SŒUR FRANÇAISE DE JÉRUSALEM
13 mai 1915.
J'ai entre les mains un gros cahier, couvert d'une écriture rapide. Ce sont les notes écrites par une religieuse française dont le monastère était situé aux environs de Jérusalem, et qui travaillait là, depuis longtemps, ad majorem Dei gloriam, et pour le bien de la France, lorsque la guerre qui troublait déjà l'Europe vint aussi troubler l'Orient. Ceux qui ont visité l'Asie Mineure savent quel était le renom de la France dans toutes ces provinces, et surtout en Syrie, dans le Liban et en Palestine. C'était une espèce de gloire très ancienne et qui se
{«ii^iLH lûi&er. 3kOiL€ t-tioats redoutés ^jnâe les Croi«&d^« mais comine iLi>e pui^aan j^ste, qui sà'id>a«>e pa« de la lorot «4 qui n'oppiisM pojut; nous étîon*, pour !« Turc, tout astre échoh^ qa'^a&e natioft enrahissante, toujours pf^ie à m^aacer pour obtenir une conce^i^ nour^lle. Sos œuvres de miséricorde ^ de prière pariaient an cœur des paarres, et au eceur même des disciples de Mahomet. Elles étaient une compensation que d'antres n'apportaient pas, une noblesse, une amitié. Elles avaient multiplié, avec le temps. Les maisons blanches des monastères luisaient au sommet des collines, et là, il y avait, presque toujours, un orphelinat, un hôpital, un asile, une école et toujours une aumône. Nos ennemis nous enviaient ces colonies qui ne coûtaient presque rien à la mère patrie, et qui la servaient si bien. Lorsque l'Empereur Guillaume II, dans son célèbre voyage en Orient, arriva aux portes de Jérusalem, et qu'il vit, sur tant d'établissements et de maisons, soit dans la ville, soit dans la campagne voisine, flotter le drapeau français, il se pencha vers notre consul général, et lui dit : « Vraiment, la France est bien représentée icil »
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Une des petites religieuses qui ont dû quitter — provisoirrement — la Palestine, m'a donc confié ce journal des dernières semaines passées sur la terre d*Orient, et j'ai choisi, çà etlà, des fragments qui m'ont paru intéressants.
D'après ce témoin, peu mêlé aux choses du monde, qui n'écrivait ni pour vous, ni pour moi, mais pour garder le souvenir de ce qu'elle voyait, les Allemands habitant la Palestine se hâtent, dès le début de la guerre, de travailler l'opinion. Ils ne cessent, après la Marne, de vanter la marche à travers la Belgique, afin que les Turcs n'entendent pas le bruit de la victoire française. Dans les premiers jours d'octobre, pour fêter la prise d'Anvers, la colonie allemande de Jérusalem donne un grand bal.
c Nous sentons, de plus en plus, que les événements européens conduisent l'Orient. » Les Capitulations sont abolies. Ce ne sont pas des ambitions que les Allemands essaient d'éveiller chez leurs alliés; elles coûteraient quelque chose aux conseilleurs : ce sont des convoitises. Us essaient de fanatiser le peuple. L'histoire est ébranlée, les amitiés chancellent, non pas toutes assurément, mais en assez grand nombre
pour que la sécurité ne soit plus entière, si do telles provocations continuent.
Il y avait eu, au commencement d'août, des signes d'affection pour la France, qui avaient singulièrement mécontenté les Allemands. Les premiers soldats mobilisés s'étaient avisés de crier, dans les rues de Jérusalem : « Liberté! Liberté ! Si c'était pour la France, nous partirions volontiers, mais pas pour l'Allemagne ! »
Et ils parlaient, malgré eux, pour l'Allemagne. Voici, en effet, ce que raconte le journal :
« Ces premières troupes partirent pour renforcer l'armée allemande et l'armée autrichienne. La Turquie fournit ainsi, nous dit-on, 40 000 hommes à ses alliés. Leur départ passa presque inaperçu, parce que la mobilisation des Allemands établis en Orient les enveloppa. Les soldats turcs gagnèrent l'Allemagne et l'Autriche en compagnie des mobilisés qui se rendaient à l'appel. Cet appoint, fourni par la Turquie, ne sembla pas attirer l'attention du public européen : les numéros des journaux français ou égyptiens qui furent lus à Jérusalem n'en parlèrent pas. »
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Le 3 novembre, les religieuses de plusieurs couvents des environs de Jérusalem furent invitées, par le Patriarche, à se réfugier dans la grande hôtellerie des pèlerins appelée Casa Nova. Il agissait d'après l'avis du gouverneur de la ville, qui affirmait ne plus pouvoir garantir la sécurité des maisons situées dans la campagne. De nombreuses troupes allaient passer, il fallait se hâter. Les pauvres sœurs partirent donc sans emporter autre chose qu'un peu de linge, la plupart à pied, quelques malades en voiture. « La foule s'étaitassemblée sur notre passage, et il nous était bon de sentir une compatissante sympathie chez ces pauvres gens du village. Beaucoup de femmes pleuraient et faisaient des vœux pour notre prompt retour ; les hommes avaient le regard sombre et consterné. Un maître maçon musulman fut chargé de protéger notre maison, et il reçut, à cet effet, un écrit. Quant à notre domestique chrétien, auquel nous avions fait nos recommandations pour le bétail et le soin du ménage, il faisait peine à voir, penché sur le seuil de la porte, nous suivant du regard. La nuit tombait. »
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Dans la grande maison de Casa Nova, à Jérusalem, sont donc réunies plusieurs communautés françaises, chacune s'efForçant, même en ces heures de trouble, de suivre ses usages et ses règlements. Les religieuses cloîtrées avaient été logées aux étages les plus élevés, afin que le silence fût plus grand autour d'elles.
« Dès le 6 novembre commencèrent à arriver à Jérusalem les. soldats annoncés. Leur aspect faisait pitié ; une longue route les avait exténués. Il y avait un nombre considérable de chameaux et d*ânes portant les munitions, les vivres et des bidons de pétrole en très grande quantité... Les religieux français des divers ordres avaient dû aussi évacuer leurs monastères. Le vaste établissement des Pères Blancs fut un des premiers occupés par les troupes de passage à Jérusalem. L'église étant sanctuaire national pour les Français, les officiers allemands commandant les soldats turcs témoignèrent une joie haineuse, et firent une entrée bruyante dans l'établissement. En tête était la musique militaire, dont plusieurs instruments avaient été « empruntés » à la fanfare des Pères Blancs. Le supérieur, le P. Féderlin, était
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Français et d'origine mulhousienne : les Allemands virent là une occasion de mieux manifester leur haine nationale, car les télégrammes avaient apporté à Jérusalem la nouvelle de la prise de Mulhouse par les Français, et ensuite de la reprise par les Allemands. Le magnifique jardin fut dévasté, saccagé par les chevaux, et tout rétablissement occupé par les soldats. . . »
15 novembre. — « La déclaration de guerre est affichée à Jérusalem. Grand émoi parmi la population. Les consuls de France, d'Angleterre et de Russie se voient retenus, bien que rappelés par leurs gouvernements et malgré la promesse formelle qu'on leur avait faîte de les laisser partir.
« Les autorités turques, toujours sous la pression allemande, continuent de faire occuper les établissements français. Les sœurs de Saint- Joseph, de l'hôpital Saint-Louis, reçoivent l'injonction de se rassembler dans une même salle, et il leur est défendu, désormais, de recevoir des malades. La salle d'opérations, avec tout le matériel de chirurgie, est mise sous scellés; sous scellés également la pharmacie. Or il y a, en ce moment, une épidémie de
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diplitérie et une épidémie de petite vérole : que cela est cruel! A l'hôpital des sœurs de la Charité, à Bethléem, les autorités s'emparent également de tout le matériel, qui est considérable. On fait tout transporter au loin, à dos de chameaux; ce pillage doit servir, dit-on, à outiller une ambulance pour les Turcs. A Jaffa, l'hôpital est complètement dévalisé et le matériel expédié à Damas. Le domestique n'a plus à garder qu'une maison vide. Parfois on vient lui réclamer du linge ou des objets qui n'ont jamais été ou qui ne sont plus à l'hôpital, et, comme il ne peut donner ce qu'il n'a pas, il est puni d'une terrible bastonnade qui lui brise le corps et le visage même... Le terrible caïmacan n'épargne même pas les jeunes enfants qui ont fait circuler des nouvelles véridiques de la guerre et parlé d'insuccès allemands. Ces pauvres petits, en punition de leur prétendu complot, reçoivent une telle bastonnade que les ongles des doigts de pied se détachent. Les Russes, les juifs russes ou français ont aussi été traités d'une manière indigne. »
i7 novembre, — « Les consuls obtiennent enfin leur sauf-conduit, et le consul ffénéral do
Ma
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France part pour JafTa, avec son chancelier.
Une foule sympathique l'accompagne à la gare de Jérusalem, mais la police fait bonne garde et ne permet à personne de s'approcher de lui. Un officier allemand fait, depuis peu, le service de chef de gare : le directeur du chemin de fer Jaffa-Jérusalem, M. Pavie, est à Notre-Damede-France, sous la surveillance de la police; tout le personnel français a été congédié. Le nouveau chef de gare circule parmi la foule, inquiet, et répétant aux policiers : a Attention à Yespionnache! » *
18 novembre. — « La guerre sainte, proclamée dans tout l'empire ottoman, est prêchée à Jérusalem. L'Allemagne avait beaucoup compté sur ce terrible moyen de destruction : son espoir a été déçu.* Dans la matinée, une manifestation a eu lieu à la grande mosquée d'Omar. Les chefs turcs les plus fanatiques, les chefs religieux mahométans, une foule énorme s'y trouvaient réunis. Mais ils eurent des complices européens. Le consul d'Allemagne, le consul même d'Autriche ont pris part à la manifestation. Ils se sont tenus à la porte de la
mosquée, donnant force poignées de main à
ceux qui entraient. L'indignation a été grande, chez tous les chrétiens de Jérusalem, quand ils ont appris cette conduite du représentant d'une puissance catholique. Aucune honte ne manque à TAutriche. On peut parler de ses mésalliances. Dans Tintérieur de la mosquée, les discours les plus violents étaient prononcés, et la foule, à l'extérieur, y répondait en criant : « Mort aux » chrétiens! » Mais le gouverneur civil et le gouverneur militaire, qui assistaient à la manifestation, prirent la parole en dernier lieu et dirent: « Oui, la guerre sainte est déclarée, mais » elle aura lieu entre soldats, aux frontières; » nous voulons Tordre ici, et nous punirons » sévèrement ceux qui le troubleront. » Dans les rues avoisinant la mosquée, nin religieux, fourvoyé au milieu des» manifestants, et tout à fait ignorant de ce qui se passait, demande à un personnage notable de Jérusalem : a Qu'y » a-t-il donc? » L'autre lui répond tout bas, avec un sourire : ce Nous allons à l'enterre- » ment de la Turquie. » Les Turcs intelligents comprennent que la Turquie court à sa perte.
» Un cortège s'est déroulé, avec grand fracas.