : Y Inquisition dévoilée, et la touchante Epître consolatoire dédiée par un exilé, Juan Perez à ses enfants. La controverse est représentée dans ce recueil par quelques traités de Cypriano Valera, et le Dialogue sur la prise de Rome par le Connétable de Bourbon, œuvre d'Alonzo Valdez, révèle les pensées que suggéraient aux esprits attentifs les catastrophes de ce temps. Un intérêt plus vif encore s'attache à la correspondance des protestants espagnols, dispersée dans les Archives de la Suisse et des Pays-Bas. Puisse une pieuse main recueillir à leur tour ces précieux documents, martyrologe de l'exil qui complète celui des bûchers ! Si le nom de Juan Diaz y ligure à peine pour quelques pages, il les a signées de son sang. C'est dire assez la place qu'elles méritent parmi ces reliques de la Réformation en Espagne.
C'est à Cuenza dans la nouvelle Castille, vers l'an 1510, que naquit Diaz. Rien de plus triste que cette
cité, renommée autrefois pour ses collèges, ses imprimeries, aujourd'hui si déchue. La part qu'elle avait prise aux luttes de la Monarchie Catholique contre les Arabes, lui valut le titre de « trèsnoble et très-fidèle », dont elle s'enorgueillit encore dans sa misère. Quelque chose de la loyauté des pères transmise aux enfants parut se retrouver dans le jeune Diaz, martyr prédestiné d'une croyance qui n'était pas celle de ses aïeux. Une gravité précoce, une studieuse ardeur distinguèrent son enfance. Après le moyen-âge, et son héroïque épopée close à Grenade, l'aube de la Renaissance commençait à luire en Espagne. Un professeur illustre, Antonio de Lebrija, élève des Lascaris et des Bessarion, s'était fait le propagateur des lettres antiques dans sa patrie. Les écoles de Salamanque et de Séville grandissaient en célébrité. L'université d'Alcala, fondée par le cardinal Ximenès, jetait un vif éclat. Sursesplaces maintenant désertes, où croît l'herbe des champs, se pressaient plus de dix mille écoliers, accourus de toutes les contrées de la Péninsule. Juan Diaz fut de ce nombre *. Eu ces jours de renouvellement, le
1 « Primam adolescentiam consftinpsit in academiis Hispaniap, studio 1 tterarum quibusab ineunte œtate fuit deditissimus. « Hitloria Vera, p. 21.
goût du savoir devenait aisément une passion. Pour la satisfaire, il n'hésita pas à passer les Pyrénées, à aller s'asseoir, en 1532, sur les bancs de l'Université de Paris. Malgré les revers des guerres d'Italie, et l'humiliation de la paix de Cambray, une ère de prospérité inouïe s'ouvrait pour la France. Le Collège Royal, récemment institué par François h T y rivalisait avec la vieille Sorbonne. Les leçons de Vatable et de Danès attiraient de nombreux auditeurs. Près d'un grave écolier picard qui fut Calvin, passait un gentilhomme de Navarre qui fut Ignace de Loyola, et un jeune médecin aragonais voué à l'immortalité du malheur, Michel Servet !
Juan Diaz représenta dignement l'Espagne dans ce monde des Universités où fermentaient des génies si divers, où chacun s'enrôlait sous la bannière d'une idée,et s'armait pour le grand combatdu siècle. Il ne passa pas moins de treize ans à Paris, et s'y distingua, entre tous ses compatriotes, par son aptitude aux langues anciennes Il avait d'abord goûté cette étude pour le charme inséparable des œuvres
classiques; il y chercha bientôt un utile instrument
Sumrnis par, mediocribus suporior, omnium honorum coofessione semper est habitua. Ibid. p.,27.
pour la conquête de la vérité. La voix de Luther avait retenti dans les écoles, et, malgré l'anathème de la Sorbonne, bien des cœurs y avaient répondu. Un esprit de libre investigation se déployait partout, on interrogeait avidement les livres sacrés, on comparait les textes, et dans le débat chaque jour plus ardent entre l'ancienne et la nouvelle croyance, la neutralité semblait impossible. Diaz ne demeura pas étranger à la crise de son temps. Il connut les angoisses du doute, et sa foi, comme celle des réformateurs, fut le prix d'une lutte qui n'eût que Dieu pour témoin. La doctrine de la justification par le Christ lui apparut comme la pierre angulaire du christianisme, et la lecture des saints écrits dégagés des arguties de la scolastique lui révéla le Rédempteur. Une vie nouvelle commença dès lors pour l'étudiant espagnol dont la ferveur égalait le savoir. Malgré la réserve de son caractère, il n'hésita pas à parler, à manifester les sentiments dont son âme était pleine : « Dieu de bonté ! quelle richesse dans ses discours ! Quel zèle pour la vérité ! Quelle horreur du mensonge ! Toutes les fois que la conversation tombait sur quelque point de doctrine chrétienne, il y prenait part, à la grande
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édification de ses auditeurs. Les paroles coulaient plus douces que le miel de sa bouche, on n'y sentait ni l'apprêt ni l'artifice du langage humain, mais l'Esprit de vérité dont il était l'organe. Il se plaisait à exalter le bienfait de la rédemption par Jésus- Christ, et il n'avait pas de termes assez vifs pour flétrir l'impiété des moines qui se flattent d'acquérir le ciel par leurs œuvres, et la vanité de la théologie scolastique » Dans ces libres entretiens qui touchaient aux points controversés entre Rome et Wittemberg, il insistait particulièrement sur la nécessité de prendre pour règle les saints écrits qu'il lisait dans l'original. Il en faisait ressortir les accords étonnants et les divines beautés. « A la loi et au témoignage ! répétait-il souvent. C'est à la source qu'il faut puiser la connaissance de la vérité î 1 »
Parmi les condisciples de Diaz, à cette époque, se trouvait un jeune espagnol, originaire de Burgos, et instruit à l'université de Louvain où il avait adopté les croyances nouvelles. Il se nommait Jayme Encina, ou Dryander, et avait deux frères qui
1 « Omneraque illani scholasticœ philosophie vanitatem toto pectore oxecrabatur. > Lettre à Bucer, p. 51.
2 • Aut certe si nihil aliud, purius ex ipso fonte bibuntur aquœ. » Hist . Vera, p. 29.
s'étaient voués avec succès à l'étude de la médecine et de la théologie. Le cadet, Juan Dryander, devint professeur à l'université de Marbourg ; l'autre, Francisco, se lia d'amitié avec Mélanchthon, et publia, en 1543, une traduction du Nouveau Testament en espagnol, dédiée à Charles-Quint, qui lui valut plusieurs années de rigoureuse captivité à Bruxelles. Uni par la plus entière conformité de vues à ses frères, Jayme ne s'était arraché qu'à rr gret à l'école de Louvain, à l'intimité du pieux docteur Cassahder qui ne cessa jamais d'espérer là réforme de l'Église et la pacification des esprits par la charité, réve d'une belle âme si cruellement démenti par les atroces persécutions dirigées contre les dissidents. Nulle part elles ne revêtaient un caractère plus odieux qu'à Paris. La dure formule des légistes; une Foi, une Loi, un Roi, y régnait dans toute sa rigueur, et les bûchers incessamment dressés sur la place Maubert, aux applaudissements d'une populace en furie, étaient un commentaire significatif des velléités de réformes affichées par François I er au dehors. Que de fois, au sortir d'un évangélique entretien, Diaz et ses amis rencontrèrent le lugubre cortège qui conduisait un luthérien au supplice!
Témoins d'une de ces tristes exécutions qui dépravent ceux qu'elles n'attendrissent point, ils durent comprimer au iond de leur cœur les sentiments d'indignation et de pitié que nous trouvons éloquemment exprimés dans la lettre suivante d'un jeune catholique allemand à Cassander.
« J'ai vu brûler dernièrement deux luthériens... Le premier était un tout jeune homme ; un léger duvet couvrait à peine son menton. On ne lui donnait pas vingt ans. Le second était un vieillard plus que sexagénaire, courbé sous les années, d'une figure vénérable, avec une barbe blanche retombant sur sa poitrine. Le jeune homme avait prononcé quelques paroles mal sonnantes sur les images des saints, auxquelles on rend ici un véritable culte, et tenu des propos qui sentaient la doctrine de Luther. Sommé par les juges de se rétracter, il se déclara prêt à confirmer par sa mort tout ce qu'il avait dit. 11 fut condamné, séance tenante, à avoir la langue coupée, et à être brûlé vif. Sans changer de visage, il présenta sa langue au bourreau, qui la tirant avec une pince, la coupa, et en frappa à plusieurs reprises les joues du patient. On dit même que dans la foule (ô piété des Français 1) plusieurs se disputant
cette langue encore palpitante, la jetèrent à la ligure du jeune homme. Placé ensuite sur une charrette, il fut conduit au lieu du supplice ; mais, à le voir, on eût dit qu'il allait à un banquet. Il descendit seul et spontanément du char funèbre, pour se placer près du poteau auquel il fut lié par des chaînes roulées autour du corps. Vous ne sauriez croire avec quelle égalité d'âme, quelle sérénité il supporta les cris et les outrages de la multitude ameutée contre lui. Il ne proférait aucun son, mais il tenait les yeux constamment fixés au ciel, comme s'il en eût attendu un miraculeux secours. Après qu'on eût couvert sa tête de souffre, le bourreau lui montra sa torche enflammée d'un air menaçant; mais le jeune homme, inaccessible à la crainte, témoigna par un signe qu'il endurerait volontiers ce supplice. Je doute en vérité que ces illustres philosophes de l'antiquité qui ont tant écrit sur le mépris de la mort, eussent supporté avec une pareille constance de si cruels tourments, tant cet adolescent paraissait élevé au-dessus de ce qui est de l'homme *. »
1 Lettre d'Eustacho do Knobelsdorf à Cassander, 10 juillet 1542. Voir : lllwttrium virornm epùtolœ à Delgis vvl ad tielgas scriptœ, 1 vol. in-12. Leyde. 1G17. Le martyr en question était un jeune orfèvre du faubourg Saint-Marceau, Claude Lepeintre.
C'est le même sentiment de sympathie pour les victimes, de réprobation contre les bourreaux, qui éclate avec plus d'énergie dans une lettre de Dryander retraçant ces tristes scènes. « Mon cœur se brise en vérité, rien que d'y songer, et j'y songe souvent ! Nos maîtres en sont venus à ce degré de démence et d'impiété que livrés à la perversité de leur sens, ils croient rendre service à Dieu, en persécutant ses élus. Que le Seigneur nous soit en aide, et nous délivre des griffes de ces démons à face humaine 1 ! Pour moi je n'ai plus qu'un désir; c'est de fuir cette Babylone *, et de retourner avec mes livres à ma chère université de Louvain !» Il y retourna en effet, malgré les fureurs de la persécution qui sévissait partout. Il revit à Bruges son maître chéri, le docteur Cassander. Il espérait ne plus le quitter quand il reçut une lettre de son père, qui n'ambitionnant pour lui que dignités, honneurs, lui enjoignait de partir pour l'Italie. Il obéit, non sans répugnances, et se rendit à Rome où l'attendait le martyre. Dénoncé, en 1546, à l'Inquisition, il
1 € Dominus misereatur nostri et liberet ab unguibus istoram cacodacmonum ! .. » Ibidem p. 65.
2 t Illa Babylonia potius quam academia... • Ibid.
parut sans trembler devant le Saint-Office, confessa noblement sa foi, et préféra le bûcher au San- Benito, ignominieux emblème de réconciliation et de pénitence. Les outrages de ses compatriotes, de ses juges eux-mêmes, présents à son sacrifice, ne purent altérer sa sérénité. Le martyr du Campo di Fior ne se souvint de ceux de Paris que pour égaler leur constance. Ses amis pleurèrent sa mort en glorifiant sa mémoire, inséparablement unie aux prémices de la Réformation en Italie. « Je me réjouis, écrivit Francisco Dryander, à peine échappé de son cachot de Bruxelles, de ce que mon frère a déployé une telle magnanimité dans la confession du Christ, et j'ai la ferme assurance qu'il a été reçu dans les tabernacles éternels, où retentit le chant de triomphe des justes lavés dans le sang de l'Agneau. Puissent les flammes de son bûcher se répandre dans toute l'Espagne, et y allumer un divin incendie, afin que touchées de son exemple tant de nobles âmes secouent le joug de la superstition et de l'erreur sous lequel elles sont si misérablement courbées 1 î »
1 « Utinam divina hac incendia per omnes flispaniœ fines spargantur!...» Fr. Dryander Calvino, 14 aprilis 1547. Msc. de Genève,
Le départ de Dryander laissa un vide dans le cercle studieux où il avait vécu, dans le cœur de Diaz qui partageait tous ses sentiments, et dont la destinée ne devait pas être moins tragique que la sienne. Depuis le changement qui s'était opéré dans ses croyances, et qui lui interdisait tout retour en Espagne, Diaz n'avait qu'un désir, quitter la France où la persécution redoublait chaque jour de rigueur, pour visiter les contrées où la Réforme avait prévalu, où s'élevaient de libres églises animées de son esprit. Déjà plusieurs de ses condisciples, Mathieu Budé, Jean Crespin, et un jeune gentilhomme savoyard, Claude de Senarclens, pour lequel il éprouvait une vive affection, s'étaient retirés en Suisse. Diaz les suivit de près, et dans les premiers mois de 1545, il arrivait à Genève. Dix ans s'étaient à peine écoulés depuis la révolution qui avait affranchi la cité du Léman, et la plus étonnante transformation s'était déjà opérée dans son sein. Un culte spiritualisé, un clergé fervent, des mœurs pures, tel était le spectacle que Genève offrait aux étran-
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gers, et dont la vive impression éclate dans les récits contemporains. Rien de plus curieux à cet égard que la lettre de l'ancien évôque d'Istria, Vergerio, à ses amis d'Italie : « Genève ! s'écrie-t-il, béni soit Dieu qui a détruit l'idolâtrie dans tes murs ! Qu'il te conserve toujours le culte en esprit et en vérité 1 ! » Diaz admira l'ordre, l'austère discipline qui présidait à tous les actes de la République calviniste, et ce bel accord du patriotisme et de la religion qui devait la rendre invincible aux assauts du dehors f . Il se sentit subjugué parle puissant génie, qui, détruisant d'une main pour édifier de l'autre, opposait à la Rome catholique, environnée du prestige des traditions et des souvenirs, une cité libre et pauvre, n'ayant pour arme que sa foi, pour territoire que l'étroite enceinte où vivaient et mouraient ses enfants. Calme dans la lutte, impassible dans le péril, simple dans la gloire, Calvin semblait le régulateur d'un monde nouveau, et sous le poids d'une tâche immense, il accueillait avec bonté les visiteurs, obscurs ou illustres, qui venaient frapper à
1 Msc de Zurich. Bévue Chrétienne, décembre 1858, p. 759.
2 Paroles de Calvin. Discours d'adieu aux ministres du Genève. Lettres françaises, 1. 11, p. M6, en note.
son humble demeure. L'ancien secrétaire de Léon X, le cardinal Sadolet, n'avait pu contempler sans respect le docteur qui Pavait victorieusement combattu, et plus d'un prélat italien, d'un diplomate français passant par Genève, avait reconnu l'austère grandeur de l'homme dont le nom s'associait à celui de Luther. Diaz trouva près de lui l'accueil le plus bienveillant : logé chez son secrétaire Nicolas des Gallars, admis à sa table et dans son intime familiarité, il lui ouvrit son cœur, et ne lui laissa rien ignorer des motifs qui l'avaient détaché des croyances catholiques pour l'amener à la profession du pur Évangile. La candeur, la loyauté, le zèle qui respiraient dans ses discours, lui gagnèrent l'affection de Calvin, qui se plût à l'initier aux dogmes les plus profonds de sa foi, ainsi qu'au mécanisme des institutions réformées. Durant trois mois, Diaz ne perdit pas une occasion d'étudier les lois de Genève, de s'entretenir avec ses pasteurs, ses magistrats, et de s'édifier dans la société des fidèles. D'importantes négociations étaient alors entamées avec les églises d'Allemagne, et le condisciple de Diaz à Paris, le confident de ses plus secrètes pensées, Claude de Senarclens venait de partir, chargé d'un message de
Calvin pour Mélanchthon et Luther. Diaz prit à son tour congé du réformateur, et muni de ses lettres, il visita Lausanne, Neuchàtel, Bàle. 11 passa plusieurs jours dans cette dernière ville où l'accueillit l'amitié d'Oswald Myconius, c 1 s achemina de là vers Strasbourg.
Genève lui avait offert l'image d'une église militante, d'une bourgeoisie héroïque trempée pour la lutte et le martyre; il trouvait à Strasbourg une population paisible, une ville savante, une Eglise prospère « telle qu'on la proposait, dit Bossuet, comme modèle de discipline à toutes les autres. » Déjà vingt ans auparavant, Gérard Roussel retiré à Strasbourg avec son maître Lefèvre d'Etaples, rendait compte en ces termes de ses impressions à l'évêque de Meaux Briçonnet : « Presque tout ce que je vois ici, les efforts que l'on fait pour entretenir et répandre la vraie piété, le zèle des ministres à distribuer au peuple, à toute heure du jour, une nourriture spirituelle, sans aucun mélange de ferment pharisaïque, tout cela vous remplirait de joie, si vous en étiez témoin. Dès cinq heures du matin, on prêche dans les divers temples de la ville, et on y dit des prières communes. A huit heures, il y a ser-
mon à la cathédrale, accompagné du chant des psaumes traduits en langue vulgaire. La voix des femmes se mêlant à celle des hommes produit des effets ravissants. A quatre heures de l'après-midi, se fait dans le même temple une prédication précédée et suivie de chants. Par les cantiques avant le sermon on demande à Dieu d'être rendu capable de recevoir la semence évangélique, par les cantiques de la fin on rend grâces de l'avoir reçue. Bien que le nombre des services paraisse très-considérable, il n'en est pas un cependant qui n'attire une foule nombreuse avide d'entendre la sainte parole. Que je serais heureux de voir chez nos compatriotes une pareille ardeur ! Les leçons publiques ne sont pas moins fréquentées. Elles sont faites par des hommes aussi instruits que pieux, qui expliquent le texte original des deux Testaments d'une manière simple, naturelle, édifiante, sans obscurcir l'esprit de leurs auditeurs par une vaine fumée scolastique. Nul ne cherche à faire étalage des trésors de son génie. Ils n'ont en vue, les uns et les autres, que les progrès de la vie chrétienne par une interprétation sincère des Saintes Ecritures. Ce sont en vérité des personnages d'un rare savoir, tels qu'on en trouverait diffi-
cilement de pareils ailleurs *. » De ces hommes éminenls dont l'influence avait imprimé à la révolution Strasbourgeoise un cachet de modération et de sagesse, Capiton n'était plus, et la république regrettait en lui un de ses serviteurs les plus dévoués. Bucer attentif aux controverses de l'Europe, consacrait à l'œuvre difficile de la pacification des partis les ressources d'un génie souple, insinuant, qui se J déployait avec succès dans les conférences théologiques. Sturm était l'intermédiaire discret, le négociateur habile des cours d'Allemagne et de France, dans les tentatives de rapprochement qui ne purent aboutir à une alliance durable. Diaz vit Bucer qui conçut pour lui la plus haute estime, et le présenta aux ministres, aux magistrats de la ville *.
Elle comptait alors de nombreux réfugiés, formant une Eglise particulière qui s'honorait d'avoir eu Calvin pour premier pasteur. Diaz fut admis dans leur congrégation. Selon l'usage de la primitive église, nul ne pouvait approcher de la sainte table, et participer aux sacrements du pain et du vin,
! Lettre citée par M. Ch. Schmidt dans son Etude sur Gérard Boufsel, prédicateur de la reine, de. Navarre, Paris, 1842, p. 55,56.
2 • Là, il fut aimé de tous les gens de bien, et principalement M. Martiu Bucer. » Ffist. des Martyrs, f» 173, v».
symboles du corps et du sang du Christ, sans avoir fait une profession de foi dans rassemblée des fidèles. Soumis à cette épreuve, Diaz confessa éloquemment le Christ rédempteur, seul chef de l'Eglise, unique médiateur entre le ciel et la terre. 11 déclara qu'il se séparait sans retour de l'Eglise romaine où ne se retrouvait, selon lui, ni la pure doctrine du Christ, ni l'administration fidèle des sacrements, ni la glorieuse liberté des enfants de Dieu*. Parmi les témoins de cette déclaration par laquelle Diaz rompait définitivement avec les croyances de sa patrie, se trouvait un ecclésiastique espagnol, un docteur en théologie, avec lequel il avait entretenu des rapports à Paris. Dissimulant son émotion, et cachant
sa haine sous le masque d'un hypocrite intérêt» celui-ci s'approcha de Diaz, et s'entretint quelques instants avec lui, à l'issue de la cérémonie. « Avezvous entendu ma confession de foi ? lui dit le néophyte, je n'ai rien à y retrancher. Plus j'y pense, et plus je demeure convaincu que Dieu vous a conduit ici afin que vous donniez à votre tour gloire à la
1 Ces détails et ceux qui suivent sont retracés dans une lettre de Diaz à Calvin, du 29 août 1545. Msc de Genève, vol. 110. « Sic me renunciare P.îpam et omnem ejus cœtum, etc. »
vérité. S'il en est autrement, vous pourrez dire en Espagne que vous avez vu ici un Espagnol, grand luthérien, et qui ne craint pas de professer sa foi en Jésus-Christ, à moins que vous ne jugiez plus prudent de vous taire sur ce sujet 1 ! » Malvenda sourit d'un air étrange, et se retira sans prononcer un mot : nous le retrouverons bientôt ailleurs.
Sur ces entreîaites, Claude de Senarclens revint à Strasbourg, avec de tristes nouvelles de l'Allemagne. 11 avait échoué dans la mission qui lui était confiée. Le timide Mélanchthon n'avait pas même osé présenter à Luther le message conciliant, respectueux de Calvin ; la querelle sacramentaire continuait d'aigrir les esprits, et les deux grandes communions de la Réforme demeuraient divisées à l'heure où tout leur commandait impérieusement la concorde *. Une crise redoutable s'annonçait en Allemagne. Vainqueur de François I er , protecteur du Saint-Siège, arbitre de l'Europe, Charles-Quint touchait au but que son ambition avait si longtemps poursuivi. La suprématie politique n'était pour lui qu'un achemi-
1 € Poteris dicere in Germania vidisse te Hispanum infignem Lutheranum... Subrisit ille. » Ibidem.
3 Calvin' s letters, édit. d'Edimbourg, 1. 1, p. 416.
nement à la suprématie spirituelle, à l'asservissement des consciences sous la loi de César. La ligue de Smalkade excitait doublement son courroux : c'était un état dans l'état, un schisme dans l'Eglise, qu'il ne pouvait tolérer sans une double abdication. Le rétablissement de l'unité religieuse était désormais son unique pensée. Cédant à ses impérieuses sommations, Paul III venait de convoquer à Trente l'épiscopat catholique. Le concile allait s'ouvrir, mais les princes protestants refusaient de comparaître devant quelques prélats italiens, et réclamaient à grands cris un libre concile où les questions en litige fussent sérieusement débattues. L'Empereur venait de consentir, non sans regret, au colloque de Ratisbonne, où reprenant l'œuvre de Worms, de Spire, les théologiens des deux partis devaient chercher les bases d'un accord fondé sur de mutuels sacrifices. Cette concession masquai* de profonds desseins. Au moment où il n'a sur les lèvres que des paroles de conciliation et de paix, l'Empereur se prépare à la guerre. Dans ses entretiens à Bruges avec le légat Alexandre Farnèse, il insiste sur la vanité d'un concile où les protestants ne paraîtront pas. « Que n'employez-vous la force? » répon lle
légat. Si vous tirez l'épée contre l'hérésie, le Saint- Père n'a rien à vous refuser. Il met tout, armées, trésors, et jusqu'à sa triple couronne, à votre disposition 1 ! » L'Empereur se tait, mais ses plans sont mûris, ses projets arrêtés, au moment où va s'ouvrir le vain colloque de Ratisbonne.
Bucer était naturellement désigné pour assister aux conférences prochaines, et les magistrats de Strasbourg lui adjoignirent Diaz que son érudition, sa piété, la facilité avec laquelle il parlait plusieurs langues, rendaient un précieux collaborateur pour les théologiens réformés. Quoique cette mission ne fût pas sans péril, il n'hésita pas à l'accepter. Pour la première fois, il allait se rencontrer face à face avec des controversistes de sa nation, retrouver l'Espagne sur le sol brûlant des débats théologiques, et la bannière sous laquelle il se rangeait était celle de Calvin ! * Que de haines n'allait-il pas encourir ! Que de ressentiments d'autant plus à redouter que le fanatisme en s'armant contre lui croirait obéir à
1 Arch.dj Médicis, letlro de Granvolle, citée par M. Rossoeuw Saint Hilairc, Histoire d'Espagne, t. VII. p. 3il.
2 « Vestr.'i; Celsitalis liumilis alumnus. » Toile est la signature d'une des lettres de Diaz à Calvin. Msc de Strasbourg.
la voix de Dieu même ! Ses amis le comprirent et tentèrent, mais sans succès, de le détourner de ce dangereux voyage. Joignant ses instances aux leurs, Bucer le pressa de rester à Strasbourg, de ne pas s'exposer à un péril certain, de se réserver pour des temps meilleurs. Diaz fut ému jusqu'aux larmes de ces affectueuses instances, mais il persévéra dans son dessein. « Souffrez que je vous accompagne, dit-il à Bucer, puisqu'aussi bien tel est mon devoir. Ne m'enviez pas le privilège de confesser ma foi devant mes compatriotes, dans une si belle occasion. Quoiqu'il puisse arriver, mon cœur est sans crainte ! 1 » Telle était l'énergie de sa résolution, l'ardeur de sa foi, que nulle considération terrestre ne pouvait l'arrêter. Il allait calme et serein audevant du sacrifice. Renonçant à l'en dissuader, ses amis l'accompagnèrent à quelques milles de Strasbourg. La séparation ne fut pas sans douleur. Il prit congé d'eux avec une extrême tendresse, et leur dit adieu comme ne devant plus les revoir. Claude de Senarclens le suivit à Ratisbonne. « Je ne pus, dit-il dans sa touchante relation, me séparer de l'ami que
1 « Se contemnere omnia quœ homini possunt accidere, modo ut ipsi Deo servire posset » Lettre de Bucer déjà citée.
je chérissais comme un frère, et dont les jours m'étaient plus précieux que les miens 4 . »
ni
Les députés catholiques, désignés par l'Empereur étaient réunis dans cette ville, dès le mois de janvier 1546. Mais leur attitude, leur langage dénonçait, avant l'ouverture des conférences, les intentions peu conciliantes dont ils étaient animés. A leur tête on remarquait le docteur Malvenda dont les manières pleines de jactance contrastaient avec la réserve et la modestie calculée dont il avait fait preuve durant son séjour à Strasbourg. Il allait se donnant partout comme l'interprète des pensées impériales. Telle était, disait-il, l'autorité dont une auguste confiance l'avait revêtu, que sans lui on ne pouvait rien faire *. Diaz ne tarda pas à le rencontrer. A sa vue, Malvenda parut éprouver un étonnement voisin de la stupeur : « Vous ici, lui dit-il,
1 « Nolui deserere amicum quem ego tanquam fratrem amabam. » HùL vera, p. 37.
2 n Ut nihil sine ipso fleri posso asserat » Diaz à Calvin. Lettre du 19 Janvier 1546. Msc de Genève, vol. 110.
et dans la société des protestants ! Savez-vous qu'ils se glorifieront plus de la conversion d'un seul Espagnol que de celle de dix mille Allemands? Quel est votre dessein ? Votre doctrine est-elle celle de Bucer et des prétendus réformateurs de la Germanie 1 % » Diaz lui répondit : « Je n'ai rien à cacher, Malvenda; je suis venu en Allemagne dans l'intention de voir de mes yeux un pays réformé, de m'entretenir avec des hommes doctes et pieux, d'éprouver toutes choses, selon le précepte de saint Paul, et de retenir ce qui est bon. Ne vous étonnez donc pas si ayant reconnu que la nouvelle croyance, comme vous l'appelez, est en harmonie avec le témoignage apostolique, je n'ai pas hésité à l'embrasser. Six mois de séjour en Allemagne, m'en ont beaucoup appris à cet égard. » Malvenda l'interrompit à ces mots : « Quoi ! vous avez pu faire un si long séjour dans un pays infecté par l'hérésie! Pour un bon Espagnol, pour un fils obéissant de l'autorité catholique, six mois en Allemagne paraîtraient autant d'années, de siècles d'exil *. Pour moi, je l'avoue, j'ai déjà vieilli
« HisL ft'r<i,p.38.
* «SexmensesinGermai]iutotidemanni,autcerto toiidem secula .. homini pio qui unitatem oocleaiu.» araat am-toritateraque tuetur...» etc. Ibid. p. 43, H.
de dix ans en un pays qui ne lit que les livres, n'écoute que les prédications de ses faux docteurs ; déplorable aveuglement que nul homme de bien ne saurait partager, combien plus un espagnol, né comme vous sur une terre fidèle, où la foi catholique n'a jamais cessé d'être en honneur, où la doctrine des aïeux s'est conservée pure de toute altération, malgré le débordement des sectes pullulant dans toutes les autres contrées de l'Europe. Ah! mon cher Diaz, n'avez- vous pas de souci de votre honneur ? Ne craignez-vous pas d'imprimer uue tache indélélébile à votre nom, à votre famille, à votre patrie? » Diaz répondit à cette sortie avec l'assurance d'un • chrétien qui puise les motifs de sa foi plus haut que la terre, et les deux interlocuteurs convinrent, en se séparant, de se revoir quelques jours après *.
Malvenda s'était laborieusement préparé à cet entretien dans lequel il déploya toutes les ressources d'une éloquence apprêtée, d'une artificieuse dialectique : « Je vous exhortais dernièrement, Diaz, à quitter votre compagnie actuelle, à rentrer sous l'obéissance du Pontife romain, et dans la véritable
1 « Ea lege ut rursus convenirent. • Ibid. p, 45.
Eglise. Si vous refusez de le faire, je ne vois pour vous qu'effroyables dangers dans ce monde et dans l'autre. Ne savez -vous pas les effets de l'excommunication prononcée par le successeur des apôtres, par celui auquel a été donné tout pouvoir de lier et de délier, et la malédiction qui s'attache à l'homme retranché de la communion catholique, c'est-à-dire du corps de Jésus-Christ, et devenu comme une peste pour le genre humain?... Si ces considérations ne vous touchent pas, si vous êtes indifférent aux plus sérieux intérêts de votre âme, écoutez du moins la voix de la patrie, les prières de vos parents qui vous supplient de ne pas donner publiquement un tel scandale. Que dira-t-on de vous en vous voyant renier le culte de vos pères, la foi pour la défense de laquelle vos compatriotes ont déployé des vertus admirées du monde entier ? . . . N'est-ce pas une étrange présomption, pour ne pas dire une folie, d'imaginer
que vous possédez, à vous seul, plus de lumières que tant de docteurs qui se sont succédé de génération en génération, durant tant de siècles? Et quand vous seriez persuadé de la supériorité de vos doctrines, serait-ce une raison de mépriser les coutumes anciennes, d'ébranler une autorité révérée,
de troubler la paix publique ? Croyez-moi, Diaz ; arrêtez-vous dans cette voie fatale. C'est un ami qui vous parle, et dont les bons offices vous sont assurés, si vous suivez ses conseils. L'Empereur est attendu à Ratisbonne : N'attendez point son arrivée ; courez au-devant de lui, jetez-vous aux pieds de son confesseur, le plus sage et le plus pieux des hommes, pour demander un pardon qui ne vous sera pas refusé ! 1 » « Ma conscience est sans reproche, Malvenda, répondit Diaz, et je n'ai nul pardon à invoquer, à moins que ce ne soit un crime de croire en Jésus- Christ, de confesser son nom, de maintenir la pureté de son Evangile. Pour rendre un tel témoignage, je suis prêt à affronter tous les périls, à faire tous les sacrifices, à donner, s'il le faut, ma vie, trop heureux de sceller de mon sang la doctrine du salut. Le Christ n'a-t-il pas dit : Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père qui est aux cieux ; mais celui qui me reniera devant les hommes, je le renierai devant mon Père qui est aux cieux; déclaration solennelle qui retentira pour notre salut ou notre perte au dernier
1 Ad pedes confessons viri religiosi et prudentis provolutus, veniam admissi criminis miserieordiamque flagitabis. » Ibid. p. 51.
jour ! — N'en étes-vous pas effrayé, Malvenda, et pouvez-vous mettre en balance la disgrâce d*un monde qui ne sera bientôt plus avec l'éternelle réprobation ?... Est-ce bien sérieusement, d'ailleurs, que vous me menacez de l'excommunication pontificale ? Il n'est pas un enfant qui ne sache aujourd'hui que ces foudres sont émoussées, et que c'est là un vain appareil qui ne saurait plus soutenir la tyrannie des pontifes romains. Je ne disputerai pas avec vous sur l'origine de leur pouvoir, les limites de leur autorité. Qu'ils usurpent, s'ils peuvent, les richesses et les dominations de la terre, pourvu qu'ils nous laissent le trésor de la vérité, l'Evangile de Jésus-Christ ! Cet Evangile, qui ne sait, hélas ! combien il a été altéré, mutilé, défiguré entre leurs mains, pour le malheur de tant d'âmes immortelles 1 ?
« Vous parlerai-je à mon tour de l'Espagne, cette patrie bien-aimée, dont il vaut mieux pleurer que flétrir le sort ? C'est vous et vos pareils, Malvenda, qui lorsque la lumière de l'Evangile recommence à luire partout, interceptez jusqu'aux moindres rayons qui pourraient arriver jusqu'à elle; vous, qui
1 «Turpiter laceratam, multis modis contaminatam... non sine pernicie multarum animarum. » p. 57.
voilez à ses yeux l'image du Christ, et le bienfait de sa rédemption accompli pour tous les hommes! 1 Vous exaltez, il est vrai, l'unité qui règne dans notre patrie. Vous flétrissez les coutroverses que la variété des opinions fait naître en d'autres contrées, comme si ces controverses n'étaient pas une occasion de chercher la vérité avec plus d'ardeur, de s'élever à une notion plus pure de la divinité. Mais cette paix, cette unité tant vantée qui ne cache que l'oubli de Dieu et de ses commandements, mérite-t-elle ce nom? N'est-elle pas mille fois plus funeste que tous les maux de la guerre ? Je ne sais quel mauvais génie se déchaîne sur l'Espagne, et la tient captive sous le joug de l'ignorance et de la superstition. Il n'est plus une àme capable de résister à cette tyrannie, dont les tristes fruits sont le mépris de la religion et la mort de la conscience qui dévore lentement tout un peuple !... 1 Et s'il se trouve un homme qui déplore les maux de son pays, qui gémisse sur la décadence de l'Eglise, qui cherche la vérité d'un cœur pur, prêt à s'immoler
1 « Vel tenuissimos hujus cœlestis fulgoris radios in Hispaniam minime sinunt penetrare... » p. 58, 59.
2 « Carnificinam conscientiarum quœ singulorum mentes horribiliter discerpit... » Ibid., p. 60, 61, 65.
au besoin pour elle, vous l'accusez d'hérésie. Ah ! Malvenda, j'en appelle à voire conscience. Faites un retour sur vous-même, interrogez votre cœur, et dites si ce n'est pas là la vérité !... »
Pendant que Diaz s'exprimait avec cette véhémence, Malvenda frémissait ; mais toujours maître de lui-même il ne trahit son agitation par aucun mot, aucun geste. Il ne reprit la parole que pour déclarer son inviolable attachement à l'Eglise romaine, à l'infaillible Vicaire de Jésus-Christ qui ne pouvait errer, quelle que fût son indignité personnelle, s'appelât-il Alexandre VI, Jules II! Diaz repoussa énergiquement une prétention que démentaient tant de pages de l'histoire, et tant de scandales contemporains 1 . Désespérant de le convaincre, Malvenda termina l'entretien en lui demandant les motifs de sa présence à Ratisbonne ; « Je suis venu ici, répondit Diaz, comme représentant l'Eglise de Strasbourg, pour assister aux travaux du colloque, et prendre part au règlement des questions en litige. » — « Vous avez fait un voyage inutile, lui dit sèchement Malvenda. On ne fera rien ici 1 Puisque vous étiez
1 » Ad banc vocem cohorrui et paulo acerbius respondi. • p. 70, 71.
animé d'un si beau zèle, c'est à Trente qu'il fallait aller! Les prélats vont s'y réunir en un saint concile 1 . »
Après ce second entretien, Diaz et Malvenda ne se revirent plus en particulier : Ils n'avaient plus rien à se dire. Mais Malvenda ne perdit pas un instant pour instruire le confesseur de Charles-Quint, don Pedro de Soto, de ce qui se passait à Ratisbonne. Il y signala la présence d'un apostat espagnol qui ne respirait que haine et fureur contre la religion de sa patrie, d'un homme d'autant plus dangereux qu'il semblait résolu à tous les sacrifices pour propager ses hérésies. Quel exemple offert aux sujets de S. M. catholique ! Quel scandale pour les âmes simples î Quel sujet d'horreur pour tout vrai croyant ! Le moment n'était-il pas venu de réprimer cet esprit nouveau, de faire de salutaires exemples, de couper le mal dans sa racine ? A ce premier message, Malvenda en ajouta un second, rédigé en termes plus violents. Il montrait Diaz semant partout le poison de Terreur, et rendu plus audacieux par l'impunité, ébranlant à la fois l'autorité de l'Eglise et celle du
• t Frustra hue venisti... Tridenti erat tibi proflciscendum ubi concernent catholici prœsules... » p. 72.
Prince. N'était-ce pas un devoir de déjouer ses efforts, et de frapper le monstre avant qu'il eût pris des forces nouvelles 1 ? Au moment où les lettres de Malvenda furent remises à Soto, se trouvait près de ce dernier un espagnol nommé Marquina, chargé à Rome d'une secrète mission dont il était venu rendre compte aux ministres de l'Empereur. Marquina connaissait Diaz, et parut fort ému des rapports dirigés contre lui, surtout de l'accusation d'hérésie dont il était l'objet. « Nous avons, dit-il, vécu ensemble familièrement à Paris, c'est un homme de bien, d'une vie pure, d'une vertu éprouvée En le dénonçant avec tant d'amertume, Malvenda n'aurait-il pas cédé à quelque motif particulier de haine ou d'envie? Suspendez votre jugement jusqu'à plus ample information. » Le confesseur ne fut pas ébranlé, mais donnant libre cours à ses soupçons, il s'écria : « Si Juan Diaz continue de frayer avec les hérétiques, il fera beaucoup de mal à l'Espagne. Il faut qu'il se rétracte ou qu'il meure !\ » Peu de jours
1 « De medio tollatur prius quam vires sumat. » p. 77.
2 « Hominem esse integerrimœ vita? ac virtutis approbatissimoe... quem unice diligebat » p. 78.
3 Modis omnibus prospicienduin ut quacumque ralione vel convertatur vel tollatur. » p. 79.
JUAN DIÀZ 209
après son entrevue avec Soto, Marquina retourna en toute diligence à Rome où vivait, depuis de longues années, un frère de Juan Diaz, Alonzo, attaché comme avocat au tribunal de la Rote. Marquina n'eut rien de plus pressé que de lui raconter tout ce qu'il avait appris en Allemagne, sans prévoir les effets d'une telle communication sur l'esprit de son compatriote.
Le colloque de Ratisbonne s'était cependant ouvert le 27 janvier 1546, malgré l'absence de Mélanchlhon que le mauvais état de sa santé retenait à Wittemberg. Les députés protestants étaient Bucer, Brentz, Schnepf assistés de plusieurs jurisconsultes; les chefs de la députation catholique étaient Malvenda et Cochlée. Le choix de ces deux hommes trahissait la pensée secrète de l'Empereur. Malgré quelques paroles conciliantes de Tévôque d'Elster, dès les premières séances, l'attitude des théologiens romains, leur ton impérieux, la prétention ouvertement affichée d'emporter de haute lutte tous les points en litige, ont vivement indisposé les protestants. Dans l'état d'irritation des esprits, il suflit d'un incident pour tout rompre. Un message de l'Empereur va le fournir. Sous prétexte de sauvegarder la dignité de l'assemblée, d'assurer le succès de ses délibérations,
Charles interdit la publicité des débats. Bucer et ses amis réclament en vain, et ne pouvant rien obtenir, ils cessent de prendre part aux conférences, et se disposent à quitter la ville. Ainsi s'achève, à peine commencé, ce colloque plus inutile encore que les précédents. « Personne, dit un éminent historien, n'a pu en attendre un sérieux résultat... Chacun a compris que le temps des négociations est passé, que la conciliation est un rêve, le colloque un meusonge, et que l'Empereur d'accord avec le Pape est décidé à trancher la question par l'épée 4 . »,
Nul ne Ta mieux compris que le grand homme qui pendant plus de vingt ans a été le maître de l'Allemagne, et dont la glorieuse existence touche à son terme. Dans les derniers jours de février 1546, on apprend tout à coup la mort de Luther. Cette nouvelle est accueillie avec un cri de triomphe par ses adversaires, avec une profonde douleur par ses disciples. C'est à Eisleben, sa ville natale, que s'est paisiblement éteint le réformateur, et une de ses dernières paroles a été celle-ci : « Priez Dieu que la doctrine de l'Evangile demeure, car le Pape et le
1 Rosseeuw Saint Hilaire, Histoire d'Espagne, t. vu, p. 342, 343.
concile de Trente machinent des choses terribles ! » Rappelé avant le soir, ce puissant ouvrier a terminé la tâche qui lui était confiée. Il est mort plein de foi dans la durée de son œuvre, contemplant d'un œil ferme les périls qui la menacent, mais sachant qu'elle ne peut périr, car Dieu veille pour la protéger. Cette foi dans les divines promesses qui est la force du croyant, cette confiance sublime que rien ne peut ébranler, qui l'éprouva mieux que Luther? Qui sut l'exprimer en un plus magnifique langage ? — « J'ai vu deux miracles. Voici le premier : comme j'étais à la fenêtre, je découvris les étoiles du ciel et ce vaste et magnifique firmament où Dieu les a placées. Je ne pus découvrir nulle part les colonnes sur lesquelles le maître fait reposer cette voûte immense, et cependant le ciel ne tombait point...
« Voici le second : je voyais d'épais nuages suspendus au-dessus de nous comme une vaste mer. Je n'apercevais ni terrain qui leur servit d'appui, ni cordages qui les soutinssent dans les airs ; et pourtant ils ne tombaient pas sur nous, mais ils nous saluaient rapidement, et fuyaient.
« Dieu saura choisir l'heure, le lieu, le mode convenable de la délivrance, et il ne tardera pas. Ce que
les hommes ont commencé ils ne l'ont pas encore fini. Notre arc-en-ciel est visible à peine, les nues sont menaçantes, et l'ennemi vient à nous avec d'effrayantes machines. .. Mais à la fin on verra de quel côté jouent les balistes, de quelles mains partent les javelots. Périsse Luther 1 Si le Christ est vainqueur, Luther est vainqueur ! *. »
Au moment où l'interruption du colloque de Ratisbonne et l'ouverture du concile de Trente présageaient de si graves événements pour l'Allemagne, un voyageur, cachant dans son sein les plus orageuses pensées, franchissait les alpes du Tyrol et se dirigeait rapidement vers Augsbourg. C'était Alonzo, frère de Juan Diaz. La communication de Marquina avait produit sur lui un effet extraordinaire. Nourri dans les traditions de ce catholicisme espagnol que la lutte contre les Arabes avait rendu si intolérant,
» Merle d'Aubignô, Histoire de la Ré formation du seizième siècle. t. iv, p. 3^2, 3\>3.
et que l'antagonisme de la Réforme allait exalter jusqu'à la férocité, vivant dans ce monde d'intrigues et de corruption qui s'agite autour du Saint- Siège, il n'avait pu apprendre sans surprise et colère les sentiments de son frère, et surtout sa présence dans les rangs des théologiens protestants aux conférences de Ratisbonne. C'était une tache à l'honneur des Diaz, un crime qu'il fallait laver dans le sang de celui qui s'en était rendu coupable, presque sous les yeux de l'Empereur. Dans le conflit de mouvements contradictoires que cette nouvelle avait excités en lui, il s'était décidé tout à coup à partir pour l'Allemagne, à voir son frère, à provoquer une explication qui ne se pouvait différer plus long* temps. Quel était son dessein ultérieur? Peut-ôtre n'osait-il se l'avouer entièrement, mais le choix du seul homme qui l'accompagnât dans ce voyage, était une sinistre révélation des sentiments qui s'agitaient en son cœur. C'était un de ces sicaires habitués à vendre leur bras pour frapper, à l'ombre ou au grand jour, la victime désignée à leurs coups ; un bandit familiarisé avec le meurtre sous toutes les formes, car il avait rempli à Rome les fonctions de bourreau. Tel était Tétrango acolyte qui
chevauchait à côté d' Alonzo sur la route de Ratisbonne*.
A peine arrivé dans cette ville (mars 1546), Alonzo alla trouver Malvenda, qui, dans un long entretien, lui confirma la vérité des rapports de Marquina, et n'adoucit pas les choses, s'il est vrai qu'il dit en finissant : « Mieux vaudrait pour Juan Diaz être brûlé à petit feu, si son âme devait être sauvée * ! » Propos d'une effrayante dévotion qui tombant sur un cœur ulcéré devait le porter aux résolutions les plus funestes. Au moment d'un entretien qui devait avoir des suites si tragiques, Juan n'était plus à Ratisbonne. Il avait été appelé à Neubourg, petite ville du Palatinat 8 , pour y surveiller l'impression d'un ouvrage de Bucer. Alonzo en fut bien vite instruit, et se rendit à Neubourg. A la vue d'un frère qu'il n'avait pas revu depuis si longtemps, et qu'il croyait à Rome, Juan ne put retenir un cri de surprise. « Oui, c'est bien moi, dit Alonzo ; et voici
1 « Adducit iina secum nebulonem quemdam sicarium, qui (ut postea eompertum est), Rom© fuerat publicus carnifex. » p. 85.
3 « Utinam veniat illa dies in qua Joannis Diazii corpus eombustum videra possim... ut melius animao consultum videatur! » p. 86.
3 A dix lieues environ de Ratisbonne, sur le haut Danube, et à la môme distance d'Augsbourg.
JUAN DUZ 215
les motifs qui m'ont fait entreprendre un si long voyage. J'ai voulu connaître vos vrais sentiments, vous arracher, s'il en est temps encore, aux pièges de l'hérésie, vous ramener dans les bras de l'Eglise notre mère. Si (ce qu'à Dieu ne plaise !) vous deviez persévérer dans l'erreur, quelle responsabilité terrible n'assumeriez-vous pas sur votre tête I Sans parler de la honte qui rejaillirait sur notre nom, avez-vous songé aux maux, aux périls sans nombre qui vous menacent : la prison, l'exil, la mort sur l'échafaud ou sur le bûcher ! » — « J'ai pensé à tout cela, mon frère, répondit Juan, et je suis prêt à tout souffrir pour confesser publiquement la doctrine que j'ai embrassée, non sur le témoignage d'un homme, ou sur la foi d'une illusion décevante, mais sur les déclarations unanimes des prophètes et des apôtres. Renier la doctrine du salut, telle que le Christ lui-même Ta révélée, serait un crime dont j e ne suis pas capable ; un blasphème contre le Saint-Esprit, seul péché qui ne sera pardonné ni dans ce monde, ni dans l'autre. J'ai donc les plus sérieux motifs de persévérer dans la voie où je suis
1 • Ponit ob oculos privatas miseriae, carceres, exilia, proscriptiones, gladios, incendia etc.. » p. 99, 100.
entré. Et vous, mon frère, pouvez-vous en dire autant ?... Ah ! que ne m'est-il donné de vous rendre attentif à vos intérêts les plus chers, de vous voir déployer dans la recherche de la vérité cette sagacité, cette ardeur que vous consacrez à la poursuite de biens terrestres ! Pour vous rendre participant des privilèges que j'ai reçus, je donnerais tout mon sang, car c'est là la vie éternelle de connaître le vrai Dieu et Jésus-Christ qu'il a envoyé. »
A ce langage plein de ferveur, Alonzo demeure interdit. Il n'est pas de force à lutter contre son frère sur le terrain théologique, et renonçant à l'intimider, il essaie de le séduire : • J'ai, lui dit-il, un revenu de cinq cents ducats provenant de bénéfices ecclésiastiques. Tout mon désir est de les faire transférer sur votre tête, si vous consentez à venir à Rome, avec moi 1 . » — « Je ne désire ni or ni argent, répond Diaz. Aussi bien si la fortune et les honneurs eussent été le but de mon ambition, j'aurais choisi une autre voie pour y parvenir. La vérité, c'est là tout mon bien. Le témoignage d'une
1 « Proventus quingentorum Ducatorum quos omnes in cum cupit tronsferre, modo ipso Horaam uua secum profisciscatur » p. 104, 105.
JUAN DIÀZ
bonne conscience, voilà mon trésor. Gardez vos revenus, mon frère 1 . Si vous savez en user avec modération et justice, ils ne seront pas inutiles entre vos mains. S'il en était autrement, vous seriez bien à plaindre. Recherchons en tous cas les richesses qui ne peuvent périr. Attachons-nous à l'Evangile de salut dont la vertu console dans l'affliction, fortifie dans Tépreuve, et ne sera pleinement révélée qu'au ciel! »
Pour la seconde fois, Alonzo se sent vaincu ; menaces, promesses sont également impuissantes sur le cœur de Juan Diaz, et n'ont abouti qu'à la confusion du tentateur. Une seule voie s'offre encore à lui ; celle de l'hypocrisie. Il n'hésite pas à s'y engager. Il feint d'entrer dans les sentiments de son frère, d'admirer sa piété, et tirant du fond de son cœur des soupirs affectés, versant de fausses larmes 1 : « C'en est trop, s'écrie-t-il, je ne sais plus résister à tant de vertu ! Il faudrait être bien aveugle ou bien insensible, pour méconnaître, ô mon frère, la pureté des sentiments qui vous animent, la supé-
1 « Tuos igiturproventus tibi serva, mi frater... » p. 105.
2 € Ex imo pectore suspiria traliens, et quasi lacrymabundus, fratrem aggreditur. » p. 107.
riorilé de la foi que vous professez, et qui peut porter de si heureux fruits pour l'Eglise. Permettez-moi seulement d'unir mes efforts aux vôtres pour la propagation de la vérité. Pourquoi rester en Allemagne, dans un pays dont la langue vous est inconnue, et où vous enfouissez vos talents sans utilité pour autrui ? Ce pays compte assez d'hommes pieux et savants qui n'ont nul besoin de votre aide. Ils seront les premiers, j'en suis sûr, à vous conseiller de consacrer vos efforts au salut de vos compatriotes, à l'évangélisation de l'Espagne. Notre patrie gémit, il est vrai, sous le poids d'une insupportable tyrannie. Il ne serait pas prudent à vous d'y retourner !... Mais pourquoi ne pas diriger vos pas vers l'Italie ? J'augure pour vous les plus brillants succès d'un tel voyage. Nous irons d'abord à Trente où sont en ce moment réunis tant de prélats qui ne désirent que la restauration du pur Evangile. Vous conférerez avec eux... 1 Vos exemples, vos exhortations confirmées par la pureté de votre vie, leur donneront plus de courage à professer la vérité que la crainte du
1 « Deinde veniemus Romam, Neapolim et alias civilates Ilaliœ in quibus magna est cognitio veritatis...» p. 111.
Pontife romain a jusqu'ici retenue captive dans leur cœur. Nous visiterons ensuite Rome, Naples, et les autres cités de la Péninsule où les âmes commencent à se réveiller d'un long sommeil, et où vous pourrez vous entretenir, non avec des hommes d'obscure condition, mais avec des seigneurs et des princes que vous confirmerez dans la saine doctrine, et qui deviendront à leur tour des missionnaires de la vérité en Espagne. Mépriserez- vous de si belles perspectives 1 ? Répudierez-vous un appel d'en haut? Resterez-vous sourd à la voix de ceux qui privés des consolations de l'Evangile, implorent à grands cris votre secours ? Non, vous ne repousserez pas la mission qui vous est proposée, et pour l'accomplissement de laquelle le concours de tant de personnages puissants vous est assuré. Ai-je besoin d'ajouter que, dans la mesure de mes faibles forces, je serai pour vous le collaborateur le plus dévoué, le meilleur des frères. Je veux faire moi-même les frais de votre voyage en Italie, vous présenter aux hommes les plus distingués, rendre votre ministère
» tTune f rater, hanc utilitatem quam prae ocu lis positam vicies, contenmes?...» p. 112.
Digitiz
aussi facile que fructueux. Quand cette œuvre sainte sera terminée, s'il vous est agréable de retourner en Allemagne, je vous y accompagnerai volontiers, et ne vous quitterai que lorsque vous aurez trouvé une position honorable et digne de vous. Je ne vous demande en retour qu'une chose, c'est d'écouter ma prière, et de faire promptement ce que réclament de vous les intérêts de la république chrétienne que vous avez tant à cœur 1 . »
Ce langage dont il ne suspecte pas la sincérité, réjouit Juan Diaz. Il bénit Dieu des changements survenus dans les dispositions de son frère, et lui répond avec douceur : « Je suis prêt à accomplir tous les devoirs de ma vocation, en quelque lieu que ce soit, même au péril de ma vie ; mais la proposition que vous m'adressez est de trop grande importance, pour que je puisse me décider légèrement, sans invoquer de sages conseils. Permettez que j'en écrive à mes amis de Ratisbonne; leur réponse dictera la mienne ». » Alonzo, quoique visiblement contrarié d'un incident qu'il n'a pas prévu, loue la prudence
' Ihhl. p. 113, 114.
* « Ut Iota doliberatio colloquutoribus Hatisboiup committeretur, quorum arbitriose totum permittebat. » p. 116.
de son frère, et se résigne à un délai. Juan écrit aussitôt à Bucer, au célèbre Ochino, alors prédicateur d'une paroisse de réfugiés italiens à Augsbourg, pour les instruire des propositions de son frère, et leur demander un avis. Ils sont unanimes à le dissuader de suivre Alonzo dont le langage artificieux, les manières sombres, et les rapports avec Malvenda leur inspirent les plus vifs soupçons. Familiarisé avec tous les secrets de l'astuce romaine, Ochino insiste de la manière la plus énergique sur les dangers d'un voyage en Italie, et sur les motifs qui commandent à Juan de ne pas quitter l'asile que la Providence lui a ménagé en Allemagne. Diaz hésite encore. « Je vous remercie, écrit-il à Ochino des conseils que vous me prodiguez avec tant de sollicitude. Je vous sais gré surtout de me rappeler que je dois fermer les yeux au monde, pour suivre uniquement l'appel du Christ. Qu'il soit ma lumière, mon guide, mon appui ! Je n'ai encore rien décidé. J'attends Bucer, et je me recommande à vos prières. Que je doive partir ou rester, je désire ne faire que la volonté de Dieu. Vous ne sauriez croire, h moins d'en être témoin, que de luttes j'ai à soutenir, que d'assauts incessamment répétés me livre mon frère. Ma con-
fiance est en Christ qui me promet une heureuse issue 1 ! » Cette lettre écrite le 22 mars 1 546, et pieusement conservée par Volfgang Musculus, collègue d'Ochino, était comme le testament de Juan Diaz !
A partir de ce jour en effet les événements se précipitent. Il ne reste plus qu'à les suivre dans leur funèbre enchaînement. Bucer, Martin Frecht, ministre d'Ulm, inquiets pour leur ami, accourent à Neubourg ; Claude de Senarclens s'est joint à eux. Ils supplient Juan de renoncer au voyage d'Italie, de repousser les insidieuses propositions de son frère, de ne pas s'éloigner de Neubourg où la protection de l'Électeur Palatin veille liur lui- Il cède à leurs instances. Ainsi se trouve rompue la trame artificieusement ourdie par Alonzo. Il devra partir seul I Quoiqu'il frémisse à cette idée, il affecte de montrer un visage serein, de subordonner ses désirs à ceux d'un frère chéri qu'il a trop tard connu, et dont le bonheur est son unique préoccupation f . Le 25 mars
' t Quibu3 et quara gravissimis rationibus ne dicam arietibus me impetat frater... Sed in Christo confido. » Lettre à Ochino. Mso de Zoillngtie.
2 c Eares quanquam peracerba erat Alphonsi anirao, «imulabat tamon externam hetitiam... etc.» p. 122.
est le jour fixé pour le départ. La veille il prend congé de son frère, et déploie dans un dernier entretien la plus infernale hypocrisie. Il l'exhorte à persévérer dans la profession de la vraie religion. Ce n'est pas sans tristesse qu'il va lui dire adieu, car il aurait voulu n'être jamais privé d'une société si douce à son cœur. Toutefois leur réunion si courte n'aura pas été sans fruits. If a commencé à goûter l'Évangile ; il éprouve la salutaire influence du Saint- Esprit; il se sent déjà presque meilleur 1 . « Ne m'oubliez pas, mon frère, ajoute-t-il, quand je ne serai plus ici. Faites mention de moi dans vos prières, écrivez-moi souvent, ne fût-ce que pour achever l'œuvre que vous avez si heureusement commencée. Pour moi, je serai toujours prêt à vous rendre de bons offices. En témoignage de mon amitié, daignez accepter ces quatorze couronnes. » Juan refuse, il insiste, et le force presque d'accepter une somme qu'il se dit trop heureux de pouvoir offrir à son frère. Le moment de la séparation est cependant venu. Alonzo ne peut comprimer son émotibn. Il renouvelle plusieurs fois ses adieux. Jamais il ne fut
1 • Nescio quo divini spiri'tus afflatu se factum esse meliorem fatebatur. • p. 123, m.
plus tendre, plus caressant, et le nouveau Caïn tombant dans les bras d'Abel, verse des larmes sur le sein du frère dont il prémédite l'assassinat 1 !
Le lendemain, au point du jour, Alonzo monta sur un char et partit pour Augsbourg, avec le bandit, son digne acolyte. Il y arriva vers le soir, mais au lieu d'entrer par la porte principale, dans le faubourg populeux qui s'ouvrait à lui, il fit un détour, et longeant extérieurement les murs de la vieille cité, il alla se loger dans un quartier solitaire, et dans une hôtellerie écartée, comme un homme qui désire échapper à tous les regards. Avec cet esprit de dissimulation dont il avait déjà donné tant de preuves, il annonça son intention de partir le lendemain pour Inspruck, et se retira dans sa chambre pour goûter quelques heures de repos et adresser un dernier message à son frère. Bien avant l'aube, il
1 « Non sine magna vi lacrymarum tandem u trinque discessum est. » p. 174.
JlïAN ÎHAZ 225
était sur pied, et montant à cheval, il reprit furtivement le chemin de Neubourg, toujours accompagné du bourreau. Il ne s arrêta qu'à mi-chemin, au bourg de Pôttmes, et dîna joyeusement à l'auberge, en compagnie du vicaire qui ne soupçonnait rien des projets de son étrange amphitryon. Il alla coucher au village de Weldkirchen, et s'y procura une hache, instrument plus commode qu'une épée pour le coup qu'il méditait. Le jour commençait à poindre (27 mars), quand il se retrouva pour la seconde fois à Neubourg. Les portes de la ville venaient de s ouvrir, mais les rues étaient déserles. Nul ne put voir les deux hommes qui se glissaient comme des ombres dans la cité encore endormie. Pour plus de précautions ils avaient changé de costume, et laissé leurs chevaux au dehors sous la garde d'un messager qui ignorait leurs desseins. Le bourreau marchait devant, le fratricide venait derrière 1 !
Au moment où l'horrible projet va recevoir son exécution, pénétrons dans la demeure du juste exposé sans défense aux fureurs du méchant. Le temps consacré par Alonzo à la préparation du crime, s'était
1 « Carnifcx pr«'i?cedobat, parricida sequebatur. • p. 137.
écoulé pour Juan dans le recueillement et la prière. Depuis longtemps il était prêt au sacrifice de sa vie. « Le chrétien, disait-il, est étranger et voyageur sur la terre, une meilleure patrie l'attend, il a toujours un pied levé pour partir à l'appel d'en haut ! . » Pénétré de ces fortes pensées qui trouvaient dans la lecture des Psaumes un aliment quotidien, il avait fait son testament, et exprimé en quelques pages sa foi et ses espérances éternelles. Son séjour à Ratisbonne, les menaces de Malvenda, l'arrivée soudaine de son frère, tant d'émotions accumulées pour lui en quelques jours, avaient donné à ses pressentiments un caractère plus précis, un tour plus solennel. Quelques heures après le départ d'Alonzo, il avait dit adieu à Bucer retournant à Ratisbonne, et n'avait pu retenir ses larmes en prenant congé d'un ami qu'il ne devait plus revoir 2 . Il était demeuré seul avec Claude de Senarclens, qui, par une inspiration de cœur, hélas ! bien inutile, n'avait pu se résoudre à le quitter. Grâce à la présence de ce fidèle témoin, tous les détails de la nuit qui précéda l'effroyable
1 c Ad mortcm se vello esse paratum, ut sine ullo inipedimeuto ad eeternam illam patriani posset emigrare. » Lettre à Bucer, p. 20.
2 « Non sine dolore et lacrymis... quod sejungerot nécessitas. • Hist. verat P- 1*6.
attentat nous sont connus. L'àme du juste avant de quitter cette terre semble y projeter un plus vif éclat. Jamais la piété de Diaz ne parut plus fervente, sa foi plus expansive et plus sereine que dans ses derniers épanchements avec l'ami de sa jeunesse. « Je me souviens, dit Claude de Senarclens, que lorsque nous étions à Neubourg, la veille du jour fatal, avant de nous livrer au repos de la nuit, il fléchit les genoux, comme c'était sa coutume, et pria plus longtemps, plus ardemment encore qu'à l'ordinaire. Nous consacrâmes ensuite une partie de la soirée à nous entretenir des voies de Dieu, du grand mystère de piété manifesté en Jésus-Christ. Sa voix avait quelque chose de vibrant, et je me sentais tellement ému à chacune de ses paroles qu'il me semblait entendre non pas un homme semblable à moi, mais un ange du ciel 1 !» Ces pieux entretiens entremêlés sans doute de touchants retours sur le passé, de mélancoliques prévisions sur l'avenir, se prolongèrent bien avant dans la nuit, et ne cessèrent qu'au matin.
Les assassins approchaient à grands pas; d'avance
1 « Ego vero illiusorationo sic incendebor ut spiritus saucti verba audiru existimarem. » Lettre à Bueer. p. 20.
ils s'étaient partagé les rôles. Celui des deux dont la main était la plus sûre, devait frapper le coup ; l'autre devait attendre et prêter main forte au besoin. Ils arrivent à la maison du prédicateur de Neubourg chez lequel Juan était logé. Le bourreau heurte à la porte, et demande Diaz, ajoutant qu'il a des lettres très-pressantes à lui remettre de la part de son frère. Il est introduit, non sans hésitation, à une heure aussi matinale, et monte au premier étage, tandis qu'Alonzo demeure en sentinelle au bas de l'escalier. Eveillé d'un premier sommeil, Diaz sort de son lit en toute hâte, à peine couvert d'un manteau, pour recevoir le messager dans la chambre voisine. Le scélérat s'incline et lire de sa poche une lettre d'Alonzo qu'il dit écrite d'Augsbourg. Juan brise le cachet, et s'approche pour lire d'une fenêtre faiblement éclairée par le jour naissant. Toujours animé des plus tendres sollicitudes, Alonzo avertissait son frère des périls dont il était menacé, t Surtout, lui disait-il, défiez-vous de Malvenda qui n'est altéré que du sang des saints! De loin, je veille sur vous, et j'accomplis en vous donnant cet avis un devoir de piété fraternelle 1 ! » Pendant que Diaz est
* « Fratcrna pietale motum monere eura voluisse .. » IliM. vera, p. 140, 141.
absorbé par cette lecture, qu'il s'attendrit peut-être à ce nouveau témoignage de l'amitié d'Alonzo, le bourreau debout derrière lui, tire la hache cachée sous son manteau, et d'une main trop assurée, renfonce jusqu'au manche dans le crâne de l'infortuné, au-dessus de la tempe droite. Telle fut la violence du coup que Diaz demeura comme foudroyé, sans pouvoir prononcer une seule parole. Avec un horrible sangfroid, le meurtrier prend le corps de sa victime, le pose douoement par terre, en laissant le fer dans la plaie, et redescend l'escalier. Alonzo l'attendait au bas. « C'est fait! » dit l'assassin à voix basse, et tous les deux se précipitent au-dehors. Le crime avait été accompli avec une telle célérité, que personne n'avait rien entendu, ni soupçonné dans la maison. Averti seul par un bruit inusité dans l'escalier, et par un pressentiment soudain, Claude de S^narclens se lève en sursaut de la couche qu'il partageait avec son ami, et entre à peine vêtu dans la chambre voisine. Quel spectacle s'offre â sa vue ! Juan est là, noyé dans son sang! La pâleur de la mort est peinte sur son visage. Dans sa douloureuse agonie, ses mains se sont jointes comme pour prier; ses lèvres s'agitent faiblement ; ses regards levés au ciel
semblent implorer à la fois la justice et la miséricorde 4 ! Soutenu dans les bras de son ami, il survécut presqu'une heure à l'effroyable blessure qu'il avait reçue.
La nouvelle du crime s'est bientôt répandue au dehors. Elle excite partout la pitié et l'horreur. On pleure la victime, on maudit les meurtriers. Des ordres sont donnés pour leur arrestation. Des cavaliers armés s'élancent à leur poursuite sur la route d'Augsbourg. Les assassins étaient déjà loin. Aiguillonnés par le péril, et par la conscience de leur crime, ils traversèrent Weldkirchen au galop, pâles, les yeux hagards, emportés comme deux démons sur leurs chevaux fumants de sueur *. Ils en changèrent à Pôttmes, à huit heures du matin, et reprenant leur course folle, ils traversèrent Augsbourg, et ne s'arrêtèrent que la nuit, brisés de fatigue, dans un village situé à quatre lieues d'Inspruck. Après une traite de plus de quinze lieues franchies tout d'une haleine, ils se croyaient sauvés. Les cava-
1 « In cœlum conversis oculis, complicatis manibus oranti siraitem utangelum dei potuisses agnoscere. » p. 143, lii.
2 « Oculis et colore manifeste mutatis, oquis pr<r niniio lahore toto corporesudoro diflluentibus. • p. Ii5.
juan niAZ 231
liers envoyés à leur poursuite, désespérant de les atteindre, s'étaient en effet arrêtés à Augsbourg. Un seul, Michel Herpffer, plus hardi que les autres, poussa plus avant, et courant toute la nuit, il devança les fugitifs à Inspruck. Il flt aussitôt son rapport au magistrat, et obtint qu'ils fussent arrêtés dans l'hôtellerie où ils reposaient encore. Alonzo fut attéré, comme si la main d'un Dieu vengeur se fût tout à coup abaissée sur lui ; mais retrouvant bientôt son audace ordinaire, il prit le ciel et la terre à témoin de son innocence». Le bourreau se souvenant de son ancien métier, s'élança sur une épée, et ne se laissa garrotter qu'après une lutte sanglante. Us furent tous deux incarcérés à Inspruck, en attendant leur jugement. On vit bientôt arriver dans cette ville les ambassadeurs de l'électeur palatin, Othon Henri, sur le territoire duquel le meurtre avait été accompli. Ils apportaient comme pièces de conviction les lettres d'Alonzo, la hache encore dégoûtante du sang du martyr, et demandaient au nom de leur maître, au nom de
l'Allemagne tout entière, catholique et protestante,
1 € Cum videront sose hoc modo divino judicio circumventos inceperunt exclamare. etc.. » p. 151.
que le procès ries deux meurtriers fut instruit sans retard *.
Rien n'eût été plus facile à obtenir dans la libre cité d'Augsbourg, sur l'autre versant des Alpes. Mais on était à Inspruck, capitale du Tyrol, sur le territoire de l'archiduc Ferdinand, roi des Romains, et à quelques lieues de Trente où le monde catholique tenait ses solennelles assises. Au fond de leur cachot, les prisonniers reçurent des marques d'un pieux intérêt. Alonzo put écrire au cardinal de Trente, et invoquer la protection du concile*. De vives sympathies ne tardèrent pas à se manifester en sa faveur, et les scrupules religieux venant en aide à la casuistique légale, le procès annoncé pour le 10 avril fut indéfiniment suspendu. Les raisons ne manquaient pas pour disposer les juges à l'indulgence : Alonzo était clerc ; la justice séculière pouvait-elle l'atteindre au mépris de la juridiction ecclésiastique dont il relevait ? Etait-ce un crime d'ailleurs de frapper un hérétique, un misérable apostat, et le pardon du Pape n'avait-il d'avance amnistié ce
1 « Fictitias HLtcras fralris et. securim sanguine saiietissimi mnrty ris undique resporsam... atlulerunt. * p. 153, 154.
2 « Conccssum parricide ut scriberet ad Cardinalem Tridentinum... qui nihil omiserunt ut a nierito supplicio liberarent. » p. î 15.
forfait 1 ? Alonzo n'était pas un criminel ordinaire, car il avait obéi aux motifs les plus purs. C'était une voix d en haut, une inspiration supérieure aux suggestions de la chair et du sang, qui avait armé son bras contre un frère. A ces mystérieuses limites où la conscience hésite, où la loi se récuse, le crime devient vertu et l'assassin glorifié se change eu héros. Tels étaient les sophismes invoqués en faveur des prisonniers, et complaisamment distillés aux oreilles des juges, dans le secret du confessionnal, et jusqu'à la cour du roi des Romains. Une dépu talion de bourgeois de Neubourg, vêtus de deuil, se rendit vainement à Ingolstadt pour demander justice à l'Empereur, qui se dirigeait à petites journées vers Ratisbonne. « Je n'ai nul pouvoir, répondit-il, sur les magistrats d'un pays indépendant de mon autorité. Adressez- vous au roi des Romains 5 ! » Les princes protestants réclamèrent en vain l'extradition des prisonniers que l'on refusait de juger à Inspruck. Ils ne purent rien obtenir. Pour donner un
1 € Parricidas focisse quod justura esset, nam qui haereticum interiieiat euni esse aPontilico absolutum. » p. IG9.
2 m Non habere potestalem mandaudi in ea regioue quaj ad Regem Rornanorum pertineret. » p. 170.
semblant de satisfaction à l'opinion, Charles évoqua l'affaire à son tribunal, mais au bout de quelques mois, les meurtriers furent relâchés. Alonzo impuni, presque honoré, alla raconter à Trente son pieux attentat. L'Espagne applaudit, et reconnut son digne fils ; l'Allemagne frémit, et se prépara silencieusement à la guerre *. L'abîme qui séparait les deux cul (es, semblait s'être agrandi tout à coup. Dans les deux frères on vit comme les types des deux religions rivales : « Caïn, s'écria le doux Mélanchthon, a tué Abel pour la seconde fois 1 î » Dans une lettre à M. de Falais, Calvin laissa échapper cette amère invective : « Comme j'achevais ces présentes, j'ai eu de piteuses nouvelles de la mort du bon Diaz. Il faut que ces malheureux papistes se montrent de plus en plus menés de l'esprit de leur père, qui, dès le commencement, a été meurtrier 9 ! »
1 Seckendorf, HUtoria Luthéranisme ann. 1546. T. II, p. 656.
» Ross. Saint Hilairo, Hist. d'Espagne, t. VII, ut supra.
3 Lettres françaises, t. I, p. 153. Voir également une lettre de Calvin a Farel contenant le récit du meurtre, avril 1546. Opem. t. IX, f» 38.
Tel fut le tragique événement sous les auspices duquel s'ouvrit l'année qui vit commencer les guerres de religion en Allemagne. On y lut, non sans raison, le présage certain des maux réservés à l'Europe, dans cette période de luttes acharnées et de guerres fratricides vers lesquelles on se sentait irrésistiblement poussé. Aucun des détails du drame commencé à Ratisbonne, achevé à Neubourg, ne demeura inconnu. Le nom de ses acteurs retentit partout, et le scandale de l'impunité surpassa l'horreur du crime. Claude de Senarclens relevant pour ainsi dire le corps sanglant de son ami, dans une relation pathétique, ardente, accusatrice, prit l'Europe à témoin de l'innocence de la victime, de la perversité des bourreaux, et flétrit les juges iniques en rendant à Diaz un touchant hommage : t J'ai vécu familièrement avec lui à Paris, à Genève, à Strasbourg, à Neubourg enfin. Partout, j'en atteste le ciel, quiconque l'a connu, Ta aimé comme un frère. Pour moi je regarderai toujours comme un de mes meilleurs
privilèges, d'avoir été honoré de son amitié. Mais lorsque je pense à tant de vertu, de piété, de savoir, éteints sans retour par un coup si funeste, je ne puis retenir mas larmes !... 1 Non, depuis le premier fratricide qui ensanglanta la terre, on ne trouvera pas d'exemple d'un crime aussi odieux ! Pour l'accomplir il a fallu un de ces hommes qui portent dans leur cœur toutes les furies de l'enfer, qui représentent à eux seuls toute une légion de démons *. Mais ce n'est pas impunément que le sang du juste a été répandu ; il crie vengeance devant le trône de Dieu, et il y a un juge qu'on ne peut corrompre là-haut ! » Ce langage véhément, où la plainte se changeait presque en malédiction, parvint-il jusqu'à l'oreille du meurtrier ? On l'ignore. Alonzo connut cependant le remords. Dans le silence des nuits, au milieu même des murmures approbateurs du concile, il entendit une voix qui lui disait : Qu'as-tu fait de ton frôrc ? Et devançant les décrets de la divine justice, il se pendit misérablement 1 .
1 • Tantam virtutem, pietatem, doctrinam tam infeliciter extinc tam esse, non possum a lacrymis temperare. » p. 31.
7 c Ilominempermaltisdiabolommlegionibusobsessum^acipsas tartarcas furins ni lucem revocatas » p. 173, 177. 178.
3 Histoire des Martyrs, L. III, f" 179, verso.
Le livre de Claude de Senarclens demeure comme une révélation de l'état des esprits dans la crise qui suivit la Réforme, comme une éloquente protestation contre les excès du fanatisme qui devait porter de si douloureux fruits au seizième siècle. Son retentissement fut immense. Du Danube au Rhin, et du Rhin à l'Elbe, un cri s'éleva; mais il expira sans échos audelà des Alpes et des Pyrénées. Dominée par le fatal ascendant des Caraffa, desGhislieri, l'Italie venait de rompre sans retour avecles tendances réformatrices, et elle marchait à grands pas dans la voie des persécutions pour lesquelles son heureux génie ne semblait pas fait. L'Espagne, animée du sombre esprit de Torquemada, se préparait aux auto da-fé qui projetèrent une sinistre lueur sur ses plus illustres cités. Durant trois siècles, on la vit se déchirant les entrailles de ses propres mains, envoyer aux bûchers, aux cachots, à l'exil, des milliers de ses fils, et réaliser ainsi le mot de Philippe II, digne devise du Saint-Office : « Plutôt régner sur un désert que sur un pays peuplé d'hérétiques 1 ! » Le dogme de l'ab-
1 Voici d'après Liorenle lo chiffre des victimes de l'Inquisition de 1481 à 1808, date de son abolition par les Français : Brûlés vifs, 57,358; Brûlés en efllgie, 30,817; condamnés aux galères ou à la pri-
solutisme catholique s'est perpétué jusqu'à nous, et la voix desBalmez, desDonozo Cortez s'est élevée de nos jours pour exalter l'intolérance et diviniser la persécution. « L'Espagne, dit un de leurs disciples, est providentiellement catholique. C'est le glorieux . rôle que Dieu lui a assigné dans l'histoire. C'est pour cela qu'il Ta choisie, qu'il a multiplié pour elle les héro3 et les saints ; qu'il lui a donné des évêques comme Osio, Isidore, Léandre, Eugène; des rois comme Recarède, Pelage, Saint-Ferdinand, Isabelle la Catholique, brillantes étoiles du passé où l'Église et TÉtat sont indissolublement uois. Trois mots, trinité sainte, se lisent au frontispice de nos annales : Patrie, Royauté, Religion. C'est le secret de noire force et de notre grandeur... Il n'y a pas de place à nos foyers pour l'hérésie 1 ! »
C'est à peine si la voix de quelque publiciste généreux ose réfuter ces brillants sophismes, et rappeler à l'Espagne les leçons du passé trop souvent perdues pour l'avenir : t C'est l'intolérance qui a été
son, 517,282* N'est-ce pas le cas du rappeler le mot de Montesquieu sur un despote persécuteur de l'Orient : « Il crut avoir augmenté le nombre des tidèles; il n'avait fait que diminuer celui des hommes. »
• Article do La Bspana, du 12 avril 1863.
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cause de tous nos malheurs. C'est à elle qu'il faut attribuer notre décadence et notre isolement. Sous l'influence de ce fatal esprit, nous avons perdu la majeure partie des domaines que nous possédions autrefois, et vu la dépopulation ruiner nos provinces. La prétention de convertir les hérétiques par la force, aiguillonnée par le plus cruel fanatisme, nous a fait chasser de la Péninsule, d'abord les Juifs dépositaires du commerce et de l'industrie, puis les Mores dont l'expulsion a été la ruine de l'agriculture et de la prospérité publique. Les mêmes mesures appliquées aux Pays-Bas pour contraindre de loyaux sujets à abjurer leur foi, nous ont fait perdre les Provinces-Unies, noyées dans des torrents de sang, à la sinistre clarté des torches de l'Inquisition. L'aveuglement et la rage avec lesquels un pouvoir oppresseur, fondé sur le despotisme théocratique, a traîné dans les cachots ou brûlé sur les bûchers des milliers de victimes, persévérant dans leur foi malgré les tortures, et couronnées de l'auréole du martyre, a été cause que l'Europe nous a mis à l'index, et que notre patrie a été hermétiquement fermée à tout souffle du dehors, comme ces tribus de l'antique Égyple qui sacrifiaient impitoyablement à leurs dieux
tout étranger descendu sur leurs rivages inhospitaliers. Notre isolement est devenu si complet que Ton a pu dire avec raison : L'Afrique commence aux Pyrénées 1 ! »
En dépit des progrès dont l'Espagne se vanle, telle est encore l'impression du voyageur traversant la Péninsule de Bayonne à Madrid. A peine si quelques cités, Vittoria, Burgos, Valladolid, apparaissent de loin en loin dans l'immensité d'un désert, plus triste que celui de l'Afrique, car il est l'œuvre de l'homme. La station de Torquemada s'élevant dans une morne solitude, est le symbole des destinées de l'Espagne telle que trois siècles d'intolérance Font faite. J'ai visité l'Escurial où dorment dix générations de rois qui se sont transmis la même pensée d'extermination et de haine contre les dissidents. J'ai vu dans les cachots de Grenade des confesseurs dignes des respects du monde entier, auxquels la clémence d'une reine n'a laissé que le choix entre le bagne et l'exil. L'Europe s'en est émue, et une solennelle ambassade de toutes les nations a revendiqué les droits de la conscience méconnus par la loiespa-
1 Article do M. Fernando Corradi, dans le Clamor Publico* du 7 février 1863.
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gnole. Puisse une telle manifestation produire des fruits dans la Péninsule, et hâter le jour où, sous l'influence d'un esprit nouveau porté sur l'aile de la vapeur et de l'électricité, la vieille intolérance sera vaincue, les antiques barrières s'abaisseront, et les exilés rentrant dans la patrie pourront dire : Il n'y a plus de Pyrénéçs!