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CINQUIÈME RÉCIT

À l'ombre de la cathédrale de Bâle, dans un de ces cloîtres dont le mystérieux demi-jour et la mélancolique poésie s'allient si bien avec le souvenir des générations disparues, sont réunies les sépultures de quelques-uns des personnages les plus distingués de la république, pendant les derniers siècles. L'étranger qui recherche curieusement dans la viei 1 le cité, une des métropoles de la Renaissance, les vestiges de sa gloire passée ; qui se rappelle les savants fameux, les imprimeurs illustres, Hervagius, Froben, Oporin, dont les noms peuvent être honorablernent cités à côté de ceux des Etienne et des

Manuce, visite avec un vif intérêt le musée enrichi des toiles d'Holbein, la cathédrale où repose Erasme, la salle du concile dont iEneas Sylvius Piccolomini, plus tard pape sous le nom de Pie II, nous a retracé les travaux, et surtout le cloître dont les galeries, pavées de tombeaux, présentent comme une histoire abrégée de la république en ses plus beaux jours. Sous ces voûtes funèbres, dont le silence est à peine troublé par quelque visiteur épris des souvenirs du passé au milieu des bruyantes transformations du présent, est enseveli le réformateur Œcolampade, entre Simon Grynée et Jacob Mayer, ses deux compagnons d'oeuvre. Là reposent également, dans l'attente de la résurrection, ces réfugiés de France et d'Italie que la tourmente des révolutions religieuses ballotta sur la terre étrangère, et qui mêlés aux plus âpres controverses, ne connurent jamais de repos ici-bas ; l'humaniste Castalion, rapôtre de la tolérance en un siècle de violence et de haines, mourant pauvre, après une vie agitée ; le jurisconsulte François Hotman, le rival de Dumoulin et de Cujas, l'éloquent auteur de la Gaule franque, n'échappant à la Saint-Barthélémy que pour traîner à Bàle sa triste vieillesse, et rendre le der-

LA FAMILLE DE CUR10XE 2'i5

nier soupir loin des écoles qu'il avait illustrées ; le médecin Grataroli, de Bergame ; l'imprimeur lucquois Pierre Perna, le chevalier romain François Betti, échangeant le beau ciel de leur patrie contre

les détresses de l'exil, et bien d'autres encore dont les noms inscrits sur les pierres sépulcrales attestent les orages du siècle, et pénètrent l'âme des pieuses émotions qu'exprime si bien le vers du poète :

Sunt lacrymae rerum, etmentem mortaiia tangunt!

Le regard attristé par l'obscurité des voûtes et par la monotonie des inscriptions gravées partout comme l'uniforme blason de la mort, se repose au sortir de ces lieux, du haut de la terrasse plantée d'arbres contemporains de la Réforme, sur un paysage plein de grandeur et de solennité : le Rhin, au cours imposant et rapide, baignant de ses eaux la double cité répandue sur ses rives, avec son vieux pont, ses flèches hardies, ses portes garnies de tours et mêlées aux édifices nouveaux comme les témoins d'un autre âge ;au delà, sur la rive droite du fleuve, des plaines riantes; les premiers renflements des monts couronnés de châteaux, de villages et de

forêts ; plus loin encore, les montagnes de la forêt Noire qui ferment l'horizon au nord, tandis que le Rhin, suivant son cours à l'ouest, semble se perdre dans la riche vallée que dessine la chaîne des Vosges dans la vapeur d'or du couchant.

A Tune des extrémités du cloître que nous venons de décrire, près d'une de ces fenêtres élégamment sculptées qui s'ouvrent sur le Rhin, et dont la brillante perspective semble adoucir l'austérité des tombeaux, il est un monument que nous n'avons jamais contemplé sans respect. C'est celui d'un de ces réfugiés italiens du seizième siècle, qui n'hésitèrent point à sacrifler leur fortune et leur patrie à la libre profession de l'Evangile sur une terre lointaine, et qui, longtemps battus par l'adversité, mais toujours fidèles à la cause qu'ils avaient embrassée au péril de leur vie, apprirent, selon l'expression du grand proscrit de Florence, combien est dur l'escalier de l'étranger et amer le pain de l'exil. Dans un espace que mesurent quelques pas, repose une famille de bannis unis dans la mort comme ils le furent dans les épreuves terrestres, et que ne purent protéger contre les disgrâces du sort ni les dons de l'esprit, ni la grâce, ni la vertu dont le pres-

tige méconnu parfois des contemporains, peut attendrir la postérité. Si le récit de ces disgrâces et la peinture de ces douleurs dont trois siècles nous séparent, mais que d'intimes correspondances exhumées de la poussière des bibliothèques, rendent, pour ainsi dire, visibles à nos yeux, peut offrir quelque intérêt aux lecteurs de nos jours, il nous sera doux d'accomplir en quelque sorte un vœu formé à la lecture des documents qui nous en révélèrent le secret, et de faire revivre dans ce récit une des âmes les plus belles de ce siècle, et les plus pures de tous les temps, l'ami de Peregrino Morato de Ferrare, le pieux éditeur des œuvres de sa fille, le réformateur italien, Celio Secondo Curione !

Nous avons retracé ailleurs les vicissitudes de l'existence aventureuse de Curione dans son pays natal *. Né dans les premières années du seizième siècle, à Montcalier, en Piémont, d'une famille noble

» Vie d'Olympia Morata, 3 # édition, p. 55 à 60.

dont les membres remplissaient des charges héréditaires à la cour, il passa son enfance dans une villa de cette colline de Turin qui se déploie avec tant de magniflcence sur la rive droite du Pô, devant l'austère amphithéâtre des Alpes couvrant de leur ombre un peuple de confesseurs et de martyrs réservé à de mystérieuses destinées. Les épreuves commencèrent pour Curione dés le berceau. 11 perdit de bonne heure sa mère, Carlotta Montrotti, dame d'honneur de la duchesse Bonne de Savoie, et à l'âgede neuf ans, la mort de son père le laissa entièrement orphelin La tendresse, pleine de sollicitude, de son aïeule maternelle, Maddalena, dont il aimait plus tard à se souvenir, et la protection d'un de ses oncles charmé de la beauté de sa figure et de la vivacité de son esprit, veillèrent sur son éducation. Placé par leurs soins à l'Université de Turin, « comme à une nouvelle Athènes, » il fit de rapides progrès dans les lettres antiques qui développèrent son imagination brillante, tandis que l'étude d'un exemplaire de la Bible qu'il avait reçu des mains de son père mourant, et la lecture des écrits de Mélanehthon fini-

' Journal do l/on Curione Msc. de la Bibl. de Baie.

tiaient à la foi nouvelle, dont il devait être un des plus hardis propagateurs dans sa patrie. Il se rendait en Allemagne avec quelques-uns de ses amis, quand sur un ordre de l'évéque d'Yvrée, il fut plongé dans un cachot, et enfermé bientôt après dans un couvent où de généreuses imprudences mirent ses jours en péril. Des reliques déposées sur l'autel étaient solennellement offertes au culte superstitieux de la foule ; il osa y substituer une Bible, avec ces mots : C'est ici l'arche de l'ancienne et de la nouvelle alliance, contenant les vraies reliques des saints ; et la surprise des moines s'étant bientôt changée en fureur, il s'enfuit à Milan, où ses talents, sa jeunesse intéressèrent à son sort une famille distinguée dans le sein de laquelle il trouva la compagne de sa vie, celle qui durant quarante ans devait le soutenir dans la courageuse confession de l'Evangile, Margarita Isacchi. Il se voua dès lors à l'enseignement des lettres et à la prédication, passa quelques années à Casai, sous la protection du comte Montferrat, et il ne rentra dans le Piémont que pour se voir en butte aux dénonciations de sa propre famille, et frustré de sa part à l'héritage paternel. Surpris par les agents de l'inquisition, et traîné dans les cachots de Turin,

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d'où il ne devait plus sortir que pour marcher à la mort, il s'évada miraculeusement, et chercha un asile dans les cités de la Lombardie, marquant partout son passage par d'éloquentes leçons qui excitèrent l'enthousiasme des écoles, Q|t par des prédications hardies qui mirent le comble à la fureur de ses ennemis. Le sénat de Pavie, intimidé par les menaces pontificales, rayant banni à regret, il parut successivement à Venise et à Padoue, avant de se retirer à Ferrare où la généreuse protection de la duchesse Renée devait lui assurer un peu de repos. Mais cet asile, embelli par les plus nobles amitiés, ne tarda pas à lui manquer, et Curione dut reprendre, au bout de quelques mois, sa vie de périls et de fatigues. Dans les vicissitudes de son apostolat, parmi les aventures d'une existence constamment exposée aux embûches, à la délation, à la mort, le missionnaire proscrit trouvait du temps pour composer des méditations où se révèle la sérénité d'une àme que le malheur ne peut aigrir, et qui n'a que des sentiments de mansuétude et d'oubli pour les injustices des hommes. Dans son traité sur Y Immortalité de Tàme, dédié au patricien Victor Celesti, de Lucques, il s'instruisait à compter pour rien les souffrances de

la vie présente, en méditant sur les promesses de la vie éternelle Dans ses Paradoxes, il s'exhortait lui-même à la constance par l'exemple de saint Paul, que ni la vie, ni la mort, ni les anges, ni les puissances de la terre et de l'enfer n'avaient pu séparer de l'amour du Christ, et il trouvait un soulagement à ses propres misères, en commentant quelques-unes des Béatitudes appropriées à sa situation: « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ! Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux 2 ! »

Lorsque Curione achevait le premier de ces écrits à Lucques, dans le monastère de San-Frediano gagné à l'Evangile par les prédications de Pierre Martyr, an ordre émané de l'inquisition enjoignait aux magistrats de cette ville de le saisir dans sa retraite, et de l'envoyer, chargéde chaînes, devant le tribunal du Saint-Office qu'un décret du Pape Paul III venait d'organiser à Rome. « On m'annonce tout à coup, écrivait Curione à son ami Peregrino Morato, que ma tête est mise à prix par la fureur des adversaires de la vérité, qui, dans leur délire insensé, ne révent

1 Gœlii Secundi Curionis, De Immortalité animorvm, ann. 1542. 1 G. S. Curionis, Paradoxa duo, 1542.

que d'abolir le nom du Christ dans la mémoire des nations. Mais tous leurs efforts seront impuissants, car c'est une pure folie de regimber contre les aiguillons de l'Esprit, et d'éternels châtiments sont réservés aux persécuteurs, s'ils ne se repentent. Priez cependant pour moi, afin qu'il me soit donné de persévérer constamment dans la confession de l'Evangile, et priez aussi pour mes adversaires afin qu'ils ouvrent les yeux à la lumière de la vérité ». » Pressé par le sénat de Lucques de céder à l'orage qui menaçait à la fois ses jours et l'existence de la république, Curione se résigna, non sans regret, à quitter cette terre d'Italie qui ne lui offrait plus un abri, et muni des lettres de recommandation de là duchesse de Ferrare, sa constante protectrice, il franchit les Alpes, au mois d'août 1542, et se dirigea vers Zurich. L'automne de cette môme année, il revint courageusement sur ses pas à la recherche de sa femme et de ses enfants qu'il avait laissés dans les environs de Lucques. Il les rejoignit à travers mille périls, et les amena heureu sèment à Lausanne,

■ « Vale per Christum Jesum et ora Patrem pro me etadversariis ut illis lumen ad agnosceudam veritatem, mihirobur ad eam reti* nendam et fortiter tuendara donet. • C. S. C. Peregriuo Morato, Lucai, quarto idus Junii, 1542.

où les seigneurs de Berne venàient de lui confier la direction du collège, plus tard échue au précepteur de Calvin, Mathurin Cordier. Curione remplit avec éclat ces modestes fonctions durant cinq années, et il ne les résigna qu'en 1 547 pour aller occuper la chaire d'éloquence à l'Académie de Bâle, théâtre plus digne de son savoir et de ses talents.

D'autres réfugiés des diverses contrées de l'Italie l'avaient précédé à Bàle, sans y fixer toutefois leur destinée. Cette ville savante et libre, où le droit renaissant trouvait un habile interprète dans Amerbach, où Félix Plater imprimait une impulsion féconde à la médecine, où la théologie pouvait citer avec orgueil les noms de Sulcer et de Myconius, avait déjà reçu le célèbre prédicateur Ochino, de Sienne, que son aspect vénérable, sa vive éloquence tant admirée de ses compatriotes, désignaient au respect de tous, sans que personne pût prévoir encore les tristes écarts de sa vieillesse destinée à s'éteindre sous le ciel de la Moravie. Elle avait également accueilli Terentiano et Tremelli, disciples de Pierre Martyr; Lelio Socin, exposant avec une apparente candeur des doutes hardis que Fausto, son neveu, devait ériger en système ; Julio Camillo, de Sicile,

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mêlant aux études sacrées des recherches obscures sur la Cabale. Entre tous ces étrangers d'un aspect séduisant, d'un génie aventureux, d'une orthodoxie incertaine, nul n'était plus propre que Curione à reconnaître par l'éclat de ses services l'hospitalité d'une ville dont les usages n'étaient pas sans rudesse, et dont la langue semblait si dure à des oreilles familiarisées avec la douceur de la langue italienne. Egalement versé dans les lettres grecques et latines, unissant au savoir le plus varié une piété fervente, un esprit conciliant, des mœurs pures, il devait être dans la cité d'Erasme un des plus dignes représentants de cette émigration d'Italie à laquelle manqua non l'enthousiasme de la vérité qui inspire de grands sacrifices, mais la sagesse qui modère et la règle qui affermit, et dont les colonies, consumées par de stériles débats, dotèrent du moins les républiques helvétiques de familles industrieuses et de citoyens distingués, dans la seconde moitié du seizième siècle.

Une seule fois, durant vingt-deux ans, l'harmonie qui régnait entre Curione et les magistrats de RMe parut altérée. L'occasion de ce désaccord fut la publication du livre De amplitudine regni Dei.

dans lequel opposant les conquêtes de l'Evangile aux défaites du paganisme, et abaissant devant les progrès indéfinis de la foi au Christ les barrières des nationalités, des religions et des temps, Curione essayait de démontrer que le règne de Dieu ou des Elus est plus considérable que celui du Démon ou des Réprouvés *. La rigide orthodoxie des Eglises suisses fut alarmée d'une opinion qui élargissant les voies du salut, paraissait en ébranler les fondements, et ouvrait une perspective consolante, mais hardie, sur un des mystères les plus douloureux de la foi chrétienne. Calvin s'émut ; Bullinger, consulté à Zurich, n'osa pas soutenir Curione contre le déchaînement de ses adversaires qui réclamaient à grands cris la révocation du téméraire professeur. Sans rétracter une opinion qui n était que le réve d'une âme tendre aux prises avec la. rigueur des symboles, Curione invoqua éloquemment les gages qu'il avait donnés de la pureté de sa foi par une vie de labeurs et de sacrifices résolument acceptés pour la cause de l'Evangile. Il se montra prêt à résigner l'humble

1 « Sitne Àntithei regnum, sive tyrannis potîus, multitudine major futura quam Dei nostri potentissimi et clementissimi respu! lica, quam vere regnum et usitato nomme sanctam Ecclesiam appellamus. » C. S. Curionis, Epistolœ, lib, i, p. 302.

salaire attaché aux fonctions qui avaient rendu son nom célèbre dans toute l'Europe, sans accroître sa fortune, et sans même assurer le pain de ses enfants. « Qu'à ce prix, ajoutait-il, il me soit permis de goûter le repos que me rendent si nécessaire vingt-cinq années d'agitations et de douleurs, la perte de mon patrimoine, tant de persécutions et de souffrances endurées pour la profession de la vérité ! Que je puisse au déclin de l'âge, et dans le court intervalle qui me sépare de la tombe, vivre en paix avec ma femme et mes enfants ! Le temps n'est pas éloigné d'ailleurs où tous, accusateurs et accusés, nous comparaîtrons devant le souverain juge pour rendre compte de nos actes et de nos pensées. Ne pouvonsnous, en attendant, vivre dans un fraternel accord, et ne connaître d'autres luttes que celles de la charité 1 ? »

Dans une autre circonstance, Curione s'unit à deux de ses collègues, Castalion et Borrhée, pour rendre

1 « Curriculo hoc absoluto, slabimus omnes ad Christi Domini tribunal, ubi unusquisque nostrûm reddet vitœ cogitationumque rationem. Intereaamiceet fraterne simul degamus, charitate atque ofHciis certantes... » C. S. Curio Bonifacio Amerehio, Cal. déc 1550. Msc. de Baie. Ne peut-on conclure de ce passage que le dialogue de Curione avait reçu une certaine publicité académique avant sou impression en 1553 ?

hommage au principe de la liberté de conscience si douloureusement frappé dans la personne de Michel Servet. Genève avait eu son auto-da^fé, et la cité de l'esprit s'armant du glaive contre Terreur, avait consacré par cette triste inconséquence le martyre de ses fils dans le monde entier. Quelques hommes en gémirent, mais leur plainte demeura sans échos. Curione fut de ce nombre. « N'était - il pas plus chrétien, écrivit-il, plus conforme à la profession évangélique, d'avertir charitablement l'homme qui était entre vos mains, de le convaincre par la parole, de le ramener à l'unité par la persuasion et la douceur? S'il eût persévéré dans son erreur, ne pouviez-vous le bannir, le retenir captif, en priant Dieu de toucher son cœur, d'éclairer son esprit, ce qui n'était pas impossible par la voie de la charité 1 ?» Ce noble langage de Curione ne fut pas compris de ses contemporains. 11 n'en conserva pas moins jusqu'à sa mort la chaire autour de laquelle se pressaient des auditeurs venus de toutes les contrées de l'Europe et qui n'appréciaient pas moins la

> Fragment de la main de Curione. Msc de Bàle. Le fameux traité De Hœreticis attribué àCastalion n'était que le commentaire hardi, éloquent de ces pensées. Calvin, Lettres françaises, t. II, p. 17 et 18.

noblesse de son caractère que l'éclat de ses talents. Il se montra reconnaissant à son tour envers sa cité d'adoption, en refusant les offres brillantes que lui offraient des souverains étrangers, Maximilien et le pape Paul IV lui-même, pour l'attirer dans leurs Etats.

Curione n'était pas seulement un humaniste ingénieux, un professeur habile dramatisant ses leçons par l'éloquence ou les colorant du reflet de la poésie ; c'était aussi, comme presque tous les lettrés de ce siècle, un pédagogue humblement préoccupé de guider les premiers pas de l'enfant dans le monde de l'intelligence en l'initiant avec méthode et par degrés à la connaissance du bien et du beau. Le cercle de la famille était à ses yeux la première école de la jeunesse, et le père, l'instituteur naturel des enfants que Dieu lui a confiés. L'éducation, dont il s'appliquait à réaliser l'idéal dans l'intimité du foyer domestique, avait été de bonne heure le sujet de ses

méditations, et à l'époque même la plus orageuse de sa vie, il avait composé sur cette question un traité dédié au précepteur des jeunes princes d'Esté, à son hôte de Ferrare, Peregrino Morato, à l'occasion de la naissance de ce jeune Emilio, dont la mélancolique existence devait s'associer à toutes les phases de la destinée de sa sœur sur la terre étrangère 1 . Selon le langage de Curione et de l'ami auquel ce livre était destiné, le plus noble privilège d'un père instruit dans les lettres, est de communiquer ce trésor à ses enfants, et de les initier à la fois à la vie du corps et à celle de l'esprit. Aucune distraction, môme celles que le siècle répute louables et saintes, ne doit le détourner de l'accomplissement de ce devoir sacré. « On ne saurait, dit le pieux docteur, condamner trop sévèrement la déplorable coutume qui règne parmi tant de pères de famille de nos jours qui se disent chrétiens. Voués à de vains pèlerinages, ils désertent leurs maisons et parcourent les régions les plus éloignées. L'un se rend à Jérusalem, l'autre à Compostelle, le troisième à Lorette ou à Rome, abandonnant au logis une femme, des

1 C. S. Curionis Epistola de liberté pie christianeque edit candis, Anu. 1542.

enfants, sans protecteur et sans guide ; ou, par un abus plus condamnable encore, les traînant à sa suite à travers mille périls qui menacent à la fois leur innocence et leur vie. 0 piôté indigne de ce nom ! Ne vaudrait-il pas mieux, pour ces pèlerins oisifs, rester à la maison, afin d'instruire leurs enfants, selon le commandement évangélique, dans la connaissance de Dieu et des saintes Lettres 1 ?» Ce devoir trop méconnu, Curione en fait ressortir la sérieuse beauté, et répondant aux questions de Morato, il trace d'une main rapide le plan de l'éducation à la fois pieuse et lettrée que le grand humaniste du siècle, Jean Sturm, réalisait déjà dans les écoles de Strasbourg. Nourri des exemples de la piété domestique, façonné de bonne heure aux exercices qui fortifient le corps, et à ceux qui ornent l'esprit, l'enfant doit vivre à la fois dans le commerce des écrivains sacrés et dans la familiarité des anciens dont l'influence imprimera de nobles inclinations à son àme. Curione demande plus encore : dans son enthousiasme de lettré pour les chefs-

» • 0 impiam parentum pietatem ! .. Longe prœstaret domi sedere,dulces liberosin doctrinà Dei (ita utprœceptum est) erudire. • Ibidem, p. 147.

d'oeuvre de l'antiquité renaissante, il en propose également l'étude aux enfants des deux sexes, et, s'autorisant des exemplesillustresque lui a offerts la cour de Ferrare, il appelle les jeunes filles au partage de ces connaissances qui élèvent le cœur, embellissent la vie, et s'allient si bien avec la pratique des vertus domestiques. Filer, coudre, broder, vaquer aux soins du ménage, telle est sans doute la tâche principale de la femme, comme nous le montre celle que loue Salomon, dont la lampe ne s'éteint pas la nuit, et dont les mains préparent à son mari des vêtements de pourpre. • Mais à Dieu ne plaise, ajoute notre auteur, que nous interdisions à la femme l'étude des lettres, où elle se montre quelquefois supérieure aux hommes ! Je n'en veux pour preuve que l'exemple d'Anne d'Esté, fille du duc de Ferrare, que j'ai moi-même entendue parlant en latin, développant les Paradoxes de Cicéron, et répondant aux questions qui lui étaient adressées avec un mérite égal à celui des plus doctes vierges de l'antiquité. La meilleure part de cette gloire ne revient-elle pas à une femme de royale origine et de talents supérieurs, la noble Rènée, sa mère, et à l'illustre comtesse de Pons, Anne de Parthenay, dont

les conseils font fleurir les lettres dans cette auguste famille ? Ne puis-je pas enfin, ô Morato, citer votre propre fille, cette Olympia, qui, passionnée pour la même gloire, parcourt d'une manière si brillante, avec Anne et ses jeunes compagnes, la carrière des lettres 1 ?» Les conclusions de Curione ne diffèrent pas ici de celles de plusieurs de ses contemporains les plus distingués, Calcagnini, Bartolomeo Ricci, Sadolet. Le cardinal Vivès demande qu'on enseigne aux femmes le latin et le grec; il veut qu'elles lisent Platon, Cicéron, Senèqueet les Pères*. Si ce privilège ne peut être que la part du petit nombre, n'est-il pas permis de regretter que l'exception soit plus rare de nos jours qu'au seizième siècle?

Tels étaient les principes appliqués par Curione à l'éducation des enfants qui composaient sa belle et nombreuse famille. Ils étaient au nombre de huit: Trois fils, nés en Italie, Horace, Augustin, Léon, qui devaient déployer les plus rares talents dans l'étude de la médecine, du droit et des lettres, mais dont le

1 « Quod de pueris dico, idem quoqoe puellas attingit... Puellas tamen a litteris et doctrinis non arcemus, quippe quœ plerumque magis habiles ad eas sequeudas quam mares sint.. etc. • EpUtola de liberté pie ckrietianeque educandit, p. 153, 154.

* Ch. Schmidt, La vie et les travaux de Jean Sturfn+p. %lki 1

dernier seul survécut à son père ; et cinq filles dont la seconde, Dorothée, âgée de quelques mois lors du départ de ses parenls pour la Suisse, était demeurée à Lucques, où elle était élevée par les soins de deux matrones aussi pieuses que charitables, qui l'aimaient comme leur enfant. L'unique consolation du père séparé de sa fille par la modicité de sa fortune et le malheur des temps qui lui interdisait jusqu'à l'espérance de la revoir, était d'en recevoir quelquefois des nouvelles par l'intermédiaire des amis qui la visitaient de loin en loin dans sa retraite. De ce nombre était Aonio Paleario, le poète religieux, l'humaniste éloquent, nourri du génie des anciens, dont il devait rappeler les plus belles morts par la grandeur de son martyre. Durant son séjour comme professeur à Lucques, Paleario avait fait peindre Dorothée, alors âgée de dix ans, et il transmettait ce portrait à son ami, en y joignant une lettre dans laquelle il marquait d'une main délicate la différence entre l'original et la peinture. « La ressemblance est frappante, écrivait-il, quoique votre fille soit plus belle encore que son image. Son visage où se peint toute son âme, est orné d'une merveilleuse pudeur ; ses yeux, pleins d'expression, attestent

une gravité au-dessus de son âge, tempérée par la douceur et par je ne sais quelle grâce enfantine. Ses joues sont moins colorées que sur la toile, mais rien ne peut égaler la transparence et l'éclat de son teint. Sa stature est moyenne, sa taille légère et bien prise, et tous ses mouvements révèlent cet accord que les Grecs appellent harmonie. Si les regards se fixent sur elle, ses joues se peignent aussi tôt des vives couleurs de la vertu 1 . » Telle nous apparaît encore dans le portrait conservé au musée de Bàle, et portant une inscription delà main de Paleario, la fille de Curione, figure à la fois grave et charmante d un autre temps, avec son front pur où les peines de la vie n'ont pas tracé de rides, ses yeux noirs qui semblent rêver ou se souvenir, ses cheveux entourés d'un réseau, sa croix retombant sur sa poitrine. On ne peut contempler ce doux visage d'enfant, sans songer au mystère de sa destinée dont aucune révélation ultérieure ne permet de soulever le voile !

L'ainée des filles de Curione, Violauthis, nous est mieux connue. Née à Ceva, petite ville du Piémont, en 1532, elle partagea d'abord la vie errante de ses

1 « Si quis juvenem intuetur, illico roseus in vuîtu emicat ipsius virtutis color. • A Palearii Opéra, p. 611,

parents, et passa plusieurs années à Venise avant de les rejoindre sur la terre d'exil. C'est d'une manière touchante que Curione rappelle ce souvenir à sa fille dans une épître familière écrite à Bàle en 1549. « Tu sais comment dans la grande tempête de la persécution qui s'éleva contre nous, et faillit nous engloutir, nous fûmes contraints de céder à la fureur des adversaires, et de fuir d'Italie avec tes frères encore enfants, pour épargner un crime à nos persécuteurs, un sujet d'affliction à nos amis. Dans la faiblesse de ton âge qui ne te permit pas de nous accompagner, tu trouvas un asile à Venise, sous la garde fidèle et charitable d'une dame qui fut pour toi une seconde mère. » Moins belle que Dorothée, comme elle nourrie dans toutes les délicatesses de la langue italienne, Violan tbis montra de bonne heure une piété vive, à laquelle se joignait beaucoup de candeur, de modestie, de sérénité 1 . Son retour fut salué comme l'événement le plus heureux par sa famille. Attentive aux plus humbles détails du ménage comme aux leçons de ses sœurs, elle en était aimée comme une seconde

1 • Ob insignem pietatemjndustriam, candorem, fidem, amorem, etc.. » Inscription funèbre de Violanthis, Lettres diverses de Curione*

mère, tandis que ses parents, dans les effusions familières de leur affection, lui prodiguaient les noms les plus tendres, et l'appelaient leur Violanthilla, leur petite reine, l'espoir et la consolation de leurs derniers jours 1 .

Le temps était déjà proche où Violanthis devrait accomplir un nouveau sacrifice en se séparant, pour la seconde fois, d'une famille tendrement aimée. A l'âge de dix-neuf ans, elle fut recherchée en mariage par un réfugié, Jérôme Zanchi,de Bergame,que son savoir, ses talents, un nom déjà célèbre, rendaient digne d'être le gendre de Curione. Appelé comme professeur de théologie à l'académie de Strasbourg, d'où l'intolérance ultra-luthérienne représentée par le ministre Marbach et vainement combattue par Sturm et Calvin, devaient l'éloigner plus tard, Zanchi retrouvait dans cette ville alors hospitalière et paisible une colonie d'exilés italiens, que le flux et le reflux des révolutions du siècle avait poussés de Strasbourg en Angleterre, sous le règne du pieux Edouard VI, et ramenés d'Angleterre à Strasbourg, sous le règne de l'intolérante Marie. On remarquait

' Flos puellarum, mea Violanthilla, mea duleissima filia. nicadominula... » C. S. C rionis Epistolœ, Mac. de la Bibl. de Baie.

parmi eux le grand théologien de l'émigration, Pierre Martyr, qui devait bientôt transporter à Zurich l'autorité de son enseignement et de son éloquence; l'habile médecin, Massario, de Vicence, un des membres de celte congrégation évangélique de Venise dispersée par les rigueurs de l'inquisition ; le savant hébraïste Emmanuel Tremelli, de Ferrare, converti du judaïsme à la foi chrétienne ; le pieux Sicilien César Pasquale, ainsi qu'un jeune lucquois Scipion Calandrini, dont la famille illustrée par le pâpe Nicolas V et par une succession de magistrats distingués, s'apprêtait alors à quitter l'Italie pour venir professer librement à Genève les doctrines de la Réformation. C'est dans le cercle de ces hommes graves et polis, qui faisaient revivre dans une des métropoles du Rhin la langue et l'esprit de leur patrie, et dont la maison de Zanchi était le rendez-vous habituel, que Violanthis se vit toutàcoup transportée au sortir de la maison paternelle, et que s'écoulèrent les courtes années de sa vie conjugale, entremêlées de deuils qui devaient la détacher bientôt de la terre, et la mûrir pour une meilleure vie.

Trois ans étaient à peine écoulés quand sa santé ébranlée par la mort de dé^x enfants, et altérée par

de vives souffrances, déclina d'une manière alarmante. Elle ne devint mère de nouveau que pour retomber dans un état de langueur qui inspira les plus vives inquiétudes à sa famille et à ses amis. Nous en retrouvons l'expression dans des lettres de Curione à son élève chéri, Basile Amerbach, et à la docte Italienne, dont les talents, épurés par le malheur, après avoir projeté un vif éclat à la cour de Ferrare, allaient bientôt s'éteindre dans une obscure cité de la Germanie. Une des dernières pensées d'Olympia Morata sur le lit de souffrance où elle était retenue alors à Heidelberg, dut être pour cette jeune sœur dont le message de Curione lui annonçait le péril : a Ma fille Violanthis, établie à Strasbourg avec son mari, est tombée, à la suite de couches malheureuses, dans un si profond accablement, que durant sept mois elle a été suspendue entre la vie et la mort. Depuis quelques jours seulement elle revit et respire, et j'espère que par la grâce de Dieu elle se rétablira, comme j'ai été moi-môme guéri, durant ces derniers temps, d'une grave maladie. Que si toi aussi, ma chère Olympia, que j'aime comme ma fille et que j'honore comme une des gloires de ce siècle, tu étais rendue à la vie, rien ne manquerait plus 4

mon bonheur... 1 » Ce double vœu dicté par une touchante affection ne devait point se réaliser, et la fille de Peregrino Morato, la Muse chrétienne de l'Italie, n'échappant aux horreurs d'une ville prise d'assaut que pour succomber aux langueurs de l'exil dans le port môme qui l'avait recueillie après tant d'épreuves, devait précéder d'un an dans la tombe la fille de Curione ! Chargé d'annoncer ce deuil à Lucrezia Morata, le père de Yiolanthis, trouva sans doute dans le pressentiment de son propre malheur le secret des consolations si tendres qu'il adressait à une mère affligée *.

Une joie suprême était réservée à Yiolanthis : elle revit encore une fois sa famille dont elle était depuis trois ans séparée. Transportée sur une litière de Strasbourg à Bàle, dans l'automne de l'année 1555, qui devait être l'avant-dernière de sa vie, elle y passa quelques mois auprès de ses parents Mais, ni les distractions du voyage, ni le changement d'air

' Olympiœ Morato Opéra, p. 169.

» Vie ^Olympia Morata, appendice, p. 249.

3 « Curavi eam leclica Argenlorato ad me gestari, si forte cœli locique mutatio, matris pnesentia, et reliqua id genus, una cuœ Dei qua una nitimur ope, aliquid conferrent ad tantam levandam calamitaUm. • C S. C. Bonifacio Amerbachio, nov. 1555 Mac. de la Bibl. de Bàle.

conseillé par les médecins, ni les soins attentifs d'une mère, ne purent conjurer les progrès du mal et ranimer ses forces défaillantes, dont elle Dt un dernier usage au printemps pour reprendre le chemin de Strasbourg, après avoir dit un triste adieu à sa famille. Rendue à son mari pour quelques mois encore, elle ne fit plus qu'achever de mourir.

Une lettre de Zanchi à Martyr nous permet de suivre dans tous leurs détails les derniers jours de cette jeune femme dont le délogement plein de paix, éclairé comme d'uh reflet céleste, parut moins une mort qu'un départ triomphant de la terre. Durant les intervalles de repos que lui laissait la maladie, elle prenait congé de ceux qui lui étaient chers, en parlant avec une éloquence pénétrante de la brièveté de la vie, de la vanité de ses promesses, comparée aux glorieuses certitudes de la foi et aux félicités réservées à la persévérance des saints 1 . À mesure que ses forces déclinaient, son âme, comme affranchie déjà des liens terrestres, s'élevait sans efforts vers le monde invisible, but de ses aspirations et de

1 a Per hosce dies orones quibus œgrotavit, de cœlesti gloria, de vita illa beata et sempiterna, de raundi vanitate... deque aliis id genus multa dixit. » Zanchus Petro Marlyri, nov. 1556.

sesr désirs, et ne redescendait ici-bas que par ses touchantes sollicitudes pour les objets de son affection, t Ne pleurez pas sur moi, disait-elle, mais réjouissez-vous , car je serai bientôt dans le ciel, et c'est avec le sourire des bienheureux que je dois y entrer 1 . » Dans les élans de sa foi changée en vue, elle contemplait le Christ, entendait sa voix, et répondait à de mystérieux appels 1 . Assis à son chevet, veillant et priant tour à tour, Zanchi regrettait de ne pouvoir quitter ce monde atfec elle : ♦ Non, répondaiUelle, ton jour n'est pas ëhcore venu. C'est à moi de partir; car je ne suis bonne à rien sur la terre, où je ne pourrais demeurer sans être à charge à tous les miens. Mais toi, tu es encore utile à l'Eglise de Jésus-Christ. Tu viendras ensuite me rejoindre avec mes parents et tous ceux que j'aime. » Telle était sa constance au milieu des douleurs, sa sérénité devant la mort, qu'on ne pouvait la visiter sans être élevé au-dessus des scènes passagères de la vie, dans le séjour des réalités éternelles •. Ses paroles, graves

1 « Ubi in cœlum venero, ridebo suaviter, quemadmodum illic rideri solet. » Ibidem.

3 « Se Jesum Christum vidisse a quo inviteretur et expectarotur. » Ibid.

3 • Vultu hilari, constanti atque intrépide. . Nemo ad eam con- 3olandum venit quin abea leetior flrmiorque discesserit» Ibid.

et tendres, étaient parfois empreintes d'un pieux enjouement. Le célèbre historien de la Réformation,

Lié

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sait de nombreuses victimes à Strasbourg, et on désespérait de le sauver. Zanchi se rendait du chevet de sa femme à celui de l'illustre écrivain, dans la familiarité duquel il avait longtemps vécu. « Dis à Sleidan, s'écria Violanthis, qu'il ait bon courage et qu'il parte joyeux ; je le suivrai de près. Si le docteur Pierre Martyr voulait se joindre à nous, nous serions une belle compagnie pour aller au-devant du Christ 1 !» La dernière nuit de sa vie, celle du 12 novembre 1556, elle défaillit tout à coup, et, sentant sa fin prochaine, elle adressa de touchants adieux à ceux qui l'entouraient. Elle dit ensuite : « Aie pitié de moi, ô mon Seigneur et céleste ami ! » Les assistants tombèrent à genoux en priant. « Un peu après, dit Zanchi, comme je la soutenais doucement entre mes bras, elle m'embrassa en murmurant ces mots : Au ciel ! au ciel ! et elle expiraavec un doux sourire. »

' Ce dernier trait se trouve raconté à la fois dans la lettre de Zanchi à Martyr, et dans une lettre de Scipion Calandrini à Curione : « Quando che lo siguore Sleidano era dal malo gravatissimo, e che ella l'intese, disse : Horsù noi saremmo una bella compagnia per andar a trovar il Signore Giesù Cristo. » Msc. de la Bibl. de Baie.

La mort de cette jeune femme excita une douleur universelle dans l'Église de Strasbourg où la pureté de ses mœurs, la sainteté de sa vie, son inépuisable charité envers les pauvres qui ne frappaient jamais en vain & la porte de sa demeure, lui avaient concilié autant d'affection que de respect. Ses funérailles s'accomplirent avec un concours extraordinaire de personnes de tout rang, qui avaient recueilli les témoignages de sa foi durant une longue maladie 1 . Déposée au cercueil, selon le vœu qu'elle avait ellemême exprimé, par les mains de son mari, dans la blanche robe de l'épouse appelée aux noces éternelles, elle fut ensevelie dans un des temples de la ville, non loin de l'historien Sleidan qui l'avait précédée % tandis que Zanchi, destiné à lui survivre et à former d'autres liens sur la terre, épanchait sa douleur dans une lettre éloquente à Curione : « Cher et vénéré père, c'est le temps de se montrer fort, et de recourir au Christ le suprême consolateur; c'est le temps de regarder au ciel où

1 « Ita ut non modo domesticis verum etiam toti civitati sanctissimam sui memoriam documentaque prreclara suse insignis fldei, pietatis, spei, charitatis. patiéntife... reliqucrit. • Ikid.

* « Integerrimum corpus eo loco repostum ubi etSleidanu9, et Morosi mis. homines magni et pietate clarissimi, positi sunt. » Ibid.

revit dans l'éternelle gloire cette âme si douce et si sainte, votre fille, mon épouse bien-aimée, Violanthis ! Les larmes qui coulent de mes yeux, et l'affliction que je ressens selon la chair, me laissent à peine la faculté de vous écrire pour vous prier, ainsi que ma belle-mère et mes belles-sœurs, de modérer votre légitime douleur, et je ne doute pas qu'après avoir lu (si vous en avez la force) ma lettre au docteur Pierre Martyr, où je fais le récit de cette grande épreuve, vous n'éprouviez quelque consolation à connaître dans toute sa beauté l'âme de votre fille, ainsi que j'essaie de me consoler moi-même, quoique, hélas ! ma douleur redouble à la pensée que je suis privé pour jamais d'une compagne $i douce, si fidèle, si pieuse, si aimable et si sainte !... Toutefois, que le nom du Seigneur soit glorifié dans mon affliction. C'est le propre du chrétien de conformer sa volonté à celle de Dieu, et de dire avec Job : « Le Seigneur lavait donnée, le Seigneur Ta ôtée ; que son saint nom soit béni 1 1 » Curione atteint dans ses af-

1 « Caro et honorando Mossere et padre, è tempo di fortezza, è tempo di recorrere a Giesu Christo et in lui eonpolarai; è tempo di alzar li occhi in alto al cie!o, dove senza alcuna dubitatione si gode hora con Christo in quella eterna vila, quelle saota e divina anima délia charissima a voi Ûglia et a me consorte madonna Violanthe... etc. » Msc. de la Bibl. de Baie.

fections paternelles d'un de ces coups dont l'avenir lui réservait plusieurs fois encore la douloureuse expérience, ne trouva de consolations que dans la foi à laquelle il avait déjà fait le sacrifice d'une patrie. « Les pleurs, les sanglots, les gémissements, voilà, écrivait-il à un ami, le seul langage qui me reste ! Ma Violanthilla, ma fille chérie, celle que j'aimais comme mon àme, l'épouse fidèle du docteur Zanchi, nous a laissés dans cette vallée de larmes pour s'envoler sur les aîles de l'espérance et de la foi dans le sein du Christ; dans celte lumière inaccessible au méchant, dans cette région de l'amour où ne pénètre rien de mortel ! Je ne pleure pas sur elle,

mais sur moi, ou plutôt sur sa mère qui se lamente tristement sur la perte de son enfant premier-né, et qui ne veut pas être consolée parce que sa fille n'est plus ! Elle était à peine âgée de vingt-trois ans et quelques jours quand la mort nous la ravie, moissonnant avec elle grâce, pudeur, talents, et la gloire des vierges et le modèle des matrones!... 0 vanité des espérances terrestres ! 0 néant des félicités qui ne reposent pas uniquement sur Jésus-Christ 1 ! »

1 • Summo ingenio, pudicis moribus. flos puellarum, matronarum optima. et nihil reliquit pr&ter desiderium sui. 0 spc9 in rébus ca-

Telle était la douleur de Curione, également ressentie par les hommes qui avaient connu, admiré Violanthis à Bàle, le recteur Boniface Amerbach, le ministre Sulcer, les professeurs Castalion et Borrhée, ou par ceux qui, comme le savant Crusius de Tubingue, avaient eu le privilège de visiter Violanthis dans cette maison dont elle avait fait l'asile du bonheur domestique, le sanctuaire de toutes les vertas. L'amertume de ces regrets ne devait diminuer que peu à peu dans le cœur de ses parents, destinés encore à d'autres déchirements et à d'autres deuils ! Quelques vers retrouvés dans les papiers de Curione, et écrits de sa main comme un dernier hommage à sa fille, appartiennent sans doute à une époque où sa douleur adoucie par le lemps et changée en mélancolie, pouvait s'exprimer dans le langage de la poésie. Aussi n'hésitons-nous pas à les reproduire, non comme un jeu frivole de l'esprit, ou comme une réminiscence ingénieuse, mais comme l'offrande d'un père chrétien, d'un lettré de la Renaissance, sur une tombe chérie :

ducis fallaces! 0 inania mortaliuro studia, si non omnia in uno Christo Jesu reposita tixaque sunt. » C. S. C. Gilbeito Cognato. Msc. de la Bibl. de Baie.

« Ce tombeau qui semble ne recéler que poudre el cendre, tristes débris de la mort, renferme dans son sein violettes, roses, fleurs au doux parfum. Celle qui repose sous l'herbe odorante, épouse adorée de son époux, avait nom Violanthis !

t Rappelée dans les célestes demeures, son âme goûte une joie sans mélange, en attendant le jour qui doit lui rendre un corps glorieux. Cueille donc, ô étranger, sur sa tombe légère, cueille de pâles violettes et des roses au doux parfum ! »

Au moment où le deuil pénétrait pour la première fois dans le foyer de Curione, il se préparait à remplir un devoir envers la mémoire de la femme célèbre dont il avait applaudi les talents et consolé les malheurs en Italie et en Allemagne. Il recueillait avec soin les lettres et les poésies d'Olympia Morata, qu'il devait offrir comme un hommage à la patrie italienne, comme une consolation à ses Églises disper-

tc

sées, comme un encouragement enfin à ses propres enfants dans la carrière des lettres. Dans la préface de ce livre, dédié d'abord à Isabella Manricha de Bresegna, et plus tard à la reine Elisabeth, il glorifiait les femmes illustres de l'antiquité ou des temps nouveaux, depuis Sapho, Corinne et les filles de Stésichore, jusqu'à ces doctes matrones Paula, Eustochia, qui entretenaient une correspondance avec Jérôme, et cette Cassandra Fedèle, dont Venise avait honoré par des funérailles magnifiques l'éloquence et le savoir. Si les femmes, disait-il, sont plus faibles et plus délicates que l'homme, leurs facultés intellectuelles et morales ne sont pas d'un ordre inférieur. Également propres aux travaux de l'esprit, capables de cultiver avec succès les sciences et les lettres, elles ont souvent uni aux plus humbles vertus de leur sexe les dons les plus rares, et su mériter à la fois le respect et l'admiration de la postérité.

Tels étaient les exemples proposés par Curione à l'imitation des trois filles, objet de sa sollicitude, dont il nous reste à retracer l'histoire. L'aînée, Angola, ainsi nommée en souvenir de l'une des chari-

1 Quid illis plane heroicis mulieribus admirabilius? Quid sauctiua? Quid ad imitandum perfectius? »

tables matrones qui élevaient sa sœur Dorothée à Lucques, était née à Lausanne, au mois de septembre 1545. Plus jeune de treize ans que Violanthis, elle se fit remarquer dès l'âge le plus tendre par une mémoire heureuse, une imagination forte, une intelligence capable d'embrasser les connaissances les plus difficiles. Elle reçut de son père ces premières leçons qui, se mêlant aux vives impressions de l'enfance, laissent une trace ineffaçable dans la vie. A peine âgée de sept ans, elle écrivait des lettres enjouées, qui révèlent un esprit à la fois aimable et sérieux. Dans une de ces épttres enfantines, elle dedemande ingénieusement une robe nouvelle pour elle et pour ses sœurs. Dans une lettre plus grave, adressée quelques années après à son frère Augustin, étudiant en Italie, elle le remercie des pieuses exhortations qu'elle en a reçues, et ajoute avec fierté : « Sois assuré que je ferai tous mes efforts pour me montrer digne de la famille dans laquelle je suis née, et de la sainte et libérale éducation qu'elle me donne. Telle est aussi l'ambition de mes sœurs. Quant à toi, mon cher frère, je demande à Dieu que tu achèves heureusement les études que tu as si bien commencées, afin que nous puissions re-

tirer nous-mêmes quelques fruits de tes vertus 1 ..» Éprise des connaissances qui peuvent orner l'esprit et rendre les mœurs plus élégantes et plus pures, elle étudia les lettres avec ardeur, et y fit de tels progrès qu'à l'âge de seize ans elle parlait avec facilité l'italien, le latin, le français et l'allemand. Son admiration pour les poètes de Rome, Virgile, Ovide, Horace, dont les beautés lui étaient familières, s'alliait au plus profond respect pour l'Ecriture sainte qu'elle méditait sans cesse. Elle savait par cœur un grand nombre de psaumes, et avait lu sept fois, avec une scrupuleuse attention, le Nouveau Testament. Apprendre, tel était pour elle le but de la vie, el un de ses dictons favoris était ce vers d'un poète toscan :

Àltro dilelto che imparar non trovo

qu'elle avait traduit en un vers latin :

Unica, discendi mini semper cura, voluptas.

Ingénieuse dans l'exercice de la charité à laquelle l'avaient formée les exemples de sa mère, elle élu-

1 Aogela Curionia fratri Augustino, 12 sept. 1558. Dans Schelhorn, Amœnitatc* Utterartv, t. XIV, p. 366.

diait jusqu'aux livres de médecine pour y chercher les secrets de l'art de guérir. Ses talenls n'étaient rien à la modestie et à l'amabilité de son caractère. Dans son enthousiasme pour les lettres, elle ne dédaignait pas les travaux qui sont l'apanage de son sexe, et dont elle s'acquittait avec une merveilleuse habileté. Elle excellait dans la couture et la broderie, et s'aidant tour à tour de l'aiguille et de la navette, elle composait, sans modèle, des tapis ornés de figures et de fleurs, dont la perfection était admirée jusque dans les contrées étrangères 1 . Le portrait d'Angela, conservé à Bâle», nous la représente dans l'attitude de la méditation et du travail. Son costume est sévère; son front large et haut atteste les préoccupations de la pensée ; son visage est empreint de mélancolie et de sérénité. Sur une table placée devant elle sont jetés négligemment quelques livres, un dé, des instruments de couture, symboles des goûts à la fois modestes et distingués de sa vie.

Plus grande qu'Angela, dont la naissance avait

1 « Aulea miris modis figura ta tum acu, lum radiolis et pectine , contexebat, e quibus operibus nonnulla in aliquot Europe partes pervenerunt. » C. S. C. Augustino filio, sept. 1564.

3 Dans la belle collection des Archives ecclésiastiques mises en ordre par le digne AntiHcs, M. Burckhardt.

précédé d'un an la sienne, d'une taille svelte et légère, Celia, la quatrième des filles de Curione, unissait à une remarquable beauté, la grâce qui en est la plus touchante expression. Son port, dit un de ses contemporains, était majestueux et charmant ; sa démarche révélait une déesse 1 . A l'agrément de son visage orné de blonds cheveux, à l'éclat de son teint, au charme de toute sa personne, correspondait une sorte de beauté intérieure qui se communiquait à toutes ses actions. Ses sentiments étaient nobles ; ses mœurs chastes et pures. D'un caractère moins enjoué que celui d'Angela, parfois même enclin à la sévérité, Celia était néanmoins douce et bonne, et quoique inférieure à sa sœur à l'égard de l'intelligence, elle l'égalait presque dans tous les travaux de son sexe.

La plus jeune fille de Curione, Félice, appelée plus souvent Felicilla, avait moins de vivacité d'esprit que de candeur, de finesse que d'ingénuité. Douée moins richement que ses sœurs des dons de l'esprit, quoiqu'elle n'en fût nullement dépourvue, elle contrastait avec ses aînées par la couleur brune de son

1 t CorporU motus suavis, atque, ut ille ait, vera inceasu patuit Dea. ■

teint, ses cheveux noire, ses yeux expressifs qui rappelaient son oigine italienne 1 . Elle se montrait attentive à l'étude, gaie avec ses compagnes, pleine de déférence envers ses sœurs, dont elle imitait volontiers les exemples. Elles vivaient toutes les trois ensemble dans la plus douce harmonie, et ne semblaient faire qu'une même âme. Angela s'associait aux préoccupations de son père, et entrant à toute heure dans sa bibliothèque, un livre ou une broderie à la main, s'asseyait à ses pieds, l'aidait dans la collation des textes des auteurs latins, ou lui servait de lectrice *, tandis que Celia et Felicilla s'appliquaient à soulager leur mère dans les soins de l'administration domestique. Curione était fier de ses filles ; il les mentionnait avec un orgueil paternel dans ses lettres 3 . Margarita, sa femme, n'entendait prononcer

1 Fous empruntons ces div ers détails sur les deux dernières filles de Curione au portrait qu'en a tracé Martin Crusius, de Tubingue, d'après les peintures originales qu'il avait vues à Baie : « Taies earum icônes pictas ego et Guillelmus Canterus, O fMixaf ttuç, vidimus, 2 decembris, ann. 66, cum D. Cœlio et humanissimo ejus ûlio Augustino pransi. » Germano-Grœcia. L. VI, p. 278.

3 Parenti sœpe magno ad collatione codicum corrigendos authores latinos erat auxilio ; et si quando molestum esset légère, ipsa anagnostœ vicem snpplebat. » Schelhorn, t. XIV, p. 364.

3 « Angela, Celia, Félix, crescunt, discunt teque amant. » C. S. Curionis Epistolœ, lib. II, p. 342. « Très meœ Charités, dit-il ailleurs, tibi vicissira et ex animo salutem impertiunt. » Lettre à Basile Amerbach. déc. 1 557- Msc. de Bâle.

leur éloge qu'avec un sentiment de joie contenue mais profonde, et, lorsque entourée de ses filles, comme de « trois Grâces, » elle paraissait dans une des solennités académiques, ou se rendait à l'église voisine de sa demeure, plus d'un regard la saluait avec admiration ; plus d'une mère enviait son bonheur, dont aucune épreuve, depuis la mort de Violanthis, n'était venue altérer le cours.

Ce Tut sous ces auspices que s'ouvrit pour la famille de Curione Tannée 1564, si tristement mémorable par les fléaux de la peste et de la famine déchaînés dans plusieurs contrées de l'Europe. Depuis cette terrible épidémie de 1348, connue sous le nom de peste de Florence, et dont, selon le langage de l'insouciant Froissart, « la tierce partie du monde mourut, « aucun fléau n'avait déployé autant de fureur, ni compté un aussi grand nombre de victimes. Les Pays-Bas, l'Allemagne et la France furent cruellement ravagés ; la Suisse vit ses cités décimées. « Les hommes, dit un éloquent historien, tombaient comme les feuilles en automne. On eût dit que la terre n'était plus la mère, mais le tombeau des populations. Les montagnes les plus hautes ne furent pas plus épargnées que les plaines ; on suc-

1,A FAMILLE DE CURIONE 285

combait sur le Splugen comme à Chiavenna. La maladie poursuivait ses victimes dans les retraites les plus cachées. A Coire, elle emporta dans une année quatorze cents personnes, parmi lesquelles étaient la plupart des hommes instruits de la Rhétie... Dans TAppenzel on creusa de vastes fosses pour y jeter la foule des cadavres. Le seul bourg de Hérisau perdit trois mille trois cents habitants. Le Tockenbourg fut presque changé en un désert ; à Lucerne, on jeta jusqu'à quatre-vingt-dix-neuf personnes dans une môme tombe. La cloche sonnait la mort d'un homme sans qu'on demandât plus pour qui, tant les chagrins les plus violents étaient devenus un mal ordinaire...

« Telle famille florissante fut, sur les bords du Léman, fauchée en vingt-quatre heures. Le nombre des morts fut de quarante mille dans le canton de Berne ; trois mille personnes succombèrent en un an dans le canton de Fribourg. A Zurich, la peste franchit toutes les portes. Bibliander en mourut dans la force de l'âge. Conrad Gessner, le grand naturaliste, ayant révé qu'un aspic le mordait, jugea que la peste allait l'atteindre, soit que le tact du médecin l'avertit, soit que la superstition, sur laquelle il

avait remporté plus de victoires qu'aucun homme de ce siècle, prît plaisir à se venger de lui à sa dernière heure. La main dans celle de Bullinger, Gessner lui ouvrit une dernière fois son cœur ; ils échangèrent un adieu... Bullinger lui-môme n'avait pas été épargné. Huit jours durant, la foule entoura la demeure du pasteur pour ne la plus quitter. Il survécut, mais pour se voir privé de sa femme, de sa fille, son unique consolation, et pour ne plus faire que descendre toujours en combattant vers le tombeau ! . »

Parmi les cités de l'Helvétie, Bàle paya largement son tribut au fléau. Déjà visitée plusieurs fois par des maladies contagieuses, elle avait vu ses magistrats les plus distingués , ses ministres les plus éloquents moissonnés par la mort, La peste de 1541, qui se répandit successivement à Zurich, à Berne et à Genève, enleva Carlostadt, Simon Grynée, Meyer; celle de 1 564 fit de plus terribles ravages. Le grand médecin Félix Plater, qui nous a laissé dans une relation écrite de sa main, l'histoire des épidémies de Bâle, et qui passa vingt-sept années de sa vie en temps de peste, porte à quatre mille le nombre des

1 Vulliemin, HUtoire de la confédération sume, t. XII, p. 86, 91 .

victimes qui succombèrent dans la cité, et n'en compte pas moins à la campagne. Des villages entiers furent dépeuplés; des rues de la ville devinrent désertes. Une d'elles, sans doute en souvenir de ces temps de deuil, porte aujourd'hui encore le nom de Bue des Morts Le fléau, disent les historiens, choisissait ses victimes parmi les jeunes gens à la fleur de l'âge. 11 enleva toutefois treize conseillers, huit ministres et cinq professeurs, parmi lesquels le savant Martin Borrhée. 11 n'épargna pas Dorothée Valkerin qui avait été mariée onze fois, et Vilibran-

dis Rosenblatt, successivement aimée de trois réformateurs, QEcolampade, Capiton, Bucer. Il ne parut se relâcher un moment de son intensité que pour éclater, aux premiers jours de l'été, avec une nouvelle fureur, et semer le deuil dans toutes les familles. Celle de Curione ne pouvait longtemps échapper à ses atteintes. Déjà douze ans auparavant, dans l'épidémie de 1552, il écrivait à Bullinger avec un sentiment de pieuse gratitude et de résignation à la volonté divine : « Nous avons été jusqu'à ce jour épargnés non moins miraculeusement que les mar-

* Todtengasse, au coin de l'ancien hôtel de la Poste.

tyrs dans la fournaise de Babylone. Nous nous tenons prêts néanmoins à partir au premier appel, sachant que Dieu sera tout pour nous, père, ami, protecteur dans une meilleure patrie *. »

Les grandes catastrophes publiques ou privées s'annoncent quelquefois par de mystérieux pressentiments. Depuis quelque temps, Angela pensive et triste, semblait devenue comme étrangère aux préoccupations de Tintérieur dont elle était l'ornement. Eprise de solitude, absorbée dans de longs silences, elle négligeait les études et les travaux qui avaient pour elle le plus d'attrait. Son imagination nourrie de la lecture des anciens, et obsédée de sombres images, se plaisait à évoquer surtout les scènes de royales douleurs dont la poésie grecque et latine nous a légué l'expression . Les filles de Niobé percées des flèches de la colère céleste, Hécube pleu-

» «Quod sciamuse cœlo présentera patrem ot maritum et patronum sternum habitures. • Msc. des arcb. de Zurich.

rant la mort de ses enfants, revenaient à sa mémoire comme le présage des deuils prochains de sa mère. Elle trouvait un mélancolique plaisir à répéter les plaintes de la veuve de Priam sur le corps de Polyxène, et sa voix lugubre et pénétrante ajoutait un accent particulier de douleur aux vers où le poète décrit, en termes si touchants, le désespoir maternel : « Elle embrasse le corps de sa fille, et couvrant de baisers ce pâle visage, se frappant la poitrine à coups répétés, souillant de poussière ses cheveux blancs, elle laisse échapper d'un cœur brisé ces tristes paroles : « Ma fille, tendre objet de mes suprêmes douleurs (car que me reste-t-il à pleurer après toi?), te voilà donc couchée sans vie âmes pieds, et je contemple tes blessures qui sont aussi celles de la mère !.. . »

Nata, tuae (quid enim superest?) dolor ultime matris. Nata, jaces, yideoque tuum, mea vulnera, Tulnus 1 !....

La mort subite d'une de ses amies, Suzanne Rissach, fut pour elle un avertissement. Rien ne put dès lors

1 « Edidiccrat sibi Hecubae ex Ovidio laraentationem, eaquo lugubri voce modulanda vehementer oblcctabatur, quasi matris su© roeumque de filiarum obitu luctum praîsagiret. » C. S. C. Augustino filio, sept. 15G'i.

la distraire de ses sombres pensées, qui revêtaient tour à tour la forme d'évocations funèbres dans le passé, de tristes recommandations dansl'avenir. Dans les premiers jours de juillet, assise avec sa mère et ses sœurs, elle leur parla de sa fin prochaine. « Quand je ne serai plus, dit-elle, je désire être ensevelie sous les voûtes du temple, où nous avons tant de fois prié et entendu la Parole de vie 1 ; » vœu touchant réalisé sitôt pour elle et pour une partie de ceux qui lui étaient chers !

Peu de semaines s'étaient écoulées depuis cet entretien, quand les pressentiments d'Angela reçurent une triste confirmation. Dans la nuit du 30 juillet, pendant que toute la famille était livrée au repos, elle ressentit tout à coup de vives douleurs qu'elle supporta courageusement et en silence jusqu'au matin, pour ne pas troubler le sommeil de ses parents. Le jour étant venu (c'était un dimanche ) , elle essaya de se lever pour accompagner ses sœurs au service divin ; mais sa faiblesse trahit ses souffrances, et révéla le péril dont elle était menacée. Cette

1 c ... Mea mater, quœso te, cum raoriar, ne me inter vulgares huraari patiaris, sed in témplum efferri et condi ubi conciones au dire et precescum reliquis fundere consuevimus. • Ibidem.

triste nouvelle, annoncé par Celia, retentit comme un coup de foudre au sein de la famille consternée *. Curione et sa femme, accourus au clievet de leur fille, l'examinent, l'interrogent, lui prodiguent les soins les plus tendres. Mais ni leurs soins, ni leurs prières, ni les secours de l'art, ne peuvent arrêter les progrès du mal. Le troisième jour, des symptômes funestes, un tremblement nerveux dans les mains, l'altération de la voix, les palpitations plus rapides du cœur, annoncèrent une défaillance suprême, et interdirent tout espoir. Angela, sentant qu'elle n'avait que peu d'heures à t vivre, fit ses adieux à sa famille: « Vous le savez, dit-elle, j'ai souvent désiré de ne pas vous survivre ; mon vœu est éxaucé î « Calme devant la mort qui allait la ravir à dix-huit ans, dans tout l'éclat du talent, de la jeunesse, elle neparut affligée que de la destinée de ses parents appelés à suivre bientôt d'autres funérailles, et dont elle pressentit tous les deuils avec cette sorte de divination que l'approche de la vie future communique parfois aux mourants. Le jour qui devait être le dernier pour elle, se soulevant à demi et recueillant ses

1 ■ Celia Angelam aigrotare voce lugubri nobis nunciat, quœ vox nos tanquam fulmine tactos consternavit. » Ibidem

dernières forces, elle demanda un morceau de toile blanche qu'elle découpa, de ses mains défaillantes, en trois bandelettes d'égale longueur. Puis ayant réuni ces trois bandelettes par un nœud, elle en forma une rose qu'elle posa sur son sein, comme un emblème dont le sens devait trop tôt se révéler à ceux qu'elle aimait *. Peu d'heures après, sentant que le souffle allait lui manquer: « Seigneur Jésus, dit-elle, reçois-moi dans ton sein l » Sa mère l'ayant doucement embrassée, lui dit : « 0 ma fille, il t'a déjà reçue. Tu seras aujourd'hui avec lui dans le ciel. » Alors levant les yeux et la main comme pour montrer la céleste patrie, objet de ses désirs, elle dit : Prends-moi, Seigneur ! » et elle expira sans agonie 1 . La mort en éteignant les couleurs de la fièvre sur son visage, semblait y avoir imprimé le sceau d'une surnaturelle beauté. Un sourire errait encore sur ses lèvres 3 ; son bras demeurait à demi tendu dans la mystérieuse direction que venait de suivre son

» • ... Tria illarum capita ingeniosissimo nodo in rosœ modum copulavit, sicque supra pectus suum posuit, quœ res quid portendat... non lieet ominari. • Ibid.

a « Trahe me, dixit, et in cœlum per gratiam Domini nostri J.-C. candidœcolumbœ instar evolavit. » Ibid.

* « Mortuse nihil de forma decessit proter colorem. Eadem in ▼ultu hilaritas qua* fuerat vivœ. »

âme 1 . Sans larmes et sans voix, ravis dans une sorte d'extase, ses parents semblaient transportés avec elle au-dessus de la région des douleurs. Mais cet état ne pouvait durer. Curione abaissa le bras de sa fille, et lui ferma les yeux en gémissant d'être condamné à lui survivre, tandis que la pauvre mère se jetant sur ce corps inanimé, couvrant de baisers et de larmes ce visage chéri, laissait échapper ces paroles entrecoupées de sanglots: « Orna fille adorée, ô mon Angela, pourquoi m'es-tu ravie? Pourquoi me laisses-tu seule et sans consolation sur la terre ! Ah ! puissé-je du moins ne pas te survivre, et te rejoindre bientôt dans le ciel dont tu nous montres le chemin * î .. »

Ce deuil n'était que le prélude de ceux qui allaient foudre coup sur coup sur cette famille infortunée. Celia et Felicilla ne pouvaient vivre longtemps séparées d'une sœur qui était presque pour elles l'objet d'un culte, et dont la mort les

1 « Brachia defunctae tibi sic immota stetere

Ad pcctus donec duceret illa pater. •

2 « ... Et poco mancô che la madré insieme con lei non morisse. Nondimeno ritornandole puro la voce, e allargandosi i fonti délie lacrime, se le pose sopra la face i a sua, et basciandola diceva : 0 anima mia santa, o figlia mia dolce, quanto presto, quanto sconsolata hai lasciata la povora madro tua!... » G. S. C. Augustino filio.

plongeait dans une inconsolable affliction *. Angela avait succombé le 2 août ; le 11 de ce mois, Celia ressentit à son tour les atteintes du fléau, et ses souffrances furent si vives qu'elle demeura sans paroles durant plusieurs jours. Ses regards exprimaient seuls les pieuses élévations de son âme, victorieuse par la foi de la douleur et de la mort. Quand elle recouvra la parole : * je priais, dit-elle, et Dieu n'a pas cessé d'ôtrç avec moi. » Ce même jour, le doyen des ministres de Bàle, Simon Sulcer, étant venu la visiter, elle écouta ses exhortations avec un profond recueillement; puis elle rendit compte de sa foi avec tant de simplicité, elle pria d'une manière si touchante que Sulcer se retira saisi d'admiration et de respect. Ses plus vives sollicitudes se portaient sur ses parents qu'elle léguait à l'affection de ses frères absents, à la tendresse de Felicilla qui semblait devoir lui survivre. La veille de sa mort, se réveillant comme d'un léger sommeil: « Où êtes- vous, dit-elle, ô mes parents bien-aimés? — Nous voici près de toi, fille chérie, répondit Curione ; que souhaites-tu de nous ? — Rien, dit-

1 « O ml flli, amissa sorore Angela, reliqu® duœ Cœlia et Felicilla diu incolumes esse non poterant... »

elle, si ce n'est de vous voir, de vous entendre encore!... Priez Dieu qu'il nous préserve du mal. Je ne cesse de le prier pour vous, de vous recommander à son amour! » Ce furent ses dernières paroles. Le 21 août 1564, succombant, malgré sajeunesse, à la violence du mal, elle tomba dans une profonde léthargie, avant de s'endormir du dernier sommeil.

La plus jeune des filles de Curione, Felicilla n'était déjà plus, quand Celia, ignorant ce nouveau deuil, ferma les yeux à la lumière. Surprise par la maladie au chevet de sa sœur, elle mourut le quatrième jour (17 août), à peine âgée de seize ans, après avoir montré dans sa courte agonie une présence d'esprit, un détachement de la terre, une sérénité admirables. Elle priait constamment, et ses regards levés en haut révélaient la source où elle puisait une force, une abnégation au-dessus de son âge. Sans regret de la vie, elle vit approcher la mort avec une pieuse allégresse. Angelalui était apparue en songe, rayonnante de jeunesse et de beauté ; un sourire céleste éclairait son visage, « Viens, ô ma sœur ! disait-elle, dans le séjour de la lumière où je t'ai précédée. Là-haut tout est gloire, paix, félicité,

tandis que sur la terre on ne connaît que les larmes!... Viens où Jésus-Christ t'appelle 1 ! » Une amie de Felicilla étant venue la visiter, et l'exhortant à prendre courage dans l'espoir de sa guérison prochaine : « Non, dit-elle, je ne souhaite pas être guérie. Il ne peut rien m'arriver de plus heureux que de rejoindre Angela !... » Ce vœu de fraternelle piété fut exaucé le môme jour : à huit heures du soir, Felicilla expira paisiblement dans les bras de

sa mère.

« Ainsi, dit l'auteur de la pieuse relation qui nous a constamment guidé dans ce récit, nous perdîmes à la fois tout ce qui nous était cher, et trois filles parées de tous les dons de la jeunesse, de l'esprit et de la piété, trois filles nobles et pures, déjà parvenues à cet âge où nous commencions à recueillir les fruits de leur éducation chrétienne, nous furent tout à coup ravies, emportant avec elles la joie de nos cœurs et la lumière de nos yeux. Alors nous ne comprîmes que trop le langage mystérieux d'Angela ! * » — Dans une lettre écrite peu de temps

1 « Angelara sororem sibi apparuisse specie decoram atque hilarem, hortatamque esse ul libenter discederet... »

3 t Hoc nimirum est quod Angela telœ plaga in très faaciolas la* cerata innuere voluit »

après, la douleur de Curione tempérée par la résignation, a su trouver de pathétiques accents: « En nous ravissant des filles si chères, Dieu a voulu, sans doute, nous détacher des objets qui passent pour nous inspirer de célestes désirs. L'émondeur divin coupe l'une après l'autre les racines par lesquelles nous tenons à la terre, et retranche de notre vie les rameaux périssables, pour leur faire porter des fruits plus beaux dans le ciel. Tel est, nous le savons, le sens de l'épreuve, et cependant, hélas ! je ne puis m'empécher de m'écrier dans ma douleur : 0 mes filles chéries ! pourquoi nous avez- vous si tôt quittés? Pourquoi nous avez-vous laissés sur la terre, tristes et seuls, dénués de tout appui dans notre faiblesse? Ah ! ce n'est pas votre sort qui est digne de pitié, car les félicités du ciel vous sont maintenant échues en partage ; c'est le nôtre, puisque, dépouillés de nos plus douces affections, nous demeurons exposés à tous les maux de la vie ! Dans les infirmités de notre vieillesse, vous étiez pour nous le bâton qui soutient, la main qui dirige. Vous étiez nos yeux, nos oreilles, notre bouche, et pour ainsi dire notre àme elle-même 1 ! Que nous reste-t-il

1 « Facere tamen non poesum quim exclaniem (extorquet enim a

maintenant, si ce n'est de vous suivre pour nous reposer avec vous des misères de cette vie, qui n'est que l'ombre de la vie véritable ! Voilà notre unique désir ! voilà la grâce que nous demandons à Celui qui peut seul nous faire goûter les consolations dignes de ce nom ! ■ Retiré à Zurich pendant les premières semaines de son deuil, Curione ne revint à Bâle que pour sentir plus douloureusement le vide laissé sous son toit par la mort de ses filles : c Tout, écrivait-il, nous rappelle ici leur présence. Nous ne pouvons rien voir, rien toucher de ce qui fut à elles, sans éprouver de nouveaux déchirements 1 »

Ce malheur, presque sans exemple au milieu des calamités publiques, excita dans la ville de Bâle une sympathie et une commisération universelles. Les familles le plus douloureusement frappées parurent oublier leur propre deuil pour s'associer à celui de Curione. Les funérailles de ses filles furent célébrées avec solennité. Parées de la couronne des vierges et vêtues de blanc, elles furent ensevelies, selon le vœu d'Angela, dans le cloître de la cathédrale, du

me hanc vocem dolor) : 0 carissim», o longe suavissimœ fili», quam repente, quam imbecilles, quam vestra opéra egentes nos doseraistisl... Vosetenim pedes nostri, vos manus, vos lingua, vos aures, oculi, animus denique eratis. » C S. C. Martino Borrnœo, sept. 1564.

côté du Rhin, non loin du temple où elles étaient accoutumées d'entendre la sainte Parole. Une inscription placée sur la pierre sépulcrale y rappela leurs vertus, leurs talents, la pureté de leur vie et la sainteté de leur mort *• Aux quatre angles du monument funèbre, Curione fit graver les armes de sa femme et les siennes, ainsi que celles de leur famille respective. Au sommet du monument on remarquait

trois couronnes entrelacées, suspendues au bec d'une colombe ; au bas, trois lampes allumées. « Les trois couronnes, dit Crusius, représentent les trois Grâces ou les trois personnes de la Trinité ; chaque couronne en particulier est le symbole de la virginité victorieuse ; leur entrelacement est le signe de la mutuelle dilection des trois sœurs ; la colombe rappelle leur simplicité ; les lampes allumées signifient leur joyeux départ pour se rendre au-devant de Jésus-Christ. »

D'autres hommages furent encore rendus à la mémoire des filles de Curione. La poésîe, par l'organe de Théodore Zwinger et de Grataroli, célébra leurs vertus. L'auteur de la Germano-Grxcia, le docte

» Joannis Toniol© Baiilea SepuUa, p. 68.

Crusius de Tubingue, composa sur leur mort une élégie eu grec, qu'un de ses amis traduisit en latin : « Vierges sacrées, modèles de fraternelle concorde, la mort même n'a pas pu vous séparer l'une de l'autre !... Sur les traces de Violanthis, d'Olympia, vous avez quitté la table paternelle pour aller vous asseoir au banquet céleste. Détachées de la terre, comme la rose et le lis que moissonne l'orage, vous brillez à jamais dans les parvis éternels ! ... Et vous qui pleurez leur perte, parents si tendres, essuyez vos larmes ; ne regrettez pas pour elles les joies de Thymen ou celles de la maternité. Il est au ciel une union plus sainte, des félicités plus pures réservées aux élus ; il est des fêtes nuptiales que ne suit pas le veuvage. Ne regrettez pas pour elles les lentes années de la vieillesse, puisque les maux qui sont le triste apanage des vieillards leur ont été épargnés. Jacob lui-même, le plus illustre des patriarches, ne confesse-t-il pas que les jours de sa vie ont été courts et mauvais ? La vieillesse aux cheveux blancs n'est pas plus vénérable que l'innocence de la jeunesse parée des dons du divin amour M... » Curione lui-

» Mari ini Crusii Gn mano-Grœcia, p. 279, 280, 282.

même paya un poétique tribut à la mémoire de ses filles. Mais instruit par leur exemple de la fragilité de la vie, il plaça dans leur bouche l'hymne de l'immortalité dont l'espérance ne confond point : « Ne pleurez pas sur nous, parents bien-aimés, car nous sortirons du tombeau quand retentira, au dernier jour, le son de la trompette qui réveille les morts; et déjà, pareilles à l'humble flamme qui brille au fond du sanctuaire, nous vivons en présence du Dieu éternel 1 ! »

Tel est le pathétique épisode dont quelques lettres, conservées à la bibliothèque de Baie, nous révèlent le secret 2 . Ces lettres, qui ressemblent à un journal de famille, étaient adressées par Curione à son fils Augustin, étudiant à l'université de Pavie. De retour à Bâle avec son frère Léon, peu de mois après les douloureux événements que nous avons retracés, Augustin réunit ces documents précieux, et les publia en un petit nombre d'exemplaires comme un monu-

1 « Surgemus vivœ, lacrymas cobibete parentes,

Quum tuba supremum fuderit aima sonum.

Vivit ut exigua lucens in lampade flamma, Sic nos œternum vivimus an te Deum. »

3 Voici le titre de cet opuscule : De quatuor C.S.Curionis filiarum vita atque obitu epiitolœ aliquot una cum diversorum epitaphiis. Basile©, 1565.

ment de piété domestique. H y ajouta lui-même une préface adressée à son beau-frère Jérôme Zanchi, alors pasteur de l'Église réformée de Chiavenna, dans le pays des Grisons. Rappelant au cœur de Zanchi de touchants souvenirs : « Voilà, lui disait-il, ta Violanthis et ses sœurs qui viennent le visiter dans ta retraite après tant d'années. Je ne doute pas que tu ne les accueilles avec le même respect, le môme amour que tu leur témoignais durant leur vie, et que celle qui fut ta compagne, ainsi que ses sœurs, ne vivent à jamais dans ta mémoire, soit à cause de ton affection pour nous, soit à cause des vertus admirables dont ellea étaient ornées. Et c'est là aussi le motif qui m'a porté à publier ces lettres, afin que tant de vertus qui brillèrent du vivant de mes sœurs comme des étoiles, mais dont l'éclat renfermé dans l'enceinte de la maison paternelle avant de luire au ciel, n'a pu se répandre au dehors, ne fussent pas entièrement ignorées! » Encore tout meurtri des coups de l'intolérance luthérienne qui l'avait banni de Strasbourg, Zanchi ne se rappela pas sans douceur les jours de paix, de félicités domestiques, dont Augustin évoquait l'image.

Ce récit serait incomplet si Ton n'y joignait quelques détails sur les derniers jours de Gurione. L'année 1564 attristée pour lui de tant de deuils, ne marqua pas le terme des épreuves imposées à sa vieillesse. Il avait trois fils, nés en Italie, et l'objet de ses plus constantes sollicitudes. Pour eux il avait composé son livre de Y Institution chrétienne, dialogue familier entre un père et ses enfants, où la doctrine évangélique est exposée avec autant de pureté que de goût *. Il y avait joint des rimes spirituelles et des prières par lesquelles ils devaient préluder à l'étude en invoquant le Christ, comme le modèle de la jeunesse, le suprême dispensateur de l'éloquence et de la piété. Il s'était plu, enfin, à guider leurs premiers pas dans le monde de l'antiquité, dont il était lui-même un des plus ingénieux interprètes.

a Una familiare e paterna imtitutione délia Chriitiana. religione, di M. Celio Secondo Curione. In-12, Basilea, 1550. La première édition de cet ouvrage avait été publiée en latin et dédiée par lautaur à ses fils.

Ses soins ne furent pas inutiles. Horace, l'aîné de ses fils, né à Casai en 1 534, et successivement élevé à Lausanne et à Bàle, termina ses études à Pise, et y obtint le titre de docteur en médecine avec les témoignages les plus flatteurs de ses maîtres. Il fut appelé peu après à la cour de l'empereur Ferdinand, roi des Romains, qui avait fait de vains efforts pour attirer son père à l'université de Vienne. Nommé conseiller de Maximilien, et chargé de plusieurs missions diplomatiques à Constantinople S Horace y déploya les plus rares capacités, et sut mériter l'affection de l'empereur avec l'estime des personnages les plus distingués de l'Allemagne. Une carrière brillante s'ouvrait devant lui, quand à l'âge de vingt-neuf ans une mort prématurée le ravit à l'affection de sa famille.

Quatre ans étaient à peine écoulés, quand un sacrifice non moins douloureux fut imposé au père dont le cœur saignait encore de tant de blessures imparfaitement cicatrisées par le temps. Toutes ses prédilections s'étaient concentrées sur le troisième de ses fils, Augustin, qu'une vive sensibilité, une

1 « Graviss'mis de rébus pro Christi republica Bysantiura mis» sus, etc.. » (Epitaphe d'Horace Curione.)

imagination poétique, le caractère le plus aimable joint à une extrême modestie, rendaient Pidole de ses maîtres et les délices de ses parents. Après de remarquables études faites à Bâle et à Tubingue, Augustin, consumé d'une ardeur de savoir qui ne pouvait obtenir qu'une satisfaction imparfaite en Suisse, parcourut, à la suite d'un jeune seigneur étranger, les écoles les plus célèbres de l'Europe. Il entendit Duaren à Bourges, Ramus à Paris, avant de se rendre à Pavie et de s'asseoir sur les bancs de l'université de Bologne. Il ne quitta cette ville que pour visiter la Toscane; Lucques, où il revit sa sœur Dorothée ; Sienne, encore remplie du souvenir de Paleario, dont les recommandations l'accompagnèrent à Rome. 11 y goûta durant plusieurs mois, avec une sorte d'ivresse, le plaisir si pur d'étudier l'antiquité parmi les monuments et les ruines qui en sont le plus éloquent commentaire f . Les deuils de sa famille le rappelèrent à Bâle, après une absence de plusieurs années. Il y obtint, malgré sa jeunesse, la chaire d'archéologie, et justifia ce choix par de doctes travaux sur l'histoire des Ottomans 1 et les

• Epistolœ Italorum Reformatomm. (Use. de Bàle.)

7 Sarracenicœ Historiœ Ubri tres, ia-f°, Francofurti, 1596.

inscriptions hiéroglyphiques d'Égypte dont il pressentait les secrets. Il avait également entrepris la traduction du livre de Leandro Alberli de Bologne, sur PItalie, et divers essais qui révélaient, dit Crusius, une étonnante érudition, et ne pouvaient manquer de lui assurer une place parmi les savants les plus distingués de ce siècle 1 .

Augustin ne vécut pas assez pour réaliser ces promesses, et pour consoler une famille que les mystérieux décrets delà Providence appelaient à sacrifier tour à tour ce qu'elle avait de plus cher, jeunesse, grâce, vertu, et à demeurer également célèbre par ses talents et ses malheurs. Dans l'automne de 1567, atteint d'un mal subit qui dégénéra bientôt en maladie de langueur, il dut interrompre ses leçons à l'Académie, et le 29 mars de l'année suivante il expira entre les bras de son père. Gurione, le cœur brisé, recueillit son dernier soupir en prononçant ces paroles : « 0 mon fils bien-aimé ! pourquoi fautil que je te ferme les yeux ! N'était-ce pas à toi de fermer les miens 1 ! » Les déchirements qui avaient

1 « Proclama sane juvenis et modes tissimus... magnam jacturaxn in hoc literœ resque publica fecerunt. • (Germano-Grœcia, lib. VI. p. 302.)

* • Oculos, inquit, tibi claudo,Fili mi, quos tu parvo poat tempore clauderw deluisti. • (Schelhorn, t. XIV, p. 349.)

accompagné pour lui la mort de ses filles, se renouvelèrent à celle d'Augustin. D'une voix entrecoupée de sanglots il prit congé de ce fils, objet tour à tour de tant d'espérances et d'inconsolables regrets sur la terre : t Avec toi, mon enfant, toute joie est perdue pour nous ! Tes funérailles sont celles de notre propre maison... Pleurer, voilà désormais mon sort et celui de ta mère ! ! » La jeunesse de l'Académie s'associa tout entière à ce deuil, qui la privait d'un maître distingué sorti de ses rangs. Théodore Zwinger se rendit l'organe de ses regrets, en rappelant dans une strophe touchante le privilège du jeune homme déjà mûr pour les félicités célestes, et dont le sort est plus digne de l'hymne reconnaissant de la famille que de ses larmes.

A partir de ce jour, nous dit le biographe de Curione, il ne cessa plus de considérer sa fin comme prochaine et de se préparer au départ. De ses égaux en âge, de cette forte génération qui avait produit les grands docteurs du siècle, il ne lui restait plus qu'un ami, Bullinger, dans le cœur duquel il put

1 Schelhorn, Ibid.

2 • Qui vivit mente et redivivo corpore vivet,

Filius est hymnis dignior an lacrymis ? »

épancher sa douleur. Sa correspondance avec le chef de l'Église de Zurich, frappé comme lui des coups les plus sensibles, et survivant à presque tous les siens, nous initie à leurs aspirations vers une meilleure vie. « Je vieillis chaque jour, lui écrit-il, mais dans la décadence du corps qui retourne à la poudre d'où il a été tiré, mon cœur ne vieillit pas. Il est toujours à vous comme au temps où vous nous avez si généreusement tendu la main, et recueillis de ce grand naufrage d'Italie. J'avais alors quarante ans, et je touche aujourd'hui à ma soixante-sixième année, espace bien court si nous songeons à la brièveté de l'homme, mais bien long si nous pensons à la céleste patrie après laquelle soupire la foi, et aux maux sans nombre qui sont notre partage ici-bas. Je n'ose comparer votre vieillesse révérée à la mienne près de s'éteindre dans l'oubli. Toutefois, égaux par l'âge, nous le sommes aussi par le malheur et par la perte de nos bien-aimés, avec cette différence, néanmoins, que le Seigneur m'a conservé une compagne chérie, le soutien de mes derniers jours, tandis qu'il vous a ravi la vôtre. Prions ce Père céleste qu'il épargne dans sa miséricorde les êtres qu'il nous a laissés, afin que, lorsque l'heure du dé-

part sonnera aussi pour nous, nous répondions avec joie à Tappel du prince de la vie ft . »

Curione n'avait pas attendu les jours de l'adversité pour se disposer au délogement. Son testament, composé à Bâle, alors qu'entouré d'une brillante famille, il voyait l'avenir sourire à ses yeux, contient l'expression de la foi qui le soutint dans Tépreuve et devait Je consoler sur son lit de mort. Après avoir recommandé ses enfants à Dieu, comme au père et au tuteur de l'orphelin, il léguait ses biens à leur mère, à celle qui, durant trente-quatre ans, au milieu de tant de tribulations et de misères, avait été sa fidèle compagne. « Et puisque, ajoutait-il, tous nos actes doivent être un hommage à Celui qui est le commencement et la lin de toutes choses, je déclare que je suis chrétien, désirant vivre et mourir dans la foi en Dieu le père, en Jésus-Christ son fils unique et au Saint-Esprit, et plaçant tout mon espoir de salut dans la miséricorde céleste. J'embrasse le Christ comme l'unique médiateur entre le ciel et la terre, comme le Sauveur du monde, le suppliant de ne pas permettre que je puisse déchoir

> C. S. Curio Bullingero, 23 julii 1569. (Arch. de Zurich.)

de cette ferme espérance, fondement qu'il a posé lui-même, et contre lequel les puissances de l'enfer ne prévaudront point 1 . »

Pénétré de ces pensées que la vieillesse et le malheur avaient plus profondément gravées dans son âme, Curione ne se montrait pas moins exact dans l'accomplissement de ses devoirs à l'Académie. Tout en continuant ses leçons devant un auditoire choisi qu'attirait son savoir et que retenait le charme de sa parole, il revoyait ses écrits, corrigeait une dernière édition des Œuvres d'Olympia Morata, et dictait ses instructions à son (ils Léon, le seul de ses enfants qui lui eût été conservé. Léon avait reçu en partage les dons de l'esprit, qui semblaient le patrimoine de sa famille. Son caractère, à la fois énergique et aventureux, l'avait poussé dans la carrière des armes. Après de longs voyages entremêlés de séjours en Lithuanie, en Pologne, rappelé près de ses parents, il venait d'épouser une jeune fille portant un des plus beaux noms de l'émigration de

» « Primieramente io confesso e protesta che sono Christiano.e

che nella fede di Dio padre e del suo unigenito figliuolo voglio tivere e rendere lo spirito a Dio, nella cui misericordia ripongo tutu le mie speranze délia prosente e futura vita. etc... » Ce précieux document est conservé à Bâle, Epitt. Curionit, vol. 0, 1, 66.

Locarno à Zurich. Un fils né de ce mariage, et nommé Augustin en souvenir de son oncle, éclaira comme d'un dernier rayon l'existence attristée de Curione *. Pendant Tannée 1569 qui devait en marquer le terme, il fit faire son portrait et celui de sa femme, afin, disait-il, de léguer à ses descendants l'image de leurs précurseurs dans la vie chrétienne 1 . Les traits de Margarita ne nous ont pas été conservés. Le portrait de Curione, placé dans une des salles du Musée de Bàle, et reproduit dans une gravure du temps, le représente, aux jours de sa force et de sa maturité, avec des yeux noirs et singulièrement expressifs, un visage pâle, une barbe épaisse retombant sur sa poitrine, un air de dignité qui s'alliait à une stature imposante, et le faisait paraître à la fois le confesseur et l'athlète de l'Évangile en Italie

Il sentait cependant ses lorces décliner, et tarir rapidement en lui les sources de la vie. Le 19 novembre il monta dans sa chaire de l'Académie pour la dernière fois. Ayant rencontré un de ses collègues,

1 GermanoGrœcia^ p. 302.

3 Schelhorn, ïoco citato.

3 Telle était l'impression de Crusius, qui le visita souvent à Baie, et qui, comparant Augustin à son père, nous dit : Non eratprocerus tient pater qui heroico corpore conspicuus, etc »

le docteur Stupanus, il s'entretint quelques instants avec lui, en faisant de mélancoliques réflexions sur les misères de la vie humaine dont il espérait être affranchi bientôt. Par un témoignage de respect, ses collègues voulurent le charger de revoir, en qualité de doyen, les règlements de l'Université. Il déclina cet honneur pour ne mêler aucune préoccupation terrestre à celles de sa fin prochaine. Ses pressentiments ne furent pas trompés : le mal qui devait le conduire au tombeau respecta jusqu'au bout les forces de son esprit en achevant de consumer celles de son corps. 11 ne cessa pas de se montrer calme, serein. Les ministres de l'Eglise de Bâle lui ayant offert, selon son désir, le sacrement de la Cène sur son lit de souffrance, il prit congé d'eux et des siens dans ce banquet de la foi, en leur donnant rendezvous dans une meilleure pairie. Il expira peu après, le 24 décembre 1569, dans les bras de Margarita, qui, sous le voile du veuvage succédant à ses deuils maternels, devait survivre dix-sept ans à tout ce qu'elle avait aimé ! Le troisième jour, suivi d'un nombreux cortège d'écoliers, de savants, de citoyens de tout rang, il fut enseveli dans le cloître de la cathédrale, où l'on voit encore son tombeau orné de

l'inscription qu'il avait lui-môme composée, à côté de la tombe d'Augustin et de ses sœurs, en face du monument élevé trente-deux ans après à Léon Curione par sa veuve Flaminia de Murait

La cité de Bàle s'émut de la perte d'un homme qu'elle avait adopté comme un de ses enfants, et qui, honorant une double patrie, avait jeté tant l'éclat sur l'émigration italienne. Sulcer le loua dignegnement. Un des professeurs de l'Académie retraça dans un discours sa vie et sa mort, tandis que le poète Paul Cherler, dans une élégante épitaphe, célébrait ses vertus. Curione méritait à la fois ces hommages et ces regrets. S'il ne posséda pas, comme Ochino, le don de l'éloquence populaire dont les accents, rappelant ceux de Savonarole, ravirent tour à tour Naples, Venise, Florence, et furent admirés de Bembo et de Vittoria Colonna, il fut préservé, du moins, des tristes erreurs qui obscurcirent la gloire du grand prédicateur toscan. S'il- ne put disputer à Pierre Martyr, àZanchi, la palme de la science théo-

' Oo regrette de ne plus retrouver à l'angle du cloître consacré par do si pieux souvenirs la piorro funèbre des iiois sœur3, transportée, dit-on, dans l'église de Saint-Pierre, loin des sépultures de la famille dont elle ne dovait pas être séparée.

logique, il porta dans l'étude des lettres l'esprit du christianisme le plus pur, et fut par excellence un lettré chrétien. Ses écrits, d'une rare élégance, offrent un charme particulier qui survit au temps, et ne s'attache pas toujours aux œuvres du talent et du génie. Mêlé aux controverses de son époque sans en épouser les haines, en butte aux outrages de la fortune sans rien perdre de la dignité de l'âme si difficile à conserver parmi tant d'épreuves, Curione nous intéresse par les vicissitudes de sa destinée ; il nous attendrit par ses malheurs, un des plus touchants épisodes de ce siècle si fécond en contrastes, où les sentiments les plus délicats, les affections les plus tendres se déploient au milieu de la rudesse des mœurs et de l'énergie des caractères, où tant de suaves figures se détachent sur un ciel chargé de révolutions et de catastrophes. Nous avons essayé de faire revivre quelques-unes de ces figures dans un récit familier qui porte avec lui son enseignement. Raconter des épreuves imméritées et noblement soutenues, glorifier des vertus ignorées, révéler de saintes vies, n'est-ce pas là un des privilèges de l'histoire ? A côté des événements généraux dans lesquels se résume en quelque sorte la d<*.

tinée des individus et des nations, et que retrace l'historien dans l'enchaînement d'un récit majestueux et sévère, il y a les événements intimes de l'âme humaine, ces luttes, ces joies et ces douleurs qui se déploient dans la famille, et dont la peinture fidèle serait peut-être la plus exacte révélation du passé. Interrogeons ces sources cachées, reproduisons ces témoignages domestiques, et dans les intermèdes du drame imposant de l'histoire, écoutons aussi les voix qui semblent dire avec l'autorité du chœur antique : « que toutes les choses qui sont véritables, toutes celles qui sont honnêtes, justes, pures, aimables, de bonne réputation, où il y a quelque vertu et [qui sont dignes de louanges, occupent vos pensées ! »

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