UN HOMME
Le 8 avril 1579, une animation extraordinaire régnait parmi les troupes campées devant Maestricht sur la rive gauche de la Meuse. Allemands, Bourguignons, Irlandais, Italiens, Espagnols, tous étaient à l'œuvre dans leurs quartiers respectifs, avec une activité fébrile, mais bien entendue, qui attestait un commandement unique et obéi.
La cavalerie légère apportait de la rive opposée des bottes d'ajoncs et de bruyère, avec lesquelles une partie de l'armée faisait des fascines pour combler les fossés, tandis que l'autre s'occupait à remplir de terre d'épais gabions pour couvrir les manœuvres de l'artillerie, et à faire des sacs de chiffons pour parer aux éboulements dans les tranchées.
Un petit nombre de soldats transportaient avec des bœufs, sur des bastions élevés à la
1. Voici les sources auxquelles nous avons puisé les détails qui nous ont servi à écrire ce récit historique :
Padre Alcazar, S. J. Historia de la Compania de Jésus en la proviiicia de Toledo. — P. Nieremberg, S. J. Vida del Padre Juan Fernandez. P. Famiano Estrado, S. J. De Bello Belzico. — Luis Cabrera de Cordoba. Historia de Felipe II. — El commendador de Alenga Don Bernardino de Mendoza — Comenlarios de las Guerras de los Paises Bajos. — El Marques de la Espina Don Carlos Coloma — Guerras de los Estados Bajos.
8 il- ESPAGN< »LS.
hauteur des remparts, les pièces de siège qui devaient battre en brèche les fortifications.Tous, en un mot, se préparaient à l'assaut, fixé pour le lendemain matin aux premiers feux du jour. Ces divers travaux étaient exécutés sous la direction d'un officier général qui, monté sur un superbe cheval alezan, et accompagné des commandants des divers corps d'armées, inspectait chaque quartier, examinait en détail les ouvrages de défense, et préparait les cœurs pour le combat. Il était sans armes, et portait un long pardessus bleu bordé de martre, avec le bonnet de même fourrure. C'était Alexandre Farnèse, duc de Parme et de Plaisance, Gouverneur général des Pays-Bas, au nom de Sa Majesté Catholique, le Roi Philippe II, surnommé le Prudent.
A l'arrière-plan, et à quelque distance seulement du camp, on apercevait les murs de Maestricht, la ville infortunée que visitait à la fois un triple fléau: la guerre, la famine et l'hérésie. — L'armée protestante avait pillé et saccagé les églises, brisé les images et placé les statues des Saints sur les remparts, à l'endroit où elles étaient le plus exposées aux coups des archers et des artilleurs espagnols.
Parmi ces statues, il y en avait une d'une grandeur et d'une beauté remarquable, qui représentait la Très Sainte Vierge tenant dans ses bras l'enfant Jésus. Les hérétiques l'avaient mise en face de la batterie des assiégeants la plus rapprochée des remparts, et, revêtus des habits
sacerdotaux, ils parodiaient sur les fortifications nos cérémonies sacrées. Cette provocation sacrilège ne pouvait manquer d'allumer, dans le cœur des soldats catholiques, une de ces indignations généreuses que, dans sa lâche indifférence, notre siècle appelle fanatisme et intolérance, parce qu'il ne comprend pas les motifs de foi qui les excitent et les entretiennent — une de ces colères saintes dont l'Esprit de Vérité a dit, en l'approuvant et en la conseillant: Irascimini et nolite peccare : Mettez-vous en colère, et ne péchez pas.
Un premier roulement de tambour vient de donner aux troupes catholiques le signal de se retirer dans leurs camps. A la nuit tombante, un autre roulement les avertira de rentrer sous les tentes pour n'en plus sortir, à moins de donner le mot de passe aux sentinelles.
En attendant, une scène émouvante se passait dans le quartier des tercios, un ancien régiment d'infanterie réputé pour sa valeur. Pareil spectacle, à cette époque, n'était pas rare ; mais aux jeunes recrues à peine disciplinées de notre siècle d'impiété et de révolution, il paraîtra plus qu'étrange et leur fera hausser les épaules de dédain.
Dans l'espace laissé libre au milieu des tentes, des soldats sont rangés en cercle, les uns assis, les autres debout. Au centre de ce cercle, sur une planche posée en travers d'un large tambour, est un homme de petite taille et de mince
IO RÉCITS 1 SPAGNOLS.
apparence. Il porte l'habit des membres de la Compagnie de Jitsus et, la main armée d'un crucifix, il prépare à la mort ces terribles tercios, leur apprenant ainsi le chemin de la victoire.
Et ces vieux guerriers à l'aspect farouche, vrais émules des Machabées en courage, sinon en piété, 1 écoutent tête baiss'ée, et prêtent une oreille attentive à la prédication des vérités éternelles. Lentement, de grosses larmes roulent sur leurs joues bronzées, tandis qu'avec leurs gantelets ils se frappent la poitrine, où, sous une épaisse cotte de mailles, bat un cœur vraiment contrit.
Aussi bien, le trait caractéristique de cette époque, — que les uns ont louée sans restriction et que les autres ont calomniée à outrance, — était un esprit de foi robuste, uni à un profond respect pour le ministre de Dieu; ce qui donnait au prêtre une autorité d'autant plus grande pour gourmander les vices et corriger les défauts. Le code de morale facile que nous possédons de nos jours, n'avait point encore faussé la signification des mots: bien et mal. Ceux qui avaient commis une mauvaise action, savaient qu'ils avaient mal fait, et craignaient d'être réprimandés publiquement; cette connaissance et cette crainte produisaient en eux lahonte etle remords, qui engendraient à leur tour la contrition et le ferme propos, et leur obtenaient le pardon de leurs fautes.
D'instant en instant, on voit des officiers et des soldats quitter par petits groupes la réunion et
se diriger, silencieux et recueillis, vers certaines tentes que surmonte une croix. Ces tentes sont occupées par des missionnaires jésuites, qui, répondant à l'appel du duc de Parme, sont accourus pour porter aux troupes le secours de leur saint ministère. Ces officiers et ces soldats vont à confesse.
Cependant, un jeune homme aux traits nobles et à l'allure martiale est arrivé; il revient de monter la garde près d'un pont de bateaux qui met en communication les deux rives de la Meuse. Il porte le brillant uniforme rouge et jaune des fantassins; mais comme il n'a pas de corselet, on reconnaît tout de suite en lui un enseigne. Fougueux et indompté, il a reçu plus d'une admonestation delà part du bon religieux, ce qui l'a un peu surexcité. Il s'arrête, néanmoins, et prend place parmi les officiers qui, assis sur des bottes de fourrage, écoutent le prédicateur.
Les derniers feux du soleil se sont éteints à l'Occident, et nombre de ceux qui font cercle autour du ministre de Dieu, ne verront pas le soir du lendemain. Au loin, dans un horizon de brume et d'ombre, on voit se dessiner, comme une masse confuse, gigantesque, les remparts de Maestricht, faiblement éclairés à leur sommet par la lueur mourante du crépuscule. Les hérétiques ont allumé de grands feux de chaque côté de la Vierge qu'ils ont placée sur le rebord des fortifications. La statue est ainsi très visible:
12 RÉCI1 i SPAGNi
elle tourne le dos à la cité apostate, et présente son divin Fils aux Espagnols, comme si, s'adi saut à leur foi, — à cette foi que le Christ a scellée de son sang sur le Calvaire, — elle leur demandait aide et protection.
Se tournant tout à coup vers les remparts, le jésuite étend le bras vers l'image de la Vierge.
— Oui de nous, — s'écrie-t-il, — ne se sentira pas le courage de la délivrer ?... Il le faut, mes amis !... et c'est à ses pieds que nous chanterons le Te Daim d'actions de grâces pour la prise de Maestricht !
En entendant ces mots, le jeune enseigne a jeté son gantelet; et avec un ton d'arrogance qui était plutôt le résultat d'unressentiment passé, qu'une insolence calculée, il dit à haute voix :
— Puissé-je ne jamais fouler de nouveau le sol de ma Castille chérie, si ce Juan Fernandez ne croit pas qu'il soit plus facile d'escalader les murs que de donner une absolution !...
Ces paroles parviennent aux oreilles du prédicateur. Sur-le-champ, celui-ci quitte sa place et s'avance vers le groupe des officiers, son crucifix à la main. On eût dit que sa taille avait grandi tout à coup; son apparence humble et douce avait disparu, il y avait dans son maintien quelque chose de surhumain.
— Savez-vous qui je suis ? — demanda-t-il à l'enseigne en le prenant par le bras.
— Oui, — répondit celui-ci, vaguement troublé.
— Savez-vous que je suis un prêtre ?
— Oui.
— Eh bien ! alors, à genoux à mes pieds, et baisez cette main qui bénit et absout au nom du Christ !...
Il y avait tant d'autorité dans ces paroles du Père Juan Fernandez, que l'enseigne se sentit subjugué. Il se découvrit, plia le genou jusqu'à terre et baisa la main que lui tendait le prêtre.
Les autres officiers le regardaient faire en silence: quand il eut fini, il se releva. Le Père jésuite, à son tour, tomba agenouillé et se prosterna jusqu'à terre.
— Vous avez satisfait à l'honneur qui est dû au ministre de Dieu, Monsieur l'enseigne, — lui dit-il. — Le malheureux qui s'appelle Juan Fernandez n'est pas digne de baiser la terre que vous foulez aux pieds. Méprisez-le donc, Sefior Alvar de Mirabal; car il n'est que corruption, pourriture et misère !...
Le jeune officier éclata en sanglots. Au même moment, le tambour battit pour la seconde fois. L'heure était venue de se retirer sous les tentes, et le groupe se dispersa lentement. Bientôt un silence profond régna dans le camp. On eût pu voir pourtant un homme, enveloppé dans un large manteau noir, sortir de la tente du Père Juan Fernandez. C'était l'enseigne Alvar de Mirabal, qui, après s'être confessé au bon missionnaire, avait juré à ses pieds de mourir à l'assaut, ou d'arracher aux mains des hérétiques la statue de la Très Sainte Vierge.
14 RÉ< I i - i SPAGNOLS.
L'artillerie des assiégés, devançant celle de l'armée catholique, donna le signal de l'attaque le lendemain matin. Le jour avait à peine commencé de poindre qu'un obus, tiré du beffroi de Saint-Pierre, blessait grièvement cinq soldats qui venaientd'arriver sur les tranchées.et tuait le sergent Tello Paez, première victime de cette journée si meurtrière. A l'instant, le cri : Aux armes ! retentit, et les troupes courent aux postes qui leur ont été assignés.
Le long des travaux de défense, six forts bastions, élevés à la hauteur des remparts, ont été armés de quarante-huit grosses pièces de siège pour bombarder la partie des fortifications qui s'étend de la porte Saint-Antoine à celle de Saint-Pierre. Les tranchées sont menées jusqu'aux abords du fossé, sous lequel elles passent; et dans les fondations, sous la porte Saint-Servasius, on a introduit plusieurs barils de poudre. Cette mine sautera quand les murailles seront battues en brèche, afin de forcer les assiégés à se porter sur deux points à la fois, et d'affaiblir ainsi leur résistance. Aussitôt l'explosion, trois brigades de soldats wallons et quatre brigades d'infanterie espagnole devaient se lancer à l'assaut des portes Saint-Antoine et Saint-Pierre, tandis que l'infanterie allemande, les canonniers
Alexandre Farnèse, duc de Parme, d'après un tableau des Uffizi à Florence. (P. 15.)
et quatre autres détachements espagnols attaqueraient la porte Saint-Servasius. Le reste de l'armée attendrait pour donner que la résistance des assiégés commençât à mollir; alors, sur un second signal, elle se porterait en masse vers la partie des remparts appelée le Bourg, où les fossés étant sans eau et les murailles moins hautes, il était plus aisé de les escalader à l'aide d'échelles de siège.
C'était précisément sur cette partie des murs que les hérétiques avaient placé la statue de la Très Sainte Vierge. Elle était posée sur une corniche étroite, juste au-dessous des meurtrières. Pâle, silencieux, l'enseigne Alvar de Mirabal attend avec une impatience mal déguisée le signal de l'attaque. Sans sabre ni bouclier, il porte, pour toute arme, une paire de pistolets, passés dans sa ceinture, et tient à la main une longue lance flamande.
C'était une hallebarde d'une forme spéciale, avec une pièce de bois passée en travers dans la douille, pour l'empêcher d'enfoncer dans les terrains marécageux. Les paysans s'en servaient pour franchir les flaques d'eau et les bourbiers.
La démolition des remparts prit une grande heure; car les assiégés, qui étaient commandés par un ingénieur français et un déserteur espagnol,réparaient les brèches avec une promptitude merveilleuse.
Du sommet d'une petite éminence, Alexandre Farnèse, à cheval, dirige l'attaque. Il est entouré
l6 RÉCITS ESPAGNOLS.
de Don Pedro de Tolède, de Carlos de Manfelt, de Lope de Figueroa et de plusieurs aides de
camp.
De tous côtés le canon tonne; les remparts et les tranchées s'allument comme des volcans. On dirait cent tonnerres, dont les échos roulent et rebo.ndissent sur une chaîne de montagnes.
Vers midi, au milieu d'un nuage de fumée et de poussière, la muraille s'entr'ouvrit; puis l'on vit vaciller une tour énorme qui s'écroula sur le rebord du fossé. A l'instant, Alexandre Farnèse fait un signe : les tambours battent aux champs, les trompettes sonnent, les canons font silence, les épées sont au fourreau, les lances immobiles, et le drapeau qui a flotté sur les deux mondes s'abaisse jusqu'à terre. Et ces hommes bardés de fer, ces âmes énergiques, ces guerriers intrépides qui n'attendent qu'un ordre pour courir à l'ennemi, plient le genou et, dans un silence solennel, implorent l'assistance du Dieu des armées. Telle était, à cette époque, la coutume observée par les troupes catholiques avant la bataille, et en particulier par l'armée espagnole.
Le duc de Parme donna un second signal et les décharges de mousqueterie recommencèrent, suivies bientôt d'une effroyable explosion: un pan de muraille et la porte Saint-Servasius avaient disparu comme par enchantement. Tel un changement de décors dans une pièce de théâtre. La mine venait de sauter, et l'assaut commençait.
Tout à coup un homme,qu'on eût dit suspendu
entre le ciel et la terre, apparut escaladant la batterie du Bourg. Un instant on le vit chanceler sur le rebord du parapet qui supportait la statue de la Vierge, puis, par un effort vigoureux, regagner son équilibre, tandis qu'il laissait tomber la hallebarde qui lui avait servi à faire ce saut prodigieux. Il était là, ce brave, seul, sans armes, sur l'étroite corniche ; sous ses pieds, un abime ; sur sa tête un nombre incalculable d'ennemis qui, revenus de leur surprise momentanée, le criblaient de leurs traits.
Sans hésiter, il saisit dans ses bras la statue de la Vierge, et se laisse tomber avec elle ; à plusieurs reprises il roule sur lui-même, sans jamais lâcher son noble fardeau, et parvient ainsi jusqu'au fond des tranchées. D'un bond, il se relève alors, et quoique couvert de blessures et de sang, il saisit la première arme qui lui tombe sous la main, et au cri de : Santiago ! Virgen Mai'ial il rejoint les tercios qui, comme des lions, s'élancent à l'assaut des remparts de Maestricht.
C'était Alvar de Mirabal qui venait d'accomplir le vœu fait la veille aux pieds du Père Juan Fernandez.
Cependant aux deux brèches, assiégeants et assiégés se battent avec un égal acharnement. Un moment, la charge furieuse des gardes wallonnes a été arrêtée par une forte barricade, faite
l8 RÉCITS ESPAGNOL
de chaînes et de pieux à pointes acérées, et un contre-fossé rempli de lames brisées et de clous. Mais les tercios viennent à la rescousse et, après une véritable boucherie, Wallons et Espagnols reprennent leur marche en avant dans une lutte corps à corps.
A la grande ouverture de la porte Saint-Servasius, le combat n'était ni moins opiniâtre, ni moins meurtrier. Les assiégés réparaient les dégâts et bouchaient les brèches avec une activité fiévreuse ; ils étaient, du reste, puissamment secondés par trois mille femmes qui, divisées en deux compagnies, leur apportaient delà terre et des planches, et jetaient sur les troupes allemandes et sur les canonniers des pierres et de l'eau bouillante.
De leur côté, les assiégeants remplissaient les fossés de fagots, de terre, de décombres; et des ruines de la tour qui venait de tomber, ils se faisaient un chemin pour pénétrer dans la place. Les pertes étaient considérables de part et d'autre ; cependant personne ne songeait à reculer. Mais les monceaux de cadavres, entassés sur la brèche, rendaient plus difficile l'accès des troupes catholiques, tandis qu'ils favorisaient la résistance de l'ennemi.
Sur ces entrefaites, le duc de Parme a donné l'ordre au reste de l'armée d'attaquer la porte du Bourg. Quinze cents hommes d'avant-garde s'élancent à l'assaut ; et avant que les assiégés aient eu le temps de se reconnaître, et de tirer un
seul coup d'arquebuse, ils ont réussi à franchir les fossés. Déjà ils dressent le long des murailles leurs échelles de siège ; nombre de soldats escaladent les remparts, et un capitaine vient de planter sur les fortifications un drapeau bleu, portant l'image du Christ en croix, semblable à celui que Pie V envoya à Don Juan d'Autriche, avant la bataille de Lépante. Le cri de victoire : Santiago! la porte du Bourg est prise! poussé en même temps, ranime le courage de ceux qui se battent aux deux autres brèches.
Mais, au même instant, une nouvelle explosion se produisit, et du sein d'un tourbillon de fumée, l'on vit retomber pêle-mêle dans une horrible confusion, des pierres, des armes, des échelles, de la terre et des membres humains tout palpitants. C'était un spectacle affreux. Les assiégés avaient mis le feu à une mine creusée secrètement sous la tour du Bourg par les compagnies de femmes. Et cette mine, en sautant, venait d'anéantir la vaillante avant-garde qui renfermait l'élite de l'armée catholique. Là périrent Fabius Farnèse, le cousin du Duc, le marquis de Malaspinas, le comte de San Jorge, le comte de Mondoglio, quarante-cinq capitaines illustres, et plus de deux mille soldats de nationalités différentes. Ce désastre rendait la victoire définitive impossible ; aussi Alexandre Farnèse donna-t-il l'ordre de cesser l'attaque ce jour-là.
Dans la soirée, le Duc visita les divers quar-
20 RÉ! ITS I.SIW'.V
tiers, encouragea les soldats, réconforta les blessés par de bienveillantes paroles, et distribua des secours abondants, avec une grâce et une générosité qu'il semblait tenir de son prédécesseur, Don Juan d'Autriche.
Les troupes avaient placé la statue de la Très Sainte Vierge, conquise par Mirabal, dans un angle du quartier des tercios; elle avait pour socle un affût de canon, recouvert d'un drapeau pris à l'ennemi durant l'assaut. Le Duc demanda ce que cela signifiait, et apprit ce qui s'était passé la veille, entre le Père Juan Fernandez et le jeune enseigne, ainsi que l'acte de bravoure de ce dernier.
— Faites avancer ce cheval, — dit Alexandre Farnèse à un page qui ramenait la monture d'un officier tué et portait à la main une épée courte, dont la garde dorée et les glands de soie, indiquaient qu'elle avait appartenu à un capitaine d'infanterie espagnole.
— Prenez ce cheval et ce sabre,Seiior Alvar de Mirabal, — poursuivit-il en s'adressant à l'enseigne ; — celui qui accomplit un tel acte de valeur, est digne de commander une compagnie !
Le Duc fit ensuite demander le Père Juan Fernandez ; mais on ne put le trouver. Tous l'avaient vu durant l'assaut, en compagnie des autres aumôniers, se porter aux endroits où le combat était le plus meurtrier, pour consoler les blessés et assister les mourants. Plus tard, on l'avait aperçu dans la grande ambulance dressée
au milieu du camp ; mais depuis ce moment on ne savait ce qu'il était advenu de lui. Un vieux soldat se rappela cependant que Padre Juan l'avait interrogé minutieusement sur la position du fossé de la porte du Bourg, où tant d'hommes avaient été blessés et abandonnés sans secours, et qu'il était rentré dans sa tente en sanglotant.
— Regardez ! regardez ! — crièrent au même instant plusieurs voix. — Le voilà ... il y va !
Et, en effet, l'on vit distinctement l'intrépide missionnaire franchir les tranchées. Sans peur, son crucifix suspendu à son cou, il s'avançait lentement vers le grand fossé de la porte du Bourg. Cependant les ennemis l'ont aperçu et pointent sur lui leurs canons ; mais il n'en continue pas moins sa marche, sans hâter ni retarder le pas. Les hérétiques poussent des cris de rage, tandis que les catholiques, qui devinent son pieux dessein, le regardent s'éloigner avec une angoisse poignante.
Quand il fut arrivé aux tranchées, une seconde décharge de mousqueterie se fit entendre: le zélé missionnaire tomba sur le rebord du fossé et roula jusqu'au fond, sur un tas de cadavres.
La nuit avait étendu son voile d'ombre sur cette scène de désolation et d'horreur. Le Père Fernandez, cependant, n'était pas mort ; il n'avait pas même été blessé; mais par prudence, et afin d'éviter plus sûrement les balles de l'ennemi, il avait fait le mort. Du monceau de cadavres qui lui sert d'oreiller, il soulève discrètement la
22 RÉCITS 1 SPAGNOLS.
tête et écoute, anxieux, pour savoir s'il n'y a point d'ennemis aux abords des tranchées. Quand il se fut assuré qu'il n'y en avait pas, il s'assit, détira ses membres engourdis par une longue heure d'immobilité, puis se mit à errer au milieu de ces corps, raidis et glacés, leur murmurant doucement à l'oreille :
— Etes-vous encore en vie, mon frère? Je suis le Père Juan Fernandez qui vient vous confesser et sauver votre âme !
Le plus souvent il ne recevait pas de réponse; mais, parfois, un soupir étouffé, léger comme un souffle, lui disait que toute vie n'était pas encore éteinte, et qu'une pauvre âme attendait sa venue, avant de prendre son envolée vers les Cieux. Il se glissait alors, en rampant, dans la direction d'où était parti le gémissement, et il répétait à mi-voix sa question : un second soupir lui répondait. A tâtons, au milieu de l'obscurité, il dégageait le soldat blessé des cadavres sous lesquels il était enfoui ; puis, collant son oreille sur les lèvres enfiévrées du moribond, il recevait le suprême aveu de ses fautes, et lui donnait une dernière absolution.
Il explora ainsi toute cette partie des tranchées, et confessa durant la nuit quarante-deux mourants. Quand sa tâche sublime fut achevée, le Père Juan Fernandez repassa le fossé, au moment où l'aube commençait à poindre, et couvert de sang et de boue, harassé, brisé de fatigue, pouvant à peine se traîner, il rentra au camp.
Les hourras des avant-postes qui saluèrent le retour de l'intrépide missionnaire parvinrent aux oreilles du duc de Parme, au moment où il parcourait les abords de la place, pour ordonner les préparatifs d'un nouvel assaut. Au galop, il se porte à la rencontre du Père jésuite, met pied à terre, et en présence des officiers et des soldats qui l'escortent en triomphe, il serre dans ses mains lasses à force de combattre, cette autre main qui s'était fatiguée à bénir et à pardonner, puis il y appuie respectueusement ses lèvres !
— Mon Père, — dit-il ensuite au missionnaire, — prenez mon cheval, et rendez-vous à ma tente pour y goûter un repos bien gagné.
Puis se tournant vers le nouveau capitaine, il ajouta :
— Alvar de Mirabal, tenez-lui letrier, et avouez, cette fois, qu'il était plus difficile, plus héroïque, de donner une absolution que d'escalader les remparts !
-:•:— CATN.
— #— caïn. -sjs ;-.—
C'était en 1869, par une belle soirée de mai. Un homme, déjà avancé en âge, cheminait à pas lents sur la route escarpée et rocailleuse qui mène de Yerez à Puerto Santa Maria, le long de la côte d'Espagne.
Il conduisait un âne, sur lequel était assise une femme à peine plus jeune que lui : elle pleurait à chaudes larmes. Du coin de ce mouchoir aux couleurs voyantes, dont les Catalanes se servent pour se couvrir la tête, elle s'essuyait continuellement les yeux. La même douleur réprimée, et à cause de cela plus poignante encore, se lisait sur le visage de l'homme. Il marchait à côté de l'âne, la tête baissée, en faisant tournoyer machinalement dans sa main le bâton qui lui servait à faire avancer la bête. De temps à autre, une larme brûlante roulait le long de sa joue hâlée, et retombait sur sa barbe, que l'âge et le chagrin avaient parsemée de nombreux fils d'argent. Par instants, comme pour dissimuler sa peine, il frappait sa bourrique d'un coup bien appliqué, en lui criant d'une voix rude :
— Allons!... Hue!... fainéante, te crois-tu donc à la procession ?...
Le pauvre animal accélérait un moment le pas, pour reprendre bientôt son allure lente, rabattre ses longues oreilles, qu'il secouait de
28 kl.' I rS ESPAGNOLS.
temps en temps, et laisser retomber tristement sa tête comme s'il eût partagé la douleur de ses maîtres.
Pendant longtemps,la petite caravane s'avança ainsi en silence. A la fin, d'un ton dégagé et comme s'il eût voulu dissimuler une affliction profonde, en parlant de choses indifférentes, l'homme dit en montrant un champ de melons et de tomates qui se trouvait sur le bord de la route :
— Quel joli plan de concombres a là Juan Pita. La femme demeura silencieuse et ne releva
pas même les yeux : on eût dit que rien ne l'intéressait plus, en dehors de ses tristes pensées. Au même instant un homme, portant deux grands paniers de tomates, sortit de l'abri qui couvrait la couche de melons, sauta le fossé qui séparait l'enclos de la route, et se mit à marcher devant nos voyageurs. C'était Juan Pita luimême.
— Que Dieu vous garde, Senor Miguel, vous et votre compagnie, — dit-il en s'inclinant profondément.
— Tiens! c'est vous, Juan, — répondit Miguel, — allez-vous à Puerto?
— Non, Senor, je vais à Yerez pour vendre ces tomates qui seront les premières du marché.
— Ma foi, je ne puis pas en dire autant des miennes : elles ne seront pas mûres avant la Saint-Jean.
— Les miennes sont précoces, et je les ven-