Soit 12,000 francs
FANGE ET POUSSIÈRE. r8c
— Je ne les ai même pas comptées, — dit simplement la comtesse.
A ces mots, Manolo leva soudain la tête et tordit ses moustaches d'un air rêveur. Ses regards demeurèrent rivés sur les précieux joyaux, pendant que la vieille dame continuait ses critiques.
— Naturellement, il était facile à Madame M###
de faire une collection de perles : son mari était vice-roi des Indes.
La comtesse allait lui répondre : mais elle fut interrompue par l'entrée d'un laquais qui venait annoncer l'arrivée de nouveaux visiteurs. Elle se rendit aussitôt dans un salon voisin pour les recevoir, suivie des autres dames.
Manolo, qui semblait fort préoccupé, profita de ce mouvement général pour prendre congé.
— Vous ne partez pas encore? — dit la comtesse en lui prenant la main.
— Si, — repartit le jeune homme, — je passe par mon cercle pour me rendre de suite au théâtre ; je vais entendre les Huguenots : le ténor hier soir était superbe !
— Mais vous viendrez dîner demain, n'est-ce pas ? C'est mercredi.
— J'accepte avec empressement, — répliqua Manolo. Et d'un air souriant il ajouta: — où pourrais-je trouver un amphitryon comme vous, comtesse, et un menu comme celui de votre cuisinier ?
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— Bien ! c'est entendu ; je vous attendrai sans faute.
— En vérité, vous me gâtez.
— Les vieilles dames, comme moi, se plaisent à gâter les jeunes gens, mon fils ! — répondit l'aimable femme en lui disant au revoir.
Lentement, Manolo descendit le grand escalier, tout en boutonnant ses gants. Arrivé sur le perron, il s'arrête, se met à fouiller dans les poches de son pantalon, puis dans celles de son paletot, et remontant l'escalier, il rentre dans le salon mauresque, comme s'il avait oublié quelque chose. Tout le monde est parti : il est seul, bien seul ! Il jette autour de lui un regard furtif et, vivement, il se porte, en étouffant ses pas, vers la table où se trouvent la dentelle de la reine Anne et l'écrin de perles. Là, immobile quelques instants, il promène de tous côtés des yeux effarés; deux fois il étend sa main tremblante ; deux fois la peur la lui fait retirer. Une troisième fois il l'avance, et, pâle comme un mort, frissonnant des pieds à la tête, il prend quatre magnifiques perles!...
Au même moment, un cri étouffé et le froufrou d'une robe de soie frappent son oreille : le bruit partait de l'extrémité du salon. Apeuré, le voleur tourne la tête, et voit les rideaux qui ferment l'entrée de la chambre entre les deux colonnes, s'agiter légèrement. L'infortuné s'arrête, cloué sur place, la respiration haletante, les
yeux fixés sur les rideaux : puis s'élançant vers eux comme un trait, il les écarte...
Il n'y a personne : mais, sur le parquet, un mouchoir de poche finement brodé aux armes de la comtesse, le même qu'elle a déposé sur la table, quand elle a déployé la vieille dentelle.
Manolo se croit perdu. Vite, il s'élance hors de la chambre, descend quatre à quatre l'escalier et gagne la rue d'un pas hâté. Il court, il fuit à travers les rues et les jardins publics, sans savoir où il va, serrant toujours dans ses doigts crispés les perles qu'il vient de dérober. Ce léger cri, ce froissement de la soie lui bourdonnent sans cesse à l'oreille, et son imagination surchauffée lui fait croire que tous les passants le désignent comme « le voleur ».
Haletant, il arrive sur un des ponts de la ville, presque désert à ce moment. Il se penche sur le parapet et laisse tomber les bijoux dans l'eau boueuse qui coule au-dessous. Alors seulement, par une de ces étranges illusions, si communes à notre pauvre nature humaine, le noble voleur se croit hors de danger, s'imagine qu'il est absous et se laissant choir sur un banc, il se met à respirer librement !
A une heure de l'après-midi, le lendemain, Manolo n'est pas encore levé, et cependant il ne
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peut dormir. Pour la première fois de sa vie, peut-être, il réfléchit.
Quand la conscience n'est point entièrement oblitérée, la réflexion ne peut manquer d'avoir de bons résultats. A sa lumière, il entrevoit le précipice que la passion lui avait caché ; il se sent remué jusque dans les profondeurs de son âme ; une dernière étincelle d'honneur se rallume dans sa conscience. La pensée qu'il a eue d'acquitter sa dette par un vol, le remplit de dégoût ; il prend la résolution de sauver aux yeux du monde sa réputation si gravement compromise, et se met l'esprit à la torture pour tâcher de trouver un moyen de mener une vie tranquille et régulière.
Mais il a beau combiner les circonstances, imaginer des plans, tout est inutile. Sa raison est ballottée par un océan d'idées contraires ; elle vacille comme une lumière tremblotante, ne laissant entrevoir d'une façon distincte, devant les yeux de son imagination enfiévrée, que le gourdin noueux et menaçant de l'ouvrier, et le mouvement des rideaux de soie qui déposent contre lui devant le juge.
Cette pensée l'obsède, l'irrite ; il se tourne et se retourne sans cesse sur sa couche, et dans son désespoir, mord son oreiller... En vain, ses idées et ses regards se reportent dans une autre direction : bientôt il se voit enfermé de nouveau dans le cercle infranchissable d'ignominie où le tiennent emprisonné ses dettes et son déshonneur.
L'infortuné ! il ne songe pas à Dieu, dont personne ne lui a enseigné la miséricorde. Il ne lève point ses yeux vers Marie, le refuge assuré des pauvres pécheurs, car on n'a point appris à ses lèvres d'enfant à murmurer son doux nom de Mère!...
Les jours lointains de son opulence passée se dressent devant lui comme des fantômes, et la certitude que tout est perdu par sa faute, et perdu sans retour, rend plus vive, plus poignante encore, la torture de sa misère présente. Son angoisse est cuisante : tel le remords qu'éveille la faute dans l'âme de celui qui souffre, ou le sentiment de rage impuissante qu'éprouve le criminel après sa condamnation.
— Ah ! — soupiraitlemalheureux jeune homme, — si je savais seulement gagner ma vie ! Si j'avais assez de force de volonté pour me vaincre! Si dans mon enfance on avait puni mon insolence et réprimé mes caprices ! Hélas ! mon père ne voulut jamais permettre à mon précepteur de me châtier, et maintenant un ouvrier m'attaque. Ma mère se fâchait tout rouge quand on me réprimandait, et maintenant je suis menacé de tous côtés !...
Et le pauvre Manolo pleure comme un enfant, sans espérer aucune consolation de la part des hommes à qui il n'ose confier ses peines, ni de la part du Ciel qu'il a cessé d'invoquer depuis longtemps. Ah ! si, de leur éternité, son père et sa mère avaient pu voir le chagrin et la honte de
leur fils, combien ils auraient apprécié la prudence de ces parents plus sages, mieux avisés, qui, malgré leur opulence et leur noblesse, ne dédaignent pas de faire travailler leurs enfants, et leur assurent ainsi des ressources pour l'avenir, toujours gros d'orage, et à notre époque surtout, plus sombre, plus incertain que jamais. Comme ils auraient jugé salutaire cette stricte discipline des collèges chrétiens qui, en habituant de bonne heure l'enfant à la docilité et à l'emploi du temps, préserve l'homme de l'arrogance et de la paresse !...
Quelle est profonde cette parole de LouisXI V, qui, emporté par la fougue de sa nature indomptée, s'écriait un jour après un accès de colère, indigne d'un roi : « Est-ce donc qu'il n'y avait pas de verges dans le royaume pendant que j'étais jeune ?»
Un coup frappé à la porte, vint arracher Manolo à ces amères réflexions. Il tressaillit, avec ce sentimentdecrainte particulier aux consciences troublées, et n'osa pas répondre. Cependant la porte s'ouvrit, et son valet lui remit une lettre.
Notre héros examine l'écriture de l'enveloppe, sans pouvoir la reconnaître. Il l'ouvre : une somme de cinq cents douros (r) en billets de banque s'en échappe. Manolo se croit le jouet d'un rêve. Mais bientôt il s'aperçoit qu'une note accompagne cet envoi: elle est sans signature et conçue dans ces termes :